Novembre 2010 Par D. LELOUP Initiatives

Les enjeux de l’étiquetage nutritionnel

Quelle quantité de sucres, graisses et sel se trouvent dans un sachet de chips, une pizza surgelée ou une barre chocolatée? Afin de lutter contre l’épidémie d’obésité, l’Union européenne voudrait que ces données soient plus visibles sur les emballages. Mais le lobby agroalimentaire, qui n’a aucune envie qu’elles vous sautent aux yeux, a dépensé plus d’un milliard d’euros pour imposer un système d’étiquetage nutritionnel discret et difficile à déchiffrer.
De l’avis de nombreux eurodéputés, la guerre de tranchées que mène depuis quatre ans à Bruxelles la Confédération des industries agroalimentaires de l’Union européenne (CIAA) est l’une des campagnes de lobbying les plus importantes en Europe depuis celles de l’industrie chimique contre REACH (réglementation des substances chimiques) ou de l’industrie automobile contre la limitation des émissions de CO2. L’objectif du lobby agroalimentaire est simple: contrer à tout prix la mise en place, dans l’Union européenne, d’un étiquetage nutritionnel clair permettant d’identifier en quelques secondes les aliments riches en graisses, sucres ou sel. Cela risquerait tout simplement de compromettre les ventes d’une série de produits populaires que d’aucuns assimilent à de la «malbouffe».

Feux tricolores

Pourtant, il y a urgence: un Européen sur trois est obèse ou en surpoids (1). « Si l’on a réellement l’intention de s’attaquer aux maladies coronariennes et à l’obésité , on doit aider les gens à comprendre quelles quantités de sel , de graisses et de sucres se trouvent dans leur alimentation », estime la membre britannique du Parlement européen, Glenis Willmott . « C’est particulièrement vrai pour les produits comme les plats préparés ou les sandwiches pré emballés , pour lesquels l’étiquetage est le seul moyen de savoir si un produit est plus ou moins sain
Cette eurodéputée, à l’instar des associations de consommateurs et des ONG «pro-santé», est partisane d’un étiquetage nutritionnel de type «feux de signalisation», très en vogue au Royaume-Uni afin de lutter contre un triste record: celui du taux d’obésité le plus élevé de l’Union européenne. Plusieurs fabricants et chaînes de supermarchés ont déjà adopté cet étiquetage développé par la Food Standards Agency (FSA), l’équivalent britannique de notre AFSCA.
Apposées sur la face avant des emballages, ces étiquettes permettent de juger, en un coup d’œil, la quantité d’énergie, de graisses (saturées et non-saturées), de sucres et de sel qui se trouve dans un produit donné. Chaque quantité est directement visible dans une pastille colorée en rouge, orange ou vert selon des seuils nutritionnels déterminés par les scientifiques de la FSA. Exemple: telle portion de 400 g de lasagne au bœuf surgelée de la marque Trucmuche contient 27 g de graisse (ce qui lui vaut un feu orange), 13 g de graisses saturées (feu rouge), 9 g de sucres (feu vert) et 1,2 g de sel (feu orange).
Jugé simpliste voire infantilisant par l’industrie, ce type d’étiquetage semble pourtant le plus efficace pour orienter les décisions d’achat vers les alternatives les plus saines (ou les moins malsaines). Grâce aux couleurs, il est en effet très facile de comparer la lasagne Trucmuche avec celle, équivalente, de la marque Machinchose.

Offensive des lobbies

Mais la CIAA pâlit d’angoisse à l’idée que cet étiquetage, non obligatoire mais encouragé par le gouvernement britannique, puisse faire tache d’huile et devenir la norme – contraignante, cette fois – dans toute l’Union européenne. C’est pour cela que, dès 2006, quand la Commission a fait part de sa volonté de revoir la réglementation nutritionnelle européenne, « Big Food » a commencé à préparer sa contre-offensive: un système unicolore (donc moins visible) fondé sur les «apports journaliers recommandés» (AJR) pour un adulte «type».
En plus des valeurs absolues de quantité d’énergie (Kcal) et de nutriments (g) contenus dans un produit donné, le système AJR double les chiffres fournis au consommateur en renseignant également les pourcentages des quantités moyennes recommandées quotidiennement pour un adulte. Par exemple, notre lasagne Trucmuche contient 27 g de graisses non saturées, ce qui correspond à 39% de la quantité maximale recommandée quotidiennement de ce type de graisses. De même, elle renferme 53% des AJR en graisses saturées, 10% en sucres et 52% en sel.
Quand on établit l’addition, cela fait beaucoup de chiffres avec lesquels jongler dans les rayons. Sans compter les règles de trois et autres calculs mentaux à réaliser lorsque les valeurs affichées renvoient à des «portions» définies arbitrairement par les fabricants pour masquer les aberrations diététiques de certains produits. Qui sait en effet – à part peut-être un diététicien professionnel – à quoi correspondent concrètement 15 g de Nutella ou 30 g de céréales Kellogg’s?
Le développement, la mise en œuvre et la promotion de cet étiquetage «AJR», qui a commencé à fleurir sur les produits de supermarché il y a deux ans dans les 27 États membres, a coûté plus d’un milliard d’euros, selon la CIAA (2). Une somme gigantesque pour une campagne de lobbying européen. Une paille pour un secteur qui brasse annuellement 985 milliards d’euros.
Pour plaider sa cause et imposer son système dans les cerveaux des consommateurs – et surtout des décideurs européens –, l’industrie a eu recours à des spots télévisés, à des débats dînatoires organisés pour les eurodéputés à Bruxelles, et même à un stand de la CIAA établi au cœur du Parlement, en novembre dernier, où les visiteurs étaient invités à répondre à un quizz ciblant leurs perceptions des étiquettes AJR. Il faut évidemment ajouter à cela les tonnes d’amendements et de «recommandations de vote» envoyées par e-mail et courrier postal aux élus européens. D’après la socialiste hollandaise Kartika Liotard , le nombre de messages postés par l’industrie par rapport à ceux envoyés par des associations de la société civile était de 100 contre 1.

Études bidon ?

Autre tactique: les industriels ont commandé au Conseil européen d’information sur l’alimentation (EUFIC) deux études scientifiques visant notamment à démontrer que les consommateurs perçoivent correctement les étiquettes AJR déjà disponibles en magasin. Le hic, c’est que l’EUFIC est un think tank financé entre autres par Coca-Cola, McDonald’s, Nestlé, Ferrero, Danone, Unilever et Kraft, et dont la directrice est l’ancienne lobbyiste en chef de Mars pour la politique européenne. Dans l’une de ces études, publiée en 2007, l’EUFIC n’a pas jugé nécessaire de dévoiler qu’il était financé par l’industrie agroalimentaire…
Curieusement, comparer expérimentalement l’impact relatif des étiquettes «AJR» et des «feux de signalisation» afin de voir lequel des deux systèmes permet le mieux, en un coup d’œil, d’identifier les produits les plus sains, n’a jamais traversé l’esprit des expérimentateurs de l’EUFIC. Une telle étude existe pourtant. Elle a été réalisée en 2008 en Australie par un consortium d’agences gouvernementales et d’ONG pro-santé (3). Ses résultats sont limpides: les consommateurs confrontés à l’étiquetage «feux de signalisation» sont en moyenne cinq fois plus enclins à identifier les produits alimentaires les plus sains que les personnes confrontées aux étiquettes relatives et unicolores promues par l’industrie.

Pas avant 2015

En mars dernier à Bruxelles, la Commission de l’Environnement et de la Santé publique (ENVI) du Parlement européen a rejeté les feux de signalisation par 32 voix contre 30. Une position entérinée – et même durcie – en juin par le Parlement en assemblée plénière à Strasbourg. Les eurodéputés sont allés jusqu’à interdire aux États membres de mettre en place leur propre système d’information visuel en matière d’étiquetage alimentaire. Aux oubliettes, les feux de signalisation britanniques!
La balle est à présent dans le camp du Conseil de l’Union. Il s’agit de trouver un compromis entre les États membres et la position du Parlement, ce qui semble peu probable selon les observateurs. On s’attend donc à ce que le texte repasse au Parlement en seconde lecture, en 2012. Une fois le règlement adopté, l’industrie aura au minimum trois ans pour s’adapter aux nouvelles règles. Pas d’étiquettes nutritionnelles obligatoires avant 2015 au plus tôt, donc.
David Leloup
Cet article, paru initialement dans Équilibre n° 47 d’août 2010, et reproduit avec son aimable autorisation, s’inspire largement du rapport «A red light for consumer information», co-rédigé par l’auteur pour l’Observatoire de l’Europe industrielle
(1) Plus du quart des hommes (27 %) et plus du tiers des femmes (38 %) sont en surpoids ou obèses. Environ 5 millions d’enfants sont obèses dans l’UE, un nombre qui croît annuellement de 300.000 unités.
(2) «Fear of information overload ahead of food labelling vote» , European Voice, 11 mars 2010.
(3) «Front-of-Pack Food Labelling: Traffic light labelling gets the green light» , Kelly et al., Cancer Council, Sydney, 2008 ; http://j.mp/daLvIO