Novembre 2026 Par Carine MAILLARD Dossier

Dans la Charte d’Ottawa, les participant·es se sont engagé·es à « contrer les pressions exercées en faveur des produits dangereux, des milieux et conditions de vie malsains ou d’une nutrition inadéquate ». Pourtant, le lobbying de l’industrie agroalimentaire, du tabac et de l’alcool, notamment, n’a peut-être jamais été aussi décomplexé et pèse comme un déterminant majeur de la santé.

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En Belgique, l’été a été propice à l’expression des lobbies. En juillet, le président du parti libéral francophone a rendu visite au seul fabricant belge de cigarettes électroniques et mis l’accent sur la création d’emploi tout en relayant les demandes du secteur, à savoir ne pas interdire les arômes de vapotage, réduire les accises sur le tabac et assouplir la fiscalité. Côté « malbouffe », le dernier événement en date s’est déroulé en août : le ministre wallon de l’Économie assistait à l’inauguration d’un établissement d’une enseigne de fastfood américaine à Liège, vantant « les retombées économiques » pour la ville.

Peu de temps après, le secteur brassicole belge a publié une tribune dans les grands quotidiens du pays pour critiquer la mention « L’alcool nuit à la santé » sur les publicités pour les produits alcoolisés, supprimant ainsi la notion d’abus. Tribune qui a été cosignée par des parlementaires fédéraux, y compris par des membres de partis pourtant au Gouvernement. « Elle a montré au grand jour la proximité de certains responsables politiques avec le secteur qui n’a plus de limite, alors qu’il relativise les risques pour la santé, l’environnement, le social, etc. De ce fait, il privatise les profits et socialise les coûts », explique Martin de Duve, Directeur d’Univers Santé.

Sur ces trois sujets (malbouffe, alcool et tabac), les tentatives de régulation de ces dernières années ont tourné court. Le Plan Fédéral Nutrition Santé : gelé. Le Nutri-Score : facultatif et bloqué au niveau de l’Union Européenne. Le Plan Alcool 2024 : vidé de sa substance. Les avertissements sanitaires stricts pour ce qui concerne l’alcool : bloqués. La convention-cadre de l’OMS pour exclure le secteur du tabac des politiques publiques : contournée. La transparence des contacts entre lobbies et élus politiques : inexistante.

L’opinion publique favorable à des environnements sains

Pourtant, comme l’indiquent les signataires d’une lettre ouverte au ministre de la Santé, les deux tiers de la population belge se déclarent favorables à l’interdiction de la publicité pour la malbouffe. Ils et elles sont encore plus nombreux et nombreuses à souhaiter encadrer plus drastiquement les secteurs du tabac, selon l’Enquête Tabac 2022 de la Fondation contre le Cancer. Quant à l’enquête « Tournée minérale » de mars 2026, elle montre que 61% de Belges sont en faveur de l’interdiction pour la publicité pour l’alcool.

Pourquoi l’objectif qui consiste à créer des environnements favorables et adopter des politiques publiques saines, tel qu’envisagé par la Charte d’Ottawa, est-il autant mis à mal ? « L’industrie de l’alcool, que je connais mieux, n’est qu’une légère caricature du monde dans lequel on vit : un monde où l’économie et le profit priment sur tout le reste, dans un capitalisme carnassier… », se désole Martin de Duve. Sur la question du tabac, Nora Mélard, experte à la Fondation contre le Cancer, déplore aussi certains arbitrages du gouvernement en faveur des intérêts financiers, comme permettre à tous les commerces de vendre des produits du tabac, e-cigarettes comprises : « Il est assez frustrant de voir cet aspect économique prendre autant le pas sur la santé. Certain·es politicien·nes ferment les yeux sur les dégâts générés par la consommation de tabac. »

Idem pour les aliments ultra-transformés, d’après Stefanie Vandevijvere, chercheuse chez Sciensano : « Notre environnement est de plus en plus obésogène et cela, entre autres, par manque de volonté politique. Par exemple, en 15 ans, l’implantation de fastfoods a augmenté de 25% autour des écoles en Belgique. Il devient de plus en plus difficile pour les citoyen·nes, et en particulier pour les jeunes, de manger sain. »

Des stratégies bien rodées

Pour attirer les consommateurs et ainsi préserver leurs marges bénéficiaires, ces trois grands secteurs ont recours à des stratégies qui utilisent à peu de choses près les mêmes principes : sembler faire preuve de responsabilité via l’autorégulation, survaloriser le « libre » choix des consommateurs qu’il faut « respecter » et mener des campagnes agressives de lobbying auprès des élu·es de tous niveaux.

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« L’autorégulation est un leurre. L’industrie agroalimentaire anticipe les mesures des pouvoirs publics en brandissant ce principe en étendard, dénonce Stefanie Vandevijvere. Or, ses codes de conduite et les régulations qu’elle propose, comme le Nutri-Pact, sont bien trop laxistes. L’industrie prétend souhaiter une alimentation plus saine en réduisant le sucre dans les aliments ou en limitant la publicité pour les enfants pour couper l’herbe sous le pied des gouvernements qui estiment qu’il n’est pas urgent de légiférer, et empêcher les élu·es les plus volontaires de faire passer des textes plus contraignants… De même, l’industrie fait la promotion d’aliments ‘enrichis en protéines’ toujours sous prétexte de fournir une alimentation plus saine, mais sans préciser qu’ils le font sur des produits malsains à la base, comme des céréales riches en sucres… Et l’argument fonctionne auprès du public ! »

« Blanchir » les produits

L’autorégulation a aussi été mise en avant lorsqu’il a été question de modifier la mention très marketing « Notre savoir-faire se déguste avec sagesse » sur la bière. « C’est l’industrie qui a proposé la mention ‘L’abus d’alcool nuit à la santé’. C’était bien joué de sa part, car la responsabilité pesait ainsi entièrement sur les consommateur·ices. Aujourd’hui que le ministre de la Santé souhaite faire apposer la mention ‘L’alcool nuit à la santé’, elle est vent debout, car la responsabilité pèse alors sur le produit même ! » insiste Martin de Duve.

De son côté, l’industrie du tabac tente de redorer son blason grâce à ses nouveaux produits, comme le confirme Nora Mélard : « Elle fait passer ses nouveaux produits, comme les cigarettes électroniques et le tabac chauffé (IQOS, pour ‘I Quit Ordinary Smoking’) pour des moyens d’arrêter de fumer, et milite même pour que leur accès soit facilité. Pourtant, cette solution n’est envisagée, par les tabacologues, qu’en dernier recours, après échec des autres méthodes, et à condition d’être accompagnée par un·e professionnel·le de la santé. En effet, le plus souvent, les personnes qui cherchent à arrêter de fumer par ce biais finissent par fumer à la fois les cigarettes électroniques et des cigarettes classiques… » Elle organise aussi la communication autour des produits. Ainsi, la Fondation pour un Monde sans fumée, structure montée de toutes pièces par le cigarettier Philip Morris, fait la promotion des e-cigarettes ou des « pouches » (petits sachets de nicotine à garder en bouche), en les présentant (à tort) comme des produits « à risque réduit ». « L’objectif, explique Nora Mélard, est de garder les fumeurs et fumeuses constamment sous nicotine pour qu’ils et elles ne s’en sèvrent pas : ils et elles peuvent alors fumer des cigarettes classiques en soirée, des e-cigarettes avec des non-fumeurs et non-fumeuses qui seront moins incommodé·es et garder leur sachet de nicotine coincé derrière la joue en toute discrétion, par exemple au travail… Un produit pour chaque heure de la journée, et de beaux profits pour l’industrie ! »

Quelle place pour la promotion de la santé ?

Le secteur de la promotion de la santé peut-il peser dans un rapport de forces aussi disproportionné ? « Le travail de terrain des associations de promotion de la santé ne doit pas être sous-estimé : il a largement contribué à dénormaliser progressivement l’alcool, à faire prendre conscience de ses méfaits, ce qui a mené à une diminution de la consommation », constate Martin de Duve.

En termes d’actions, ne les axer que sur le comportement individuel a ses limites, tant qu’elles ne s’accompagnent pas d’une modification des environnements, ici essentiellement créés par l’industrie. C’est pourquoi Martin de Duve appelle les professionnel·les de la promotion de la santé à accompagner leur travail de terrain d’un rôle d’interpellation beaucoup plus offensif et proactif : « Nous gagnerions à faire plus de plaidoyer, à revendiquer davantage, à nous positionner plus clairement, à sensibiliser les élu·es, en plus de notre travail de terrain. L’alcool est aujourd’hui le seul produit psychotrope autorisé à diffuser massivement de la publicité. Pourquoi ? Il faut réclamer l’interdiction de la pub. Point ! »

Exiger des mesures pour des environnements sains

Stefanie Vandevijvere le rejoint sur la nécessité de se mobiliser pour modifier les environnements alimentaires. Elle insiste sur une meilleure accessibilité d’alternatives saines et abordables, pour favoriser un choix éclairé : « Si les produits sains sont plus chers, moins disponibles et sans promotion, dire aux gens : ‘Il faut manger sainement’ n’est pas équitable. Il faut exiger des mesures fiscales comme une réduction de la TVA sur les produits frais ou une taxe sur la malbouffe, mais aussi une interdiction de la publicité pour les aliments avec un Nutri-Score D et E, ainsi que l’obligation et la généralisation du Nutri-Score sur tous les emballages, et des restrictions d’implantations de fastfoods près des écoles. Car contrairement à ce qu’affirment les lobbies, ces règlementations ne vont pas réduire la liberté des consommateur·ices, mais au contraire, augmenter leur liberté de faire le choix de leur santé ! »

Nora Mélard rappelle l’importance d’avoir un environnement qui soutient des choix sains : « Il faut qu’il soit plus facile d’arrêter de fumer que de commencer ou continuer. » Elle exige un accès universel et accessible au sevrage tabagique et à la prise en charge complète des fumeurs et fumeuses ; elle invite le secteur de la promotion de la santé à porter cette revendication : « Tout d’abord, on pourrait intégrer systématiquement la possibilité de suivre un sevrage tabagique lors de toute hospitalisation et lors de rencontres dans le secteur social. Mais surtout, rendre plus abordables les consultations de tabacologie et les substituts nicotiniques. Si l’on rendait l’aide au sevrage aussi visible, facile et accessible dans la rue ou à l’hôpital que l’industrie rend ses produits visibles, on changerait radicalement la donne ! »

Les acteurs et actrices de la promotion de la santé ne doivent pas hésiter à s’allier aux chercheurs et chercheuses, à mobiliser les citoyen·nes ou à exiger l’obligation de dresser des registres de transparence en matière de lobbying. Car réglementer les déterminants commerciaux ne pourra que contribuer à permettre au secteur de la promotion de la santé d’accompagner ses publics respectifs à exercer un choix réellement libre et favorable à leur santé.

Reconnaissance des déterminants commerciaux

Il a fallu attendre 2021 pour que les « déterminants commerciaux » de la santé soient cités dans Charte de Genève pour évoquer l’impact majeur des pratiques industrielles sur la santé publique. Pour le Conseil économique et social européen, les stratégies d’acteurs privés (marketing, lobbying, pressions financières et réglementaires) nuisent à la santé publique et aux équilibres démocratiques. Parfois ouvertement.