(cet article vient en conclusion du dossier spécial pour les 40 ans de la Charte d’Ottawa, à retrouver ici.)
Malgré le turn over au sein des équipes, le découragement parfois et la remise en question souvent, les acteurs et actrices du social, de la santé et de la promotion de la santé font preuve d’un enthousiasme et d’une créativité sans borne pour assurer leurs missions et imaginer un monde meilleur. Ils et elles sont en quelque sorte programmé·es pour résister à la brutalisation qui s’exerce actuellement en parole (celle décomplexée de certain·es responsables politiques dans le débat public), en action (les coupes budgétaires, le non-respect des droits, la répression lors des manifestations) ou par omission (l’invisibilisation de certains publics et de leurs besoins, la persistance des biais).

Le secteur de la promotion de la santé belge a échappé pour le moment à la marchandisation et à la startupisation. Mais les équilibres financiers sont précaires. Depuis la crise financière de 2008, la dérégulation malmène les conquêtes sociales des États providence. Le Covid a suspendu le détricotage avant de le laisser repartir de plus belle. Certain·es responsables politiques réclament de l’austérité pour assainir les finances publiques, de la performance et de l’optimisation, quand d’autres plaident plutôt pour taxer les ultra-riches et renforcer les garde-fous pour préserver les libertés et les services publics, en rappelant avec force : « Quand tout sera privé, on sera privé de tout ».
Alors comment composer avec ces rapports de force et lutter contre le sentiment d’impuissance ? Faut-il voir le verre à moitié plein ? Se féliciter des grandes et petites victoires, comme le règlement record obtenu contre Meta pour la conception addictive de ses réseaux sociaux – qui rappelle le « moment tabac » des années 90. Et se rassurer en se disant qu’au fond, l’alternance d’avancées et de backlash est inhérente au fonctionnement des sociétés humaines. Ou doit-on déprimer et voir le verre à moitié vide ? La volonté d’améliorer le bien commun ne paie pas – politiquement en tout cas – et l’offensive réactionnaire vit actuellement ses belles heures.
La forêt qui pousse
Certains magnats de la tech s’imaginent immortels, alors pourquoi ne pas mobiliser les imaginaires et se poser en David de la promotion de la santé, du social et de la santé luttant contre les Goliath du capitalisme financiarisé ?
Comme le disait Louise Potvin en introduction de ce numéro, la santé est une affaire de pouvoir et de savoir. Les inégalités sociales de santé découlent de choix politiques : qui décide, au profit de qui, et avec quelle capacité de résistance des citoyen·nes et des professionnel·les ? Les alliances entre acteurs et actrices de terrain, chercheurs et chercheuses, associations et élu·es autour d’objectifs communs peuvent permettre d’exposer au grand jour les tentatives de pression des intérêts privés pour mieux les contrer.
Les futures déclarations pourraient réclamer :
- un principe de non-régression en santé, par exemple. Pour qu’aucune réforme ne dégrade les déterminants fondamentaux que sont le revenu, le logement, la protection sociale et les services publics ;
- des « clauses santé » dans les accords commerciaux et financiers : traités européens, accords d’investissements, conditions imposées par les institutions financières ;
- plus de transparence et de régulation du lobbying, avec des « tests de compatibilité santé » appliqués aux lois fiscales, sociales et économiques.
« Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse » édicte un proverbe africain qui appelle à faire abstraction du fracas pour écouter les bruissements du renouveau. Dans cet esprit, Éducation Santé s’engage à mettre en lumière les jeunes pousses, les artisan·es du quotidien, celles et ceux qui embrassent les luttes, leurs petites et leurs grandes victoires.