Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 367

La littératie en santé des populations à l’épreuve de la Covid-19 : le défi de l’évaluation de l’information


La pandémie de Covid-19 et sa prise en charge sont révélatrices d’inégalités sociales lancinantes au sein de notre société. Les individus et les groupes sociaux, compte tenu de leurs conditions de vie, sont touchés de manière différenciée par le virus et par les mesures prises par les pouvoirs publics pour contenir sa propagation. Genre, âge, logement, travail, revenus, statut administratif… vont déterminer les possibilités de se prémunir de la contagion, d’accéder à des soins et surtout de vivre avec plus ou moins de difficultés cette période de vigilance sanitaire extrême. Dans le domaine de l’information et des compétences d’évaluation de celle-ci, le phénomène épidémique met également en évidence des facteurs de disparités.

 

L’info au pouvoir

Pendant cette crise, l’information est omniprésente. Elle joue un rôle fondamental à plusieurs égards. D’abord, pour les autorités publiques (en tant qu’émettrices), elle a une fonction de prévention et de contrôle à travers une forme d’encadrement idéologique des individus. Basées sur une expertise scientifique, leurs communications martèlent les comportements à adopter (gestes barrières, dispositions de confinement) et conscientisent à une forme de gravité en essayant de conférer un sens individuel et collectif aux décisions prises. Leurs objectifs sont des objectifs de santé publique précis : limiter la propagation du virus, empêcher une saturation des services de soins et préserver le maximum de vies. Pour cela, l’État doit notamment réaffirmer sa puissance en communiquant les sanctions qu’il adopte, sans oublier les dispositifs de soutien qu’il met en place pour limiter les « effets collatéraux » de ses propres mesures.

Ensuite, pour la population (ici en tant que réceptrice), l’information répond à un besoin de savoir. Dans une optique rationnelle, il s’agit pour elle de cerner le risque auquel elle est exposée et la manière d’y faire face concrètement. Elle recherche là une capacité d’agir dans un contexte de vulnérabilité et de limitations. Elle est également en quête d’explications au milieu d’un océan d’incertitudes. À côté de cela, face à une « menace létale » relativement proche, l’information vient assouvir une pulsion chez l’individu le renvoyant à son propre devenir et à sa propre finitude. Il y a ici nécessité impérieuse de connaître la manière dont s’en sortent nos semblables et dont nous allons nous en sortir. 

Les diffuseurs (médias de masse ou spécialisés, acteurs et actrices d’internet et des réseaux sociaux, relais communautaires, entourage) offrent donc une réponse à cet immense besoin d’informations, en proposant un flot continu de contenus hétéroclites avec une qualité et des enjeux inégaux1. La consommation d’informations sur la crise du coronavirus varie fortement au sein de la société (canaux utilisés, intensité de la prise d’informations, attention portée à certaines d’entre elles plutôt qu’à d’autres) et les réactions face à celles-ci se déploient sur une large palette : d’un sentiment de responsabilité au repli sur soi et à la peur, en passant par la compassion et l’élan de solidarité.

 

L’enjeu de la littératie en santé

La littératie en santé désigne les compétences que les individus exercent pour accéder aux informations, pour les comprendre, les évaluer et les utiliser dans la perspective de maintenir ou d’améliorer leur santé et celle de leur entourage. Pendant cette crise sanitaire, ces compétences et les possibilités de les mettre en œuvre jouent un rôle essentiel. Elles vont conditionner les capacités de prévention de la maladie chez chacun·e et à l’échelle de la collectivité, mais aussi déterminer la santé dans son aspect plus global, alors que les repères sociaux sont bouleversés. En fonction des ressources sociales, économiques et culturelles à disposition, le rapport à l’information variera et les compétences en littératie en santé s’exerceront à des échelles différentes.

 

L’évaluation de l’info en temps d’infodémie

Infodémie, voilà comment l’Organisation Mondiale de la Santé appelle cette surabondance d’informations sur la Covid-19. Causes et origines du virus et de la maladie, symptômes et modes de transmission, traitements et mesures prophylactiques, efficacité des interventions des autorités : ces champs font l’objet de beaucoup d’incertitudes scientifiques, ce qui amène des informations contradictoires ou relevant plus de l’hypothèse que du fait. Puis, il y a bien entendu des informations manipulées. Elles déferlent, en particulier, sur les plateformes numériques et les réseaux sociaux. Compte tenu de cela, la troisième dimension de la littératie en santé, à savoir l’évaluation de l’information, constitue un enjeu de taille. Les compétences que les personnes mobilisent pour émettre un jugement sur l’information, estimer sa fiabilité, la sélectionner, s’en distancier ou non, influeront leurs attitudes face à la pandémie ainsi que leur santé notamment mentale. Les facteurs influençant cette capacité d’évaluation sont multiples. Trois facteurs nous viennent particulièrement à l’esprit à la lumière de la situation actuelle : les représentations, la peur et l’éducation.

 

Le poids des représentations

Il est évident que l’information consultée forge en partie les représentations que l’on se fait de la question. La manière dont une personne va percevoir et interpréter le risque et les moyens de se protéger va fortement varier en fonction des informations auxquelles elle aura été exposée et qu’elle aura pu intégrer. Par exemple, l’obtention d’une information décomptant un nombre de décès de la Covid-19 géographiquement proches pourra rendre prégnant un sentiment de vulnérabilité par rapport à une maladie qui se présentera dès lors à l’esprit comme grave et particulièrement mortelle. Mais, à leur tour, les représentations personnelles vont conditionner la manière dont l’information sera recherchée, sélectionnée et retenue. S’appuyant sur les expériences vécues, les représentations, par exemple, du risque (proche ou lointain), du corps (fragile ou résistant), de la science et de la médecine (porteuses ou non de solutions), mais aussi du pouvoir public (peu ou prou digne de confiance) détermineront l’attention portée à certaines informations, l’utilisation de certains types de sources et le crédit qu’on leur accordera. Chacun·e vivant la situation à travers un champ de représentations propre, plus ou moins partagé avec les autres, portera un jugement sur l’information de manière singulière. Une personne qui se représente la maladie à coronavirus comme une « simple grippe » et estimant que les autorités en font trop, pourrait être plus encline à se détourner des canaux officiels voire être plus réceptive aux thèses alternatives.

Une série de biais cognitifs2 peuvent intervenir dans le traitement de l’information. Évoquons ici, le biais de confirmation. On aura tendance à chercher et à écouter plus attentivement ce qui confirme les perspectives déjà installées dans notre esprit. De surcroît, dans un monde numérique, où une bonne part des informations est amenée par des algorithmes3, le risque de figement des représentations grandit. Branchée sur les mêmes registres informationnels, une personne s’installe dans une bulle qui peut s’avérer délétère surtout quand elle se compose d’infos manipulées et/ou de contenus anxiogènes.

 

La peur, conseillère en désorientation

Cet épisode pandémique d’une ampleur jamais connue par les générations actuelles diffuse inévitablement une certaine anxiété au sein de la population. Il la génère d’autant plus que la menace reste relativement imprécise, que l’horizon est incertain. Face à ce fait social total4 fortement chargé en émotions, il est difficile de rester rationnel·le. Dès lors, nos capacités de jugement et de prise de recul s’étiolent en fonction de ce vécu émotionnel. Toute personne aspirant à trouver des solutions rapides et globales à la problématique, la crédulité s’accroît face à des explications péremptoires, décontextualisée et non-étayées (ex. : le virus a été créé dans un labo) ou face à des remèdes miracles (ex. : boire de l’eau chaude tue le virus). Les informations tronquées, frelatées, manipulées, les théories du complot qui offrent des explications limpides à un phénomène terrifiant, s’infiltrent donc allègrement dans les flux et les esprits.  

 

Si ces nouvelles peuvent porter de graves atteintes à la santé (déni ou exagération du risque, comportements préventifs inefficaces voire nocifs), elles peuvent, elles-mêmes, alimenter la peur. Par exemple, le contact avec certaines infox pourrait nous amener à penser que nous sommes gouvernés par des personnes qui nous cachent à dessein une série d’informations essentielles. Des infox catastrophistes ou déclinistes peuvent nourrir une méfiance face aux institutions, au collectif, à l’Autre ; qui se profileront tantôt comme inconscients tantôt comme menaçants. Même si le sentiment de peur est présent et sans doute inévitable dans cette situation, il ne doit pas nous empêcher de continuer à réfléchir et de se donner un délai de traitement de l’information.

 

 Info(x)

Les infox (contraction d’information et d’intoxication) sont rarement des fausses nouvelles, construites de toute pièce. Elles sont souvent des « faits manipulés sortis de leur contexte, des généralisations hâtives ou des interprétations subjectives présentées comme des faits5 ». Ni tout à fait justes, ni tout à fait fausses, elles sont diffusées pour différentes raisons en vue d’orienter les pensées et comportements : objectifs commerciaux, géopolitiques, de notoriété… Elles peuvent également être relayées de bonne foi.  

 

L’éducation : esprit critique es-tu là ?

Certes, le parcours éducatif joue un rôle. Les clés obtenues à l’école et utilisées au quotidien pèsent sur l’approche que nous allons avoir de l’information ; par exemple, pour décrypter les récits médiatiques ou pour suspendre notre jugement à partir de certains indices. Mais, nous vivons ici de l’inédit : une vulnérabilité universelle dans un monde de l’immédiateté dans lequel chaque individu est producteur et consommateur de contenu. Ces clés éducatives sont donc mises à rude épreuve et se révèlent pour beaucoup insuffisantes. Il est pourtant plus que jamais nécessaire de mettre en œuvre notre esprit critique. Comme le dit le sociologue Gérald Bronner, il s’agit d’abord de se méfier de nos intuitions, de prendre conscience de l’ensemble des biais cognitifs qui interviennent dans nos jugements. Pour faire face à la manipulation et aux opinions peu fondées, il est indispensable de se décentrer de ses propres réactions émotionnelles et d’adopter d’autres points de vue. Tout cela exige des ressources mentales et de la méthode. En effet, exercée sans méthode, la pensée critique peut paradoxalement nous amener sur la voie de la crédulité. Se méfier de tout, ne plus croire en rien nous expose aux révélations non-fondées. Si l’émission du doute face à certaines informations est nécessaire, elle doit s’accompagner d’un effort, celui de déployer une pensée méthodique nous permettant de nous raccrocher avec raison à la réalité.

 

Employer une méthode

L’adoption par le ou la citoyen·ne de quelques principes6 contribuera à déjouer les pièges de la mésinformation. Qui est son auteur·rice ? Pourquoi est-elle diffusée ? De quand date-t-elle ? À quelle source fait-elle référence ? Il est d’abord fondamental de se poser certaines questions pour décrypter l’information avant de lui accorder du crédit. Il s’agit ensuite de garder une circonspection face à ce qui est trop « évident », comme la cause unique à un problème complexe ou une solution apportée par une seule personne.

La méthode de latéralisation peut constituer un bon levier de vérification : l’information est-elle confirmée sur d’autres types de médias avec les mêmes nuances ? La diversification des sources est donc importante tout comme le fait d’avoir en tête la distinction entre fait et opinion. Si le fait peut être vérifié et est indépendant des personnes qui le relaient, l’opinion relève d’idées qui peuvent être discutées et partagées ou non entre les individus7. Enfin, garder la maîtrise de l’information est un dernier point à souligner. Il s’agit de choisir et de limiter les temps d’information et même de pouvoir faire un pas de côté face à un flux intarissable. Se déconnecter permet de se donner de l’air par rapport à ce qu’il se passe.

Suivre ces quelques principes n’est pas une mince affaire. Cela nécessite des ressources matérielles, techniques et mentales que la collectivité se doit de proposer à tout·e citoyen·ne.

 

Et les diffuseurs dans tout ça

Mais l’évaluation de l’information se joue aussi sur d’autres tableaux. L’environnement informationnel actuel est terriblement exigeant, peu propice à la sérénité et au déploiement de la pensée réflexive. Dans cette infodémie, la responsabilité des diffuseurs est en jeu. Exemples :

  • Les géants du Web déclarent faire des efforts pour lutter contre les fake news en redoublant leurs efforts de signalement, mais le fondement sur lequel leurs produits commerciaux reposent, à savoir un marché de l’attention8, est peu favorable à la prise de recul.
  • Les médias traditionnels (en particulier la télévision) devraient également poser un regard sur le cadrage qu’ils font de l’actualité en ayant en tête le niveau d’angoisse qu’ils peuvent générer, tout en favorisant l’appropriation critique et nuancée de l’information.
  • La communication de crise des autorités publiques est sans aucun doute un exercice d’équilibriste. Mais, le cas échéant, elles gagneraient à reconnaître publiquement leurs erreurs (ex. : gestion des masques) dans une optique d’accroître leur transparence et d’éviter de donner du grain à moudre aux défenseur·euses de thèses conspirationnistes.
  • Enfin, n’oublions pas que chacun·e d’entre nous est potentiellement diffuseur·euse d’informations. Il relève dès lors de notre responsabilité citoyenne de réfléchir à la qualité des informations et de les contextualiser avant de les relayer.

Faisant affleurer des enjeux fondamentaux, l’épidémie de Covid-19 peut être la cause d’un changement de société. Un défi se présente à nous aussi en termes d’éducation permanente et de promotion de la santé avec, entre autres, l’axe stratégique de renforcer les capacités des citoyen·nes leur permettant d’apprivoiser ce monde de l’information en lien avec la santé mais aussi de le repenser collectivement. À suivre donc…

Ressources bibliographiques pour aller plus loin ...

BRONNER G., Aiguiser le sens critique, in : Sciences Humaines, n°287, 2016

DESCLOS A., La mondialisation des infox et ses effets sur la santé en Afrique, l’exemple de la chloroquine, in : The conversation.fr, mars 2020

FRAU-MEIGS D., Epidémie d’infox, des gestes barrières numériques à adopter, in : The conversation.fr, Avril 2020

GURVIEZ P., Covid-19 : comment les biais cognitifs ont diminué l’efficacité de la communication officielle, in : The conversation.fr, avril 2020

MOUTON P., Coronavirus et fausses informations : Les aléas de la liberté d’expression en période de crise sanitaire, in : Revue des droits et libertés fondamentaux, Centre de Recherches Juridiques de Grenoble, 2020

MURAILLE E., Rien ne prouve que le coronavirus a été créé en laboratoire : les dessous de l’infodémie sur le Covid-19, in : The conversation.fr, avril 2020

PAAKKARI A. & OKAN O., Covid-19 : Health literacy is an underestimated problem, in : The Lancet, Avril 2020

LOMBARD F. & MERMINOD M., Esprit critique en sciences : Comment concilier l'émotion et la raison ?, Abstract de séminaire, Université de Genève, avril 2019

PERETTI-WATEL P., Peur, danger, menace... Le poids des représentations, in : Sciences Humaines, n°124, 2002

WHO, Providing timely and accurate information to dispelthe « infodemic », in : Covid-19 situation report, n°86, Avril 2020

 

 

Note : L’équipe promotion de la santé contributrice de cette réflexion écrite en avril 2020 : Alexia Brumagne, Maïté Cuvelier, Jeanne Dupuis, Denis Mannaerts et Céline Prescott.


  1. Par parenthèse, on ne peut éluder le fait que certain·es profitent de ce contexte exceptionnel pour se faire une notoriété, asseoir une emprise sur les consciences en surfant sur une angoisse diffuse, n’hésitant pas à propager des informations non-étayées ou manipulées ; nous revenons sur ces aspects dans la suite du texte.

  2. Mécanismes de pensée faussement logiques. Ils sont fondés sur les expériences intériorisées et les émotions. Ils altèrent notre jugement et nous font agir intuitivement.

  3. Ceux-ci amènent souvent les informations en fonction des recherches précédemment effectuées ou sur base des préférences affichées sur les réseaux sociaux.

     

  4. Concept développé par Marcel Mauss qui désigne un phénomène qui impacte tous les champs de la société, ébranle les systèmes et bouleverse nos habitudes.

     

  5. DESCLOS A., La mondialisation des infox et ses effets sur la santé en Afrique, l’exemple de la chloroquine, in : The conversation.fr, mars 2020

     

  6. Cultures&Santé a dernièrement publié des outils permettant d’obtenir quelques clés pour faire face à ce torrent d’infos : Fiche Lisa n°3 : Comment évaluer l’information pour la santé sur le Web ?Covid-19 : Comment réagir face à l’info ? (infographie et clés méthodologiques et de réflexion).

     

  7. À ce propos, Olenka Czarnocki, une enseignante de l’Institut Emile Gryson, donne ses clés pour rester critique face à l’information dans la vidéo Confiné mais critique (https://www.youtube.com/watch?v=3cdb3XUOBzo&feature=youtu.be).

  8. Tout est fait sur les réseaux sociaux pour capter l’attention de l’utilisateur·rice et de créer chez lui ou elle des stimuli notamment au travers des émotions.

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