Juillet 2021 Par Juliette VANDERVEKEN Outils

Savoir comment aborder le sujet des drogues et des consommations n’est pas chose aisée pour les animateurs, les éducateurs, les parents… Infor-Drogues a publié la brochure « Les drogues, les enfants et les pourquoi ?». Paru fin 2020, cet outil est le résultat d’un long processus d’écriture et de réflexion. Car au-delà d’outiller les adultes pour discuter du sujet avec des enfants, il nous invite chacun et chacune à nous questionner sur ce qui se joue en amont de toute consommation, en amont du choix que l’on pose d’adopter un comportement ou de consommer un produit. Antoine Boucher, responsable de la communication chez Infor-Drogues, nous en parle…

a child holding a sheet of paper with a question mark. selective focus.

Au départ, une demande

Depuis longtemps déjà émanait une demande de la part d’instituteurs auprès d’Infor-Drogues d’être outillés pour préparer les enfants à leur entrée à l’école secondaire et une prétendue « confrontation soudaine” avec les drogues.

Un premier projet voit le jour, “J’arrête quand je veux !”, à destination des jeunes à partir de 10 ans (www.jarretequandjeveux.org). Bien qu’il questionne les consommations et les comportements de consommation, cet outil est davantage axé sur les jeux vidéo.

Les demandes continuant d’affluer régulièrement, l’équipe d’Infor-Drogues souhaitait pouvoir y répondre adéquatement. Mais comment rejoindre ces demandes émanant d’adultes, avec leur lot de représentations, et les questions que se posent des jeunes de 10-12 ans ? “Ce ne sont pas tant les produits-drogues qui les questionnent à cet âge en général, par contre, d’autres produits et/ou comportements peuvent déjà se révéler difficiles à gérer pour eux. Sans se focaliser sur les drogues illégales, les parents ou éducateurs au sens large observent que des produits sont consommés de manière compulsive ou que certains comportements semblent addictifs et cela à tout âge.

Pour les jeunes et au-delà

“Officiellement” pourrait-on dire, la brochure est destinée à des enfants de fin du primaire ou début du secondaire, d’environ 10-12 ans. Le langage utilisé est très simple pour être compris dès cet âge-là. Mais « sous couvert de s’adresser à des enfants, on s’adresse à tout adulte et adolescent, quel qu’il soit » nous explique Antoine Boucher.

Quand il s’agit de parler de drogues et de consommation avec des adultes, « socialement, on a tendance à adopter rapidement un langage relativement compliqué, pour ne pas dire abscons dans certains cas. Les sujets sont abordés en surface, sans aller en profondeur, car on part du postulat qu’entre adultes, nous avons tous compris, et qu’en plus nous avons compris les mêmes choses. A grand renfort d’implicites, tout le monde croit comprendre mais personne ne comprend ou ne comprend pareil. Il suffit d’ailleurs d’être plongé dans un grand dossier médiatique qui pose la question de « pourquoi la drogue ? » pour ne plus rien y comprendre du tout finalement !» Ce qui est compréhensible pour des enfants de 10-12 ans l’est normalement pour des plus grands, adolescents ou adultes. L’inverse n’est pas forcément vrai. Jusqu’à présent, ce langage simplifié semble également être bien reçu auprès des adolescents. Car au fond, les questions posées les intéressent tout autant que les plus jeunes et les plus grands.

La collaboration avec les enfants

En ayant au préalable délimité le sujet et les questions qu’ils souhaitaient aborder, l’équipe a consulté un groupe d’enfants de 10-12 ans pour les confronter à la vision large d’Infor-Drogues aux situations vécues et aux exemples amenés par les enfants eux-mêmes. « Nous ne les avons pas abordés en parlant des produits-drogues mais en leur posant la question « qu’est-ce qui est difficile pour toi d’arrêter, de quoi ne saurais-tu te passer ? ».

Ce sont ces jeunes qui ont apporté un certain nombre d’exemples ou de situations repris dans la brochure, tels que la télévision ou le chocolat. Ce fut l’occasion également de tester des exemples souvent utilisés lors des formations d’Infor-Drogues, comme celui du dentiste et des solutions pour soulager un mal de dents. Cette comparaison figure dans la brochure car elle était évocatrice pour ces jeunes, comme pour les plus grands.

« Mais la question de fond que nous souhaitions aborder avec ce groupe était « pourquoi est-ce difficile pour toi d’arrêter ce comportement ? » Beaucoup d’adultes ne se posent même jamais cette question quant à leurs comportements, comme le fait par exemple d’enchaîner des épisodes d’une série les uns à la suite des autres tout en se disant que c’est trop. Les enfants ont parfois déjà tout à fait conscience qu’il y a « du trop » dans leur consommation ou leur comportement. Certains l’évoquent avec une clairvoyance surprenante. Mais tout comme les adultes, ce n’était pas la majorité. Les réponses à ces questions devaient donc, selon nous, se trouver dans la brochure, et ce fut tout un travail de les formuler. »

« Sans doute parce que ça s’adresse à des enfants, nous nous devions d’être plus complets dans les explications et ne pas s’arrêter à des implicites. »

Antoine Boucher

Le processus de rédaction de la brochure fut long et étalé sur plusieurs années. Le texte est le résultat de « plusieurs couches de sédimentation » pour en améliorer la lecture, simplifier le texte, aller au cœur du propos. Tout ce travail a nourri des réflexions au sein de l’équipe. « Après plusieurs étapes, des tours et détours, on arrive à un outil qui touche le cœur de notre travail. »

Mais au fond… pourquoi ?

Aller creuser plus au fond de la problématique, c’est répondre à des questions telles que « pourquoi consomme-t-on des produits-drogues ? », « comment se fait-il qu’on prend de la drogue pour remplir un besoin mais qu’après ce besoin est toujours là ? »… et donc questionner les motivations.

Lorsqu’il est question d’aborder les drogues et les consommations avec les jeunes, le premier réflexe semble souvent être de se focaliser sur les produits, les effets, autrement dit les conséquences. Antoine Boucher pose le même constat quand il est question d’évoquer les représentations au début de chaque formation.

« Le public est noyé dans les représentations sociales qui n’envisagent que les conséquences. Les causes restent totalement invisibles et invisibilisées. Or, quand on n’a que les conséquences en tête en tant que professionnel qui souhaite mener une action, on tape forcément à côté en termes de prévention. Faire de la prévention basée sur les conséquences, c’est se restreindre à des Fumer tue, Pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé, etc. »

L’erreur se glisse alors dans le raisonnement : on en vient à considérer que le produit (par exemple la nicotine dans le tabac) est la cause d’un comportement. « C’est une explication confortable. On tourne ainsi en rond et on évite la question qui fâche, qui est souvent une question complexe : ‘pourquoi ?’. »

« Parler des causes n’apparaît pas spontanément, pas nécessairement parce que c’est trop complexe… mais parce qu’elles sont invisibles !Or une fois que l’on propose cet angle-là, tous se montrent fortement intéressés. Les causes sont en fait le socle ultra-fondamental sur lequel on peut travailler. »

Antoine Boucher

C’est l’adoption de cette démarche que l’équipe d’Infor-Drogues tente de transmettre lors de ses formations auprès des adultes (enseignants, éducateurs, parents…). « En questionnant les motivations, les causes, les personnes commencent alors à ‘être en capabilité’ de gérer leurs comportements ou consommations. Tant qu’on ne sait pas pourquoi on fait les choses, c’est impossible de les gérer… et beaucoup d’adultes que nous rencontrons au cours de nos formations ne savent pas répondre à cette question pour eux-mêmes. »

Décaler son regard et travailler les représentations

En découvrant pour la première fois la brochure, on s’étonne et on s’amuse des illustrations qui la ponctuent. L’objectif recherché, nous explique Antoine Boucher, est de ne pas renvoyer le lecteur à « l’extériorité », un phénomène en-dehors de lui qui le dominerait ou dont il serait tributaire, mais au contraire vers « l’intériorité », c’est-à-dire le ramener vers des situations ou des objets courants : « Que ce soit du tricot ou des tranquillisants pour se détendre, peu importe, à chacun son objet. D’où des images du quotidien décalées ». Et rien de tel que l’humour pour décaler son regard.

Les illustrations ont d’ailleurs été réalisées au sein de l’association, par l’équipe. « D’expérience, on atteint un résultat plus conforme au message que l’on souhaite faire passer en travaillant nous-mêmes les illustrations. Un graphiste externe peut être pris par ses propres représentations. Or le grand travail ici est de se décaler des représentations dominantes, qui sont extrêmement problématiques car elles nous enferment dans une incompréhension du phénomène. »

Toujours dans l’idée de déconstruire et travailler les représentations qui entourent les drogues et les consommations, le terme « produit-drogue » nous pousse à la réflexion. Cette expression, que nous n’avions pas encore vue ailleurs, est arrivé en cours d’écriture. Elle permet de rassembler le concept et ne pas se perdre dans les distinctions entre les types de drogues (légales ou illégales), de produits, de comportements… « Je trouvais intéressant également de rappeler que les drogues sont ‘tout simplement’ des produits. On ramène ainsi l’idée que la personne pose un choix d’acheter ce produit, de le consommer, etc. »

Dans l’imaginaire collectif, les drogues sont parfois désignées comme des êtres presque vivants, dangereux, qui alpaguent et emprisonnent les malheureux.ses qui croisent leur chemin. « C’est un constat qu’on pose dans le secteur : il existe une multitude d’expressions qui participent à renforcer cette image dans l’inconscient collectif. « Les élèves sont exposés aux drogues », « les drogues envahissent la Belgique »… “Les drogues te consomment”, c’était un slogan soi-disant préventif dont on a beaucoup parlé au milieu des années ‘90. Ce côté victimaire déresponsabilise le consommateur et l’empêche de réfléchir à son implication. »

Une diffusion tout azimut

En termes de diffusion, la brochure dépasse largement son public initial des jeunes en fin de primaire/début des humanités et est distribuée à de multiples occasions : c’est à la fois un outil qui rappelle le contenu des formations pour les adultes, qui peut être distribué lors d’animations de jeunes ou encore auprès des parents. Elle peut d’ailleurs être diffusée sans un accompagnement ou une formation et exister par elle-même.  

La brochure « Les enfants, les drogues et les pourquoi ? » est téléchargeable sur le site www.infordrogues.be (sous l’onglet « outils – nos publications »). Vous pouvez demander des exemplaires imprimés en vous adressant à l’équipe : courrier@infodrogues.be