La diversification démographique et migratoire oblige le secteur de la promotion de la santé à s’interroger sur ses pratiques : dépasser les stéréotypes culturels, réintégrer l’intersectionnalité, prendre le temps de la réflexivité sur le terrain. Autant de nécessités pour adapter l’universalité posée par la Charte d’Ottawa.

Adapter l’universalité peut sembler contradictoire. Pour Marie Dauvrin, chercheuse en santé publique à l’UCLouvain, l’universalisme prôné par les textes fondateurs de la promotion de la santé doit pourtant rester souple. « Il est important pour le secteur de garder une certaine flexibilité et une réactivité permanente par rapport aux nouvelles demandes, aux nouveaux besoins qui vont émerger et peuvent être liés à une diversité ethnoculturelle dans les populations et au changement de leurs profils. » Dans les années 1980, il était en effet moins question de demandeurs et demandeuses d’asile, de mineur·es non accompagné·es ou de migrant·es climatiques. En tout cas, les projecteurs étaient moins braqués sur les profils des personnes venues d’ailleurs…
Face à l’hétérogénéité des publics d’origine étrangère, une dérive fréquente consiste à vouloir former les professionnel·les à une « compétence culturelle ». « Face à des migrant·es provenant d’Afghanistan, par exemple, se former à ‘la’ culture afghane n’a pas de sens : il ne s’agit pas d’un groupe homogène. Ces personnes viennent de régions différentes, avec des cultures diverses, et n’ont pas nécessairement les mêmes attentes, les mêmes ressources ou les mêmes besoins. Il n’existe pas de manuel, comme un recueil de recettes, pour s’adresser à une personne d’origine étrangère. Vouloir catégoriser les individus, même dans la meilleure intention, risque de perpétuer des préjugés déjà tenaces », insiste Marie Dauvrin.
Pas de sur-mesure non plus
Plutôt que de multiplier les formations théoriques sur les cultures, la promotion de la santé a pour spécificité d’adopter une posture centrée sur la personne et fondée sur l’intersectionnalité. « La vulnérabilité est un phénomène dynamique où se croisent le genre, le statut socioéconomique, l’état de santé et le parcours migratoire. Mais il n’est évidemment pas question de faire du sur-mesure pour chacun·e ! Sur la base de principes qui ont fait leurs preuves, il est possible d’établir un partenariat avec la personne, mais aussi au niveau communautaire, pour écouter ses besoins, ses attentes, ses ressources, et ses priorités en matière de promotion de la santé. »
Marie Dauvrin cite ainsi l’exemple d’une alphabétisation qui s’appuierait sur le déchiffrage de courriers administratifs importants, si les élèves éprouvent des difficultés à les lire et en expriment le besoin. « Mais là aussi, il faut être attentif, car des interventions très spécifiques peuvent aussi creuser les inégalités entre groupes socioculturels aux vulnérabilités différentes, entre ceux et celles qui peuvent y avoir accès et les autres… »
Les acteurs et actrices de terrain doivent aussi pouvoir entendre que, pour beaucoup, la priorité n’est pas la promotion de la santé mais les besoins vitaux et immédiats. Un constat qui vaut pour tous·tes les citoyen·nes, quelle que soit leur origine d’ailleurs. « Dans les quartiers populaires, la grande précarité, le logement insalubre ou l’insécurité administrative priment souvent sur la santé préventive. Diffuser des messages normatifs, comme manger cinq fruits et légumes par jour, faire 30 minutes de sport quotidiennement, consacrer du temps et de l’attention à ses enfants, est inutile et culpabilisant pour ces personnes qui ont d’autres préoccupations plus essentielles. Ces messages ont été élaborés pour des gens qui vivent déjà correctement, pas pour celles et ceux qui ne savent pas s’ils ou elles auront de quoi cuisiner le soir… »
Attention aux préjugés
Les personnes issues de l’immigration sont souvent perçues comme précaires, un autre préjugé tenace colporté, même involontairement. Certaines ont pourtant occupé de hautes fonctions dans leur pays d’origine ou suivi de longues études supérieures avant de se retrouver en difficulté en Belgique. Celles-là auront peut-être plus de facilité à solliciter les services d’aide et le secteur associatif. « Ce qui ne signifie pas que les autres n’en sont pas capables. Il faut toujours garder à l’esprit que ces personnes ont le plus souvent des ressources importantes en elles. Encore faut-il que les professionnel·les de santé, quels qu’ils ou elles soient, les écoutent. Je suis tout de même tombée de ma chaise en apprenant qu’il est encore question, dans certaines formations (para)médicales, du ‘syndrome méditerranéen’ : les personnes originaires du bassin méditerranéen auraient, selon ce préjugé raciste, tendance à ‘exagérer’ leur douleur… Le racisme et la discrimination existent dans le système de soins, et ils rompent le lien de confiance qui devrait exister entre un·e soignant·e et un·e patient·e. »
Cette méfiance doit rester au centre des préoccupations des professionnel·les de la promotion de la santé : ils et elles auront beau conseiller à une personne qui pourrait souffrir de diabète de consulter un médecin, si sa confiance envers le corps médical, perçu comme raciste, est émoussée, elle risque d’éviter la consultation…
D’après Marie Dauvrin, la vision paternaliste et infantilisante est nettement moins présente en promotion de la santé. « Les acteurs et actrices sont plus sensibles à la question d’intersectionnalité, de la diversité, aux aspects socioéconomiques et culturels. Ils et elles se remettent plus facilement en question et interrogent plus aisément leurs pratiques. Et il faut qu’ils et elles le fassent et continuent à le faire, mais cela demande du temps pour se poser, et je me demande dans quelle mesure leur contexte leur en donne la possibilité. À l’égard des personnes d’origine étrangère, on assiste d’ailleurs à un large mouvement de décolonisation qui questionne ces cadres de référence et invite à réfléchir à nos comportements, nos attitudes et nos jugements, pour mieux répondre à leurs attentes et à leurs besoins. » (Lire l’article Décoloniser la promotion de la santé du dossier)
La force de la collectivité
L’accès aux populations migrantes n’est pas toujours aisé pour les professionnel·les de la promotion de la santé, qui doivent donc souvent privilégier une approche collective ou collaborer avec des structures déjà établies.
Animations, ateliers, actions de prévention : les approches collectives portent en effet généralement leurs fruits. Mais pour attirer et fidéliser les participant·es, elles doivent s’adapter aux contraintes sociales et aux priorités des populations concernées, et oser innover. « Je pense à une maison médicale qui organise des cours de gymnastique dans la salle de l’association de quartier : elle sort de ses murs pour aller à la rencontre des personnes qu’elle veut toucher. C’est aussi ce qu’avait fait une association il y a plusieurs années, en déposant dans des salons de coiffure africains un livret sur la santé sexuelle sous forme de roman-photo », illustre Marie Dauvrin.
S’associer à des lieux auxquels les personnes font confiance ou qu’elles jugent sécurisants, est un atout considérable. Pourquoi pas une campagne sur la santé mentale menée avec des paroisses, des écoles coraniques ou des personnes ressources du quartier ? L’approche communautaire reste un levier essentiel pour toucher des populations trop souvent stigmatisées, qui ont besoin d’un cadre où elles ne se sentent pas infantilisées. « Le secteur aurait aussi probablement à gagner à se diversifier, en engageant plus de personnes issues des milieux qu’il veut toucher. Il pourrait alors parler plus facilement d’égal à égal », conseille Marie Dauvrin.