Novembre 2026 Par Julie LUONG Dossier

La Charte d’Ottawa ne désignait pas le racisme comme déterminant de la santé, ni les hiérarchies raciales, ethniques, de classe, de statut migratoire ou l’expérience coloniale comme productrices d’inégalités. Il a fallu attendre la Déclaration politique de Rio (2011). Entretien avec Myriam Mhamedi, consultante et formatrice sur les questions d’intersectionnalité et d’inclusivité en santé.

Myriam Mhamedi
Myriam Mhamedi, consultante et formatrice sur les questions d’intersectionnalité et d’inclusivité en santé

Education Santé : Dans le secteur des soins de santé, l’existence de biais racistes, par exemple dans la prise en charge aux urgences, semble de plus en plus reconnue. Mais à quel point est-ce le cas dans le secteur de la prévention et de la promotion de la santé ?

Myriam Mhamedi : De mon point de vue de formatrice au contact des professionnel·les, je ne suis pas sûre qu’on soit si avancé que ça. Souvent, les professionnel·les de santé ont l’impression de ne pas faire partie du problème. Or, la notion de santé se base sur la figure d’un patient « neutre » et la médecine occidentale a été créée pour guérir l’homme blanc valide de classe moyenne. Tout le reste des patient·es font donc partie de la diversité ! La promotion de la santé s’efforce d’aller au-delà, mais a tout de même une conception des « bonnes » et des « mauvaises » pratiques de santé.

Par exemple, considérer qu’une personne avec un certain IMC est automatiquement en mauvaise santé et qu’une baisse de cet IMC implique qu’elle va améliorer sa santé témoigne de biais grossophobes parfois accompagnés de biais racistes. On sait en effet que certaines ethnies présentent un IMC naturellement plus important, sans que cela n’affaiblisse leur pronostic de santé. Cet outil a d’ailleurs été développé au XIXe siècle par Adolphe Quetelet sur la base de sujets masculins, ce qui est déjà un problème puisque les femmes ont naturellement plus de graisse. Donc si on utilise ces indicateurs de santé profondément biaisés et si on promeut la littératie en santé sur cette base, certaines personnes vont peut-être adopter des comportements qui ne seront en fait pas bénéfiques à leur santé.

La santé mentale est un autre exemple : le DSM (manuel diagnostic des troubles mentaux) est basé sur une personne blanche de classe moyenne. Pourtant, en partie pour des raisons culturelles, toutes les personnes ne vont pas exprimer leur mal-être de la même façon. On a aussi tendance dans ce domaine à beaucoup individualiser les choses, alors qu’une santé mentale fragile est parfois une réaction tout à fait rationnelle au fait de vivre dans une société qui nous opprime… Aujourd’hui, la santé mentale est donc pensée pour une personne qui n’a pas d’autre problème… que sa santé mentale.

Il y a 40 ans, la Charte d’Ottawa s’est pourtant donné pour but de lutter contre les inégalités. La promotion de la santé devrait, en théorie, être en première ligne pour lutter contre toutes les formes de biais, y compris racistes…

M.M. : Bien sûr, les principes de la Charte sont très bénéfiques, car elle propose une vision de la santé qui n’est pas strictement biomédicale et prend en compte l’aspect communautaire. Mais ce texte a été élaboré par 38 pays, parmi lesquels très peu de pays du Sud global. Cela a forcément biaisé l’approche de la promotion de santé et les recommandations de santé publique, basées sur les pays du Nord global sans être forcément transposables aux réalités du Sud global.

Par ailleurs, la Charte d’Ottawa évoque des inégalités mais ne les nomme jamais. C’est un texte bien intentionné mais qui, comme beaucoup de choses dans notre société, est expurgé de tout ce qui peut causer trop de frictions. On promeut la santé dans un monde merveilleux dénué d’intérêts géopolitiques et d’héritages coloniaux…

Quand on parle des inégalités sans nommer les systèmes qui les produisent, le grand risque, c’est de les naturaliser. Mais vivre dans un désert médical ou ne pas avoir les moyens de faire ses courses correctement, ce n’est pas un phénomène naturel : c’est le résultat direct des systèmes mortifères – néocoloniaux et racistes notamment et aussi classiste – dans lesquels on vit. Si on ne conscientise pas les différences et les rapports au pouvoir des différentes parties prenantes, on ne fera que reproduire le problème. Il y a un fond qui n’est pas ‘dépolitisable’ et le problème de la Charte d’Ottawa, c’est de rester très vague et très idéaliste.

Constatez-vous qu’aujourd’hui certains acteur.ices de la promotion de la santé s’emparent du problème et osent nommer ces inégalités ?

M.M. : Aujourd’hui, la société civile et les associations de terrain ont un rôle clef à jouer car ce sont eux qui vivent la promotion de la santé de manière totalement politisée. Ce sont des acteurs et actrices qui ne vont pas se contenter de dire aux personnes d’acheter plus de légumes mais qui vont leur dire : « Oui, c’est compliqué d’acheter des légumes quand on n’a pas les moyens et qu’il n’y a même pas de supermarchés autour de chez soi », tout en réfléchissant à la manière de créer des solutions collectives et en les conscientisant sur le fait que ce sont des injustices, que ce n’est pas leur rôle de les réparer, et qu’il y a un besoin de changement systémique.

Il faut aussi accepter que certaines personnes n’aient pas confiance dans le système, ce qui constitue un des facteurs adverses à la promotion de la santé. Et si on ne leur dit pas que cette méfiance est normale, alors on ne promeut pas la santé : on leur demande simplement d’agir comme si elles étaient un homme blanc valide.

Les associations Garance asbl et Femmes et Santé, avec lesquelles je travaille, ont par exemple développé un outil d’autodéfense féministe, « Zones à défendre », qui permet de gérer sa santé et sa santé sexuelle dans un système qui est admis comme hostile, avec l’existence de violences gynécologiques par exemple. La Charte d’Ottawa n’envisageait pas du tout ce niveau de politisation…. Or même si je décide d’être la personne la plus confiante du monde, je risque quand même d’entendre de la bouche de mon médecin des propos racistes ou grossophobes.

Plutôt que de sensibiliser les professionnel.les aux discriminations, il faudrait donc d’abord et avant tout sensibiliser les personnes qui risquent d’en être victimes ?

M.M. : Il faut en tout cas faire les deux, et quand on parle d’empouvoirement communautaire, il faut aussi se demander s’il y a une réelle volonté de « donner du pouvoir », de dire aux communautés : « C’est votre vision de la santé qui prime ». C’est aussi pour ça que je parle souvent d’eurocentrisme épistémologique : d’un côté, il y a la recherche et la connaissance considérées comme légitimes, et de l’autre tout ce qui n’est « pas sérieux ». Car encore une fois, même en promotion de la santé, on part d’une définition de la santé européocentrée. Et si on ne donne pas les ressources et les clefs à des communautés – qu’elles se constituent autour d’un partage culturel ou d’une réalité de classe –, on ne leur donne pas le pouvoir de valoriser leurs propres savoirs, leurs propres façons de guérir ou de se sentir en bonne santé, leurs propres pratiques.

Pensez-vous que la littératie en santé est tout de même un moyen de réduire les inégalités en santé, comme le disait le chercheur en promotion de la santé Stephan Van den Broucke en octobre 2025 dans une interview à Éducation Santé ?

M.M. : Cela peut être un moyen de limiter la casse, mais je ne pense pas que cela puisse être la solution. Parce qu’encore une fois, cela implique d’individualiser les problèmes. Et les personnes peuvent être les plus informées au monde, si elles n’ont pas les moyens matériels de promouvoir leur santé, ça ne changera rien. Cela risque juste de leur rajouter de la charge mentale, là où l’on en a déjà beaucoup quand on est opprimé. Il est essentiel de recontextualiser les choses et de rappeler aux personnes qu’il ne faut pas être perfectionniste, par exemple sur l’alimentation. Leur dire que si elles habitent loin de tout et qu’elles n’ont pas de moyens, elles ne pourront jamais avoir la même promotion de la santé qu’une personne qui vit dans le centre d’une grande ville, qui a des moyens financiers, du temps, de l’aide à la maison. Il faut reconnaître que la littératie en santé ne compensera pas les injustices. Et que si l’on veut lutter contre les inégalités, il faut s’attaquer à la racine plutôt que de mettre des sparadraps.

Des outils pour les professionnel·les

Cultures&Santé, a développé plusieurs outils qui ne traitent pas seulement le racisme comme un problème de « relations interculturelles », mais comme un mécanisme social et institutionnel affectant la santé.

« Toi, à ma place » est un outil sur la relation soignant·e-patient·e en contexte multiculturel. Créé en 2026 pour le Service de Santé mental Le Méridien, basé à Saint-Josse-Ten-Node, et accessible depuis peu en téléchargement, il peut servir de point d’entrée pour travailler la relation de soin. Il donne des clés d’analyse du racisme, des biais cliniques et des rapports de pouvoir, et non réduit à une adaptation « culturelle » du ou de la patient·e. L’outil propose d’entamer la discussion sur le sujet en écoutant des capsules sonores créées avec l’asbl Comme Un Lundi. Cultures&Santé propose aussi un doc thématique n°9 pour réfléchir sur la relation soignant·e-soigné·e en contexte multiculturel. Il vient d’être mis à jour.

« Discrimin’Action » est utile pour une approche santé. Créé en 2024, il vise à repérer et combattre les discriminations dans le logement, l’emploi, l’école et la santé, à partir de 20 cartes illustrant des critères protégés par la loi et de quatre histoires de discriminations croisées. Il relie explicitement discrimination et santé, invite à collectiviser les expériences, identifier leurs causes systémiques, comprendre leurs effets sur la santé, connaître les droits et réfléchir à des réponses individuelles et collectives. Un bon outil pour opérationnaliser une lecture intersectionnelle, plutôt que de traiter le racisme isolément.

« Parcours d’exil, procédures et violences institutionnelles », est issu de Tables d’échanges santé migrant·es qui ont eu lieu en 2021. Il analyse les violences institutionnelles comme conséquences d’un racisme systémique, leurs effets sur la santé des personnes exilées et les pratiques permettant de les contrecarrer. Il ne demande pas seulement aux personnes migrantes de s’adapter au système de soins, mais interroge les procédures, les institutions et les professionnel·les qui produisent des barrières ou des violences.

La Fédération des Maisons médicales propose une revue documentaire sur le racisme dans la santé : livres, articles, études, podcast, bande dessinée. Des ressources pour prolonger la réflexion :

Comment décoloniser Ottawa ?

Le 18 décembre 2023, la Commission sur les déterminants sociaux de la santé de l’OMS proposait de centrer la promotion de la santé sur la souveraineté, la justice et l’équité, en luttant contre le racisme, le sexisme, l’âgisme, le validisme, le colonialisme et l’exploitation numérique.

Le texte rappelle que l’équité en santé exige de s’attaquer aux hiérarchies de pouvoir et de ressources, et pas seulement aux comportements individuels. C’est précisément ce que l’actualisation de la Charte d’Ottawa doit réaliser : passer d’une promotion de la santé universelle mais aveugle aux rapports de pouvoir, à une promotion de la santé explicitement antiraciste, décoloniale et intersectionnelle. Elle qui s’engagerait alors à :
– nommer le racisme et les discriminations comme problèmes de santé publique, et non comme questions individuelles de « sensibilité » ;
– recueillir des données désagrégées lorsque cela est éthiquement justifié, afin de rendre visibles les inégalités sans stigmatiser les communautés ;
– impliquer les personnes concernées comme décideuses, et non seulement comme bénéficiaires ou « publics cibles » ;
– former les professionnel·les de santé au racisme institutionnel, aux biais diagnostiques, à l’intersectionnalité et à l’histoire coloniale des savoirs médicaux ;
– réparer les discriminations inscrites dans les politiques, lois, normes et organisations de santé.