juillet 2022 Par Juliette VANDERVEKEN Politique

La 10ème Conférence mondiale sur la promotion de la santé, qui s’est tenue à Genève en décembre 2021, a rassemblé plus de 4.500 participants à travers le monde. Il est de coutume qu’une déclaration ou une charte voie le jour pour conclure un tel rassemblement : c’est le cas de la Charte de Genève pour le bien-être, héritière de la Charte d’Ottawa qui posa ‘les fondements de la promotion de la santé’ et des autres qui ont suivi.

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Une longue lignée de déclarations et de chartes, à la suite d’Ottawa

Rappelons les chartes et les déclarations qui ont jalonné l’Histoire et qui ont renforcé la reconnaissance et la place de la promotion de la santé :

  • 1986 – la Charte d’Ottawa met en évidence les déterminants de la santé, mais ambitionne plus largement de favoriser le bien-être complet de l’individu et prend en compte les déterminants sociaux de la santé.
  • 1988 – les Recommandations d’Adélaïde portent sur la “politique publique saine”.
  • 1991 – la Déclaration de Sundsvall appuie “les environnements favorables à la santé”.
  • 1997 – la Déclaration de Jakarta insiste sur le contexte de mondialisation auquel doit s’adapter la promotion de la santé.
  • 2000 – la Déclaration de Mexico qui rappelle la responsabilité des gouvernements, entre autres, pour faire place à l’équité en santé.
  • 2005 – la Charte de Bangkok qui élargit les 5 domaines d’action de la Charte d’Ottawa “à l’heure de la mondialisation”.
  • 2009 – l’Appel à l’action de Nairobi pour dépasser les déclarations (d’intention) et mobiliser les politiques pour agir.
  • 2013 – la Déclaration d’Helsinki avec “la santé dans toutes les politiques” pour s’adresser aux inégalités sociales de santé.
  • 2016 – la Déclaration de Shanghai pour inscrire davantage la promotion de la santé dans le Programme du développement durable à l’horizon 2030.
  • 2019 – la Déclaration de Rotorua pour une santé planétaire1
  • 2021 – la Charte de Genève pour le bien-être.

Pour aller plus loin, nous vous recommandons l’infographie dynamique réalisée par PromoSanté Ile de France (disponible sur son site).

Des sociétés fondées sur le bien-être

Le terme « bien-être » fait déjà partie intégrante de la définition de la santé de l’OMS (1945) et il fut ensuite appuyé par la Charte fondatrice d’Ottawa (et consœurs). Toutefois, le glissement volontaire du terme « santé » ou « favorable à la santé » vers « sociétés du bien-être » n’est pas anodin. On le sait d’expérience, quand on explique qu’on intervient dans le champ de la promotion de la santé, il est toujours nécessaire de revenir sur ce qu’on entend par « santé » et préciser qu’on vise – au-delà du soin – une vision globale de celle-ci et l’ensemble de ses déterminants.

La présente Charte a aussi la particularité d’être la première ayant suivi la crise sanitaire mondiale de la Covid-19 qui a mis davantage en lumière l’interconnexion entre la santé de la planète et du vivant, les inégalités sociales accrues (« dans et entre les groupes sociaux et les nations2 ») et l’impact des déterminants de la santé (« écologiques, politiques, commerciaux, numériques et sociaux3 »).

Des sociétés fondées sur le bien-être, pour toutes et tous où qu’ils ou elles se trouvent, aujourd’hui et pour les générations futures, sur une planète « en bonne santé »… voici un sacré programme !

Dans la Charte, les signataires précisent que de telles sociétés appliquent des politiques audacieuses et des approches transformatrices qui reposent sur :

  • « une vision positive de la santé qui intègre le bien-être physique, mental, spirituel et social ;
  • les principes des droits humains, de la justice sociale et environnementale, de la solidarité, de l’équité de genre et inter-générationnelle, et la paix ;
  • un engagement pour un développement durable à faible émission carbone, basé sur la réciprocité et le respect entre les êtres humains, et en paix avec la nature ;
  • de nouveaux indicateurs de réussite, au-delà du PIB, qui prennent en compte le bien-être humain et de la planète, et qui mènent à formuler de nouvelles priorités pour les dépenses publiques ;
  • le focus  de la promotion de la santé sur le renforcement du pouvoir d’agir, l’inclusion, l’équité et la participation significative de la population.4« 

Agir sans plus tarder !

Une fois de plus, c’est un appel pressant à l’action qui est formulé. La Charte pour le bien-être « exprime l’urgence de créer des sociétés, sources d’un bien-être durable, engagées en faveur de l’équité en santé, aujourd’hui et pour les générations futures, dans le respect des limites écologiques.5 » A l’instar des déclarations depuis Shanghai (2016), ces actions sont à mettre en lien et en cohérence avec le Programme de développement durable à l’horizon 20306 .


Tout au long de son texte, la Charte en appelle à la responsabilité des gouvernements et des décideurs politiques, ainsi qu’au secteur privé. Elle souligne également l’importance de créer des partenariats entre acteurs de la société civile, académiques, politiques, nationaux et internationaux pour l’implémentation de ces stratégies. Car c’est « ensemble », souligne-t-elle, qu’on peut « mener cette transformation vers des sociétés du bien-être dans tous les pays, en ne laissant personne derrière.7 »

Des actions coordonnées dans 5 domaines

1.Valoriser, respecter et favoriser la planète et ses écosystèmes 

La Charte rappelle ici l’objectif de maintenir le réchauffement de la planète sous les 1,5 C° pour ce siècle et la transition vers une économie plus juste et ‘bas carbone’. Parmi les autres actions, on retrouve entre autres l’accès pour toutes et tous aux énergies renouvelables ainsi qu’à l’eau et à des systèmes alimentaires qui promeuvent une alimentation saine (dont l’allaitement maternel), tout en réduisant la pauvreté. La nécessité de favoriser des relations harmonieuses entre les humains et la nature est soulignée (protéger la biodiversité, réduire la pollution et l’épuisement des ressources, intégrer le concept « Un monde, une santé » (One Health)…).

2.Concevoir une économie équitable qui soit au service du développement humain respectant les limites écologiques locales et planétaires 

Pour mettre en place une telle économie « pour le bien-être », toute une série de priorités sont indiquées, dont des systèmes de protection sociale inclusifs, l’accès à un travail décent et sécure, le droit du travail, les contributions de l’économie informelle incluant les soins prodigués par le personnel soignant, les familles et les communautés… parmi d’autres. Elles « sont traduites en action à travers l’investissement dans la santé, les budgets pour le bien-être, la protection sociale et des stratégies légales et fiscales qui mènent à une économie favorable à la santé et durable8« .

3.Développer des politiques publiques favorables à la santé pour le bien commun

La Charte insiste ici aussi sur la responsabilité des gouvernements envers leurs citoyens, l’importance des partenariats avec la société civile et que ceux-ci participent activement à la gouvernance du niveau le plus local au plus global. Ainsi, le bien-être formerait « un nouveau contrat social » et servirait de « boussole pour les politiques publiques9« .

4.Atteindre une couverture universelle de santé

Pour ce faire, il est question notamment du soutien et du développement des soins de santé primaire, ainsi que des services de prévention et de promotion de la santé. L’accès à toutes et tous à des soins de qualité nécessite entre autres que le personnel soignant soit respecté et protégé.  La santé mentale, la transformation numérique et la littératie en santé des populations tout au long de la vie sont également cités comme priorités.  « Le financement de la santé n’est pas compris comme une dépense mais comme un investissement pour le bien-être et la résilience sociétale.10« 

5.Répondre aux impacts de la transformation numérique

Enfin, les deux faces de la révolution numérique et technologique sont pris en considération avec les avantages (partage des connaissances, mise à disposition efficiente des services, etc.) mais aussi les risques qui renforcent l’isolement et exacerbent les inégalités (fracture numérique, sédentarité et attrait des écrans, infobésité, harcèlement et propos haineux, marketing de produits et de comportements mauvais pour la santé…). Soulignons que les dommages et la déresponsabilisation des secteurs privé et public doivent être, selon la Charte, pris en compte et contrecarrés.

Pour conclure, nous ne pouvons qu’espérer que cette Charte ne reste pas lettre morte, et que l’appel à l’action, appuyé par d’autres déclarations et programmes mondiaux et intersectoriels, soit entendu par nous toutes et tous. Car il est bien question ici de responsabilité et de mobilisation collective, concertée et collaborative, par toutes et tous (citoyens, associations, entreprise, organisation internationale…), en veillant à renforcer le pouvoir d’agir de chacun/chacune pour prendre en main leur bien-être.

Comme le souligne très justement Christine Ferron dans son interview sur sa lecture de la Charte, « il s’agit là d’un engagement qui met au premier plan la défense des valeurs de la promotion de la santé et plus largement des sociétés démocratiques, aujourd’hui menacées aussi bien à l’international qu’à l’intérieur de notre propre pays.11« . Les implications de l’actuelle guerre en Ukraine (pour ne citer que celle-ci…) mettent en grave péril l’atteinte et l’accomplissement d’un tel objectif : vivre dans des sociétés pour le bien-être humain et planétaire.

A l’occasion de la journée mondiale de la santé, l’OMS a publié un manifeste pour l’urgence de protéger la santé humaine et de la planète (l’atténuation de la crise climatique) ; la nature étant à la source de la santé humaine. « Nous avons besoin de solutions transformatrices pour sevrer le monde de sa dépendance aux combustibles fossiles, pour réimaginer des économies et des sociétés axées sur le bien-être et pour préserver la santé de la planète dont dépend la santé humaine » (Dr.Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur actuel de l’OMS).

Références

La Charte de Genève pour le bien-être

Le Programme de développement durable à l’horizon 2030, ONU (2015)

La Journée mondiale de la santé 2022 (OMS)

[1] Relisez à ce propos l’analyse qu’en fait J. Morel, publiée en mai 2020 dans Education Santé: “Déclaration pour une santé planétaire”: https://educationsante.be/declaration-pour-une-sante-planetaire/

[2] Voir la Charte de Genève pour le bien-être, OMS (2021)

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/development-agenda/

[7] Voir la Charte de Genève pour le bien-être, OMS (2021)

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Voir « Charte de Genève pour le bien-être : le point de vue de Christine Ferron », Fédération Nationale d’Education et de promotion de la Santé, 02/03/2022.