Octobre 2021 Par IREPS Nouvelle-Aquitaine François FUSCH Réflexions

Dans ce contexte de crise sanitaire, nous entendons fréquemment ce rapprochement fait entre la pandémie Covid-19 et des préoccupations de santé environnementale1 . Les acteurs de la promotion de la santé sont directement concernés et mis à contribution pour d’une part faire face à la crise sanitaire et d’autre part pour aider à révéler des liens subtils entre les soubresauts des écosystèmes et notre santé. A première vue des préoccupations complémentaires mais avec entre les deux un changement d’échelle dans le temps et dans l’espace et des notions d’écologie difficiles à manier comme la «biodiversité». Sommes-nous prêts à faire le saut ?

Ce texte a été publié dans La grande minute doc, n°1-2021, publié par l’IREPS Nouvelle-Aquitaine. Nous les remercions pour leur aimable autorisation de reproduction. Retrouvez le texte initial sur LaGrandeMinuteDoc-1-Irepsna.pdf.

La lutte contre le coronavirus s’appuie d’abord sur des gestes barrières avec peu de conséquences néfastes pour l’environnement. Mais l’utilisation de produits nettoyants et/ou désinfectants, ainsi que la consommation des masques et de diverses fournitures jetables, souvent constituées de matière plastique peuvent réellement poser problème. Il ne faut pas sous-estimer ce que coûtent sur le plan environnemental l’ensemble de tous les process, depuis la fabrication des produits jusqu’à la gestion des déchets. Nous pourrions chercher à suivre les effets des biocides que nous répandons autour de nous, que nous inhalons ou que nous manipulons sans toujours prendre les précautions que cela demande pourtant. De nombreux acteurs s’en préoccupent déjà sérieusement, notamment parmi les Etablissements Recevant du Public (ERP), et c’est un premier lien entre COVID-19 et santé environnementale.

Dans nos mains du gel hydroalcoolique et des télécommandes

Parallèlement nous subissons le confinement, imposant a priori un mode de vie économe et sans danger. Mais il s’avère qu’il montre vite les limites de l’espace dans lequel nous sommes confinés. S’agit-il d’un petit appartement sans balcon au dixième étage d’un immeuble en zone urbanisée ou bien d’un pied-à-terre spacieux entouré d’une végétation luxuriante ? Tout ce qui nous entoure a alors le don de nous faire changer d’air ou à l’inverse de nous faire tourner en rond entre les écrans, dans un bain de rayonnements divers. En contrepartie de la réduction des déplacements il n’y aura sans doute jamais eu autant de flux de données entre les serveurs et une telle surchauffe des réseaux. Deux autres liens assez évidents donc entre COVID-19 et santé environnementale, maintenant bien connus d’acteurs de terrain œuvrant pour le lien social : des situations de cumul de l’isolement et d’environnements défavorables d’une part, l’adoption pour un temps ou pour longtemps de modes de vie sédentaires et très connectés.

Dans ce contexte d’urgence face à l’épidémie prenant le pas sur d’autres préoccupations, des voix s’élèvent malgré tout pour maintenir des engagements de choix des solutions les plus écologiques possibles. Avec d’autres, les acteurs de l’Education à l’Environnement et au Développement Durable (EEDD) et ceux de la promotion de la santé se font entendre pour que la santé environnementale ne soit pas oubliée et proposent de véritables stratégies de survie en milieu hostile, en guidant vers les éco-gestes toujours valables en situation de crise sanitaire (le Do It Yourself ou faire soi-même des produits ménagers simples et sans danger, encouragé par exemple par les Centres Permanents d’Initiation à l’Environnement).

Mais si la prise de conscience et les engagements sur le terrain en restaient là nous ne ferions en fait qu’aborder trop partiellement le sujet. L’épidémie de COVID-19 nous a appris très tôt, dès le mois de mars 2020, que nous avions d’autres interactions avec la biosphère, avec des conséquences potentiellement considérables. Tout particulièrement lorsque des populations continuent d’aller chercher un apport alimentaire non négligeable en prélevant sur une faune sauvage habitant des milieux semi-naturels très perturbés par les activités humaines (braconnage des pangolins par exemple).

Quand la santé tire ses forces et ses faiblesses des écosystèmes et de la biodiversité

C’est ce que nous sommes en train d’apprendre comme si c’était la première grande leçon de ce genre : des causes humaines de la dégradation de certains équilibres naturels provoquent des causes de mise en danger pour des populations entières. Des phénomènes d’une telle ampleur que cela remet en cause l’image d’une nature généreuse et «protectrice», soutien de notre bien-être.

Pour aller un peu plus loin nous pouvons dire que lorsque l’environnement «pose problème» à la santé humaine cela provient d’au moins trois grands cas de figure :

  1. Quand certaines caractéristiques du monde vivant créent des difficultés sans cause humaine préalable : c’est le cas des pollens provenant d’une zone boisée provoquant des allergies ou encore celui des moustiques se développant dans une zone humide et devenant vecteurs de certaines maladies,
  2. Lorsque des activités humaines volontaires bien identifiées sont à l’origine de la présence de substances toxiques dans notre environnement : les particules fines dans l’air que nous respirons par exemple, ou encore l’utilisation de pesticides pouvant migrer de la plante vers le sol, puis vers les aquifères,
  3. Enfin, sans doute le cas le plus problématique en raison de l’ampleur des phénomènes, quand l’humanité agit pour son développement et que les conséquences de ses actes entraînent directement ou indirectement de nouvelles confrontations avec les éléments naturels : c’est manifestement le cas pour le SARS-CoV-2 ainsi que pour le changement climatique qui doivent tous les deux beaucoup à la civilisation industrielle.

La COVID-19 provoque l’irruption de cette image schématique mais percutante de l’enchaînement d’un facteur déclenchant de la responsabilité des hommes conduisant à l’apparition d’un élément pathogène et à des conséquences inattendues. C’est dans le cas présent la transmission du virus de l’animal à l’homme puis la pandémie, comme cela semble maintenant clairement établi. Le changement climatique, causé par les activités humaines, révélera progressivement l’étendue des dégâts qu’il peut causer et qui s’articuleront aussi autour des évolutions de la faune et de la flore (comme avec les espèces invasives).

Cette situation peut donc être à l’origine d’un changement de regard sur une santé environnementale qui fait sa mue et qui rejoint ce qu’avait initié le mouvement One Health2 , en français Une seule santé. Un changement de perspective et d’échelle de temps aussi pour la promotion de la santé amenée à embrasser cette si longue chaîne de causes à effets. Celle qui se déroule entre, au départ, les conditions semi-naturelles façonnées par l’homme, ensuite les répercussions sur la biodiversité3 (faune et flore, espèces et écosystèmes), puis enfin des situations défavorables ou favorables aux êtres humains.

Susciter et animer la transition socio-écologique avec des arguments en faveur de la santé

La promotion de la santé a bien cette vocation à faire apparaître la globalité des déterminants de santé et à montrer les liens qu’ils entretiennent entre eux, grâce à son approche intersectorielle. Si la promotion de la santé est une clé pour ouvrir cette complexité, puis est en mesure d’éclairer et de diffuser largement la compréhension des liens entre environnement et santé, c’est aussi un défi pour elle de se saisir des grands bouleversements planétaires que sont l’érosion de la biodiversité et le changement climatique. Il s’agit en effet d’une mission à mener en amont des crises à venir. Ceci constitue un véritable changement d’échelle de temps alors que la préoccupation est encore à contre-courant de ce qui anime actuellement les publics. C’est aussi un changement de «relation à l’espace» car la question se pose globalement et est assez évidente à l’échelle planétaire (la situation dans l’arctique, les courants océaniques, etc.) mais reste plus discrète encore dans les territoires et n’est pas encore perçue localement.

Enfin le détour par l’écologie comme science contribuant à expliquer ces phénomènes ne va pas de soi, même si c’est bien dans les débats entre écologues que nous trouverons une partie des clés de compréhension de la dynamique des écosystèmes, de la biodiversité et des services qu’elle rend, ceux qu’elle ne rendra plus, de la place de l’humanité dans ces évolutions…

Avec la COVID-19 la promotion de la santé va davantage se préoccuper de l’état et de la gestion des environnements proches et lointains, ainsi que de leurs conséquences directes et indirectes sur la santé. Les enjeux sont considérables et méritent qu’elle s’y consacre, notamment en Nouvelle-Aquitaine, première région agricole et forestière de France. Elle a des atouts pour favoriser l’appropriation de ces questions par les citoyen·ne·s. En évitant l’écueil de l’anxiété démobilisatrice elle peut rendre accessible les arguments scientifiques, co-construire les réponses appropriées avec les habitants. Elle favorisera d’autant mieux l’émergence de mobilisations collectives en s’appuyant sur un diagnostic des changements globaux et de leurs conséquences prévisibles à moyen-terme dans les territoires.

La promotion de la santé est légitime pour susciter une meilleure possession par toutes et tous, communautés et individus, des liens entre environnement et santé et des moyens d’engager une transition socio-écologique4 préventive. Pour leur montrer comment passer les obstacles et faire en sorte que cette transition pour une meilleure santé grâce à un environnement plus sain soit à notre portée, entre nos mains.

Entretien avec Linda Cambon5

Avec la Covid-19, sommes-nous à un tournant du regard que nous portons sur la biodiversité ?

L.C. – Il le faudrait. Cette énième épidémie nous rappelle à quel point les caractéristiques de notre fonctionnement mondial nous mettent en péril. La mondialisation des systèmes de production animale, la vente d’animaux sauvages vivants, le tourisme de masse, le commerce international, l’hypermobilité sont les facteurs qui conduisent à la situation que nous vivons. Nous mettons la planète à mal et en recueillons les fruits. Cela dit, je ne suis pas sûre que les responsables se rendent compte des liens qui existent entre l’écosystème et ce qui se produit. Par exemple, en France, au moment même où nous luttons contre cette pandémie, une loi vient d’être prise par la ministre en charge de l’environnement permettant la réintroduction des néonicotinoïdes dans les cultures dont la betterave alors même que cet insecticide avait été interdit en raison de sa toxicité humaine et environnementale. Nous sommes donc loin d’une approche « One health », une seule santé.

L’approche One Health «une seule santé» veut-elle nous faire prendre conscience des liens entre qualité de l’environnement et santé humaine ?

L.C. – Oui. L’approche One Health (Une seule santé) rappelle que 75 % des maladies infectieuses émergentes sont d’origine animale. Les épidémies d’origine zoonotique sont liées aux perturbations de la dynamique des interactions entre les populations d’humains, d’agents infectieux, de réservoirs animaux, et parfois d’insectes vecteurs. C’est la modification des habitats des différentes espèces (déforestation, urbanisation, etc), les changements environnementaux, climatiques et socio-économiques, et les concentrations d’espèce qui modifient les probabilités d’interactions entre chaque population et la circulation d’agents infectieux entre elles. Plus que la prise de conscience, cette approche convoque donc des stratégies globales de respect de l’écosystème que les responsables n’ont pas encore intégré. En effet, nous le voyons bien, alors que l’émergence de nouvelles pandémies virales d’origine zoonotique avait été maintes fois prédite par la communauté scientifique, il n’y a ni anticipation, ni synergie entre les pays dans les réponses apportées. Les mesures restent hétéroclites (et parfois contradictoires), alors qu’une pandémie est un problème supranational.

La «santé de l’environnement», la «santé des milieux naturels», cela existe vraiment ?

L.C. – Il est courant d’inventer ou modifier des termes pour renforcer le discours politique. Cela fait partie du plaidoyer. Parler de santé de l’écosystème ou des milieux naturels plutôt que de qualité va dans ce sens. La santé humaine dépend de l’écosystème (la disponibilité de sources d’eau douce, de nourriture, de carburant, la qualité de l’air, etc.) car la perte de biodiversité a des conséquences directes non négligeables sur la santé si les services de l’écosystème ne répondent plus aux besoins des populations. La qualité ou la santé de l’écosystème est donc essentielle à l’homme. Parler de santé de l’environnement contribuera peut-être à rapprocher dans les consciences la santé animale et des milieux à celle de l’Homme.

A long terme un équilibre de la nature et des activités humaines respectueuses de l’environnement pourrait-il conduire à un monde sans risque sanitaire ?

L.C. – La question est moins celle du long terme que celle du courage politique. Je ne crois pas que l’on puisse prévenir tous les risques sanitaires, mais une approche par déterminant ici s’applique. Nous connaissons les conséquences de la maltraitance de l’environnement mais nous continuons en nous aveuglant de ces connaissances ou en continuant à mettre en compétition nos intérêts (enrichissement, tourisme versus pollution, appauvrissement par exemple) et nos ministères (santé versus agriculture) et en n’investissant pas dans les solutions alternatives protectrices de l’écosystème (énergie propre, culture biologique, tourisme et consommation durable, etc.). Nous multiplions les COPs et les conférences citoyennes sur l’environnement sans en appliquer véritablement les mesures. Je crois que si des mesures étaient prises avec courage, nous n’aurions pas besoin d’attendre longtemps pour voir les résultats.

Pour en savoir plus

Pour suivre l’actualité de ces sujets avec l’IREPS Nouvelle-Aquitaine

[1] La santé environnementale, selon la définition de l’OMS, comprend les aspects de la santé humaine, y compris la qualité de la vie, qui sont déterminés par les facteurs physiques, chimiques, biologiques, sociaux, psychosociaux et esthétiques de notre environnement. Elle concerne également la politique et les pratiques de gestion, de résorption, de contrôle et de prévention des facteurs environnementaux susceptibles d’affecter la santé des générations actuelles et futures.

[2] L’approche dite «One Health» s’intéresse aux liens fondamentaux entre la santé humaine et celle des animaux et des écosystèmes, ainsi que sur la valeur ajoutée des collaborations interdisciplinaires et intersectorielles dans ce domaine. Cette approche intégrée de la santé repose notamment sur le renforcement des capacités des autorités sanitaires en matière de prévention, de préparation et d’intervention face aux foyers de maladies.

[3] La biodiversité : c’est le tissu vivant de notre planète. Cela recouvre l’ensemble des milieux naturels et des formes de vie (plantes, animaux, champignons, bactéries, etc.) ainsi que toutes les relations et interactions qui existent, d’une part, entre les organismes vivants eux-mêmes, d’autre part, entre ces organismes et leurs milieux de vie. Nous autres, humains, appartenons à une espèce – Homo sapiens – qui constitue l’un des fils de ce tissu. La notion même de biodiversité est complexe, car elle comprend trois niveaux interdépendants : la diversité des milieux de vie à toutes les échelles, la diversité des espèces, la diversité des individus au sein de chaque espèce.

[4] La transition socio-écologique : évolution vers un nouveau modèle économique et social, un modèle de développement durable qui renouvelle nos façons de consommer, de produire, de travailler, de vivre ensemble pour répondre aux grands enjeux environnementaux, ceux du changement climatique, de la rareté des ressources, de la perte accélérée de la biodiversité et de la multiplication des risques sanitaires environnementaux.

[5] PhD-HDR, titulaire Chaire Prévention ISPED-SpF, Equipe MeRISP Centre Inserm U1219, Bordeaux Population Health, Université de Bordeaux.