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Numéro 357

La parentalité en solitaire : famille monoparentale rime-t-elle toujours avec précarité ?


L’Obersvatoire de la Santé du Hainaut organisait en février dernier une nouvelle matinée « Sém’ISS » où professionnels de santé et spécialistes du secteur étaient invités à réfléchir à la situation des familles monoparentales de notre pays et aux inégalités sociales de santé qui pèsent sur elles. Pour ce faire, étaient invités François Ghesquiere de l’IWEPS[1], Martin Wagener de l’UCLouvain et Cindy Marcelle du CPAS de Charleroi. Confrontant chiffres, cartographies et facteurs de risque qui expliquent comment les familles monoparentales s’engluent dans un cercle vicieux d’appauvrissement et d’accentuation des inégalités sociales de santé, ils en arriventà dépeindre le quotidien pas toujours simple de ces familles. Mais le ciel n’étant jamais tout à fait gris, la matinée fût aussi l’occasion de présenter un projet novateur mené par le CPAS de Charleroi, tel un arc-en-ciel après l’orage.

Revenu médian et privation matérielle, les chiffres parlent

C’est François Ghesquiere, sociologue de formation travaillant sur la question de la pauvreté à l’IWEPS[2], qui ouvre cette matinée d’échanges avec des chiffres surprenants. Il plante immédiatement le décor avec le taux de risque de pauvreté selon le type de ménage en Belgique. Ce taux est calculé sur base du revenu total net des ménages, c’est-à-dire la somme d’argent totale utilisable, remise au prorata de la taille des ménages (une famille de 5 personnes ayant besoin de plus de revenus qu’une famille de 3 par exemple). Ceci permet ensuite de déterminer le revenu médian : les ménages se situant en-dessous de 60% de ce revenu sont considérés comme à risque de pauvreté. Dans les trois régions du pays, ce sont les familles monoparentales qui sont les premières à être à risque avec un taux de 30% en Flandre, 45% en Wallonie et un peu plus de 50% à Bruxelles. Ces chiffres sont très élevés comparés aux familles composées de deux adultes ayant plusieurs enfants, ménages qui rencontrent le moins de difficultés.

Un second indicateur nous est ensuite présenté, celui de la privation matérielle. On s’intéresse ici à l’accès à une série de 9 biens et services  :

  • un téléphone,
  • une télévision,
  • un lave-linge,
  • une voiture,
  • du chauffage,
  • la capacité de payer ses facture et son logement dans les temps,
  • une épargne (d’au moins 1 000€),
  • des protéines tous les 2 jours,
  • le fait de pouvoir partir en vacances une semaine par an.

Les ménages sont considérés en déprivation matérielle lorsqu’elles n’ont pas accès à au moins 4 éléments de la liste. Ici encore, les familles monoparentales wallonnes et bruxelloises sont en tête sur le podium du risque avec des taux dépassant les 20%. Cet indicateur est intéressant car il est très représentatif du quotidien de ces familles et des choses auxquelles elles doivent renoncer faute d’argent. Pour plus de la moitié d’entre elles ce sont les vacances et surtout l’épargne qui sont abandonnés en priorité, François Guesquiere précisant qu’on observe souvent des parents se priver et s’endetter pour ne pas « se priver d’activités de famille » comme les vacances par exemple.

Cette privation matérielle touche aussi directement les enfants. Ne pas remplacer les meubles abîmés, les vêtements, les chaussures, ne pas avoir accès à des loisirs ou pouvoir participer à des fêtes sont dans les familles monoparentales, plus que dans les autres, liées à la privation plutôt qu’à d’autres raisons.

La famille monoparentale comme seule cause d’exposition à la pauvreté ?

Il serait réducteur de s’en tenir à la simple équation « un seul parent = pauvreté » car ce n’est pas uniquement la monoparentalité et la diminution du revenu qui mènent à une situation précaire mais bien l’influence de cette construction familiale sur d’autres déterminants tel que l’emploi. La preuve en est que le taux d’emploi chez ces familles (et indépendamment du genre) est de +/- 50% contre 75% pour les couples non mariés avec des enfants… On sait également, autant pour les mères que pour les pères, que plus le nombre d’enfants dans la famille est élevé, moins il y a d’accès à l’emploi. Ceci s’expliquant facilement par la difficulté de faire garder plusieurs enfants pour se rendre au travail.

La recherche s’est également intéressée à la situation des femmes après la séparation du couple. Est-ce une source d’appauvrissement ou au contraire d’enrichissement ? Le résultat est ambivalent. Il mène vers un risque de précarité car la séparation entraine une diminution des revenus du ménage puisqu’on « enlève » un travailleur mais il peut mener également à un « enrichissement » (toute proportions gardées) par l’accès à une indépendance financière pas toujours réelle auparavant.

Un parent seul, mais pas que…

En guise de conclusion à son intervention, François Ghesquiere, rappelle avec humour qu’il ne faut pas percevoir la famille monoparentale comme une « cause à éviter ». Comprenez ici, pour éviter la pauvreté, arrêtons de divorcer ! Les études devraient également à l’avenir tenir compte des nouvelles compositions familiales (recomposition, implication du beau-parent…).

Il ne faut bien évidemment pas garder uniquement une vision trop négative de la monoparentalité car cela permet aussi de fuir des vies de couple/famille difficiles. Rappelons que l’accès au divorce et l’indépendance sont des causes historiquement défendues par les mouvements féministes mais également que la vision que se fait la société de la monoparentalité est influencée par l’image qu’en donne le politique.

Le modèle de la famille monoparentale : évolution et réponse publique

Martin Wagener, docteur en sociologie et professeur à l’université de l’UCLouvain[3], prend ensuite la parole. Il a consacré sa thèse[4] à la question de la monoparentalité et commence par rappeler que, quand on étudie les statistiques, on a une image à un moment donné, mais pas une idée de l’évolution de ces familles au cours du temps.

Historiquement, dans notre pays et dans bon nombre d’autres pays européens, la « famille classique » (Monsieur, Madame et les enfants) était le schéma traditionnel à suivre. La famille est alors la cellule de solidarité souvent organisée par les femmes. L’individu naissait dans une famille classique, passait dans une seconde par le lien du mariage (le tout sous la gestion du pater familias) suivant ainsi le chemin conventionnel jusqu’à la fin de vie. Ceux et, surtout celles (répondant au doux nom de « fille-mère »), qui s’éloignaient « du droit chemin » par la séparation ou par la conception d’un enfant « hors-mariage » devenaient alors parias de la société. Aujourd’hui les choses ont changé et il est devenu habituel de rencontrer des familles monoparentales. Ce qui est indéniable c’est que l’évolution des familles, des mœurs, et l’évolution des familles monoparentales, va de pair avec l’évolution des droits des femmes et donc les combats féministes de nos grands-mères.

Du point de vue statistique, l’augmentation du nombre de familles monoparentales ne va connaître un ralentissement qu’à partir de 2010, avec toujours une plus grande majorité de femmes seules avec leur(s) enfant(s) que d’hommes. Mais pourquoi ? Il est tout d’abord difficile de lire les statistiques liées à la monoparentalité à cause de plusieurs facteurs : les différentes possibilités de gardes partagées, la déclaration fiscale des enfants sur le salaire d’un des parents qui ne représente pas forcément le type de garde… Martin Wagener souligne que, lors des entretiens qualitatifs, il a pu remarquer que souvent, les pères se déclarent comme famille monoparentale (aussi fiscalement, dans un contexte d’inégalité salariale entre hommes et femmes), mais qu’en réalité la charge éducative et organisationnelle des enfants repose sur la mère. Il existe des pères en famille monoparentale exclusive mais  le plus souvent dans les cas de veuvage, de toxicomanie ou de problèmes de santé mentale.

 

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Allo, le pouvoir publique ?

En Belgique, la question des familles monoparentales n’a pas été prise en compte dans les politiques publiques avant les années 90. Il faut même attendre 2003 pour voir arriver la Plateforme fédérale des familles monoparentales grâce aux mouvements féministes du nord et du sud du pays, des chercheurs et quelques représentants de milieux politiques. En sont ressortis une définition scientifique de la monoparentalité et surtout le constat qu’il existe une multitude de composition et d’organisation de familles dont le statut de ménage ne peut être la seule définition. Plus simplement, on ne peut pas dire qu’il n’y a qu’une seule forme de famille monoparentale et que seules ces familles sont pauvres, il était donc nécessaire de développer des politiques universelles.

En 2008 est créée la Plateforme technique de la monoparentalité à Bruxelles qui fournit dans un premier temps un état des lieux (2009) et ensuite, un livre bleu (2013) basé sur la thèse de Martin Wagener. La question des politiques universelles a alors été remise sur la table. Bien qu’intéressantes, on se rend compte que quand on est trop universel on n’atteint pas les personnes les plus vulnérables et que pour y arriver il faut adopter des stratégies pour renforcer l’universalisme. Il illustre ceci par l’exemple des crèches bruxelloises où les familles monoparentales ne sont presque pas représentées. A l’inverse, les crèches flamandes ont renforcé volontairement la qualité d’accueil des familles étrangères, pauvres, avec un faible niveau éducatif mais aussi des familles monoparentales. En quelques années le taux de représentation de ces familles a presque atteint les 20%. Ce qui influence, comme expliqué précédemment, l’accessibilité à l’emploi des parents et donc la qualité de vie.

« Se dire qu’on est égal pour tout le monde, en fin de compte on risque d’être injuste avec les personnes qu’on n’arrive pas à toucher » - Martin Wagener

Aujourd’hui, le professeur met en avant que les politiques, et plus particulièrement les politiques fédérales, du chômage et de l’accès au CPAS par exemple touchent énormément les familles monoparentales mais ne servent pas pour autant leur cause. A chaque approche d’une période électorale, l’ensemble du monde politique souhaite soutenir ces familles mais pour ce faire il serait nécessaire de globaliser et d’intégrer les publics fragiles dans l’ensemble des programmes…

Pour terminer son exposé, Mr Wagener rappelle combien il est difficile de définir la monoparentalité car il existe autant de familles monoparentales que de familles tout court. Les difficultés qui peuvent être rencontrées dépendent de beaucoup d’éléments : contexte de séparation, lieu de vie des parents, accès à une crèche, organisation de la garde, présence d’un soutien familial ou au contraire stigmatisation (souvent à l’égard des mères, « qu’as-tu fait pour laisser ta famille se détruire ? »). A propos du soutien, on observe aujourd’hui, que contrairement à la vieille idée reçue, la solidarité la plus forte ne se trouve plus dans les campagnes pauvres mais bien dans les classes moyennes hautes. Car l’entourage est plus enclin à soutenir ponctuellement la garde d’un enfant quand il peut aussi aller à la crèche que quand il faut assurer 5 jours de garde. D’où l’importance encore plus grande de services publics forts…

Le projet MIRIAM, de l’empowerwent au féminin

Cindy Marcelle du CPAS de Charleroi nous présente le projet Miriam, développé dans plusieurs CPAS du pays, dont le sien, qui a pour but de fournir un « trajet intensif » d’un an à un public très spécifique, les femmes dans une famille monoparentale, bénéficiant d’un revenu d’intégration (ou équivalent). Le but final est de donner ou de rendre aux mamans la possibilité de prendre leur vie en main et de décider de leur position dans la société en luttant contre la pauvreté et l’isolement social.

Il s’agit d’un trajet dit intensif car chaque participante est accompagnée par un case manager qui joue le rôle de personne de référence, de coordinateur de trajet. Coach, soutien, oreille attentive, conseil bienveillant… les facettes du case manager sont multiples pour soutenir, guider et apporter un éclairage différent sur les situations vécues par les usagères. Les mamans rencontrent leur coordinateur au minimum une fois chaque semaine, ce qui permet de créer du lien et de la sécurité mais elles bénéficient aussi de rencontres collectives pour échanger entre elles (au moins deux rencontres par mois). En prenant appui sur les questions de genre (qui renvoient aux normes sociales imposées aux femmes) et sur l’empowerment, les femmes et les case managers travaillent des points essentiels pour atteindre l’objectif final : l’information, la participation, la connaissance et l’usage de ses droits, l’orientation vers des services d’aide et enfin, la confiance en soi. Ce dernier point est d’autant plus important et symbolique que le projet Miriam s’adresse aux femmes en situation d’isolement majeur, là où l’aide « traditionnelle » ne suffit plus.

Un accompagnement basé sur le genre et l’empowerment, mais de quoi parlent-elles ? Pour faire simple on pourrait dire qu’elles parlent de tout ! Que ce soit en séance individuelle ou en groupe de parole, l’accompagnement y est holistique. Chaque domaine de la vie des mamans solosest pris en compte dans sa globalité et non comme des « parties » fragmentées de leur vie. Le logement inadapté, l’accès au marché de l’emploi, l’organisation de son quotidien pour intégrer le fait même d’aller travailler, l’image de soi… et tant d’autres sujets qui sont abordés, discutés et parfois résolus en groupe, le collectif étant considéré comme moteur de réussite.

 

 

 

[1] Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique.

[2] L’IWEPS propose un accès aux différentes données statistiques sur le site : https://www.iweps.be/

[3] UCLouvain – FOPES et CIRTES

[4] Trajectoires de monoparentalité à Bruxelles: Les femmes face aux épreuves de la parentalité – Martin Wagener. Disponible ici : https://dial.uclouvain.be/pr/boreal/object/boreal%3A134855/datastream/PDF_01/view

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