Février 2016 Par Colette BARBIER Initiatives

Supernova, l’improbable rencontre entre culture, aide à la jeunesse et promotion de la santé

Supernova est une pièce de théâtre montée en 2011 par Céline Delbecq à partir du texte écrit par Catherine DaeleNote bas de page. Le spectacle aborde, entre autres, la maltraitance infantile, la négligence parentale, l’homosexualité, l’inceste, le suicide. Il a la particularité d’avoir suscité un long et difficile, mais combien passionnant, questionnement sur la pertinence d’utiliser l’objet artistique comme outil de promotion de la santé. Deux ans après la présentation de Supernova à des élèves de plusieurs écoles liégeoises, le questionnement est toujours là.Lorsqu’elle fut présentée aux Rencontres du Théâtre jeune public de Huy, le 22 août 2011, le moins que l’on puisse dire est que Supernova bouleversa, dans tous les sens du terme, tant les spectateurs que les programmateurs venus acheter des spectacles. Ces derniers reçurent particulièrement mal la pièce tellement elle était chargée de thématiques fortes, difficiles et complexes. À l’inverse, la représentation enchanta le public des adolescents présents, certains allant même jusqu’à parler de coup de cœur.En réalité, la pièce a manifestement eu le pouvoir de provoquer de fortes décharges émotionnelles car elle touche, sans concession aucune, à un sujet hautement délicat, car tabou: l’inceste. Voici ce qu’a écrit, à propos de Supernova, Malvine Cambron, une stagiaire venant de la section Art du spectacle de l’ULg: «L’inceste, la découverte de la sexualité et le suicide y sont traités sans détours sur le mode de la tragédie. La pièce ne cède pas au manichéisme ni aux faux semblants: l’inceste est rendu dans toute son ambiguïté, les balbutiements de la sexualité dans toute leur crudité, la folie dans ce qu’elle a de pire. Il apparaît dans les premières réactions que les adultes préfèrent garder le contrôle, proposer un spectacle sans ambiguïté, d’où le jeune retire un message clair. Supernova ne propose pas de solution prémâchée au problème et les adultes y brillent plutôt par leur absence que par leur sagesse. Et c’est peut-être ce qui dérange.»

L’Aide à la jeunesse donne le coup d’envoi

Véronique Michel, programmatrice jeune public au Centre culturel Les Chiroux, fait partie des personnes qui ont eu un coup de foudre pour la pièce. Raison pour laquelle elle a cherché des confrères programmateurs avec qui réfléchir aux suites qui pourraient être données à la pièce. En vain.Finalement, c’est une rencontre fortuite avec l’administratrice générale de l’Aide à la jeunesse de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Liliane Baudart, qui a donné le coup d’envoi d’un projet pas encore très clair à ce moment-là, mais que les protagonistes avaient manifestement très à cœur de concrétiser. Liliane Baudart a, en effet, vu dans la pièce l’occasion de développer un outil de prévention destiné aux jeunes. Ce qui, du même coup, a eu pour conséquence de créer un lien entre la culture et l’aide à la jeunesse.À partir de là, le Centre culturel Les Chiroux et le Conseil d’arrondissement de l’aide à la jeunesse (CAAJ) de Liège ont décidé de programmer la pièce Supernova pour les élèves des écoles secondaires (à partir de la troisième année).

Culture et promotion de la santé se rencontrent et se confrontent

Une réflexion sur la collaboration entre le secteur artistique (Luc Dumont du Zététique théâtre), le secteur culturel (Véronique Michel du Centre cultuel Les Chiroux) et les membres de la Plateforme liégeoise de promotion de la santé relationnelle affective et sexuelle avait déjà débuté en juin 2012 autour de la pièce Djibi.com. Elle avait permis d’identifier les enjeux des uns et des autres, les points communs, les différences, les richesses et les limites de la collaboration.Forts de cette expérience, Les Chiroux ont à nouveau fait appel au Centre liégeois de promotion de la santé – qui coordonne la Plateforme liégeoise de promotion de la santé affective, relationnelle et sexuelle – afin de réfléchir à la mise en place d’un processus d’accompagnement pour un nouveau spectacle.D’emblée, les membres de la Plateforme liégeoise de promotion de la santé relationnelle affective et sexuelle se sont interrogés sur la pertinence d’un tel dispositif de prévention autour de Supernova. Si la qualité du texte et la mise en scène ont été saluées par l’ensemble des membres, les questions suivantes furent posées: comment gérer l’émotion que susciterait Supernova? Comment les personnes concernées par l’inceste réagiraient-elles face à la pièce? Comment être sûr que les jeunes aux idées noires ne se sentiraient pas soutenus dans leurs idées suicidaires? Car dans Supernova, tout est sombre. Pas la moindre lumière. Il n’existe pas de tiers pour mettre des limites, pour «mettre fin à ça». La pièce donne le sentiment qu’il n’existe pas d’interdit, chacun étant livré à lui-même.

À situation critique, débat critique

Les membres de la Plateforme ont donc davantage approfondi leur réflexion: cette pièce joue-t-elle encore son rôle de médiateur, de tiers? Permet-elle de prendre la bonne distance dont parle Marlène Alvarez, Coordinatrice de l’équipe d’animation du Centre de planning familial pour jeunes Le SIPS: «L’expérience des plannings montre qu’une animation collective qui aborderait l’inceste et qui viserait le dévoilement peut avoir des effets pervers, être plus nocive que bénéfique et pour le jeune concerné par l’inceste et pour le reste du groupe. On peut bien entendu dire des choses sur l’inceste. Le sujet n’est pas tabou. C’est le fait de le traiter collectivement et via un outil culturel imposé qui mérite toute notre attention».C’est pourquoi les membres de la Plateforme ont souhaité faire appel à deux experts en matière de prévention de la maltraitance.

Kaléidos et Yapaka

Samira Bourhaba, Directice de l’asbl Kaléidos chargée de la prise en charge des situations d’abus sexuels intrafamiliaux sous mandat des autorités de l’Aide à la jeunesse a estimé que la pièce pouvait être perçue comme une opportunité pour les victimes d’abus sexuels. Car elle pouvait représenter une première porte qui s’ouvre et laisser entrevoir qu’ils ne sont pas seuls à vivre ça. Sachant que les victimes finissent par penser que ce qui leur arrive est normal, les réactions des jeunes spectateurs pourraient provoquer un choc salutaire.De son côté, Vincent Magos, Directeur de la cellule Coordination de l’aide aux enfants victimes de maltraitance, a considéré que l’intention artistique était très éloignée de l’intention pédagogique. Cette intention pédagogique devait donc être questionnée. Car pour lui, l’objet artistique ne peut pas être retiré de la relation dans laquelle il prend sa place. Aussi, quels étaient les buts des partenaires? Quels objectifs visaient les écoles qui viendraient voir Supernova? Car aux yeux de Vincent Magos, ce qui fait prévention, c’est de mettre du sens, de penser la pièce et le processus avec les écoles. Si ce travail sur les intentions n’est pas fait avec les écoles, on prend un public captif en otage.

Un groupe de travail intersectoriel

En parallèle à ce travail de fond mené au sein de la Plateforme liégeoise de promotion de la santé relationnelle affective et sexuelle, un groupe de travail réunissant des professionnels de la promotion de la santé affective, relationnelle et sexuelle, de l’aide à la jeunesse et des acteurs culturels s’est constitué sous la direction de l’ex-Secrétaire du Conseil d’arrondissement de l’Aide à la jeunesse (CAAJ), Pedro Vega-Egusquizaga. Au total, douze partenairesNote bas de page se sont alliés pour travailler ensemble. De nombreuses réunions ont été nécessaires pour examiner, confronter les réticences et les craintes des divers associés concernant la réception d’un tel spectacle par les jeunes et la façon de débattre en groupe de l’inceste.Un temps de préparation important (lecture du texte, visionnement du spectacle avec les enseignants et les porteurs du projet, débats…) fut nécessaire.

La moitié des partenaires sont partis

Suite aux débats, les membres de la Plateforme ont adopté des positions différentes. La plupart ont mis fin à leur collaboration pensant que les objectifs poursuivis n’étaient pas suffisamment travaillés («Que veut-on faire de la pièce?»). Du côté du groupe de travail intersectoriel, des objectifs communs n’ont pas été déterminés, les attentes des écoles n’ont pas été questionnées alors qu’elles sont la base de toute démarche de promotion de la santé, comme le rappelait Vincent Magos.Les représentations de la pièce étant programmées dans le cadre du projet de prévention du CAAJ, le CLPS et trois centres de planning familial ‘Infor Famille’, ‘Le 37’ et ‘Estelle Mazy’ ont souhaité poursuivre le projet. Il leur semblait que si une animation en lien avec la pièce ne paraissait pas opportune, il était tout aussi dangereux de laisser les jeunes repartir chez eux, seuls avec leurs questions, leurs doutes, leur mal-être. Si l’adulte ne prend pas ses responsabilités dans la pièce de théâtre, il fallait, à leur sens, qu’il les prenne dans la réalité. Il leur paraissait donc incontournable de prendre le temps d’échanger avec les jeunes, de tempérer les émotions, de les faire réfléchir. Il était également important de les informer sur l’existence de services où ces questions peuvent être traitées individuellement dans le secret professionnel.Ces partenaires se sont à nouveau mis autour de la table. Ils sont arrivés à un consensus et ont défini un processus d’accompagnement du spectacle:

  • informer sur l’existence de services ressources;
  • permettre l’échange entre les jeunes, les acteurs, l’auteure et les services ressources pour mettre des mots sur l’émotion et prendre de la distance;
  • répondre aux éventuelles questions des jeunes qui portent sur le contenu.

Le cap des représentations de la pièce

La collaboration a donné naissance à l’organisation d’une représentation à l’attention des équipes éducatives scolaires et extra-scolaires (AMO, Maisons de jeunes, etc.) suivie d’un temps d’échange. Elle a également débouché sur la programmation de six représentations à l’attention des jeunes pour les écoles et pour le tout public. Enfin, des animations post-représentation étaient également proposées: débat après spectacle, atelier d’écriture et/ou animation en classe.Une représentation à l’attention des équipes éducatives scolaires et extra-scolairesPour le CLPS, l’organisation d’un temps de rencontre formel entre les professionnels engagés dans le projet et les enseignants est un préalable indispensable dans une démarche de promotion de la santé. Ceci dans l’objectif de découvrir la pièce avant les jeunes et de prendre le temps d’en parler.Cette avant-première destinée aux seuls professionnels leur permet de prendre le temps de s’interroger sur le sens d’emmener des jeunes au théâtre, de s’interroger sur les représentations mentales que chacun a de la culture, de l’art, de l’éducation, de l’Éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (EVRAS), mais aussi de prendre conscience du rôle que chacun peut avoir en matière d’EVRAS et d’éventuellement établir des collaborations.

Six représentations à l’attention des jeunes

Au total, 6 représentations ont eu lieu à Liège, Seraing et Soumagne, et ont touché environ 900 jeunes fréquentant des classes de troisième et sixième secondaire, de futurs éducateurs et assistants sociaux.Chaque représentation a fait l’objet d’un encadrement approprié des élèves:

  • préparation en amont dans certaines classes en fonction des demandes;
  • introduction du spectacle par le délégué liégeois de l’Aide à la jeunesse;
  • débat après le spectacle avec les artistes, un centre de planning familial et des représentants du secteur associatif, entre autres dans le but que les élèves puissent contacter l’une ou l’autre association, après coup, si nécessaire.

Le débordement émotionnel était une des plus grandes frayeurs des professionnels réticents à l’encadrement de la pièce car il est très délicat de traiter les émotions en grands groupes. Toute la difficulté était de sortir de l’immense émotion suscitée par la pièce. Afin de canaliser le flux émotionnel, des émoticônes ont été utilisées (tristesse, colère, rire ou indifférence) pour se faire une idée de l’état émotionnel des jeunes spectateurs et les aider à qualifier la pièce.Il revenait ensuite aux professionnels d’être capables d’entendre cette émotion délivrée en l’enrobant d’une reformulation en terme de ‘sens’ suffisamment étayante pour que l’émotion ainsi dévoilée ne se transforme pas en hémorragie émotionnelle impudique.

Ce qu’ils en ont pensé et dit

Parmi les réactions des élèves, l’importance de briser les tabous et d’oser parler de sujets difficiles avec beaucoup de justesse – comme la pièce le fait – a été soulignée plus d’une fois. La pièce a été unanimement décrite comme forte, choquante, violente, dérangeante. Elle a provoqué malaise, tristesse, parfois un trop plein d’émotions. Les jeunes ont souligné la force de la scène, force qu’ils ne retrouvent pas à la TV (on peut zapper) ou au cinéma qui rend moins que le théâtre cette impression de réalité.Les jeunes ont posé de nombreuses questions. Ils voulaient comprendre, donner du sens, mettre des mots sur la confusion, sur la mécanique de la pièce. Même, lorsqu’en apparence, les questions concernaient le jeu ou l’écriture, elles étaient en réalité liées au contenu. Dans un tel contexte, il s’avérait donc difficile de travailler uniquement les intentions artistiques.

L’objet artistique, ami de l’inconscient

Alors, peut-on, doit-on utiliser l’objet artistique comme outil de prévention? Comme cela a été dit au début de cet article, la question est restée entière, mais au cours des réflexions sur l’encadrement, il a été unanimement accepté qu’une pièce de théâtre dans son écriture ne doit pas avoir une intention pédagogique. Tout comme la créativité de l’auteur ne doit pas être bridée par une quelconque intention pédagogique. Une création artistique réalisée dans ce sens risquerait d’être un flop. L’objet artistique doit nous toucher à un autre niveau que pédagogique. Il se doit de nous toucher à un niveau inconscient, sans quoi le public sent que l’on essaie de le manipuler et de le séduire.Une fois l’œuvre réalisée, le pédagogue peut s’en servir dans une visée pédagogique, pour peu que ses intentions, ses objectifs et son public soient clairement définis.Combien de films, de livres ou de pièces de théâtre ne sont pas utilisés comme support à un cours ou une animation car mieux qu’une leçon théorique, ils permettent de faire comprendre à l’auditoire les subtilités d’un sujet sensible qui tourne autour de l’humain. Si les œuvres d’art nous parlent, c’est parce qu’elles parlent à notre inconscient et pas à notre raison. Elles nous permettent de sentir des choses qui se disent difficilement dans un discours rationnel.

Pour le CLPS

Ce projet est une illustration des difficultés et de la richesse du développement de démarches de promotion de la santé sur le terrain. Il aurait été plus aisé de travailler chacun dans son coin mais, ici, la volonté a été de se mettre tous autour de la table. Elise Malevé, du CLPS: «Nous avons tenté de comprendre les visions, les enjeux, les valeurs différentes de chacun. Nous avons pris le temps de confronter nos idées et nos doutes afin de parvenir à se construire un langage et des objectifs communs, étape indispensable pour réaliser un projet solide dans le respect des uns et des autres.Dans un projet comme celui-ci, personne ne détient à lui seul la vérité. Plutôt que de diaboliser les positions des uns et des autres, nous les avons écoutées et tenté de co-construire une démarche qui ait du sens.Il faut accepter que cela prenne du temps et reconnaître que le processus est tout aussi important que le résultat.»

Synopsis de Supernova

Parce que leur père a souvent besoin de la maison et qu’il ne leur porte une certaine attention que la nuit, Rachel et son frère Brésil ont adopté un terrain vague pour territoire où chacun à sa manière s’est construit un univers à sa mesure. C’est là, sur ce terrain, que Mathilde aime rejoindre Rachel pour qui elle éprouve une attirance particulière.Mais un avis met le trio d’adolescents en alerte: on annonce un projet de construction qui les privera de leur terrain de jeu et de vie. Avec les moyens du bord, ils vont tenter d’empêcher cette intrusion des adultes dans leur monde.Cette pièce dépasse le clivage du bien et du mal pour explorer les arcanes d’une adolescence orpheline des repères qui pourraient lui permettre de se construire. Le spectacle se termine mal: deux personnages meurent, seul le troisième vit.

Sources

  • Synthèse du projet Supernova, du Centre liégeois de promotion de la santé (CLPS).
  • Rapport rédigé par Malvine Cambron, stagiaire venant de la section Art du spectacle à l’ULg.
  • www.ruedutheatre.eu

Le texte de Catherine Daele a été texte lauréat des prix metteurs en scène belges et étrangers 2010. Il a également été parmi les 10 finalistes du prix SACD 2012.

Partenaires du projet: le Conseil d’arrondissement de l’aide à la jeunesse de Liège (CAAJ), le Centre culturel de Liège ‘Les Chiroux’, la section de Prévention générale du Service d’Aide à la jeunesse de Liège (SAJ), les services d’Aide en Milieux Ouverts (AMO), le centre des méthodes de la Province de Liège, le Centre liégeois de promotion de la santé (CLPS), les plannings familiaux ‘Infor Famille’, ‘Estelle Mazy’ et ‘Le 37’, l’asbl Kaléidos, le Plan de cohésion sociale de la ville de Seraing (PCS) et l’asbl Panache Seraing.