Octobre 2015 Par Stephan VAN DEN BROUCKE A. RENWART France GERARD G. RUMMENS S. VANCORENLAND R. VERNIEST M. CALLENS Hervé AVALOSSE Initiatives

Bilan des connaissances des Belges en matière de santé

D’après un article de Sigrid Vancorenland, Hervé Avalosse, Rebekka Verniest, Michiel Callens, Recherche et Développement Mutualités Chrétiennes (MC), Stephan Van den Broucke, Audrey Renwart, Université Catholique de Louvain (UCL), Griet Rummens (Gezondheidspromotie CM), France Gerard (Infor Santé MC)Chaque individu est confronté, à un moment donné, à des questions et des décisions en matière de santé. Vais-je faire vacciner mon enfant? À quel médecin vais-je m’adresser? Comment puis-je manger plus sainement? Quel traitement est-il préférable de suivre?

Introduction

De plus en plus de patients prennent part activement aux décisions liées à leur santé et deviennent des ‘patients éclairés’. Pour assumer ce rôle actif, différentes compétences sont nécessaires. Ces compétences sont l’essence même du concept de ‘littératie en santé’Note bas de page. Ce concept est défini comme «la connaissance, la motivation et les compétences des individus à accéder, comprendre, évaluer et utiliser l’information de santé en vue de porter des jugements et prendre des décisions dans la vie de tous les jours en ce qui concerne la santé, la prévention des maladies et la promotion de la santé, de manière à maintenir ou améliorer la qualité de vie.» (SØRENSEN K. et al., 2012).Le concept présente 4 dimensions :

Dimensions de la «littératie en santé»

Accéder

Capacité de rechercher des informations en matière de santé

Comprendre

Capacité de comprendre les informations disponibles en matière de santé

Évaluer

Capacité d’interpréter, de filtrer, de juger et d’évaluer les informations disponibles

Appliquer

Capacité d’utiliser ces informations afin de prendre une décision en matière de soins de santé, de prévention des maladies, de promotion de la santé de manière à maintenir ou améliorer la santé

Source: SØRENSEN K. et al., 2012.Ce concept s’applique à différents domaines d’information :

Domaines d’information de la littératie en santé

Type d’informations

Exemples de compétences

Soins de santé et gestion de la maladie

Formulaires concernant les antécédents médicaux, notices explicatives, brochures informatives

Reconnaître les symptômes, Suivre les prescriptions, les notices, calculer le dosage de médicament prescrit

Fonctionnement dans le système de soins

Informations concernant le système de soinsFormulaires d’assurance, descriptions des droits et des responsabilités

Choix d’un médecin ou d’un spécialiste, prendre un rendez-vous, poser des questions aux prestataires de soins, compléter des formulaires pour la mutualité, souscrire une assurance complémentaire

Prévention des maladies et protection de la santé

Informations concernant les risques pour la santéActualité (TV, radio, journaux), avis concernant le dépistage et la santé, lettres concernant les résultats de tests, chiffres et graphiques, avertissements en matière de sécurité

Évaluer son propre risque, choisir de participer à un dépistage, des tests diagnostiques ou des vaccinations, choisir entre des produits, utilisation de produits

Promotion de la santé

Informations sur les déterminants de la santéArticles dans les journaux et revues, fascicules, brochures, Internet, étiquettes sur les denrées alimentaires et produits…

Acheter et préparer des aliments sains, prévoir une activité physique suffisante, suivre un programme anti-tabac, prendre des mesures de protection contre les accidents

Source: SØRENSEN K. et al., 2012.Pour une personne qui veut manger plus sainement, il est important de savoir, par exemple, où trouver des informations sur l’alimentation saine. Cela peut être sur un site fiable, dans un article de journal ou d’une revue, un livre sur l’alimentation saine, ou les conseils du médecin généraliste.Lorsqu’elle a trouvé des informations sur l’alimentation saine, la personne doit ensuite être en mesure de les comprendre. Comprend-elle ce qui est écrit sur un site web, dans un article ou dans un livre sur l’alimentation saine? Comprend-elle les conseils d’un médecin?Elle doit ensuite être capable d’interpréter ces informations et d’en évaluer la valeur. Les informations sur l’alimentation saine peuvent en effet être contradictoires. Une étude démontrera par exemple que boire du vin peut être bon pour la santé, tandis qu’une autre affirmera précisément le contraire. Ce que dit un grand-parent peut diverger des conclusions d’une étude récente. Il faut donc être en mesure d’identifier les sources fiables et les études dignes de confiance.Enfin, lorsque les informations ont été évaluées, la personne doit également être capable de les mettre en pratique. Parvient-elle à mettre les conseils sur l’alimentation saine en pratique dans sa vie quotidienne afin de créer de saines habitudes alimentaires et par exemple manger chaque jour des fruits et des légumes, limiter l’apport en graisses, sucre et sel et prendre un petit-déjeuner?L’Organisation Mondiale de la Santé reconnaît la littératie en santé comme un facteur déterminant important de la santé (OMS, 2008).En effet, développer de bonnes compétences en matière de santé présente des avantages non négligeables: ces compétences conduisent à des choix plus éclairés, à une plus grande confiance en ses propres choix, à des attitudes plus positives en matière de santé et des habitudes de vie plus saines, à une prévention accrue, à une meilleure santé et à une baisse des coûts des soins de santé. Par conséquent, l’amélioration des compétences en matière de santé profite à la santé publique. Inversement, de faibles compétences en matière de santé sont associées à une grande variété d’effets néfastes, comme des habitudes de vie malsaines (tabagisme, consommation d’alcool, mode de vie sédentaire), une mauvaise santé perçue, une utilisation accrue des soins de santé, moins de recours aux services préventifs, des frais d’hospitalisation plus élevés, des coûts plus élevés pour les maladies chroniques et une hausse de la mortalité.Différents facteurs expliquent une faible littératie en santé, notamment un faible niveau d’éducation, une situation socioéconomique défavorisée et l’appartenance à une minorité ethnique.Par ailleurs, on note également une forte association à l’âge et au sexe. À cet égard, les compétences en matière de santé peuvent être considérées comme un facteur qui contribue aux inégalités en matière de santé.Une étude européenne, l’European Health Literacy Survey (HLS-EU), s’est penchée sur la question en 2011. Cette étude a mesuré le niveau de littératie en santé dans 8 pays européens (Autriche, Bulgarie, Allemagne, Grèce, Irlande, Pays-Bas, Pologne et Espagne). Les résultats ont montré qu’environ 12 % des répondants disposaient de compétences insuffisantes en matière de santé et que 35 % présentaient des compétences limitées. Seuls 53 % disposaient d’un niveau suffisant.

Méthode

Jusqu’il y a peu la Belgique ne disposait encore d’aucune information sur les compétences en matière de santé. Pour remédier à cette lacune, l’étude réalisée conjointement par les MC, l’UCL et la KUL sur les compétences émotionnelleNote bas de page a repris des questions liées aux compétences en matière de santé.L’étude avait pour but de dresser un bilan du niveau de compétences en matière de santé de la population belge et de vérifier si ces compétences jouent un rôle médiateur dans la relation entre le niveau de formation et le comportement de santé.Le questionnaire en ligne de l’étude de la compétence émotionnelle reprenait 16 questions destinées à mesurer la littératie en santé. À cet effet, nous avons utilisé la version courte du questionnaire qui a servi à l’étude européenne HLS-EUNote bas de page. Le questionnaire sondait également le niveau de formation et les différents comportements liés à la santé comme le tabagisme, la consommation d’alcool, l’alimentation saine, l’activité physique, la consommation de médicaments non-remboursés et des traitements alternatifs.Le questionnaire en ligne a été envoyé à 200.000 membres adultes des MC. 16.999 personnes ont répondu à l’ensemble du questionnaire et ont donné leur consentement pour coupler les résultats du questionnaire aux informations extraites des bases de données des MC, comme l’utilisation de soins de santé remboursés. L’échantillon final se composait de 9.616 personnes, toutes membres des MC durant la période 2001-2012Note bas de page.

Résultats

Quatre Belges sur dix en savent trop peu en matière de santé

Six Belges sur dix (58,7%) disposent d’un niveau de compétence suffisant en matière de santé. La littératie en santé est limitée pour trois Belges sur dix (29,7 %) et elle est même insuffisante pour un sur dix (11,6%). Au total, quatre Belges sur dix en savent trop peu en matière de santé pour mener une vie saine. La Belgique affiche ainsi des scores comparables à ceux de la majorité des autres pays européens, mais se trouve loin en-dessous de la performance des Pays-Bas, par exemple.Les compétences en matière de santé diffèrent considérablement en fonction des régions (voir figure 1). La Flandre a le plus haut pourcentage de littératie en santé suffisante (61,9%), suivie de Bruxelles (52,5%) et de la Wallonie (48,7%).ImageLe sexe et l’âge influent également sur les compétences en matière de santé. Le pourcentage de littératie suffisante est nettement plus élevé chez les femmes (60,9%) que chez les hommes (56,2%).Le pourcentage de littératie en santé suffisante dans les groupes d’âge de 25 à 74 ans oscille autour de 60% (de 57 à 61%). Ce pourcentage est nettement inférieur pour le groupe d’âge le plus jeune (18-24 ans) avec 45,5% et le groupe d’âge le plus élevé (75 +) avec 49,2%.Les différences de littératie en santé sont les plus marquées suivant le niveau de formation (figure 2): le pourcentage de littératie suffisante est de 46% chez les personnes diplômées de l’enseignement primaire, contre 75% chez les personnes qui ont une formation post-universitaire. Chaque niveau de formation supérieur correspond à une hausse de la littératie en santé.Image

La littératie en santé atténue l’effet négatif du niveau d’études sur le comportement en matière de santé

La littérature décrit à maintes reprises la corrélation entre un faible niveau d’études et un mode de vie malsain, comme de mauvaises habitudes alimentaires ou le tabagisme. Mais comme mentionné ci-dessus, la littératie en santé exerce un effet positif sur la santé. La question se pose dès lors de savoir si une maîtrise suffisante peut atténuer l’effet négatif du faible niveau d’études sur le comportement en matière de santé. Pour répondre à cette question, des ‘analyses de médiation’ ont été effectuées. Une analyse de médiation se compose d’une série d’analyses de régression successives, qui vérifient si une variable exerce un impact sur une autre variable.Des analyses de régression ont été effectuées entre:

  • le niveau d’études et un comportement de santé;
  • le niveau d’études et la littératie en santé;
  • la littératie en santé et un comportement de santé;
  • le niveau d’études, la littératie en santé et un comportement de santé.

Si on constate un impact du niveau d’études sur le comportement de santé ainsi qu’un impact du niveau d’études sur la littératie en santé et de la littératie en santé sur le comportement de santé, les trois conditions sont remplies pour effectuer une méta-analyse permettant de comparer les relations entre elles. Si l’effet des études sur le comportement de santé diminue par l’intervention de l’effet de la littératie en santé sur le comportement de santé, il est question de médiation partielle de la relation entre le niveau d’études et le comportement de santé par la littératie en santé. Si l’effet des études sur le comportement de santé disparaît, il y a une médiation complète.L’étude a fait apparaître un impact significatif du niveau d’études sur le tabagisme, une alimentation saine, l’activité physique, les traitements alternatifs et la consommation de médicaments (analgésiques et somnifères). Aucune influence du niveau d’études n’a été constatée sur la consommation d’alcool. Pour cette variable, cela n’avait donc aucun sens d’analyser l’effet médiateur de la littératie en santé.En ce qui concerne l’alimentation saine, l’activité physique et la consommation de médicaments, un effet médiateur considérable de la littératie en santé a été constaté. Autrement dit, une bonne littératie en santé peut atténuer l’effet négatif d’un faible niveau d’études en matière d’alimentation saine, d’activité physique et de consommation des médicaments. L’utilité d’une bonne éducation en matière de santé et d’informations claires est ainsi démontrée.

Promotion de la santé des Mutualités chrétiennes

La présente étude sur la littératie en santé confirme l’importance du travail effectué par les MC dans le domaine de la promotion de la santé: proposer aux gens des informations compréhensibles en matière de santé et les accompagner vers un mode de vie sain. Mais les résultats montrent également que nous n’y parvenons pas toujours. En effet, quatre Belges sur dix présentent toujours des compétences insuffisantes en matière de santé pour pouvoir effectuer les bons choix. Il reste donc encore des efforts à faire pour continuer d’améliorer notre travail.Les MC proposent des informations accessibles et objectives sur un grand nombre de thèmes comme l’alimentation, l’activité physique, les problèmes de santé et la santé mentale et accompagnent même individuellement les personnes si nécessaire.Vous trouverez ci-après un bref résumé de l’offre actuelle du côté francophone.Le site web mc.be regorge d’informations relatives à la santé, tant dans les rubriques ‘Maladies et traitements’, que dans celle ‘Votre santé’, consacrée à la prévention. Ces informations sont validées par des experts et régulièrement actualisées.Toutes les deux semaines, le journal En Marche fait le point sur des thématiques santé et fournit une information complète, critique et neutre sur les sujets abordés.Dans les centres mutualistes de santé (CMS), des sessions d’information/formation sont régulièrement organisées sur des thème de santé (diabète, santé mentale…).Au sein des agences de la MC, des brochures couvrant une large variété de thèmes santé (alimentation, activité physique, stress, allergies…) sont disponibles.Enfin, Infor Santé, le service de promotion de la santé de la MC met à disposition du public différentes publications et informations.Il organise régulièrement des campagnes de sensibilisation du grand public. La précédente s’intéressait à la santé dentaire des enfants. L’actuelle se penche sur les défis de la santé mentale.Le service est également à disposition de tous les professionnels de l’éducation et de la promotion de la santé. Il met à leur disposition des outils d’animation spécifique et de la documentation. La MC édite aussi à leur attention le mensuel Éducation Santé avec l’appui de la Wallonie et de la Cocof.

Bibliographie

  • SØrensen K., Van Den Broucke S., Fullam J., Doyle G., Pelikan J., Slonska Z., Brand H., for (HLS-EU) Consortium Health Literacy Project European. Health literacy and public health: A systematic review and integration of definitions and models. BMC Public Health 2012; 12:80.
  • Commission on Social Determinants of Health. Closing the gap in one generation: health equity through action on the social determinants of health. Final report of the Commission on Social Determinants of Health. Genève: World Health Organization, 2008.
  • Sun X., Shi Y., Zeng Q., Wang Y., Du W., Wei N., Xie R., Chun Chang C. Determinants of health literacy and health behavior regarding infectious respiratory diseases: a pathway model. BMC Public Health 2013; 13:261.
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  • SØrensen K, Pelikan JM, Röthlin F, Ganahl K, Slonska Z, Doyle G, Fullam J, Kondilis B, Agrafiotis D, Uiters E, Falcon M, Mensing M, Tchamov K, Van Den Broucke S, Brand H. Health literacy in Europe: comparative results of the European health literacy survey (HLS-EU). Eur J Public Health, in press

La version intégrale de cet article a été publiée dans MC-Informations n° 258, décembre 2014, pages 48 à 55.

Voir aussi l’article de Pascale Dupuis, ‘La littératie en santé: comprendre l’incompréhension’, Éducation Santé n° 309, mars 2015.

Voir l’article ‘Les compétences émotionnelles et la santé – Un facteur à prendre en compte pour la prévention’, Vancoreland S., Avalosse H., Verniest R., Callens M., Mikolajczak, Vanbroek N., Rummens G., Kapala F., Éducation Santé n° 311, p. 2 à 6.

Un score de 1 ou 0 a été attribué à la réponse aux différentes questions. Un score de 1 a été attribué aux catégories de réponses ‘très facile’ et ‘assez facile’, et un score de 0 aux catégories ‘très difficile’ et ‘assez difficile’. Le score final représentait la somme des 16 questions, à savoir un score de 0 à 16. Sur la base de ce score total, 3 groupes de littératie en santé ont été constitués: ‘insuffisant’ pour un score de 0 à 8, ‘limité’ pour un score de 9 à 12 et ‘suffisant’ pour un score de 12 et plus.

Sur les 16.999 répondants, 9.616 ont été retenus, car il était important pour l’étude sur les compétences émotionnelles que tous les répondants soient membres des MC durant la période étudiée.