Un mensuel au service
des intervenants francophones
en promotion de la santé

Numéro 228

La prévention tabac s'invite aux 24h de Spa-Francorchamps


S’il y a un ‘sport’ qui s’est appuyé pendant des années sur l’argent des fabricants de cigarettes pour se développer, c’est bien le sport automobile. De façon ironique, le programme européen ‘Help – pour une vie sans tabac’ était présent lors des dernières 24 h, discret sponsor d’une Maserati qui a terminé 4e de l’épreuve, et aussi avec un stand qui permettait aux spectateurs de l’épreuve, fumeurs ou non, de tester la teneur de leurs poumons en monoxyde de carbone. Un des animateurs du stand nous fait le récit de cette expérience inhabituelle et qui eut un joli succès.

J’ai troqué mon feutre et son fin tracé noir contre un stylo-bille flashy qui me ferait passer, de loin déjà, pour un supporter hollandais: mais cet orange intense est aussi, désormais, celui du logo familier de la campagne Help, un appel au secours, un aveu qui traduit justement le désarroi de nos amis fumeurs, ambivalents…
Car 7 fois sur 10, éclairé sur les dangers du tabac, plus conscient de sa dépendance ou désenchanté, le consommateur nicotino-dépendant nourrit le projet d’en finir avec la cigarette le plus vite possible; même les fumeurs adolescents sont déjà pour moitié dans ce schéma. C’est dire que nombreux sont les consommateurs insatisfaits mais qui cherchent un déclic, en vain parfois, tant l’inertie du comportement tabagique est phénoménale... On sait que la dénormalisation que soutiennent à présent, de façon très consistante, en Europe ainsi qu’aux Etats-Unis, des mesures politiques, a pour effet d’augmenter la dissonance évoquée chez le fumeur et de contracter les délais de sa mise en projet. Notre stand sur la course et son capital sympathie sont pour lui l’occasion de poser un premier jalon. Par ici, les amis…

Soufflez, soufflez


Fumeur ou non fumeur? Je vous propose un test. Il s’agit d’évaluer le niveau de CO auquel vous soumet la pollution… tabagique, essentiellement. Ce gaz inodore qu’on appelle parfois dans les journaux le tueur silencieux – pour un malheureux fait divers, un méfait d’hiver (le refoulement d’un poêle ou d’un chauffe-eau déréglé) – le CO donc possède une affinité remarquable avec l’hémoglobine, en tout cas deux cents fois supérieure à l’oxygène, et va, une fois inhalé, se fixer de façon problématique aux globules rouges. Au lieu d’assurer la diffusion de l’oxygène, ils charrient dès lors un poison, de façon durable et vont rendre inutilement visqueux le sang dans les vaisseaux, du cœur jusqu’à vos capillaires étranglés, soit dit en passant, par l’action de la nicotine!
Inspirez… Bloquez! … Dix secondes encore... Voilà. Soufflez. Soufflez, soufflez… Très bien.
Théâtral et soutenant, Mister Philip (1) est devenu soudain le Docteur Beat, amusant, disponible et convaincant, solennel, autant que le sera demain Geneviève Hotermans … Et, dans les travées, silencieuses encore, du plus beau circuit du monde, au pied du raidillon qu’on voit d’ici lever le coude, on bosse autant que des mécanos au sein de l’équipe Help.
Le moral est au beau fixe. Au fil des heures, cependant que monte un courant d’excitation jusqu’à l’emballage orageux des Viper, Aston Martin ou Vertigo, des Corvettes ennemies, de nos Maserati; au fil des heures, disais-je, à trois, sans répit, nous verrons deux cents personnes au moins défiler sous le crachin morose et, dans la bonne humeur, s’arrêter, fumeuses ou pas, jeunes ou moins jeunes, au stand. Accueil, mesure et commentaire, encodage; entretien, gros ou petit; cadeaux… Bonne route, Amigo, songez-y!
L’enjeu, l’intérêt de l’expérience est bien la mesure instantanée , le reflet d’une invalidation récurrente ou constante et l’occasion d’évoquer les milliers d’agents qui font la fumée bleue. Rien à voir avec le cancer qui monopolise indûment l’imaginaire du fumeur quand le traverse et repart la peur; la peur d’en mourir…
La chance alors, nous est donnée, dans ce cadre étonnant, d’esquisser la continuité qui lie cette hypothèque à la maladie; ce phénomène en tout point réversible, aux dommages organiques. Et de mettre en évidence également ces filières et les temps mûris qui vont de la vague intention d’arrêt jusqu’au sevrage, et d’une assuétude à l’enivrant parfum des victoires…
Un chemin balisé, qui pourra passer par le coaching et l’accompagnement d’un professionnel ou s’appuyer sur les ressources émises à la faveur du site… Il nous appartenait de valoriser le réseau des CAF (2) au recours desquels se conjuguent un numéro vert, les médications validées, le travail du médecin généraliste…

Un stand qui cartonne


Nous passons de la sensibilisation du fumeur à la mise en projet, presqu’aussitôt, quand nous pouvons lui proposer des premiers jalons, ces relais, matérialiser le conseil ou l’indication, laisser la trace et pérenniser d’un dépliant aide-mémoire ce coup de pouce, ne sachant que trop la vanité, la mensongère ambition des actions one - shot .
Notons que l’animation, que l’information profite en outre aux jeunes, et que la prévention primaire est également considérable au détour de cet immense investissement de l’UE. Car au-delà des objets moissonnés par les petits, nous pouvons compter sur un échange, un questionnement, la valorisation de l’arrêt, la valorisation des parents devenus (parfois même à l’arraché) d’anciens fumeurs, comme, au fond, le sont déjà les enfants… Cet échange est permis dans la situation de briefing, au stand, où souvent les visiteurs nous arrivent en groupe, en couple, en famille…
Voilà qui de facto peut déplacer les bornes évoquées (de 15 à 34 ans), vers la maturité certes (en sachant l’égale attraction qu’a l’initiative et le succès rencontré parmi les quadragénaires, auprès des plus âgés), mais non moins vers l’enfance à laquelle nous savons que l’industrie du tabac vouait ses campagnes et son imagerie, dès avant le pivot pubertaire.
J’ai lu, parfois, dans les yeux de nos visiteurs, cet éclat furtif, celui d’un bonheur ajouté, quand nous soulignions le mérite et pouvions consolider la démarche entamée des personnes ayant pris congé de la cigarette. Et la fierté qu’ont les enfants quand nous trouvons les mots pour les féliciter, quand nous parlons de choix, de maturité…
Nous aurons fait mouche encore, s’agissant de l’information des jeunes, abusés par la chicha «sans danger», maîtrisée, nouveau leurre, et des consommateurs de «cigarettes améliorées», de «pétards» ou de joints…
Vous avouerais-je, enfin, que j’étais sceptique (eurosceptique?) au moment de m’engager parmi les tabacologues enrôlés par nos amis du FARES?
J’avais tenu déjà, quant à moi, dans les allées d’un Salon, ces permanences, avec des collaborateurs condamnés, pour la circonstance, au bénévolat: je me souvenais des heures interminables, assis comme sur un tabouret d’un bar lugubre à saluer des passants frileux, quand je pensais pouvoir, à mon échelle, accompagner la dénormalisation, médiatiser nos services auprès du grand public… C’est au cours de Journées de médecine préventive ou de promotion de la santé que j’avais cru mesurer le faible impact et la déperdition de notre investissement de préventeurs : nous sortions parfois moulus, défaits de ces weekends où la satisfaction tenait davantage aux contacts avec un réseau de professionnels, ou serait-ce un politicien rencontré… Nous pouvions, de façon claire, objectiver chez nos amis fumeurs, chez «les «intéressés», la réticence et le malaise (dont rend compte, avec une étonnante économie de moyens, la théorie de la dissonance cognitive)…
A quoi tient alors, le succès de la recette Help? Aux gadgets, assurément, convoités sagement par les jeunes et par des parents non moins dociles… Mais sans doute encore davantage au caractère à la fois désinvolte (ou festif) et professionnel de la rencontre; au testing, évidemment, judicieux pour engager la démarche. Il suffit parfois, pour libérer la parole, d’un prétexte… Et la campagne a posé des choix lucides à cet égard.
Nous avons apprécié le sourire et l’efficacité, le dévouement des hôtesses et des animateurs que nous avons rejoints plusieurs fois, sous le riant soleil de Pecq ou de Beloeil… ou parés de la veste orange à Francorchamps, sous l’averse hélas. Accueil charmant, impressionnant multilinguisme (Helena, d’où vient cette énergie?!), formation d’un niveau certain…
Certes, on peut critiquer l’initiative ou la folle ambition du pari, le ‘matos’ inégal (3) ou suggérer que la prochaine édition des campagnes européennes, inspirées par la dynamique Help (ou qui porterait sa griffe, encore) aide à mieux poser la question qui touche à l’invalidation de la fonction pulmonaire ou systématise une ambassade aussi pointue, pour l’animation du stand (avec le concours de cliniciens, tabacologues), au profit de relais proximaux... Certes, on peut jalouser des moyens qui nous échappent au cours de missions régulières et non moins sérieuses. Au demeurant, l’aventure était belle et vaudra l’évaluation paramétrée que ma réflexion n’anticipe aucunement…
A Francorchamps, comme a pu le répercuter Le Soir sous la plume intransigeante et lettrée de Frédéric Soumois , ne s’agissait-il pas d’occuper le terrain, là-même où l’invicible armada pouvait naguère déployer ses logos, son fric ou les retombées philosophales de cet argent «qui part en fumée», tous ses mensonges et son argumentaire: l’intrépide élan vers la mort et la puissance, à l’aune (ici comme ailleurs) des chevaux, des montures…
Stéphane Lémeret (quatrième au final) portait, sans doute avec la discrétion d’un patch, orange et bleu, nos couleurs… Mais il emportait ce jour-là, tous nos rêves, au passage, et la Maserati – qui tournait comme une horloge – aura pu nous donner, jusqu’au drapeau trempé, le frisson des revanches et l’espoir qu’on remporte, avec lui, dûment, ces 24 heures, là-même où nous avons subi trop longtemps l’arrogance et la loi… du plus fort?
François Dekeyser (SEPT) (1), avec l’aimable collaboration de Michel Pettiaux (FARES)

(1) A ces réflexions, j’associe volontiers mes équipiers tabacologues, au Ravel comme à Francorchamps, les Docteurs Geneviève Hotermans (pneumologue), Philippe Brognon (médecin du travail et précieux collaborateur au SEPT) et Christina Gallez , psychologue, également ma collègue au SEPT.
(2) Les fameux Centres d’Aides aux Fumeurs , agréés par le FARES
(3) Je crois qu’on pouvait mieux figurer l’hémoglobine ou laisser le goudron «parler» dans ce bocal sans qu’y poissonne un banc de mégots…
(4) Le Service d’Etude et de Prévention du Tabagisme asbl.

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