Septembre 2021 Par Charlotte DE BECKER Dossier

L’initiative de la grande marche pour la santé mentale invite à remettre sur le devant de la scène la situation et les différents enjeux du secteur de la santé mentale. Ils sont abordés ici par Mr Yahyâ Hachem Samii, Directeur de la Ligue Bruxelloise pour la Santé Mentale (LBSM). 

woman hugging her reflection, self acceptance

Une détérioration préexistante

« La situation en matière de santé mentale pour la population belge était déjà mauvaise avant la crise du Covid-19 » relève Yahyâ Hachem Samii. Il relie la situation à la fragilisation de toute une partie de la population et pointe le rôle de la crise financière de 2008 qui a plongé de nombreuses personnes dans des difficultés extrêmement lourdes les entrainant dans la précarité – précarité les précipitant dans l’insécurité permanente, dans le stress, dans la dépression et autres phénomènes en matière de troubles ou de maladies mentales.

« Pour bon nombre de personnes, la situation de vie est devenue plus compliquée, plus difficile et cela est à imputer à des éléments de contexte qui dépassent largement le seul individu » analyse Yahyâ Hachem Samii. Il poursuit : « Nous ne sommes pas devenus plus fragiles qu’avant humainement, mais nous vivons dans un contexte où la pression sur les individus ne cesse d’augmenter ». Les chiffres de Sciensano le montrent, la situation en matière de santé mentale s’est dégradée ; il y a un nombre de plus en plus important de personnes qui se disent en difficulté sur le plan psychologique. Plus d’1/3 des Belges présentent un mal-être psychologique (Enquête de santé, 2018).

La crise du Covid-19 : un accentuateur et un révélateur

La crise du Covid-19 a joué un rôle « de révélateur » et « d’accentuateur » sur cette situation, explique Yahyâ Hachem Samii.

  • Un rôle de « révélateur » car comme pour toute une série de phénomènes, la crise sanitaire a mis en lumière les inégalités, les difficultés et les souffrances. Ça a été le cas par exemple pour la question des violences conjugales où chacun a pris conscience de ce qui était en jeu avec les mesures sanitaires, le huis-clos renforçant la violence interne. 
  • Un rôle « d’accentuateur » : là où il y avait déjà des lignes de faille, des fragilités, elles se sont souvent agrandies. Les personnes qui tenaient l’équilibre ont pu basculer avec la crise et les acteurs du secteur ont vu apparaitre dans leurs services des personnes qui n’en étaient pas coutumières.

Cela a ouvert la question de l’accès aux soins. Que ce soit dans les services de l’ambulatoire, de l’hospitalier ou chez les thérapeutes privés, les demandes d’aide et de soutien sont partout en augmentation. En matière de maladies mentales, à tout moment, il y a des individus qui peuvent basculer et qui ont besoin de services avec des portes ouvertes – au risque de se retrouver dans des états dégradés. Or, durant les confinements, des personnes n’ont pas pu bénéficier des soins adéquats. Parce que les services n’étaient pas disponibles, parce que les personnes avaient peur de s’y rendre ou encore parce qu’elles estimaient que leur situation n’était pas prioritaire. De ce fait, les services se retrouvent aujourd’hui avec des individus dans des états dégradés mais aussi avec des personnes qui avaient des difficultés mais les géraient grâce à d’autres ressources. Aujourd’hui, elles aussi ont besoin d’un soutien psychologique ou psychiatrique.

« Se pose la question de savoir comment y répondre » pointe Yahyâ Hachem Samii. « Via une réponse individuelle en proposant des thérapies pour chacun ? Faciliter ce type de soutien pour l’ensemble de la population, c’est une chose mais il faut se dire que toute une série de personnes ne vont pas voir l’information ou ne vont pas vouloir de ce type d’intervention car elles ne s’y reconnaissent pas. Il faut donc pouvoir faire en sorte que l’offre de soins en santé mentale soit la plus diversifiée, la plus large possible. » Tout en prenant en compte le fait que la crise a également révélé la saturation préexistante des services et la nécessité de mettre en place des moyens supplémentaires, au risque que les individus ne reçoivent pas le soutien dont ils ont besoin.

Les enjeux actuels du secteur

Face à cette situation, le directeur de la LBSM identifie trois axes d’enjeux pour l’amélioration du secteur de la santé mentale. 

1. Développer une approche co-construite au niveau décisionnel

Au niveau décisionnel, Yahyâ Hachem Samii souligne l’importance d’une plus grande concertation entre les pouvoirs publics et plus spécifiquement, l’intérêt d’un plan co-construit.

Il illustre cette nécessité en pointant ce qui se joue aujourd’hui entre le fédéral, le régional et le communautaire au niveau des budgets. Le gouvernement fédéral a dégagé d’importants financements pour la santé mentale et est prêt à les investir dans les communautés et régions mais – et c’est là que le problème se pose – dans une logique de financement qui ne rencontre pas la logique de travail des autres niveaux. Au niveau fédéral, les subsides sont appliqués à la prestation. Or, au niveau des communautés et régions, le travail se réalise de façon tout à fait ouverte avec des travailleurs qui sont payés comme des employés, quel que soit le nombre de prestations réalisées. « C’est d’ailleurs ce qui permet aux personnes qui sortent des radars, qui ne sont pas en ordre au niveau de la mutuelle, de pouvoir malgré tout bénéficier de certains soins » précise-t-il. Cette divergence de logiques pose de réelles complications car elle ne permet pas aux communautés et régions de se saisir des moyens proposés pour pouvoir répondre aux besoins de la population. Le directeur de la LBSM réclame donc que le renforcement de l’aide en matière de santé mentale sur base de budgets existants ouverts par les politiques soit pensé différemment, dans une approche de co-construction et favorisant la diversité pour permettre à tous de pouvoir en bénéficier.

2. Agir sur les conditions sociales

On le sait, les conditions sociales agissent comme des déterminants en matière de santé mentale. Mais Yahyâ Hachem Samii développe la réflexion : « Il y a souvent un effet de renversement : on parle du fait que la bonne santé des personnes dépend de toute une série d’éléments dont notamment des aspects sociaux. Dans ce discours, les aspects sociaux sont vécus comme une condition à la bonne santé alors qu’ils doivent pouvoir rester des objectifs en soi. » On doit pouvoir améliorer les conditions sociales des personnes simplement parce que pour tout être humain qui veut vivre dans la dignité, cela fait partie de ses droits. Il est donc nécessaire de voir une amélioration des allocations sociales et une levée de certaines conditionnalités. Le directeur de la LBSM insiste : « Il y a plein de circonstances où une amélioration de l’intervention sociale et de la solidarité peut faire la différence. Les gens peuvent avoir des problèmes de santé mentale malgré tout mais au moins cela sera un peu plus cerné autour de cette question et non plus « explosé » car diverses couches d’autres difficultés viennent se rajouter à la situation. »

3. Renforcer l’offre de soins en santé mentale

Le directeur de la LBSM plaide pour un renforcement complet de l’offre de soins en santé mentale : « On ne peut pas penser un renforcement de l’offre hospitalière en matière psychiatrique si dans un même temps on ne prévoit pas l’après, l’ambulatoire et le résidentiel (...). Les deux sont intriqués : ce qui se passe dans les institutions hospitalières qui dépendent du fédéral a des conséquences sur l’offre et le travail des structures des autres niveaux et vice-versa. » Il invite à un renforcement réfléchi sur 4 axes :

  1. Il s’agit de financer pour être en mesure de répondre à l’ensemble des besoins, exprimés et non exprimés, en matière de santé mentale dans la population. Cela implique dans un premier temps de renforcer l’existant.
  2. Dans un même temps, il faut donner aux services les moyens pour réaliser du travail communautaire et collectif. Yahyâ Hachem Samii en souligne l’intérêt : « C’est une excellente porte d’entrée pour toute une série de personnes : c’est moins stigmatisant et cela permet de recréer des liens après une crise qui a malmené les liens sociaux. Ce sont ces liens qui peuvent générer une solidarité, un appui, un réseau. Une sorte de filet de sécurité pour un certain nombre de gens. »
  3. La prévention en matière de santé mentale doit également pouvoir se mener. « Il faut pouvoir mettre en œuvre des campagnes d‘informations et produire des outils qui permettent aux individus de mieux comprendre ce qu’ils vivent, de mieux anticiper, de pouvoir réagir plus vite et d’éviter que les difficultés apparaissent voire s’aggravent » développe Yahyâ Hachem Samii.
  4. Il faut pouvoir apporter un soutien aux professionnels de la santé et du social dont le corps de métier n’est pas celui de la santé mentale. Ces professionnels sont parfois dans l’incapacité de savoir comment réagir face à des personnes en difficulté et cela peut mener soit à un renvoi inadéquat vers les services spécialisés soit parfois à un arrêt de l’offre de services et un risque d’exclusion. Il y a donc un enjeu de former, d’informer et de permettre à ces professionnels de pouvoir identifier les situations qu’ils peuvent continuer à prendre en charge avec des solutions nouvelles et d’identifier les situations pour lesquelles il est nécessaire de faire appel à un service plus spécialisé. Service spécialisé – qui ayant été renforcé – peut dès lors prendre en charge ces individus. « C’est l’enjeu » précise Yahyâ Hachem Samii, « si on ne joue pas sur les 4 aspects en même temps, on risque de se retrouver coincé lorsque l’on doit basculer de l’un vers l’autre. »

La visibilité comme levier d’action

Pour soutenir des changements sur ces différents enjeux, la visibilité est un levier d’action. Elle permet un travail de déstigmatisation mais également un travail sur les représentations du fonctionnement du secteur. On reste trop souvent dans un schéma binaire entre d’un côté l’hôpital et de l’autre le thérapeute en cabinet ; que ce soit tant de la part des personnes qui pourraient bénéficier des services que des politiques qui les financent. « Or, toutes les réponses en santé mentale ne se retrouvent pas dans ces deux axes, il y a tout un champ qui existe en dehors et qu’il faut visibiliser. » souligne Yahyâ Hachem Samii.

C’est l’objectif des évènements en matière de sensibilisation telle que la grande marche pour la santé mentale. Le directeur de la LBSM en souligne l’intérêt et insiste sur l’importance de les faire suivre d’autres étapes, actions et rencontres afin que le débat amorcé entre dans le vif du sujet et que l’on puisse aborder des pistes de solutions concrètes.

La prochaine étape sera la semaine du 10 octobre 2021 à venir. A l’occasion de la journée mondiale de la santé mentale, la LBSM, la PFCSM (Plate-forme de Concertation pour la Santé Mentale en Région de Bruxelles-Capitale) et le CRéSaM (Centre de Référence en Santé Mentale) co-organisent une semaine remplie d’activités sur la thématique tant à Bruxelles qu’en Wallonie. L’évènement permettra de continuer à montrer au grand public les différents services d’aide et de soins en santé mentale disponibles ainsi que les multiples actions et projets développés. Une manière pour les acteurs du terrain d’agir en espérant que la mise en lumière des besoins et difficultés du secteur soient prise en compte par les politiques.

Des dispositifs accessibles à tous

Yahyâ Hachem Samii attire l’attention sur la problématique de la conception des dispositifs d’aide et de soutien pour la population. Il pointe le fait que ceux-ci sont majoritairement pensés dans un schéma de type classe moyenne, famille hétéronormée, 2 enfants, etc. Or, il importe de pouvoir tenir compte de l’ensemble de la population, au risque de générer de l’exclusion là où on prétend vouloir apporter de l’aide. « C’est une difficulté » admet-il : « Penser une mesure générale en la déclinant pour tenir compte des diversités des uns et des autres. » Mais il insiste : « C’est essentiel, sinon on crée ce qui s’est produit : un effet pervers. On se retrouve avec une dimension d’aide mais qui exclut certaines personnes et cela en devient doublement pénalisant. Les gens souffrent d’une situation qui n’est pas de leur chef – une pandémie – mais en plus, ils n’ont pas droit à l’aide car ils ne rentrent pas dans les bonnes conditions. Une réflexion doit avoir lieu à ce niveau pour que les mesures prises soient ouvertes à tout le monde ».

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