Septembre 2026 Par Pablo NICAISE Vincent DUBOIS Vincent LORANT Initiatives

Ecole, maison de repos, institution psychiatrique ou entreprise, les organisations sont souvent démunies en cas de suicide. Pour y remédier, l’UCLouvain met en place dès 2027 un Certificat Universitaire en prévention du suicide dans les communautés et les organisations, pour préfigurer une communauté de pratique.

Le suicide demeure un défi majeur de santé publique en Belgique. En 2022, il représentait 1,5 % de l’ensemble des décès et 25,7 % de ceux des jeunes âgés de 15 à 24 ans. Les décès par suicide surviennent ainsi, en moyenne, à un âge relativement jeune (53 ans chez les hommes et 56 ans chez les femmes). En conséquence, le suicide constitue la troisième cause d’années de vie perdues chez les hommes et la neuvième chez les femmes (De Pauw et al., 2025).

Malgré une diminution progressive de la mortalité par suicide observée au cours des dernières décennies, notre pays reste parmi ceux qui affichent les taux les plus élevés en Europe occidentale avec 14 décès pour 100.000 habitants en 2022, juste derrière la Hongrie, la Slovénie et la Lituanie (Organisation for Economic & Development, 2026). En outre, la baisse de la mortalité par suicide a été moins marquée en Belgique que dans les autres pays de l’Europe occidentale (voir la figure ci-dessous). Selon les analyses faites par un consortium international, le suicide a diminué de 22% en Belgique entre 1990 et 2021 contre 41% dans le reste de l’Europe occidentale (Weaver et al., 2025).

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Evolution du taux brut de mortalité par suicide (pour 100,000) au sein de quelques pays de l’OCDE entre 1970 et 2022 (hommes et femmes), avec lissage.

Le nouveau certificat élargit la conception de la prévention du suicide en agissant sur les environnements dans lesquels les personnes vivent, travaillent et grandissent, et en renforçant les capacités des organisations à détecter et à accompagner la souffrance. Sa création de repose sur trois constats.

Les limites d’une prévention centrée sur les personnes à haut risque

Environ 60% des suicides surviennent chez des personnes qui n’ont pas eu de tentatives antérieures connues des services (Hawton & van Heeringen, 2009; Owens et al., 2002). La situation est similaire pour les contacts avec les professionnel.les de la santé mentale : moins d’un tiers des personnes décédées par suicide ont eu un contact avec un.e professionnel.le de la santé mentale au cours de l’année précédente (Stene-Larsen & Reneflot, 2019).

Dès lors, une prévention ciblée sur les personnes connues à haut risque (pour des tentatives antérieures) ou sur les usager.ères de la santé mentale n’a que des effets modestes sur la mortalité globale. Or pendant longtemps, la prévention du suicide a été principalement pensée sous l’angle clinique et individuel. Les efforts se sont concentrés sur l’identification des personnes à risque, la prise en charge psychiatrique et psychologique, la gestion des crises suicidaires et le suivi après une tentative de suicide. Ces approches restent indispensables, d’autant qu’elles ont permis des avancées importantes dans la compréhension et la prise en charge de la souffrance suicidaire. Toutefois, d’un point de vue de santé publique, elles ne suffisent pas. Il est nécessaire d’élargir le dénominateur.

Prévenir plutôt que de prédire

Même en présence de plusieurs facteurs de risque, il reste très difficile de déterminer quelles personnes passeront à l’acte, ce qui limite fortement l’efficacité des instruments de prédiction. S’il n’est pas possible de prédire le risque suicidaire, il est possible de le prévenir. Le programme du certificat s’enracine autour d’un tronc commun consacré aux concepts fondamentaux, aux modèles explicatifs, à l’épidémiologie, aux stratégies fondées sur les preuves et aux approches organisationnelles. Trois approches de prévention, basées sur les enseignements de la littérature scientifique (Moutier et al., 2021) vont former la colonne vertébrale du certificat :

  • universelle : elle couvre l’ensemble de la population ;
  • sélective : elle vise les groupes à risque présentant un risque suicidaire plus élevé que la population en général ;
  • ciblée : elle vise les personnes présentant un haut risque de suicide, par exemple à la suite de tentatives antérieures (Wasserman, 2021).

Améliorer la prévention hors du système de soins

Le troisième constat est que de nombreux déterminants du suicide se situent en dehors du système de soins : conditions de travail, isolement social, environnement scolaire, organisation des parcours de soins, accès aux moyens létaux, exposition aux contenus numériques ou encore modalités de sortie d’hospitalisation. Ces leviers requièrent une approche interdisciplinaire puisant ses ressources dans différentes disciplines : la psychiatrie, la psychologie, la santé publique, les sciences sociales, le droit, les sciences de l’environnement et de l’infrastructure.

Ce certificat aborde une palette d’interventions efficaces qui s’est élargie au cours de la dernière décennie. La prévention du suicide ne se limite plus aux lignes d’aide téléphoniques (Zalsman, 2016). Il est nécessaire d’inclure une meilleure préparation de la sortie d’hospitalisation psychiatrique, qui est un passage à haut risque de suicide, comme l’a montré le projet VigilanS en France (OECD, 2025).

Elle nécessite des interventions sur les infrastructures publiques (par exemple la protection de l’infrastructure ferroviaire), sur la régulation de l’accès aux moyens de suicide, sur l’accompagnement des proches, collègues, ami.es touché.es par un suicide (postvention).

En parallèle du tronc commun, le certificat déploie ensuite des modules thématiques consacrés aux contextes spécifiques :

  • les services de santé mentale ou d’assuétudes (résidentiels et ambulatoires),
  • les milieux fermés,
  • les Maisons de Repos et de Soins,
  • le milieu scolaire.

Une approche organisationnelle et d’évaluation de programme

Pour le participant, le délivrable principal est l’élaboration d’un plan de prévention du suicide pour son contexte professionnel. L’enjeu n’est donc pas seulement de former des professionnel.les. Il s’agit également de mieux comprendre comment développer durablement des capacités de prévention au sein de sa propre organisation : reconnaître le problème, le quantifier, identifier les points faibles, identifier et choisir les solutions, les mettre en œuvre et les évaluer.

Le modèle « Zero Suicide » est un autre exemple d’approche globale du suicide, développé en Grande-Bretagne et moins connu en Europe continentale. Il vise à transformer l’ensemble de l’organisation des services de santé afin que la prévention du suicide devienne une responsabilité collective portée par les institutions elles-mêmes (Mokkenstorm et al., 2018). Ces expériences contribuent à déplacer le regard : la prévention du suicide devient une question de gouvernance, d’organisation, de coordination et de développement communautaire ; une question qui sera abordée ainsi tout au long des différents modules qui plaident pour une politique publique de prévention du suicide.

La formation s’adresse à des participants provenant de différents secteurs : soins de santé et de santé mentale, enseignement, action sociale, administration publique, entreprises et secteur associatif. Elle permettra le partage d’expériences, la circulation des connaissances et le développement de collaborations interdisciplinaires.

S’inspirer des pratiques à l’étranger

Depuis une vingtaine d’années, plusieurs pays ont développé des approches globales de la prévention du suicide. L’Australie, le Canada, le Royaume-Uni et la Finlande ont mis en œuvre des stratégies nationales fondées sur des interventions coordonnées à plusieurs niveaux : actions de sensibilisation, amélioration des parcours de soins, restriction de l’accès aux moyens de suicide, formation des professionnelles, développement de réseaux locaux et implication des communautés.

La recherche suggère que ces stratégies globales sont efficaces pour réduire la mortalité par suicide (Lewitzka et al., 2019). A l’inverse, la Belgique est sans doute l’un des rares pays de l’UE sans plan interfédéral de prévention du suicide. Il est étonnant que l’état fédéral belge et ses entités fédérées aient réussi à se coordonner pour élaborer des politiques interfédérales (dans le domaine de la santé mentale ou de la prévention du tabagisme, par exemple), mais qu’ils ne parviennent pas à le faire dans le domaine du suicide. Au-delà de la formation elle-même, l’un des objectifs plus ambitieux consiste à créer progressivement une communauté de pratique francophone en prévention du suicide susceptible de renforcer le plaidoyer dans ce domaine.

Ce certificat universitaire « prévention du suicide dans les communautés et les organisations » organisé par l’UCLouvain en 2027, deviendra interuniversitaire avec l’Université de Mons en 2028.

Plus d’infos sur le site uclouvain.be – dans le catalogue des formations 2026-2027.

Références
De Pauw, R. et al. (2025). BeBOD estimates of mortality, years of life lost, prevalence, years lived with disability, and disability-adjusted life years for 38 causes, 2013-2022 (v2025-06-26)
Hawton, K., & van Heeringen, K. (2009). Suicide. The Lancet, 373(9672), 1372-1381
Lewitzka, U., Sauer, C., Bauer, M., & Felber, W. (2019). Are national suicide prevention programs effective? A comparison of 4 verum and 4 control countries over 30 years. BMC Psychiatry, 19(1), 158.
Mokkenstorm, J. K. et al. (2018). Is It Rational to Pursue Zero Suicides Among Patients in Health Care? [Article]. Suicide and Life-Threatening Behavior, 48(6), 745-754.
Moutier, C. Y., Pisani, A. R., & Stahl, S. M. (2021). Suicide prevention : Stahl’s handbooks. Cambridge University Press,.
OECD. (2025). Mental Health Promotion and Prevention: Best Practices in Public Health. O. Publishing.
Organisation for Economic, C.-o., & Development. (2026). OECD Health Statistics
Owens, D., Horrocks, J., & House, A. (2002). Fatal and non-fatal repetition of self-harm. Systematic review. Br J Psychiatry, 181, 193-199.
Stene-Larsen, K., & Reneflot, A. (2019). Contact with primary and mental health care prior to suicide: A systematic review of the literature from 2000 to 2017. Scand J Public Health, 47(1), 9-17.
Wasserman, D. (2021). Strategies in suicide prevention. In C. Wasserman, & D. Wasserman (Eds.), Oxford Textbook of Suicidology and Suicide Prevention (pp. 421-426). Oxford University Press.
Weaver, N. D.et al. (2025). Global, regional, and national burden of suicide, 1990-2021: a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 2021 [Article]. The Lancet Public Health, 10(3), e189-e202.