Avril 2026 Par Clotilde de GASTINES Initiatives

En 2025, Tournée Minérale® avait pris un virage promotion santé en province de Namur. En 2026, l’initiative a poussé les curseurs et s’est étendue à la Wallonie. Les partenaires préparent déjà l’édition 2027 et certains espèrent pouvoir parler d’alcool tout au long de l’année. 

« En hôpital général, on se préoccupe souvent trop tard de la consommation d’alcool, quand elle a déjà un impact toxique sur sa santé, et que l’abstinence est la seule alternative, explique Pierre Patigny, psychologue et alcoologue au CHU-UCL de Namur. A contrario les démarches de prévention et de promotion de la santé partent du principe que toute réduction de la consommation d’alcool est bonne pour la santé – «c’est déjà plus sympa d’aborder la question comme ça. Mais ça implique d’en parler plus tôt et d’en parler différemment » ajoute le praticien. 

Pour outiller les professionnel.les du social et de la santé et s’adapter aux besoins des personnes qui consomment, un groupe de travail actif en province de Namur sur la question du mésusage de l’alcool a eu l’idée de se greffer sur Tournée minérale®  l’année dernière. (Lire Risque alcool : la première ligne namuroise se forme au repérage précoce  – Éducation Santé)

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©Tournée Minérale®

 « Le GT de la province de Namur a vraiment été à l’initiative de lancer cette campagne sur le Mésusage, constate Anne-Charlotte Baar d’Univers Santé, l’asbl porteuse de Tournée Minérale®. L’alcool est un sujet un peu complexe à aborder pour les professionnels de santé. Ils n’osent pas toujours amener la question en consultation ou en officine. Prescrire la Tournée Minérale® permet aussi de faire un screening des patients et y revenir si besoin plus tard dans l’année ». 

La campagne TM®  « joue vraiment le rôle de locomotive », s’enthousiasme Geneviève Aubouy du Centre d’Education du Patient (CEP), qui participe au GT Mésusage de l’alcool du Namurois. Et c’est finalement un échange de bon procédé car les professionnel.les de la première ligne contribuent ainsi à en démultiplier la portée durant tout le mois de février. 

Lever les réticences des soignants 

Dépister la consommation d’alcool ne coule pas toujours de source et n’est pas non plus un long fleuve tranquille. Le projet est en incubation depuis 5 ans maintenant. La mobilisation a démarré en décembre 2021 au CHU-UCL de Namur. Pierre Patigny participe alors à la création d’un groupe alcool pour améliorer les compétences des soignant.es grâce à des financements du SPF Santé publique.  

« On a d’abord systématisé le dépistage au moment de l’enregistrement des patients, avant de constater que dépister trop vite par questionnaire auto-rapporté était inefficace. Dès qu’un patient consommait, on appelait l’addictologue ; cela mettait tout le monde mal à l’aise », se souvient-il. Le sujet de l’alcool est tellement tabou, que les soignants n’osaient même pas venir aux formations dédiées – « sans doute de peur de se voir étiqueté “référent alcool”», alors qu’ils étaient plus de 700 à suivre de manière anonyme les modules d’e-learning sur le sujet, signe d’un intérêt certain. 

Le paradigme médical qui passe par le dépistage, l’objectivation de la consommation et la proposition de sevrage, génère des réticences chez les soignants – sauf chez certains spécialistes comme les anesthésistes qui ont l’obligation de poser la question, en raison des risques opératoires.  

Les pharmaciens ont la même habitude, confirme Carl Moëns de l’association des pharmaciens Namur-Luxembourg (APNL), qui participe au GT Mésusage. « En pharmacie, au moment de remettre des anxiolytiques, des somnifères ou des anti-douleurs, on précise toujours que le mélange avec l’alcool augmente les risques de somnolence, en particulier au volant. Si on voit que la personne réagit, on peut lui proposer un échange dans un coin de confidentialité. Le but n’est pas de fustiger, ni de porter un jugement sur les personnes et leur consommation. On attire l’attention et on conscientise sur la quantité ». L’OMS recommande de ne pas consommer plus de deux unités d’alcool par jour et pas plus de 10 par semaine. 

Sans ces explications sur le risque immédiat « le patient se ferme, car il craint d’être jugé, d’être considéré comme un alcoolique et que ce soit noté dans son dossier médical, précise Pierre Patigny. Les autres soignants se disent : je n’ai que le sevrage à proposer, mais 80 % des patients hospitalisés pour addiction rechutent dans le mois. Ils ressentent donc un fort sentiment d’impuissance ». 

Changer d’optique avec la promotion santé 

Devant ce constat d’échec relatif, le groupe alcool du CHU a proposé de s’appuyer sur les grilles de lecture de prévention et de promotion de la santé utilisées hors du CHU par des acteurs spécialisés, notamment le CEP et le CLPS. L’enjeu est de sensibiliser le patient tout en lui montrant qu’il ne sera pas jugé. Cela consiste à poser des questions d’ordre “motivationnel” du type : « Est‑ce que vous avez l’impression que votre consommation est problématique ? », décrit Pierre Patigny, avant d’objectiver plus tard avec un questionnement plus poussé : « Est-ce que vous seriez intéressé de diminuer ? » « Votre consommation vous convient-elle ? » « Qu’auriez-vous à gagner à réduire ? ».  

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En ouvrant ce dialogue, le professionnel a la possibilité de proposer autre chose que le sevrage et de s’adapter au projet du patient : « Comment souhaite-t-il améliorer sa qualité de vie, que ce soit pour avoir plus d’énergie, de temps, d’argent, améliorer ou réparer ses liens sociaux ? » 

Un réseau de partenaires étoffé 

En 2025, le CLPS de Namur devenu pilote du GT Mésusage et ses partenaires (le CEP, PsyNam, le dispositif alcool du CHU UCL Namur, l’APNL et Henallux) ont eu l’idée d’utiliser le cadre de Tournée Minérale® pour mener des actions auprès des professionnels du soin et du social. L’année 2025 a aussi été marquée par la participation des addictologues du Réseau Alto sollicité pour organiser deux séances de sensibilisation sur le thème : « alcool, parlons-en ». 

Bien qu’elle se déroule dans le cadre de la Tournée Minérale®, et du défi « zéro alcool » pendant un mois, « la campagne Mésusage a l’avantage de partir de la réalité des gens en parlant de mésusage et pas d’abstinence, ni de dépendance », précise Geneviève Aubouy. Lors de la présentation des outils qui permettent d’objectiver la consommation d’alcool, certains praticiens ont tendance à dire que « tous leurs patients boivent », ou « sont alcooliques », relate Marie Nihoul, chargée de projet au CEP. « On prend le temps d’expliquer que les personnes dépendantes et alcooliques représentent seulement 5% de la population. Ce sont des personnes malades pour qui l’abstinence est dangereuse, ils risquent la mort. Avec le projet Mésusage on vise tous les autres qui ne sont pas en situation d’assuétudes, pour travailler en prévention, en amont », ajoute-t-elle. 

En 2025, le CLPS de Namur avait distribué des kits d’outils « tous azimuts ». « Chaque personne intéressée pouvait venir le retirer au CLPS. Un système assez éreintant en termes de logistique » se souvient Florence Poukens du CLPS de Namur. Cette année, le GT Mésusage a amélioré le système de distribution et l’a accompagné de temps de présentation de chaque outil et d’appropriation sous forme de stand. 

Le kit donne des clés 

Cette année, le kit contenait des goodies de la Tournée Minérale®, qui sont un moyen très concret pour engager le dialogue en consultation, ou à l’officine : 

  • le badge Tournée Minérale® qui peut déclencher des témoignages spontanés 
  • l’affiche Tournée Minérale® avec le slogan “En février, je teste ma relation à l’alcool !”  

Il proposait aussi des outils du CEP :  

  • la fiche d’information qui décrit les unités d’alcool au recto, et propose un questionnaire « je me teste » au verso ; 
  • le gobelet doseur : un support pédagogique et un outil d’animation. Il est gradué pour montrer les quantités correspondant à 1 unité d’alcool pur (soit 10 g), selon le type de boisson. Il aide à parler de l’alcool autrement, de façon simple, concrète et visuelle. Il s’accompagne d’une fiche-outil qui présente des pistes d’utilisation ;  
  • la réglette alcool, qui se glisse dans le portefeuille. Elle permet d’estimer le taux d’alcool dans l’air expiré en fonction de différents facteurs : sexe, poids, nombre de verres (unités d’alcool) consommés, ainsi que le temps d’élimination de l’alcool en fonction du nombre de verres consommés. 
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©Centre d’Education du Patient ASBL

Les outils et leur fiches descriptives sont disponibles sur le site du CEP. 

Un kit qui ne veut pas faire tapisserie 

« On ne voulait pas que les éléments du kit servent de déco dans les salles d’attente des consultations ! », s’exclame Florence Poukens. Une préoccupation partagée par tous les membres du GT. « Ce n’est pas tout de faire un kit, il faut vraiment savoir comment le prendre en main pour faire vivre le sujet de l’alcool tout au long de l’année lors des ateliers de sensibilisation pour le public, et les ateliers de transmission pour les professionnels », confirme Floriane Léonard, chargée de communication chez Psynam.  

Au total 420 kits ont pu être distribués en amont de la Tournée Minérale® (dont 250 en pharmacie dans les réseaux APNL et Ophaco) au cours de 4 rendez-vous : au CHU de Dinant, au CLPS de Namur, chez PsyNam et à Philippeville. « On était très accessibles – si aucune des 4 dates ne convenait, le CLPS faisait en sorte de trouver un moment ou un relais », précise Florence Poukens. 

« Au stand, on organisait une petite animation, relate Marie Nihoul. On invitait les professionnels à se servir un verre de vin, et le plus souvent, cela correspond à 13 mL, au lieu de 10 mL, si bien que deux verres de vin dans une soirée, cela correspond plutôt à 3 unités d’alcool, au-dessus des recommandations de l’OMS. Parler unités, c’est permettre une prise de conscience personnelle des professionnels. Une fois qu’on a soi-même objectivé sa propre consommation, on est plus à même d’en parler avec ses patients ». 

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Atelier Mésusage à Philippeville – © CLPS Namur – GT Mésusage

Divers professionnels ont ainsi pu découvrir les outils : une assistante sociale qui fait de la médiation de dette était intéressée par la réglette, car elle reçoit parfois des usagers qui ont consommé et sont désorientés. Au CLPS de Namur, les professionnels s’attendaient à une présentation. Marie Nihoul a donc improvisé un moment de formation et un temps de question-réponse.  

Chez PsyNam, une psychologue semblait sceptique sur le temps qu’elle serait capable de consacrer à la question. « On lui a proposé de formuler des conseils tout simples : mieux s’hydrater entre chaque verre d’alcool, boire le week-end, pas en semaine, boire un verre, pas deux », précise Floriane Léonard, qui décrit une profession « assez preneuse de travailler la promotion de la santé, car elle perçoit la consommation d’alcool comme une béquille pour la santé mentale ». Les médecins généralistes ont été contacté par le biais des maisons médicales et du réseau multidisciplinaire local (RML) ¨[1]. 

Capitaliser sur l’expérience namuroise  

En 2026, Univers Santé, le Réseau Alto [2] et certains CLPS se sont organisés pour reproduire l’expérience namuroise dans les autres provinces. « Ça s’est fait de manière assez instinctive, explique Lindsay Hooghe, la coordinatrice du Réseau Alto. Le réseau participe à la Tournée Minérale® depuis deux ans et se teste sur la méthodologie à adapter. Nous avons contacté les partenaires dans les provinces pour ne pas faire doublon et intervenir en fonction des disponibilités et des énergies ». 

Le réseau Alto et Univers Santé ont pu organiser cinq moments de formations pour 186 personnes : médecins, pharmaciens et psychologues à Liège, Wavre, Nivelles, Bastogne, Frameries. Au total 1.760 kits ont été distribué, en comptant les dépôts en pharmacie, en maison médicale, dans les CLPS et en entreprise (notamment chez des industriels de la Défense et de l’armement). 

Le kit était le même à peu de chose près, avec l’effectomètre d’Univers Santé, l’argumentaire du groupe “jeune alcool et société”, et dans le BW, une fiche sur les interactions entre alcool et médicaments rédigée à l’initiative d’une pharmacienne. 

Pour 2027, la volonté des acteurs est d’anticiper et d’intervenir de manière cohérente partout. La première réunion au sein du GT mésusage a eu lieu début mars, et les parties prenantes se revoient en mai. Les 5 structures qui agissent à l’échelle de la Région wallonne prévoient de se concerter : Univers Santé, l’inter-CLPS, le CEP, l’APNL et le réseau Alto. Ils souhaiteraient permettre aux partenaires locaux et aux réseaux Assuétudes de chaque zone de s’adapter à l’ancrage local et contextuel. « En addictologie, la réalité est assez morcelée, les territoires ne sont pas égaux en termes de population, de consommation et d’accès aux services spécialisés, c’est essentiel de calibrer les interventions en fonction des besoins » conclut Lindsay Hooghe. 

Rendez-vous donc en 2027, pour voir comment sera programmée la piqûre de rappel Tournée Minérale® et un premier bilan de l’utilisation des kits tout au long de l’année. 

Le GT Mésusage du Namurois est joignable sur l’adresse mail : florence.poukens@clpsnamur.be 

[1] Le RML a pris le relais du réseau des généralistes namurois (qui a quitté le GT en 2025) 
[2] Alto est un réseau de prestataires de soins de première ligne travaillant en Belgique francophone, dont les membres accompagnent des personnes présentant des troubles liés à l’usage de produits réels ou virtuels, licites ou illicites, dans leur milieu (familial, social, économique, culturel, …).