Avril 2006 Lu pour vous

Comment quitter l’adolescence, devenir un homme et s’affirmer en tant que tel dans les cités et autres zones dénigrées, touchées de plein fouet par la désindustrialisation et son cortège d’insécurités sociales et mentales?
Cette enquête de terrain menée pendant trois ans dans des cités d’anciennes villes ouvrières s’intéresse aux figures masculines dans des milieux où la précarité s’étend. Elle montre comment les prises de risque et conduites «décalées» permettent aux jeunes gens de poser les bases de leur identité virile et de construire leur réputation sur un territoire. Mais aussi, plus avant dans leur vie d’hommes, de gagner leur vie dans les réseaux souterrains, de diversifier leurs relations et de répliquer à la honte de vivre dans des lieux stigmatisés.
Ces prises de risque s’apparentent à des conduites d’honneur et de distinction, et sont souvent le fruit d’une conjonction d’éléments: fragilisation du rapport au travail, question du logement social, évolution des relations familiales, culture des cités stigmatisées et tensions de genre exacerbées qu’elle produit…
À travers les multiples portraits de jeunes gens et d’hommes vivant dans des cités sociales ou dans la rue, Pascale Jamoulle montre combien la précarisation accentue les souffrances psychiques, familiales et sociales, et exacerbe les tensions familiales. Certains pères, disqualifiés par femme et enfants, perdent pied; d’autres trouvent des appuis dans différents réseaux sociaux; d’autres encore engagent des trajectoires de soin et tentent de reprendre leurs engagements affectifs, d’assumer leur fonction paternelle.

Une cagnotte multiculturelle: régulations des prises de risque par l’entourage

Dans des contextes de précarisation, la communauté recompose des espaces de relations, de subjectivation et de solidarité. Pour étudier ces processus de régulation des risques, des identités, et de la parentalité, par l’entourage, j’ai participé à un cercle d’épargne populaire. Cette ‘cagnotte’ est un lieu de rencontre et de dialogue interculturel. Les cagnotteurs y trouvent des ressources essentielles pour faire face à leurs difficultés personnelles, socio-économiques et familiales.
Les cagnottes sont des formes d’épargne collective issue de la tradition ouvrière. Elle propose une planification de l’épargne d’une année, de juin à juin, pour ‘mettre de côté pour les vacances’. A la génération précédente, on cagnottait plutôt d’octobre à octobre, ‘pour rentrer le charbon’. Les vagues successives d’émigration dans les régions d’anciennes industries ont composé un monde urbain multiculturel. Aujourd’hui, la plupart des cagnottes populaires rassemblent des personnes de toutes origines. Les cagnotteurs mettent en commun un bien précieux, leur épargne. A travers le fonctionnement de la cagnotte, il se fréquentent, échangent des expériences et s’entraident

Une initiative positive dans un panorama un peu désespérant…
(extrait, page 239)

Cet ouvrage offre un éclairage sensible sur ces hommes touchés par la précarité, qui intéressera en particulier toutes les personnes amenées à intervenir auprès d’eux.
Assistante sociale, licenciée en lettres et docteur en anthropologie, Pascale Jamoulle travaille en Belgique au Laboratoire d’anthropologie prospective de l’Université catholique de Louvain et dans un centre de santé mentale. Elle est par ailleurs l’auteur de deux autres ouvrages remarquables, Drogues de rue . Récits et styles de vie (chez De Boeck en 2000) et de La Débrouille des familles . Récits de vies traversées par les drogues et les conduites à risques (chez De Boeck en 2002).
JAMOULLE P., Des hommes sur le fil, la construction de l’identité masculine en milieux précaires, La Découverte, Collection Alternatives sociales, 2005, 300 pages.