Novembre 2025 Par Clotilde de GASTINES Initiatives

Les problématiques santé-social-logement s’imposent en Région bruxelloise. Dans la foulée de la mise en place du plan social santé intégré (PSSI), les acteurs associatifs et institutionnels se mobilisent à l’échelle du bassin, du quartier et du CLSS pour planifier l’offre et l’intensité de service selon les besoins du territoire, au nom de l’universalisme proportionné. 

En 2025, Brusano a organisé des concertations thématiques avec les acteurs de la promotion de la santé dans les cinq bassins d’aide et de soins définis par le PSSI. Dans 4 bassins sur 5, des thématiques liées au logement sont apparues dans le top 3 des priorités. Les réalités locales ont beau être contrastées, des pistes d’actions communes se dégagent notamment pour capitaliser sur des pratiques existantes et réduire les inégalités de santé. 

Dans le bassin Sud-Est, les professionnel.les ont souligné la nécessité d’intégrer explicitement les hébergements pour victimes de violences intrafamiliales dans les dispositifs d’urgence. Dans le bassin Centre-Ouest, la lutte préventive contre l’insalubrité des logements et l’augmentation des pathologies respiratoires est un enjeu majeur, avec le non-recours aux droits. Dans le bassin Nord, les actions locales existantes (maisons médicales, mutuelles, service Beïti1) ciblent aussi des problèmes de santé liés à l’insalubrité et l’accès à des logements adaptés pour les personnes âgées ou sans-abri. Tandis qu’au Sud, les participant.es ont mis en avant la surcharge administrative et les difficultés d’accompagnement qui sont des freins pour combattre l’isolement et améliorer les conditions de logement.  

the bell towers of sacred heart basilica, brussels, belgium
Koekelberg

La synthèse de la dernière concertation relève aussi les difficultés de parler prévention-promotion de la santé dans un système curatif et de proposer un accompagnement à la dimension de chacun.e en raison de l’engorgement du système2

Ces concertations ont déjà permis de dégager des pistes d’action concrètes en termes de formations pour les professionnel.les non spécialistes. L’idée a également émergé de créer des répertoires locaux et un « Village Logement » pour outiller les acteur.rices. Des groupes de travail thématiques planchent sur la manière de favoriser au mieux la mutualisation et l’interdisciplinarité. Enfin, les démarches communautaires ont fait la preuve de leur efficacité, que ce soit le parrainage entre habitant.es, la co-construction d’outils participatifs, ou encore la reconnaissance des savoirs expérientiels. L’offre locale est parfois riche mais peu visible : les activités logement existent mais sont méconnues du public ou sous utilisées. 

Repère : Les inégalités de santé et de mortalité liées au logement 

La capitale belge présente des inégalités de mortalité importante liées aux conditions de logement. L’espérance de vie varie de 3 ans entre les quartiers les plus riches et les plus pauvres. « Les personnes vivant dans les secteurs les plus défavorisés ont un risque de mortalité prématurée 96 % plus élevé chez les hommes et 78 % chez les femmes comparé aux zones les moins défavorisées » estime l’étude menée par Martina Otavova de Sciensano dans le cadre du projet ELLIS (Monitoring and Mitigating Environmental Health Inequalities). En analysant les données de mortalité entre 1991 et 2019, couplées à des indicateurs de privation (moins de 0,5 pièce par personne, absence de chauffage central ou de salle de bain, statut de locataire…), l’étude révèle aussi une vulnérabilité genrée. « Bien que les inégalités aient diminué chez les hommes, elles persistent chez les femmes ».  

La chercheuse conclut que « le logement ne doit pas être considéré uniquement comme un reflet du statut socioéconomique, mais comme un facteur de risque direct (physique, psychologique et social). Un nombre substantiel de décès aurait pu être évité si les conditions de logement avaient été homogènes et favorables à l’ensemble de la population ». 

Vers une offre plus territorialisée et plus juste 

Le PSSI encourage une approche territorialisée, où les diagnostics de quartier doivent intégrer la question du logement comme facteur de vulnérabilité et déterminant de la santé. En avril dernier, le Centre de recherche de Bruxelles sur les inégalités sociales (CREBIS) a publié une étude pour préfigurer l’offre socio-sanitaire « idéale » en lien avec le CBCS, Conseil bruxellois de coordination sociopolitique. 

« Travailler à l’échelle du bassin, n’est pas chose facile. Le CBCS et CREBIS ont voulu s’inscrire dans une dynamique plus proche du quartier, pour mieux cerner les besoins locaux, notamment en creusant la question de l’universalisme proportionné, explique Karine Boussart, chargée de projet et de recherche pour ces deux instituts. Faute de temps et de moyens, nous avons travaillé sur trois quartiers de Bruxelles : les Marolles, Evere Sud et Koekelberg, choisis pour leurs profils très différents. L’idée était de voir ce qui pouvait réunir ces quartiers en termes de besoins de base, pour préfigurer une offre à généraliser à l’ensemble de Bruxelles ». 

Marolles, Evere Sud et Koekelberg connaissent une précarité importante, mais avec des paramètres différents : origine de la population, âge moyen (Evere plus âgé, Koekelberg plus jeune), dynamique de croissance (Evere en forte croissance, Marolles plus stable), et densité associative (Marolles très riche, Evere beaucoup moins). 

brussels, belgium may 6, 2018: view of the panoramic lift ascenseur des marolles. it connects the poelaert square with
Bruxelles – Quartier des Marolles

Viser la justice spatiale 

Dans ces trois quartiers, les populations précaires vivent une crise du logement, avec des conditions insalubres (humidité, nuisibles, etc.). La peur de perdre leur logement empêche de nombreux résidents de signaler des problèmes, exacerbant leur précarité. La pénurie de logements sociaux et les critères rigides d’attribution rendent l’accès à un logement stable difficile, surtout pour les familles nombreuses ou les personnes avec des besoins spécifiques. 

L’étude met en lumière la nécessité d’une coordination intersectorielle pour améliorer l’accès et la continuité des soins. Elle souligne aussi l’importance de diagnostics communautaires et de plans d’action locaux pour une meilleure articulation entre les politiques régionales et locales. « Déterminer des objectifs, c’est aussi revenir à un diagnostic réaliste et viser des actions atteignables », précise le chercheur Jacques Moriau, co-directeur scientifique du CREBIS. 

« L’implémentation de l’offre de base est un travail en cours, cela prendra du temps, constate Karine Boussart. Il y a déjà beaucoup d’initiatives sur le terrain, mais il faut d’une part viser une justice spatiale dans la mise en place de l’offre, et d’autre part, réfléchir à la manière dont le secteur de la promotion de la santé peut se territorialiser, ce qui n’est pas encore un axe fort de sa pratique » dit la chercheuse. 

Une nouvelle recherche est en cours sur trois nouveaux territoires : Watermael-Boitsfort (qui concentre des poches de pauvreté), Collignon (à Schaerbeek) et Laeken Sud, avec un rapport attendu pour mars 2026. 

L’échelle micro : le défi des contrats locaux social-santé 

Les actions locales (Contrats Locaux Social-Santé – CLSS) incluent des axes pour renforcer la prévention de la perte de logement et des expulsions (accompagnement social, médiation, aide juridique); favoriser l’accès aux droits et aux services liés au logement ; mieux articuler les dispositifs d’aide sociale, de santé et de logement.  

À Molenbeek, des acteurs engagés travaillent au plus près des habitants. « Parler de logement, ça permet vraiment à la personne de se sentir prise dans sa globalité. On ne peut pas séquencer certains dossiers », explique Marilia Assad de Oliveira, chargée de projet du CLSS de Gare de l’Ouest. Sur le terrain, les acteurs de son territoire se sont adressés aux jeunes de 12 à 25 ans, en errance, confrontés à des violences intrafamiliales ou tout simplement en quête de décohabitation.  

Dans le CLSS Molenbeek historique, l’ASBL La Rue a monté un projet spécifique pour prévenir les expulsions. « Travailler en amont, avant qu’il y ait des drames, c’est essentiel, surtout quand on sait qu’une personne expulsée met en moyenne deux à trois ans pour se stabiliser de manière pérenne dans un autre logement, avec tous les impacts que cela va avoir sur son état de santé global », décrit Liliane Uwamahoro, chargée de projet CLSS au CPAS de Molenbeek. 

brussels, belgium may 11, 2018: view of the canal bruxelles charleroi from the bridge in the quarter molenbeek saint jean
Molenbeek-Saint-Jean

La Rue développe des activités de santé communautaire : des permanences logement, un groupe papote pour briser l’isolement, une table de tricot, mais aussi un plaidoyer avant chaque élection communale en lien avec la maison de quartier Bonnevie, autre acteur historique du quartier qui a produit plusieurs films documentaires ou docu-fiction avec le Centre Vidéo de Bruxelles. 

« Nous organisons des jeudis du logement avec le syndicat des locataires, cela nous permet « d’hameçonner » les personnes sur cette problématique et de les accompagner ensuite dans leur globalité » explique Cécile Lepan, travailleuse sociale à l’asbl LaRue, qui propose notamment des visites à domicile pour expertiser la salubrité du logement et des diagnostics avec des experts en rénovation. Grâce au financement du CLSS, la Rue a monté le projet “Ensemble on va booster ton et mon chez moi” pour associer logement et santé mentale, en partenariat avec le centre de santé mentale Dieda (“d’ici et d’ailleurs”). Elle insiste sur l’importance de l’outreach, ce premier pas pour aller vers les personnes, et la nécessité de travailler en réseau pour être capable de les réorienter efficacement selon leurs besoins. « L’idée est de faire avec, pas de faire pour, et la qualité et le temps d’accompagnement ont un impact très fort sur la réassurance des personnes » constate la travailleuse sociale, qui se dit inquiète pour l’avenir, en raison des mesures d’austérité prises par l’Arizona : « déjà qu’aujourd’hui ça déborde de partout » conclut-elle.  

1 Beïti est un service de logements accompagnés pour adultes porteurs de handicap, géré par Habitat Groupé Solidaire 
2 Pour en savoir plus sur le résultat des concertations, il faut se connecter sur les pages dédiées de chacun des bassins.

Pour aller plus loin :  
– Boussart, K., Marziali, V., Moriau J., Note de synthèse du rapport de recherche sur l’accompagnement à la mise en place du PSSI – Etude pilote sur l’offre de baseCBCS/Crebis, 2025.
– L’étude du Rassemblement Bruxellois pour le Droit à l’Habitat intitulée « Aîné·es à Bruxelles : revenus, logement et mobilités résidentielles »  
L’étude souligne le manque de logements adaptés et abordables pour les personnes âgées. Bruxelles est une région jeune, mais le nombre de personnes âgées y augmente, avec une espérance de vie en hausse. Les aîné·es bruxellois·es sont souvent confronté·es à des revenus faibles, notamment les femmes et les personnes seules. 10 % des aîné·es vivent en logement social, mais beaucoup restent locataires sur le marché privé, souvent précaire. Les mobilités résidentielles sont limitées, souvent contraintes par des expulsions ou des entrées précoces en institution. Le vieillissement s’accompagne de fragilités multiples : santé, isolement, précarité énergétique. 
Les parcours résidentiels sont marqués par des inégalités fortes, notamment pour les personnes sans-abri ou sans-papiers. 
– La page Santé et insalubrité sur Habitoolsrassemble une série de ressources pédagogiques et pratiques autour des enjeux de santé liés à l’habitat, en particulier dans le contexte du mal logement en Région de Bruxelles-Capitale :  
o guides pratiques avec des fiches thématiques sur la salubrité, l’humidité, les nuisibles, comme Ma Casa bon vivre, qui abordent les risques liés à l’habitat de manière didactique ;
o fiches interactives ludiques pour sensibiliser aux pollutions intérieures et aux gestes de prévention ; 
o jeux pédagogiques comme Home Sick Home, qui simule les démarches à suivre face à des problèmes sanitaires dans le logement ;  
o supports vidéo et kits d’animation sur les produits d’entretien naturels ou les perturbateurs endocriniens.