Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 343

Une saison aux pissenlits


C’est en plein cœur de Cureghem, quartier de la commune d’Anderlecht (Bruxelles), qu’on peut découvrir l’asbl « Les Pissenlits ». Cette association de promotion de la santé qui a pour mission de favoriser le bien-être, la qualité de vie et la santé en œuvrant avec et pour le citoyens mais pas seulement. Professionnels de différents secteurs et politiques mettent aussi leurs pierres à l’édifice. Tous ensembles dans une démarche communautaire en santé !

Pour les bruxellois, entre lieux dits et stations de métro, Cureghem c’est ce quartier qu’on situe aisément entre la petite ceinture, la gare du Midi, le Molenbeek historique ou encore le square Vandervelde. Pour les non bruxellois, c’est peut-être plus largement « l’ouest de de la capitale ». Mais finalement, Cureghem, c’est quoi ?

Selon le monitoring des quartiers, c’est la zone la plus peuplée de Bruxelles : presque 28 000 habitants en 2015 et ce, pour 2 kilomètres carré soit 11% de la taille de la commune. C’est plus du double de la moyenne bruxelloise. C’est aussi un quartier cosmopolite, considéré comme le berceau d’accueil de l’immigration de notre capitale depuis la seconde guerre mondiale. Qu’ils viennent d’Afrique, d’ Amérique du sud, d’autres régions d’Europe ou d’ailleurs, presqu’un cureghemois sur deux n’a pas la nationalité belge. C’est donc un quartier en mouvement qui connait des vagues plus ou moins importantes de migrations mais qui est aussi fortement marqué par les inégalités sociales de santé, un quartier fragilisé.

Qui dit multi-nationalité, dit multiculturalité ! C’est dans cette danse d’influences culturelles et linguistiques où les définitions du corps, du bien-être et de la santé ne s’accordent pas toujours que l’asbl propose ses initiatives. Des ateliers créatifs au cours de cuisine santé en passant par le groupe des diabétiques des Pissenlits, l’équipe tente de répondre aux différents besoins de la population et aux problèmes de santé liés au cadre de vie, au bruit, au manque d’espaces verts… C’est aussi un quartier de « défis » pour les Pissenlits car la population est confrontée, selon les personnes, à un manque de revenus, à des difficultés de trouver un logement ou encore au prise avec le manque cruel de places en crèches. Face à l’arrivée des promoteurs immobiliers et la volonté politique de proposer des logements de standing dans le quartier, par conséquent, inaccessibles au cureghemois, l’équipe sait aussi, que les défis de demain prennent racines aujourd’hui !

La philosophie des Pissenlits est directement inspirée de la démarche communautaire en santé1: la participation de la population et de tous les acteurs concernés, le travail en réseau et la création et le renforcement de liens. L’asbl accompagne ainsi les citoyens et les outille dans un processus qui leurs permet de devenir acteurs de leur santé, tant dans leur vie qu’au sein de la communauté et de la vie publique, au moyen des réponses collectives apportées pour agir sur des déterminants de la santé. Le processus devient lui-même performateur de santé. Dès lors, les Pissenlits ce ne sont pas que des activités, ça ne tourne pas qu’autour d’un seul quartier…ce sont aussi des projets d’une autre ampleur comme ce livre « La démarche communautaire : une méthodologie qui fait santé ? Du social à l’urbanisme, en passant par la justice… tous concernés ! ». Pour mieux comprendre, Education Santé a rencontré Vérane Vanexem, Noémie Hubin et Frédérique Déjou. Toutes trois membres de l’équipe des Pissenlits, elles ont coordonné et participé à l’écriture de ce dernier numéro des Politiques sociales.

ES : Tout d’abord, voulez-vous aborder une facette des Pissenlits que l’on a moins tendance à connaître ?

Certainement le fait que nous avons une fonction politique ! Nous l’avons beaucoup développée ces 2-3 dernières années, du fait notamment du nouveau transfert de compétences lié à la 6ème Réforme de l’Etat. En effet, nous travaillons auprès de la Fédération bruxelloise de promotion de la santé et de la COCOF, dans les différents groupes de travail qui ont œuvré à la mise en place du plan actuel ainsi que dans le conseil consultatif.

Nous avons développé plusieurs fonctions qui sont moins présentes sur le site web de l’asbl, et donc moins visibles pour tout un chacun. Au départ, nous considérions vraiment le site comme s’adressant soit au public, soit aux professionnels et partenaires locaux. Nous donnons moins de visibilité à tout notre travail de partenariat avec d’autres professionnels, au travail de réflexion, de récolte de données, au travail d’équipe pour faire remonter les informations aux instances communales, à la COCOF, etc.

Pourtant, ceci représente une part tout aussi importante de notre programme que les groupes (de paroles, santé…). Mais nous avons tendance donner plus de visibilité aux projets et activités que nous menons auprès des habitants et publics plus précaires.

ES : Est-ce un choix volontaire ?

Pas du tout, nous avons plutôt le sentiment d’être dépassés par le temps depuis deux ans. Les attentes créées autour de notre asbl sont de plus en plus nombreuses, et  nous ne voulons pas lâcher tout ce que nous avons construit au fil du temps. En effet, nos projets ont été créés  sur base de demandes exprimées par la population et ont des évaluations très positives.

De plus, nous ne sommes pas prêts à abandonner ces projets car ils se renouvellent en permanence et n’ont pas lieu de s’arrêter. Nous savons bien qu’un projet peut mener à l’autonomie mais à partir du moment où le public et les questions liées à la thématique se renouvellent, les pistes d’actions et le travail de terrain se renouvellent également. Par conséquent, nous n’avons pas encore eu le temps de nous pencher sur la visibilité de nos nouvelles activités.

ES : D’où vient votre nom, les Pissenlits ?

Les personnes qui ont inventé ce nom avaient deux grandes idées. Premièrement, le pissenlit est une fleur qui pousse partout. Que ce soit entre deux dalles de trottoir mal agencées ou au milieu des saletés, il trouvera toujours sa place. La deuxième idée, c’est celle de la graine qui essaime. D’ailleurs, notre logo représente une graine qui s’envole sur un fond très urbain.

Dans l’idée d’essaimer, il y a aussi l’idée de fonctionner avec des publics-relais. Notre finalité, avec la démarche communautaire, est de travailler au bien-être du quartier. C’est donc en quelque sorte la partie visible de l’iceberg. Mais au-delà, il y a  cette idée que nous nous appuyons sur les publics-relais qui, eux-mêmes, reportent ce qu’ils ont acquis chez nous : de l’information, des compétences, une certaine philosophie et une démarche. Et nous espérons bien d’autres choses également.

ES : Comment les gens, de manière générale, viennent-ils à vous ? Par le bouche-à-oreille ?

Nous travaillons autant avec les citoyens qu’avec les professionnels. Pour la population, il y a une bonne part de bouche-à-oreille, et c’est souvent à cette partie de notre travail qu’on nous ramène. Pour les professionnels, c’est aussi peut-être la méthode du bouche-à-oreille qui fonctionne. Nous avons beaucoup de demandes de professionnels, de services communaux, d’autres partenaires, d’enseignants bruxellois ou d’ailleurs. Ils nous demandent de partager notre expertise en démarche communautaire.

On retrouve là aussi un « effet Pissenlits », d’essaimage en quelque sorte : chaque graine rentre dans son environnement respectif et, généralement, on bénéficie du retour de chacune d’entre elles. Qu’elle soit citoyenne ou professionnelle, elle nous ramène quelque chose. Par exemple, dans un projet que nous menons actuellement, des  personnes  « sans papiers »rencontrent des professionnels du secteur de l’urbanisme. Elles retournent ensuite parler de ces rencontres dans leur environnement. Progressivement, nous constatons que ce sont d’autres personnes qui viennent aux rencontres. Le travail avec des publics-relais porte ses fruits et nous en bénéficions.

Notre travail compte ainsi deux volets : l’action et la diffusion. Il ne s’agit pas seulement de publics qui viennent vers nous, nous allons également à la rencontre de publics divers. Ensuite, certains d’entre eux vont vers d’autres publics qui reviennent enfin vers nous. Nous avons régulièrement, par exemple, des évaluations de projets qui reviennent par un biais inattendu !

Tout ceci confirme bien notre volonté de nous inscrire dans un programme systémique. Une des preuves qui en atteste est le fait que pour un projet « X », il n’est pas rare que nous ayons un retour via le projet « Y ». A titre d’exemple, il nous est arrivé de réaliser un projet avec des professionnels et pour lequel  le  retour s’est fait via une citoyenne, ce qui est très riche pour nous ! Un autre exemple, c’est la participation à la biennale de décembre dernier, « Ensemble pour la santé ». Ça a mené une connaissance d’un participant à postuler chez nous pour proposer du bénévolat. Ça peut aller bien au-delà de ce que nous imaginons. C’est aussi la preuve que nous pouvons nous rencontrer à différents niveaux et dans différents contextes, c’est tout à fait significatif de ce que nous essayons de faire au quotidien.

Il est également important de souligner qu’il faut parfois plusieurs portes d’entrée : plusieurs rencontres, dans des contextes différents pour atteindre notre but. C’est notamment le cas pour les habitants qui viennent à nos activités. Il arrive régulièrement qu’ils nous disent, par exemple, « j’en avais déjà entendu parler il y a plusieurs années par ma belle-sœur et puis finalement je suis passé au marché annuel et j’ai vu que vous teniez un stand et je me suis intéressé ».

ES : Votre livre « La démarche communautaire : une méthodologie qui fait santé ? Du social à l’urbanisme, en passant par la justice… tous concernés ! », comment est-il né?

La présidente honoraire du comité de rédaction de la revue Les Politiques Sociales, Marianne Beauduin, était aussi administratrice de l’asbl Les Pissenlits depuis de nombreuses années. Elle nous a alors demandé d’en coordonner un numéro, ce que nous avons bien évidemment accepté avec enthousiasme.

ES : Avez-vous rencontré des difficultés lors de la rédaction ?

Il est intéressant de se rappeler du contexte de départ. La revue a sa ligne éditoriale propre, de vulgarisation scientifique. Chaque article se doit donc d’être bien argumenté et de répondre aux normes de l’édition européenne. De notre côté, nous avions très envie d’unir différentes compétences en termes d’alphabétisation : travailler tant avec des personnes analphabètes qu’avec des personnes diplômées, toujours à l’image de notre travail. Dans le temps qui nous était imparti, ce fut un véritable défi d’aller aussi loin. Nous disposions en effet d’une bonne année pour la réalisation. Ceci en sachant que nous disposons de 3,5 ETP et une trentaine de projets suivaient leur route en parallèle. Le projet de publication des Politiques Sociales devait donc être mené de front avec tous ces projets. Malgré un timing serré, nous avons réussi à proposer à tous les auteurs un accompagnement tout au long du processus, allant de la relecture à la co-écriture pour permettre à ceux qui étaient moins familiarisés avec la rédaction de pouvoir participer.

Il y avait aussi un challenge par rapport au comité de rédaction. Nous avons mené de nombreuses discussions pour faire comprendre et accepter les objectifs que nous avions formulés en équipe. Par exemple, la structure d’un numéro comprend habituellement une partie plus pratique où des acteurs de terrain parlent de leurs connaissances et une partie ou le sujet est abordé de façon théorique. Notre volonté était plutôt d’allier théorie et pratique au sein de chaque article. Nous pensons avoir réussi cela, dans la mesure où aucun article n’aborde uniquement le côté pratique.  Les articles les plus théoriques constituent quant à eux une réelle théorisation de la pratique. Nous avons également parfois dû nous accorder sur la définition de termes, par exemple « l’expertise ».

Nous avons par ailleurs rencontré une difficulté plus technique dans notre travail avec des auteurs d’autres régions du monde. Les différences de fuseau horaire ont par exemple rendu difficile la coordination de nos agendas, notamment avec le Canada. De façon plus malheureuse, certains de nos auteurs, par exemple au Burkina Faso, se sont retrouvés dans des contextes d’extrêmes tensions politiques. Des évènements bien peu propices à la rédaction et à la réflexion…

ES : Ce projet vous a donc amené à définir le terme « expertise ». Avez-vous, aux Pissenlits, une définition particulière de la démarche communautaire ?

Elle change, elle s’adapte en permanence et nous y participons. Nous sommes des actrices de la théorisation, nous avons fait partie du secrétariat européen d’analyse des pratiques de la démarche communautaire (SEPSAC), nous participons à différents cours dans différentes écoles qui enseignent cette démarche communautaire, etc. Nous espérons aussi contribuer à faire évoluer ce qui est enseigné. De plus en plus, nous nous attachons à aborder les choses en termes de « démarche communautaire en santé » plus qu’en « santé communautaire ». C’est un aspect sur lequel nous mettons fortement l’accent. C’est d’ailleurs l’un des objectifs que nous avons poursuivis dans la revue parce que nous avons la conviction que la méthodologie fait santé.

Par contre, dans la mise en œuvre, nous avons une autre définition. Dans la mise en oeuvre de la démarche communautaire aux Pissenlits, il y a des spécificités. A notre sens, il y a mille façons de mettre en oeuvre “la” démarche communautaire, mais ces mises en oeuvre doivent respecter les balises et les repères qui définissent “la” démarche2. C’est parce qu’il y a mille démarches qu’il y a mille définitions et pas une seule qui serait transposable à tous les contextes. Nous laissons cette richesse et cette créativité qui pour l’instant sont encore un des luxes de notre secteur !

ES : Est-ce qu’amener la participation de citoyenn-e-s engagé-e-s dans des projets de démarche communautaire a été une difficulté ?

C’était un de nos objectifs et ça aurait été tout à fait faisable, mais la contrainte du temps ne nous a pas permis de le faire dans le cadre de ce livre. Nous le faisons par exemple dans un tout autre projet, « Femmes, hormones et société : le recueil » qui rassemble un groupe de femmes dont certaines sont analphabètes. Toutes travaillent à la co-rédaction d’un livre avec nous. Nous avons la conviction que les personnes sont parfaitement outillées pour théoriser elles-mêmes leur quotidien. Une solution aurait été de le faire sous forme d’interviews mais nous n’aimions pas trop l’idée, c’est un moyen trop souvent utilisé pour amener les gens à s’exprimer. En définitive, il aurait fallu remettre en forme les paroles des personnes pour que ça puisse rentrer dans la ligne éditoriale. Par exemple, dans ce livre co-rédigé avec un groupe de femmes, certaines expressions ne sont grammaticalement pas considérées correctes  par la norme dominante. Pourtant, c’est la manière dont elles s’expriment parce que certaines ont un héritage culturel d’un français d’ailleurs ou pour raison X ou Y, c’est leur parole et leur parole sera telle quelle. Là, ça n’aurait pas été possible, il aurait fallu encore plus de temps et encore plus d’énergie.

ES : Que ressortez-vous de ce projet ?

Nous sommes ravies d’avoir pu sortir du secteur de la promotion de la santé pour montrer que la démarche communautaire s’appliquait dans de nombreux secteurs et qu’elle était vectrice de santé. Nous avons le sentiment que c’est quelque chose d’original. C’était un défi que nous nous étions fixé et il est relevé !

Nous avions aussi pour objectif de montrer qu’il y a plein de « monsieur Jourdain3 » qui font de la prose en s’ignorant et que beaucoup de gens ont finalement des impacts en santé dans leur quotidien. La santé dans toutes les politiques, c’est aussi faire prendre conscience à tout un chacun que nous avons un impact sur la santé quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse. De nombreux acteurs qui n’agissent pas expressément sur la santé peuvent quand même avoir un impact positif sur celle-ci. Nous avons voulu avoir une vision positive des choses, ne pas pleurer sur la promotion de la santé mais montrer que son message avait percolé dans d’autres secteurs.

ES : Est-ce qu’il y a un mot qui pourrait résumer votre projet ?

Il y en a deux: fierté et frustration !

Fierté, parce que nous pensons avoir réellement fait un travail qui est à l’image de notre association et de notre équipe. C’est un travail avec des gens, qui parle des gens. Nous pensons qu’il existe aussi un discours ambiant assez pessimiste et tout à fait légitime, notamment dans le secteur de la promotion de la santé. Il est lié entre autres aux modes de financement et d’appel à projets alors que nous sommes dans des processus de long terme… tout ceci entraine pessimisme et interrogation : « est-ce que la promotion de la santé avance et va quelque part ? ». Ce pessimisme peut être tempéré ! Un des objectifs de la promotion de la santé est de rendre les méthodologies de travail, sa vision, sa philosophie, etc. transversales. Et ça, c’est fait ! Alors oui, quand on regarde les budgets et ce qui est alloué à la promotion de la santé… on peut crier que ça ne va pas mais parallèlement à ça, certains principes de la promotion de la santé se sont énormément étendus comme le droit des populations de s’exprimer. Ce n’est pas forcément sous l’étiquette de la promotion de la santé que ça se passe mais c’est une réalité…

La  frustration vient du fait que nous n’avons pas eu le temps de promouvoir tout ce travail et le mettre encore plus en avant, y compris auprès d’autres secteurs d’activités, mais pour ce qui est du secteur de la promotion de la santé, vous nous offrez là une belle occasion de visibiliser cette revue!

 

 

  1. La démarche communautaire en santé fait appel à plusieurs critères complémentaires et interdépendants tels qu’avoir une approche globale et positive de la santé, favoriser l’implication de tous les acteurs concernés dans une démarche de co-construction, valoriser et mutualiser les ressources de la communauté… Les 8 repères méthodologiques sont repris dans la brochure « Action communautaire en santé, un outil pour la pratique » du Secrétariat Européen des Pratiques en Santé Communautaire (SEPSAC, 2013).

  2. Voir à ce sujet la publication « Action communautaire en santé : un observatoire international des pratiques » : http://www.maisonmedicale.org/Action-communautaire-en-sante-un.html

  3. Monsieur Jourdain est « Le Bourgeois Gentihomme » de Molière

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