Février 2024 Par Aurélie DORMAL Amandine FELTEN Initiatives

En prison, des personnes détenues agissent pour la santé en détention dans le cadre d’un projet de prévention des pairs par les pairs mis en place par l’asbl Service Education pour la Santé (SES) 

mur de prison surmonté de barbelés
DR

Depuis 2006, l’asbl Service Education pour la Santé (SES) met en place un dispositif de promotion de la santé dans six prisons de Wallonie. Des chargé.e.s de projets forment des personnes détenues volontaires, au rôle de « Détenu.e Contact Santé » (DCS) pour qu’elles deviennent des émissaires de bonnes pratiques en santé et déploient des actions communautaires pour leurs pairs.

Les besoins en santé sont énormes tant l’environnement carcéral est un milieu de vie spécifique. L’enfermement, la promiscuité et la surpopulation favorisent les tensions, le mal-être, les consommations de psychotropes, les troubles psychiques et alimentaires, les comportements à risque, … 

Dans ce contexte pathogène, l’objectif du SES est de renforcer le pouvoir d’agir des personnes détenues grâce à des interventions en lien avec la santé : notamment la prévention des maladies infectieuses avec une approche de réduction des risques, la promotion du bien-être et l’amélioration des conditions de détention. 

Actuellement, un groupe DCS est actif depuis 2006 au sein de la maison de peine d’Andenne, un autre à Marche-en-Famenne depuis 2015. Le fait que les personnes détenues y soient incarcérées pour de plus longues durées permet d’assurer une certaine continuité dans la participation. Néanmoins, cela est plus compliqué à mettre en œuvre dans des maisons d’arrêt, au sein desquelles il existe davantage de turn over.  

En général, les groupes DCS formés sont actifs pendant environ un an avant de devoir être renforcés. En effet, certains groupes connaissent des ruptures qui peuvent être liées à l’essoufflement des participants, à l’abandon de certains membres, à des libérations anticipées, ou aux contraintes inhérentes au fonctionnement de l’établissement. L’effort de formation reste toutefois constant pour renforcer ces groupes et les maintenir au fil des années. 

DCS, un rôle multifacette 

Pour lancer le dispositif au sein d’un établissement, le SES invite les personnes détenues à une séance d’information en diffusant des flyers, en plaçant des affiches ou en s’appuyant sur le bouche-à-oreille. Lors de cette séance, les animateur.rice.s de l’asbl y présentent notamment les rôles multifacettes du DCS qui sont de:  

  • répondre à des questions relatives à la santé ; 
  • adapter les informations à leurs co-détenu.e.s et à l’établissement pénitentiaire ; 
  • favoriser l’acquisition d’aptitudes individuelles ; 
  • réorienter leurs co-détenu.e.s vers les personnes compétentes. 

Au-delà de ces rôles, le DCS est également un développeur de projets pour mettre en place des actions de promotion de la santé, mobiliser et/ou créer des supports méthodologiques, en collaboration avec d’autres personnes et/ou professionnels. 

Parmi les personnes détenues volontaires, une dizaine d’entre elles sont sélectionnées par la direction en fonction de différentes contraintes.  

Le groupe se retrouve d’abord durant plusieurs semaines pour bénéficier d’une formation, donnée par le SES, de huit séances de 2h – 2h30. Au programme : les concepts de base de la promotion de la santé, avec un focus sur les déterminants de santé. Ensuite, des informations sur des maladies particulièrement présentes en prison (les hépatites virales et la tuberculose entre autres), sur les assuétudes, l’alimentation, l’hygiène, le stress ou encore les troubles du sommeil. Des outils d’animations variés sont utilisés tels que des photolangages, des quizz, des vidéos et des supports powerpoint

Trouver une légitimité intra-muros 

La formation se termine par une évaluation (qui comprend un questionnaire individuel et un focus group) et l’obtention d’une attestation de participation qui permet aux participants de décrocher le titre de « Détenu.e Contact Santé ». Grâce à cette formation, le SES les a outillés pour leur permettre de répondre aux attentes et aux questions que ne manqueront pas de leur poser leurs co-détenu.e.s tout en respectant les besoins de confidentialité et en étant conscient des limites de leur rôle.  

Dans un second temps, les animateur.rice.s du SES organisent des réunions de suivi bimensuelles pour assurer la mise en projets et le suivi des demandes. Ils en assurent le soutien méthodologique, technique et scientifique. Par ailleurs, ils confient aux DCS des brochures d’information, des préservatifs… qu’ils pourront ensuite distribuer à d’autres personnes détenues. Le fait que le SES vienne de l’extérieur et en toute indépendance permet de créer un lien de confiance et, pour les DCS, de légitimer leur action auprès de leurs pairs. 

Lors de ces réunions de suivi, les DCS réalisent un diagnostic de terrain pour identifier les problématiques de santé présentes au sein de l’établissement. Ils gardent à l’esprit que les plus gros besoins concernent les soins spécialisés : cardio-vasculaires, psychiatriques, dentaires, sur lesquels ils n’ont que peu ou pas de prises.  

Quand la direction le leur permet, les DCS ont droit à une phase de circulation une ou plusieurs fois par mois pour aller à la rencontre de leurs co-détenu.e.s. A Andenne, lors de l’une de ces circulations, une personne détenue a confié à un DCS ses pensées suicidaires. Après l’avoir écouté attentivement, le DCS lui a conseillé de prendre rendez-vous avec le psychologue de la prison. Grâce à cette impulsion, la personne détenue concernée a vu le psychologue et, selon les dires du DCS, paraissait plus apaisée.  

La santé mentale en ligne de mire 

Les DCS ont aussi fait part de la nécessité d’organiser une meilleure prévention du suicide, car ils observent beaucoup de tentatives au sein de l’établissement.  

A Andenne, les DCS ont également proposé de pouvoir accompagner les personnes détenues allophones lors de leurs consultations chez le médecin pour faciliter la communication et améliorer la compréhension mutuelle. 

Par le passé, à Ittre, les DCS ont développé un projet d’embellissement des préaux à l’aide de fresques, à défaut de pouvoir végétaliser les espaces, ceci en collaboration avec d’autres intervenants actifs en prison. A Marche-en-Famenne, les DCS ont aussi été sollicités au moment de la réalisation de l’affiche de sensibilisation sur l’hépatite C développée par l’asbl I.Care (voir l’article dans ce même numéro) afin d’avoir un retour de personnes détenues sur l’accessibilité de cette affiche au plus grand nombre. 

Au fil des années, la mobilisation des DCS a permis, entre autres, d’améliorer l’hygiène dans les douches pour éviter la propagation de la gale et des mycoses. Dans plusieurs prisons, les servants, des personnes détenues qui assurent une partie de l’entretien de la prison, ont pu suivre une formation sur la bonne utilisation des produits d’hygiène et sur l’entretien des locaux.  

Des blocages parfois difficiles à lever 

En revanche, d’autres demandes n’ont pas pu aboutir. L’une d’entre elles visait par exemple à améliorer la gestion des poubelles. Les personnes détenues disposent de poubelles sans sac dans leurs cellules. Pour éviter les odeurs, certains se débarrassent de leurs déchets dans les préaux, d’autres dans leurs toilettes. Pour y remédier, les DCS ont proposé que la prison fournisse des sacs poubelles, qu’ils pourraient jeter régulièrement dans les gros bacs poubelles disponibles sur section. La direction a refusé pour des raisons financières. A défaut, les DCS ont envisagé de renforcer le nettoyage des préaux grâce à des servants supplémentaires. La direction a soutenu cette proposition et quatre servants supplémentaires ont été engagés.  

Dans le cadre de la réforme des soins en prison, le Centre fédéral d’Expertise des Soins de santé (KCE) demandait en octobre 2017 la mise en place d’une approche holistique des soins, qui ne dépende pas que du personnel soignant. “Elle implique également que les détenus eux-mêmes participent à l’amélioration de leur santé. Ainsi, plusieurs études ont démontré que les interventions peer to peer sont efficaces, par exemple pour réduire des comportements à risque et les risques de transmission de maladies infectieuses. De plus, cela responsabilise les détenus face à leur santé et les prépare à la réinsertion après leur libération. Il est donc souhaitable d’aider les détenus à devenir davantage acteurs de leur santé, en particulier dans le domaine de la prévention et de la promotion de la santé”.  

Bien qu’essentielle et mise en place par l’équipe du SES depuis de nombreuses années, cette recommandation fait face à de nombreux freins. L’équipe du SES et les DCS tentent toutefois de les dépasser, avec créativité et adaptabilité, afin que des actions concrètes puissent être déployées et qu’elles ne restent pas enfermées dans leur cocon, bloquées au stade d’idées. 

A lire :  

Rapport Soins de santé dans les prisons belges : situation actuelle et scénarios pour le futur

La santé en prison : une disjonction symptomatique ? Rachelle Rousseaux, La vision d’acteurs du milieu carcéral en Région bruxelloise – rapport de recherche RESO publié en juillet 2023

Le site web du SES : L’asbl Service Education pour la Santé dont le siège social est basé à Huy, mène des actions de promotion de la santé depuis 1985. Elle intervient dans les 16 établissements pénitentiaires de Wallonie. Au début des années 2000, elle oriente une partie de ses moyens et de ses actions vers le milieu carcéral et forme les premiers Détenus contact Santé à la prison d’Andenne – Education Santé y avait consacré un article paru en 2006.