Novembre 2021 Par Juliette VANDERVEKEN Maryse VAN AUDENHAEGE Outils

Curieux d’en apprendre davantage sur le processus de conception de l’outil, Education Santé a rencontré Stéphanie Devaux (Prévention et Promotion de la Santé Mentale du Centre Public de l’Action Sociale de Charleroi) et Nancy Peltier (Centre Local de Promotion de la Santé de Charleroi-Thuin). Elles partagent avec nous leur expérience de co-construction avec un réseau de professionnel.les à l’origine de cet outil ‘coup de cœur’.

group of businesspeople solving jigsaw puzzle
E.S. : D’où vient le projet Emotika ?

Le CLPS de Charleroi-Thuin  et le CPAS collaborent depuis plusieurs années sur le thème de l’estime de soi. D’un côté, le CPAS organise des formations à l’estime de soi auprès de son réseau de professionnel.les des secteurs social et éducatif, auxquelles le CLPS collabore dans le cadre des outils et ressources.

De l’autre côté, le CLPS organise tous les ans un ciné-débat. A chaque ciné-débat on choisit un partenaire en fonction du film et de la thématique qui est traitée. En 2018, on a programmé le film d’animation de Disney© Vice-versa, en partenariat avec le CPAS, pour les liens évidents avec l’estime de soi. En quelques mots, le récit personnifie les cinq émotions de base (la joie, la tristesse, la peur, le dégoût et la colère) d’une petite fille, et présente sous forme d’île des éléments essentiels qui fondent sa personnalité (la bêtise, la famille, l’honnêteté, la passion et l’amitié). Toute une histoire prend forme autour de la gestion des émotions et l’importance d’investir chaque île.  Gaëtan Bienfait (chargé de projets au CPAS jusque juin 2020) avait alors proposé un éclairage théorique à partir du film. 

A l’issue du ciné-débat, l’idée a émergé de mettre sur pied des ateliers pour co-construire un outil autour des émotions et de l’estime de soi à partir d’éléments du film, et avec des participant.es au ciné-débat. Un groupe de travail avec des partenaires locaux a été constitué, piloté par les deux chargé.es de projet du CPAS et du CLPS.

ES : Qui constituait ce groupe et comment s’est-il mis au travail ?

Au départ, il y avait des éducateur.trice.s, des psychologues, des formateur.trice.s d’adultes, une coordinatrice ATL, une infirmière PMS, une psychomotricienne relationnelle… Le groupe était assez hétéroclite et diversifié au niveau des apports.

Ce sont les deux chargé.es de projet du CPAS et CLPS qui ont piloté le groupe. Cette coordination en binôme a été très riche pour faire avancer le projet et construire une dynamique de groupe. Pour avancer dans notre processus, nous nous sommes basés sur une méthodologie de travail en vigueur dans les CLPS et nous avons travaillé par étapes.

Les premières réunions ont permis au groupe de se connaître et d’échanger sur les aspects pédagogiques du film Vice-Versa. Le concept de l’intelligence émotionnelle s’est progressivement imposé à nous, c’était la clé de ce qu’on voulait aborder.

Nous nous sommes donc mis d’accord sur ce qu’est l’intelligence émotionnelle. Ensemble, nous avons construit un langage commun, une compréhension commune du concept. Pour ce faire, nous avons élaboré en groupe des cartes mentales, à partir des 5 émotions de base et leurs éléments déclencheurs. Ce processus a fait émerger beaucoup d’idées au sein du groupe.

En parallèle au début de chaque atelier, nous avons expérimenté des outils qui existent sur les émotions tels que Zemos, Feelincks, les cartes Le langages des émotions, etc.

Emotika est à l’image du groupe, qui a lui-même grandi au fil de la création de l’outil.

Assez rapidement, nous avons dû nous détacher du film Vice-versa car la question des droits d’auteur avec Disney © nous a limité. On a basculé petit à petit vers un tout autre processus de création. Et toujours suivant une méthodologie de projet, nous avons cheminé vers les autres étapes : les ressources disponibles (il n’y avait pas de budget spécifique alloué au projet), la définition des objectifs (généraux, spécifiques), l’identification du public, l’élaboration des activités, et ainsi de suite.

Une étape décisive aura été les premiers pré-test de l’outil  au sein de groupes d’enfants en école primaire et en institution. Ces pré-tests nous ont permis de réajuster une série d’éléments de l’outil mais aussi de nous inspirer pour en créer de nouveaux.

Des vidéos pour préparer chaque séance

Des vidéos explicatives  sont disponibles pour chaque séance d’animation. Ces vidéos ont pour objectif de vous faciliter la prise en main de l’outil et de vous montrer concrètement l’univers dans lequel se déroule les animations. Pour obtenir les supports et les vidéos, il vous suffit d’adresser une demande à coordination@clpsct.org ou à pps@cpascharleroi.be.

E.S. Comment avez-vous identifié les besoins et choisi le public final des 9-12 ans ?

Dès le départ, nous sommes partis des ressentis et des besoins des membres du groupe par rapport à leurs publics respectifs.

Au départ, nous avions envisagé de cibler la tranche des 7-8 ans, mais les pré-tests nous ont réorienté vers les 9-12 ans. Cette tranche d’âge a été choisie en fonction des compétences psycho-émotionnelles des enfants : ils doivent être capables d’identifier et de réguler leurs émotions. Les enfants doivent aussi avoir la capacité à se projeter ainsi qu’un niveau de lecture suffisant.  

D’’île en île, les compétences émotionnelles

Dans le déroulement du jeu, chaque île se concentre sur un objectif spécifique, c’est-à dire le développement d’une compétence émotionnelle :

  • sur les îles MOA et KATU SANTI (‘Qu’est-ce que c’est ?’ et ‘Qu’est-ce que ça me fait ?’), l’objectif est d’identifier les différentes émotions et leurs manifestations (expressions verbales et non-verbales des émotions) ;
  • l’île KEPASSO (‘D’où ça vient’) vise comme compétence émotionnelle de comprendre, identifier et détecter les signaux déclencheurs des émotions ;
  • sur l’île POURKOISSA (‘A quoi ça sert ?’), l’objectif est de comprendre l’utilité des émotions et être capable de les associer aux besoins qu’elles sous-tendent ;
  • enfin, sur l’île EUREKA (‘Qu’est-ce que j’en fais ?’), il s’agit d’identifier des attitudes adéquates en réaction aux émotions et aux besoins ressentis.
E.S. : Les objectifs de l’outil présentent un vaste programme. L’animateur.trice peut-il s’approprier l’outil à sa guise ?

Tout à fait, Emotika permet à chaque animateur.trice de traiter un axe ou une thématique de manière plus particulière. Il peut l’adapter en fonction du vécu de son groupe. On recommande dès lors que l’animateur.trice connaisse déjà la situation de départ et son groupe. Par exemple, si une problématique de harcèlement apparait dans une école, l’outil peut être utilisé pour travailler le bien vivre ensemble et le développement de l’empathie.

Emotika travaille l’intra- mais aussi l’inter-personnel. C’est vraiment un outil de coopération et de cohésion de groupe. Il peut être utilisé pour mettre en mot, libérer la parole sur ce que les enfants ont vécu en une année de pandémie…

De plus, l’outil propose beaucoup de cartes vierges, ce qui laisse la place à l’adaptation au vécu du groupe.

E.S. : Comment l’outil a-t-il été finalisé, avec l’irruption de la pandémie ?

Les pré-tests ont démarré fin 2019-début 2020. A cette période, les deux chargé.es de projet ont assisté à la plupart d’entre eux. Ils ont repris dans le primaire en septembre 2020, avec chaque fois 6 séances prises en charge par l’AMO1 OxyJeunes.

Cette phase nous a permis de réajuster l’outil. Une graphiste est également arrivée dans le processus, qui nous a aidé.es à mettre en forme Emotika. Début 2021, nous avons travaillé sur la mise en cohérence de l’ensemble : tellement de gens ont travaillé sur l’outil qu’il a fallu revoir l’ensemble pour harmoniser les différents éléments, ou réécrire certaines situations, redéfinir certaines émotions… On a aussi élagué, gardé ce qui était le plus important, le plus clair pour les enfants. Puis on a fait relire par des personnes extérieures au groupe de travail, dans les secteurs santé ou social ou tout à fait externe.

L’arrivée inopinée de la Covid a marqué un coup de frein dans notre processus et a fait retomber légèrement la motivation et l’engouement du groupe. Nous avons toutefois continué de nous concerter à distance. Heureusement, les classes du primaire ont repris en présentiel en septembre 2020 pour les pré-tests et cela nous a permis de poursuivre le travail de réajustement de l’outil.

E.S. : Quelle suite envisagez-vous ? Avez-vous prévu une évaluation avec les utilisateur.trices ?

Un groupe Facebook (fermé, accessible uniquement aux utilisateurs et modéré par le groupe de travail) a été créé afin qu’ils puissent échanger sur leur vécu de l’outil, faire un retour sur leur expérience, partager des connaissances et des idées. C’est un vrai plus pour nous. Cela permet aussi de mettre à jour certains fichiers ressources. Lorsqu’une personne demande l’outil, elle reçoit les outils pédagogiques en ligne ainsi qu’une invitation à participer au groupe Facebook.

Cet espace nous permet de faire une évaluation continue. Pour une évaluation plus formelle, il faudra attendre une ‘vraie’ année scolaire. On pourrait imaginer que l’outil fasse l’objet d’une deuxième édition qui tienne compte de l’expérience et du recul. C’est le propre de cet outil d’être pleinement évolutif.

E.S. : Quelles furent les surprises du projet, les inattendus ?

C’est surtout le renforcement du réseau tout au long de ces deux années de fonctionnement qui nous a marqué. Différent.es professionnel.les du secteur psycho-socio-éducatif issu.es de l’arrondissement de Charleroi et de Thuin se sont mobilisé.es pour fournir un important travail de réflexion et de collaboration. Nous n’avions pas envisagé au tout début l’ampleur de cette mobilisation et sommes ravies de voir les synergies qui sont nées de ce processus. Le moteur du projet a été la confiance de l’ensemble des partenaires entre eux et dans les chargé.es de projet. Cette vie de réseau se prolonge aussi dans les échanges des utilisateur.trices, via le groupe fermé Facebook notamment.

Et ce qui rend Emotika unique en son genre,  c’est la prise en compte de l’ensemble du processus émotionnel. C’est le seul outil, à notre connaissance, qui aborde les émotions depuis leurs manifestations, leur expression, leur origine, les besoins sous-jacents jusqu’à la manière d’y répondre et d’y réagir (mise en action, ressources intra/interpersonnelles).

[1] Service d’action en milieu ouvert