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neuroscience bird flying out of the cage on a woman's head in sky background

Prison et traumas : le déclic de la pair-aidance

Le 30 Juin 25

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neuroscience bird flying out of the cage on a woman's head in sky background

Une dizaine de femmes détenues à la prison de Mons ont participé à des groupes de parole pour évoquer les violences qu’elles ont pu subir avant leur incarcération. Le partenariat d’I.Care avec des pairs-aidantes a été décisif pour libérer leur parole et attirer l’attention des autorités sur le besoin aigu de soins psychologiques en détention.

« A la prison de Mons, la majorité des femmes détenues ont vécu des violences de tout type, physiques, psychologiques, sexuelles, conjugales. Elles ont des parcours de vie traumatisants, mais elles n’ont accès à rien » décrit Rachelle Rousseaux, chargée de mission chez I.Care. L’asbl qui développe des projets de promotion de la santé en milieu carcéral constate une détresse psychologique importante et une grande frustration liée à la quasi-impossibilité d’accéder à un accompagnement psychologique adapté.

« Aux assises, on s’intéresse à la trajectoire de vie des personnes, on fait des liens avec les violences vécues, mais une fois incarcérées, il n’y a plus rien » regrette Gwendoline Faravel, pair-aidante de Brise Le Silence, un Centre d’aide aux victimes de violences sexuelles basé à Mons, partenaire du projet.

En détention, la consultation d’un psychologue est en général limitée à l’évaluation du dossier de la personne condamnée : son aptitude à la détention, la préparation au respect des conditions permettant les sorties provisoires, l’évaluation du risque de reconsommation de substances psychotropes. « Ça n’a rien de thérapeutique, constate Charlotte Beco, infirmière en santé publique chez I.Care. Au mieux les femmes détenues peuvent consulter un psy en visio une fois par mois en présence d’un gardien, mais le plus souvent, elles doivent se débrouiller toutes seules avec leurs traumas ».

La prison de Mons étant surpeuplée, la cinquantaine de femmes détenues est rarement prioritaire pour l’accès aux activités. Toutefois, au cours de l’année 2024, I.Care a pu mener le projet pilote intitulé “WoW Resilience” pour Wonder Women Resilience. Il s’inscrivait dans le cadre d’un appel à projets de l’AVIQ sur la santé mentale et la promotion de la santé en milieu carcéral pour renforcer les compétences psycho-sociales (CPS) des femmes détenues. Ce projet d’une durée d’un an s’est clôturé début février 2025.

Une dizaine de femmes condamnées à de longues peines allant de 5 à 20 ans ont participé à des ateliers d’art-thérapies et à un groupe de parole. Pour aborder le sujet, I.Care a noué un partenariat avec des pair-aidantes de Brise Le Silence qui sont spécialisée sur les violences sexuelles et intrafamiliales.

Légitimité et safe space

Au cours d’une première partie exploratoire, les intervenantes ont réuni les femmes volontaires dans un focus group pour identifier leurs besoins avant de mettre en place des ateliers d’art-thérapie complétés par des groupes de parole. Mais rapidement, le projet patine.

« Très vite, certaines « résistances » sont apparues pour des raisons de légitimité et de sécurité », explique Gwendoline Faravel. En effet, les participantes ne se sentaient pas légitimes de faire le lien entre les violences qu’elles avaient subies dans leur enfance ou dans leur passé et leurs parcours de vie avec des passages à l’acte et des conduites à risque qui avaient mené à leur condamnation. «  C’était impressionnant de voir à quel point elles ne s’autorisaient pas à reconnaître leur statut de victime parce qu’elles sont en prison » ajoute-t-elle.

Par ailleurs, même si les intervenantes avaient pris soin de créer un cadre commun sous forme de charte pour assurer la bienveillance et la confidentialité des échanges, les participantes craignaient que le groupe ne soit pas véritablement une safe place. « Nous avions beau cadrer et dire que : « Tout ce qui se dit ici reste ici », dans leur réalité, elles pensaient : « Tout ce qui se dit ici peut se retourner contre moi au préau » explique Gwendoline Faravel, qui décrit « une logique de la survie en milieu fermé où la honte et la culpabilité sont reines ».

Unir ses forces face aux vents violents

Aux cours des ateliers d’art-thérapie et des groupes de parole, les intervenantes ont eu beaucoup de mal à amener la thématique des violences. Difficile de parler du passé quand le présent est aussi envahissant : le fait de ne pas avoir eu accès au préau, une dispute avec les agents, la cantine qui n’est pas arrivée, une détenue qui est libérée et qu’elles auront interdiction de revoir au dehors.« Tout cela est vécu comme des micro-violences. A cela s’ajoute la violence d’une mise aux cachots après des crises d’angoisse, le sentiment pour certaines de se sentir exposées quand les familles des agents viennent en visite annuelle dans la prison. Par conséquent, les participantes profitaient de cet espace libre de parole pour exprimer tout ce qui pouvait les frustrer » ajoute Rachelle Rousseaux.

A mi-parcours, I.Care et Brise le Silence se sont appuyées sur le jeu collaboratif de plateau « Vents violents », qui permet de parler de la violence familiale et de ses conséquences. Les joueurs, répartis en quatre bateaux doivent le mener vers le continent des relations égalitaires. Le but est que tous les bateaux arrivent au continent, en s’entraidant. Le jeu a permis à certaines femmes d’identifier des situations qu’elles avaient pu vivre : emprise, dépendance, peur de représailles, silenciation, sans pour autant avoir à parler de leur propre vécu. Les participantes ont identifié les différents types de violence avec facilité. Une des participantes connaissait déjà certains services d’aide pour les femmes victimes de violences conjugales qui sont mentionnés dans le jeu. Une autre a confié : « J’ai vécu plusieurs fois la lune de miel moi ». Dans le cadre des violences intrafamiliales ou conjugales, c’est la phase qui suit l’épisode de violence. L’agresseur s’excuse et promet de ne plus recommencer.

La bascule des pair-aidantes

Puisqu’il était difficile pour les femmes d’aborder leur passif de violences depuis le début du projet, les pair-aidantes de Brise Le Silence ont proposé de raconter leur parcours. «Dans nos histoires, on retrouve de l’emprise, de l’errance, des mauvaises fréquentations, des conduites à risques, on frôlait parfois la limite à bien des égards. Nous avons parlé de nos propres foyers de honte et de culpabilité, autrefois très dominants dans nos systèmes respectifs. Peut-être pour leur montrer que des « trajets » sont possibles vers une compréhension profonde de soi et de certains actes qu’on a pu faire qui nous ont menés vers des voies sans issue, condamnées, sans estime de soi, décrédibilisées. Les participantes ont été très réceptives. A partir de là, je pense que certaines ont pu faire des liens avec leur propre histoire  » précise Gwendoline Faravel.

Au fil de leurs témoignages, les participantes ont posé des questions : « Comment se défait-on de ses traumatismes du passé ? » ; « Comment se désintoxique-t-on des relations du passé ? » ; « Quels sont les warnings d’une relation toxique ? » ; « Comment les pair-aidantes ont-elles réussi à s’en sortir et à passer au-delà de toutes leurs difficultés ? ». Leurs questions prenaient racine dans leur vécu.

À la suite de ce partage, pour la première fois au sein du groupe, une participante a raconté une enfance parsemée d’agressions sexuelles, d’inceste, de violences intrafamiliales et de précarité extrême. « Elle était plus que bouleversée et emportait tout le groupe dans l’horreur de ce parcours de vie où au final, la « case prison » arrive et devient le premier lieu où elle ne subira plus autant de violences au quotidien  », relate la pair-aidante. 

Réparer les failles avec de l’or

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Le Kintsugi, un art japonais symbolique de résilience.

Après cette séance, et en accord avec les participantes, les ateliers et les groupes de parole ont fusionné en un atelier dit « mixte » de 3 heures et l’ambiance a changé : la confiance était de mise. Lors de ces dernières séances, les femmes ont exprimé plus de liens entre les activités proposées et leurs vécus de violences du passé. Les intervenantes ont proposé un atelier de Kintsugi, un art japonais symbolique de résilience. « En réparant des objets cassés, en les recollant avec de l’or, on embellit les fissures et les failles apparentes. C’est le symbole de réparer des parts de soi cassées et de travailler à les percevoir avec le temps, comme des parts de soi qu’on a acceptées » dit Gwenaëlle Faravel.

Ces réalisations s’accompagnaient de questionnement sur leur passé avant l’incarcération, signe qu’elles réussissaient à outre-passer les micro-violences du quotidien. « Les femmes ont également fait preuve d’optimisme quant à leur futur, exprimant que les témoignages des pair-aidantes leur avaient donné de l’espoir quant à la suite de leur propre chemin » ajoute Rachelle Rousseaux. La dernière séance a consisté en des échanges libres pour que les femmes puissent s’exprimer sur leur vécu du projet et sur les revendications qu’elles voudraient porter au niveau hiérarchique et politique pour une meilleure offre d’accompagnement psychologique et de gestion émotionnelle en prison.

Le projet s’est clôturé en février, en ayant prouvé l’utilité de créer un groupe de parole sur la question des violences de genre. «  Dans un chemin de réparation, la stabilisation intérieure est l’étape la plus longue, décrit Gwendoline Faravel. Le fait de pouvoir exprimer sa part émotionnelle a un intérêt dans un processus de réhabilitation et de réinsertion  ». Pour le moment, faute de réforme structurelle sur l’accès aux soins, les détenues concernées postposent ce chemin à leur libération.

Repère : Pair-aidance et apprentissage social
La théorie de l’apprentissage social (Bandura) met en avant que « l’observation d’un modèle entraîne une modification des représentations (s’il y arrive, pourquoi pas moi ?) ; cette modification des représentations facilite les tentatives d’imitation de ce modèle, encouragées par le modèle lui-même ; lorsque ces tentatives réussissent, elles constituent des expériences de maîtrise guidée qui augmentent à leur tour le sentiment d’efficacité personnelle » (de Almeida Carapato & Petot, 2004).

Pour aller plus loin :
– RTBF, Prison : un médecin dénonce l’impossibilité de soigner correctement les détenus malades
– Carte blanche dans le Soir : La santé en prison, un enjeu pour nous toutes et tous
– Au cours de l’année universitaire 2024-2025, les 55 étudiant.es du Equity Health Lab ont développé des outils spécifiques pour renforcer l’accès aux soins et aux droits des détenu.es et ex-détenu.es.
* Le site de l’Equity Health Lab et la démarche interdisciplinaire qui anime 6 facultés : Equity Health Lab : présentation | LinkedIn
* Lire aussi notre article sur la promotion 2023-2024 du Equity Health Lab: Des étudiant.es, vent debout contre les inégalités sociales de santé – Éducation Santé

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Santé mentale : quand soignés et soignants dansent ensemble

Le 30 Juin 25

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À Lyon, patients et professionnels en santé mentale se sont réunis pendant plusieurs mois pour mettre sur pied le spectacle de danse « DS-Déesse », sous la houlette de la chorégraphe Anne Martin, longtemps membre de la compagnie de Pina Bausch. Sur un air de musique folklorique grecque, ce projet participatif questionne de manière sensible la place du corps et du collectif dans le soin psychique.

Dans le 8e arrondissement de Lyon, à quelques encablures du Vinatier – le plus grand hôpital psychiatrique de France après Sainte-Anne (Paris) –, au fond d’une cour intérieure baignée de soleil, un studio de danse accueille chaque lundi après-midi une curieuse compagnie composée d’une quinzaine de danseur.euses amateurs, patient.es et professionnel.les de la santé mentale.

Depuis janvier, la troupe élabore le spectacle qui a été présenté en mai à la Maison de la danse de Lyon. « Enfonce-toi dans de la guimauve, bien molle, bien agréable et un peu collante », suggère lors de l’échauffement Juliette Beauviche, qui assiste la chorégraphe Anne Martin. Ici, la danse est d’abord expérience, sensualité, imagination. « Lors de la première répétition, j’ai demandé aux participants de se présenter et ils n’ont parlé que d’une chose : le fait qu’ils n’étaient pas danseurs, leur incapacité à danser », raconte cette dernière. Car la danse demeure une pratique intimidante, associée à l’idée de discipline, d’excellence, de dépassement de soi, de contrôle du corps. « Pour moi, la danse, c’est un état d’être, affirme Anne Martin. Si ce n’est que de la technique, ça ne m’intéresse pas du tout. »

Exigence artistique

À 72 ans, la danseuse a une carrière prestigieuse derrière elle au sein de la compagnie de la chorégraphe allemande Pina Bausch, considérée comme l’une des figures majeures de la danse contemporaine. Après avoir vu le film documentaire « À l’Intérieur » réalisé par Claire Juge en 2023 à propos d’un projet antérieur, déjà porté par le psychiatre lyonnais Emmanuel Monneron, Anne Martin s’est proposée pour prendre le relais chorégraphique. Responsable du Centre d’activités thérapeutique (CATTP) du pôle Centre rive gauche, une structure ambulatoire rattachée au Vinatier, Emmanuel Monneron, également danseur et chorégraphe, a encore du mal à cacher son enthousiasme : travailler avec Anne Martin, il n’osait pas en rêver.

Il faut dire qu’une telle collaboration, soutenue par le dispositif Éclats d’art –qui  fédère différents acteurs du Vinatier autour d’une dynamique artistique et culturelle –, a de l’étoffe. « Nous travaillons avec une certaine exigence artistique, dans une idée de co-construction et de valorisation du résultat, explique Coline Rogé, responsable de la Ferme du Vinatier, la structure qui met en place la politique culturelle de l’hôpital. À travers Éclats d’art, l’idée est de soutenir les unités dans leur propre projet artistique et de les accompagner sur un plan technique et financier. » Le travail avec des structures partenaires d’envergure comme la Maison de la danse permet par ailleurs d’appuyer l’inclusion dans la cité « et de briser l’autocensure de certains patients face aux lieux culturels ».

Rythme intérieur

Mettre à la danse des personnes qui sont persuadé.es de ne pas savoir danser n’effraie pas Anne Martin, au contraire. « Bien sûr, si l’on considère que la danse, ce n’est que la danse classique, ça ne marche pas, explique-t-elle. On donne à beaucoup de petites filles l’illusion qu’elles pourraient être danseuses étoile alors que peu de personnes sont faites pour ça. Mais on peut être fait pour autre chose ! Tout le monde a le sens du rythme. On a tous en soi un cœur qui bat. C’est ça le rythme. Le problème, c’est que très tôt, on nous demande de ne pas bouger, alors qu’en tant qu’être humain, on est fait pour bouger ! À l’intérieur de nous, nos cellules dansent entre elles… » Pour des personnes qui se sentent souvent « en décalage » avec les autres et la société, renouer avec ce sens du rythme est d’autant plus essentiel.

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Crédit Claire Juge

À partir de son double regard de psychiatre et de danseur, Emmanuel Monneron souligne d’ailleurs que « beaucoup d’angoisses s’expriment par des symptômes corporels ». Au sein du CATTP, il a ainsi mis en place un atelier intitulé « Informer le corps », dans lequel les patients sont invités, à partir d’exercices et d’observations, à informer – et s’informer sur – leur propre corps. Grande absente des approches en santé mentale, la dimension somatique s’avère en effet une puissante ressource. « J’ai remarqué que presque tous les patients sont plus libres avec eux-mêmes que les soignants, qui passent beaucoup par le mental… », commente d’ailleurs Anne Martin. Pour la chorégraphe, l’aînée du groupe de danseur.euses, une patiente qui se décrit elle-même comme « apathique », « capable de rester assise sur sa chaise toute la journée sans bouger », n’est d’ailleurs rien moins qu’une « poésie sur pattes » : « Quand elle est là, ce qu’elle fait est toujours juste, toujours direct. »

Se nourrir les uns les autres

Pendant la répétition, Fabrice, qui hésite et se corrige, répète que « ça va aller », qu’il va « y arriver ». Comme la majorité des participant.es, il n’avait jamais dansé avant. Ingénieur et père de deux enfants, il a décompensé brutalement vers la quarantaine. C’était il y a dix-sept ans. Après plusieurs longs séjours en psychiatrie, il est aujourd’hui pair-aidant au sein du Vinatier. « La pair-aidance porte de l’espoir, nous raconte-t-il lors de la pause. Le message, c’est de dire que vous pouvez mener une vie satisfaisante en fonction de vos propres critères. » Une approche inscrite dans la philosophie du rétablissement, qui envisage le parcours de la personne atteinte de troubles psychiques comme un processus non linéaire visant moins la « guérison » – qui cultive souvent un ressenti d’échec – qu’une qualité de vie retrouvée, un équilibre à cultiver. « Au CATTP, j’anime des groupes de psychoéducation autour du trouble bipolaire, poursuit Fabrice. Au CMP (Centre médico-psychologique), je fais aussi des accompagnements individuels pour aider les personnes à savoir ce qu’elles veulent, de quoi elles ont envie, que ce soit retrouver une petite copine ou un logement. » 

Passionnée par les musiques et danses traditionnelles – aujourd’hui largement absentes de nos quotidiens –, Anne Martin a choisi pour sa chorégraphie un morceau folklorique grecque (« Hasapiko », interprété par le violoniste Jean-Guihen Queyras). S’y ajoutera en cours de route la voix de Ray Charles avec son « Night time is the Right Time », la chanson favorite de l’une des participantes. La chorégraphe a en effet voulu partir des goûts et du langage propre des danseur.euses amateur.es pour construire le spectacle, notamment à partir d’une question simple : qu’est-ce que tu aimes ? Très vite, les réponses ont penché du côté des plaisirs gustatifs, une telle évoquant sa passion pour le pâté en croûte, une autre pour le tiramisu, un troisième pour le gratin dauphinois, une autre encore pour les chocolats Malakoff, une friandise d’Occitanie devenue presque introuvable…

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Crédit Claire Juge

« Il a été beaucoup question de nourriture au cours de ce projet, observe Emmanuel Monneron, lui-même fin pâtissier. Le spectacle énumère d’ailleurs au moins deux recettes de cuisine. Et chacun a apporté beaucoup de gâteaux et de plats fait maison au fil des répétitions. Or prendre la peine de préparer quelque chose, vouloir faire plaisir à travers la nourriture, se nourrir les uns les autres est quelque chose de très personnel et de très intime. » Pour le psychiatre, l’intérêt d’un tel projet réside précisément dans ces à-côtés, davantage que dans un supposé pouvoir thérapeutique de la danse. « Pour moi, la danse est déjà quelque chose de tellement ‘sacré’ qu’en faire un outil de médiation, ce serait vider la pratique de sa substance », estime-t-il.

Se dévoiler

C’est donc par un autre chemin, fait d’interstices et de hors-scène, qu’arrivent les effets bénéfiques, dont des participant.es témoignent. Une patiente a ainsi confié que le spectacle lui avait permis de ressentir de la joie pour la première fois depuis son hospitalisation. Sans compter les effets au niveau collectif et relationnel. « Au cours des répétitions, entre soignants et soignés, il y a des choses qui échappent, qui reviennent, notamment par rapport au tutoiement, observe Emmanuel Monneron. On ne sait pas trop sur quel pied danser ! Il y a les moments où c’est inconfortable et puis il y a les moments où l’on monte sur scène, où l’on s’encourage et là, cela devient une évidence qu’on se tutoie tous. » Une convivialité dont il restera ensuite des traces dans la relation de soin. « Quand je rencontre un patient, on va parler de ses symptômes dépressifs, etc. Mais au fond, c’est quoi sa vie, qui est-il en tant que personne ? », interroge le psychiatre, qui souligne que la chose est plus vraie encore dans l’autre sens.

« Avec ce projet, les patients se rendent compte que les psys et les infirmières ont aussi une famille, qu’on peut faire des gâteaux, qu’on écoute telle ou telle musique… Cela réhumanise : on cesse d’être juste une fonction ou une place. » La recherche s’intéresse d’ailleurs depuis quelques années à ce rôle du dévoilement du soignant dans la relation thérapeutique.  « Qu’est-ce qui se passe quand le soignant s’autorise à dire ‘telle chose que vous me dites me fait penser à cet épisode que j’ai vécu et pour lequel telle ou telle chose m’a aidé’ ? Les études semblent montrer que ce dévoilement de soi renforce la confiance, le lien thérapeutique et la possibilité de collaborer. » Une ouverture qui pourrait aussi soutenir dans leur pratique les professionnel.les de la santé mentale, souvent encombré.es par une aura de perfection et d’invulnérabilité… toutes choses que la danse rappelle que personne ne possède.

les 20 ans de l'association femmes et santé

L’auto-santé comme parade aux discriminations

Le 30 Juin 25

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Dans le monde des soins de santé, être une femme est parfois un risque. Pour fêter ses 20 ans, l’asbl Femmes & Santé a multiplié les éclairages sur les expériences d’adversité et les discriminations croisées que rencontrent les femmes. L’après-midi était consacré à des ateliers d’auto-santé pour montrer que des solutions réparatrices existent.

les 20 ans de l'association femmes et santé
Muriel Renders © Femmes et Santé

« Quand j’avais 16 ans, mes parents et un médecin ont décidé de me ligaturer les trompes. Ils ont pensé que mon handicap rendait déjà ma vie compliquée », raconte Sylvie, 46 ans qui a une sclérose tubéreuse de Bourneville, une maladie génétique qui touche le cerveau et provoque des crises d’épilepsie et une déficience mentale légère. « On m’a demandé si j’étais d’accord. J’ai dit oui pour qu’on me laisse tranquille. Mais je ne savais même pas si j’avais le droit de dire non. C’est seulement, il y a peu de temps, lors d’un atelier d’auto-santé, que j’ai compris que c’était irréversible. Le droit de choisir pour mon corps, pour ma vie, on me l’a pris, » constate Sylvie qui était invitée par Femmes & Santé à témoigner en cette journée internationale de la santé des femmes.

En 2022, un rapport du Forum européen des personnes handicapées signalait que des cas de stérilisation non consentie se produisaient encore en Belgique. « Nous pouvons confirmer puisque nous avons des exemples encore très récents sur de très jeunes femmes » explique Morgane Selves, qui anime des ateliers d’éducation à la vie relationnelle et affective à L’Heureux Abri, à Momignies où réside Sylvie. Le plus souvent les familles redoutent une grossesse, et « la contraception est aussi une condition d’admission en établissement pour les femmes, mais pas pour les hommes, qui à notre connaissance, ne sont pas soumis à des vasectomies forcées » explique Emilie Vigneron, sa collègue.

Présomption d’incompétence

La présomption d’incompétence est le « dénominateur commun » des discriminations que subissent les personnes porteuses de handicap. Dès leur plus jeune âge, elles font le constat de leur impuissance : leur corps est disponible, objet de soins examiné, manipulé, soigné, souvent sans leur consentement éclairé, sans même qu’on leur explique ce qu’il se passe.

Lors d’une consultation, le médecin va s’adresser à leur accompagnant. Par conséquent, beaucoup sont déconnectées de leurs sensations, n’ont pas appris à nommer la douleur, à exprimer leur malaise, à identifier les violences. Pour tenter d’y remédier, l’Heureux Abri organise deux ateliers EVRAS en non-mixité choisie par semaine : des ateliers d’auto-santé sur le cancer du sein, des ateliers contraception, ou encore de décryptage des violences dans le cadre de la relation amoureuse. Les groupes ont adapté le violentomètre en mode facile à lire et à comprendre (FALC) car les femmes porteuses de handicap ont quatre fois plus de risques d’y être exposées (Lire l’article de Jehanne Bergé sur le site de la RTBF).

Speculums et speculoos

«  En promotion de la santé c’est chacune d’entre nous qui est experte. Méfiez-vous des gens qui prétendent savoir mieux que vous. Vous connaissez votre corps ses forces et ses fragilités. L’auto-santé est un outil de libération et de résistance à l’injonction médicale » précisait Catherine Markstein, fondatrice de l’asbl, dans une vidéo enregistrée pour introduire la journée anniversaire.

Ces ateliers de self help, développés dès les années 70 en Belgique, étaient « très subversifs » explique Vanessa D’Hooghe qui a fait un petit historique sur l’auto-santé. Ils consistent à créer et partager des savoirs sur la santé sexuelle et gynécologique. « Ce savoir vient remplacer celui des médecins qui est souvent paternaliste, répressif et violent » dit-elle. Le mouvement venu des États-Unis permettait à chaque femme initiée de créer sa propre clinique de self help en aidant les autres femmes à se servir d’un spéculum et d’un miroir pour l’auto-consultation.

Les archives permettent de se figurer l’ambiance de l’époque imprégnée par le modèle freudien de la psychologie féminine. En 1974, lorsque les premières militantes belges veulent importer des speculums en plastique du Royaume-Uni, elles prennent la précaution d’indiquer « specul… » sur les papiers de douanes, pour laisser penser qu’il s’agit de speculoos, et ainsi éviter la saisie.

Un ciné-débat pour parler de la santé des femmes belges

La veille, la projection du film « La Santé des femmes – De l’ignorance à la reconnaissance » d’Ursula Duplantier et Marta Schröer revenait sur le paradigme de la médecine androcentrée qui a historiquement façonné les connaissances médicales et la pratique du soin. En plaçant l’homme, son corps et son point de vue au centre de sa démarche, la médecine a longtemps négligé les spécificités sexuées et l’influence des normes sociales sur les pathologies et la santé des patientes. Même la médecine centrée sur la santé reproductive et sexuelle et le contrôle des naissances, occultait encore des pans entiers de la santé des femmes.

« Les femmes sont globalement en bonne santé en Belgique par rapport à la moyenne européenne, mais il reste de nombreuses lacunes notamment sur les maladies cardio-vasculaires, ou l’endométriose, explique Aline Scohy, sociologue et démographe chez Sciensano, l’institut de recherche fédéral, qui s’efforce de faire évoluer les indicateurs et d’en créer de nouveaux plus inclusifs.

Ainsi, l’Enquête de santé, dont les résultats commencent tout juste à être publiés, révèle que les problèmes de santé des femmes commencent dès le début de l’adolescence et que les inégalités augmentent à chaque année d’âge. Le score de qualité de vie est d’ailleurs le plus bas chez les femmes de plus de 75 ans en Wallonie et à Bruxelles. Elles rapportent plus de maladies chroniques et de douleurs qui les gênent dans leur vie quotidienne. Et plus leur statut socio-économique est faible, plus ces chiffres sont accentués.

« Les femmes vivent plus longtemps, certes, mais en plus mauvaise santé, précise Svetlana Shokholova, chargée de recherche en santé au service d’études de la MC qui participait au ciné-débat. Elles rencontrent plus d’obstacles, que ce soit en termes de diagnostic tardif, de mauvais diagnostic ou de prises en charge non adaptées sous prétexte que les femmes ont des « symptômes atypiques », une expression problématique en soi ».

Repère
Parmi les découvertes cliniques récentes, il s’avère que :

– Les personnes de genre féminin, indépendamment de leur sexe, présentent un risque plus élevé de récurrence d’accident cardiovasculaire.
– Le chromosome X renferme 1 669 gènes, et le chromosome Y, 426. Toutefois, uniquement 33 % des études d’association pangénomique tiennent compte des chromosomes sexuels.
– Le risque de développer un cancer du poumon est 20 % plus élevé chez les femmes que chez les hommes, à nombre égal de cigarettes fumées.
– Les femmes âgées de 85 ans et plus sont plus susceptibles (47 %) de se faire prescrire des médicaments inappropriés.
(Source : Institut canadien de recherche en santé https://cihr-irsc.gc.ca/f/51310.html)

Discriminations croisées et système patriarcal

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Muriel Renders © Femmes et Santé

Au fait d’être femme, se surajoutent des facteurs de risques de discrimination.« Cela découle des biais et de la hiérarchisation des vies qui imprègnent nos sociétés, explique Myriam Mhamedi, consultante en Intersectionnalité, experte dans la médiation pour amener au changement de pratiques professionnelles. Pour comprendre ces biais, il faut remonter aux racines de la médecine qui a été créée par et pour l’homme blanc dans un contexte colonial, sexiste, raciste et validiste ». Le système de santé est construit pour une norme masculine, blanche, valide, cis-hétéro et de classe moyenne : comme si ce patient « neutre » était la norme et que tout le reste était « la diversité ».

En 2013, deux chercheuses suisses Chloë FitzGerald & Samia Hurst ont d’ailleurs développé le concept de « désavantage corrosif » pour parler du fait que les personnes qui sont déjà discriminées dans la société le seront aussi dans les soins et vont donc être en plus mauvaise santé (à lire L’urgence du genre : sensibiliser les soignants – Éducation Santé).

« Le stress chronique généré par des discriminations subies dans la vie quotidienne vient créer des risques pour la santé qui sont ensuite aggravés par une discrimination vécue dans les soins », précise Myriam Mhamedi, qui y voit une « double-peine ».

Lorsqu’elle intervient auprès des soignants, elle leur explique qu’ils ne sont « pas responsables de leur première pensée ». Ils reproduisent les schémas stéréotypés de façon automatique, sans avoir la distance critique nécessaire pour pouvoir les modifier. « Cela permet de les déculpabiliser, en revanche, j’insiste sur le fait qu’ils sont responsables de leur seconde pensée », ajoute-t-elle, en rappelant un des fondamentaux : un système de santé qui fonctionne pour les personnes marginalisées, c’est un système qui fonctionne mieux pour tout le monde.

Aller au-delà de la médecine bikini en repensant les 3 M  

L’expression « médecine Bikini » désigne une approche médicale androcentrée qui réduit les femmes à leur capacité reproductive. Apparue dans les années 80, elle permet à la cardiologue américaine Nanette Wenger de dénoncer le fait que la médecine se focalise sur les seins et les organes reproducteurs et néglige le reste du corps féminin.

Malgré cette focale, trois moments propres à la zone bikini restent imprégnés de tabous : les 3 M, menstruation, maternité et ménopause. Le terme a émergé dans des études consacrées aux inégalités de genre au travail, qui constatent que ces trois sujets sont peu abordés voir impensés alors qu’ils peuvent être à l’origine de maladies ou de symptômes invalidants et impacter les conditions de travail et la carrière des femmes. 

En effet, le caractère tabou et les stigmatisations liés à des préjugés de genre affectent les femmes en limitant les possibilités de soutien, d’information, d’accès à des soins de santé adéquats, humanisés et humanisants (au-delà des gestes médicaux techniques) tenant compte de la sécurité psychique des personnes. Ils ont aussi un impact économique : limitation des carrières professionnelles, coût financier des errances médicales, impact sur la scolarité, précarité menstruelle, vieillissement avec des maladies chroniques, etc…

Maternité et justice reproductive

En 2023, la Belgique a connu 117 914 naissances. Or celles-ci ont pu s’accompagner de violences obstétricales et gynécologiques. Une enquête menée en 2021 en Belgique francophone par la Plateforme citoyenne pour une naissance respectée montre qu’elles sont courantes. Deux répondantes sur cinq ont été victimes d’actes tels que l’expression abdominale (soit faire pression sur le fond de l’utérus pour accélérer la venue au monde du bébé), d’actes à vifs (sans anesthésie ou avec une anesthésie inefficace) et du point du mari (points de suture supplémentaires après une épisiotomie), de violences verbales, physiques ou psychologiques qui n’ont pas lieu uniquement lors de l’accouchement mais ont pu s’étendre tout au long du suivi. Pour prévenir ces violences, la plateforme forme d’ailleurs les soignants pour qu’ils puissent s’interposer en cas de violences obstétricales en particulier lorsque les situations sont marquées par des rapports de pouvoir et/ou hiérarchiques.

Clée travaille comme doula communautaire pour la communauté LGBTQIA+ et les personnes racisées. Impliqué dans la justice reproductive, il anime des ateliers d’auto-gynécologie et d’observation des cycles menstruels basé sur la symptothermie. Observant que « bien souvent les personnes ne connaissent que peu leurs corps »  Clée décrit ses ateliers d’auto-santé comme « des moments très empouvoirant qui permettent de mieux se connaître et prendre soin de sa santé menstruelle. L’objectif n’est pas de s’affranchir des médecins ou de refuser leurs pratiques, mais plutôt d’être capable de comprendre et de demander ce qui est juste pour soi ». Le pouvoir ainsi redonné sur son corps permet de lutter contre les inégalités d’accès aux soins, en particulier pour « certain·e·s membres de la communauté LGBTQIA+, qui n’a pas toujours un accueil adapté en structure ».

Menstruations et endométriose

Les menstruations concernent 3 millions de femmes et personnes transgenres. Parmi celles-ci 3,1 % des femmes âgées de 15 à 54 ans déclarent souffrir d’endométriose comme le décrit la toute dernière Enquête de Santé menée par Sciensano. Ce chiffre correspond aux personnes pour lesquelles un diagnostic a été posé, or les estimations considèrent qu’en moyenne une femme sur dix en âge de procréer serait touchée.

L’endométriose est une affection dans laquelle des tissus similaires à la muqueuse utérine se développent en dehors de l’utérus, provoquant une inflammation chronique et des douleurs. Décrite en médecine dès 1860, ce n’est que depuis quelques années que le sujet émerge dans les médias. La recherche est encore balbutiante. Il n’existe pas à ce jour de traitement de la maladie et l’errance médicale dure en moyenne 7 ans. Les préjugés de genre dans l’écoute des plaintes et des douleurs liés aux règles interfèrent dans le diagnostic et la prise en charge médicale.

L’âge est aussi un facteur discriminant. « Plus la patiente est jeune et plus l’errance diagnostique est longue » constate Delphine Langlois de l’asbl Toi mon Endo. Lorsque les patientes décrivent leurs symptômes et leurs douleurs, elles ne sont pas toujours prises au sérieuse par les médecins, ce qui retardent d’autant une prise en charge appropriée. «  Il arrive régulièrement que des médecins rient au nez des femmes qui viennent avec notre brochure descriptive des symptômes de l’endométriose et la mette à la poubelle sous leurs yeux ou la déchire», regrette Delphine Langlois.

Ménopause : le plus grand tabou

La ménopause signe la fin des capacités reproductives pour les femmes et est perçue dans la littérature médicale en termes de déficits (carence hormonale) associés à des troubles. Elle est parfois considérée comme le plus tabou des 3M, car lié à la disqualification du corps stérile, et au fait que la ménopause est associée au vieillissement du corps féminin qui va de pair avec l’invisibilisation des femmes seniors. Le manque d’études et d’interventions pratiques concernant cette phase de la vie des femmes témoignent de cette invisibilisation. Conséquence du déficit d’information et de connaissance, 40% des femmes présentant plus de trois symptômes relatifs à la ménopause ne seraient pas diagnostiquées en Belgique (Securex). Et 12% des femmes ménopausées mal diagnostiquées se voient prescrire à tort des antidépresseurs ou des somnifères, ce qui ne soulage en rien leurs symptômes. Un quart des femmes souffriraient de symptômes sévères (Inserm) et selon une étude anglaise menée en 2021, une femme sur 10 quitterait le monde du travail en raison des symptômes non maîtrisés.

« Si elle n’est pas difficile pour toutes les femmes, la ménopause n’est agréable pour aucune », explique Salomé Mulongo, naturopathe etdoula de transition qui accompagne des femmes ménopausées. Celles-ci sont bien souvent submergées par ce qu’elles vivent : bouffées de chaleur, prise de poids, perte de libido, manque de sommeil, fatigue, identité féminine brouillée etc. Elle partage le constat d’« un grand manque d’informations accessibles ». Mais surtout « l’image qu’on a de cette période ne reflète pas la réalité ». Avec la libération de la contraception et des règles, les enfants qui grandissent, « c’est un passage important qui devrait être une fête ». Contrairement à l’image sociale négative dominante, la ménopause est un nouveau commencement et non une fin que les femmes doivent se réapproprier. Aussi, Salomé Mulongo promeut dans ses accompagnements l’image positive de la « sexygènaire ». En référence aux travaux de Cécile Charlap, elle rappelle ainsi que la ménopause n’est pas seulement physiologique mais est aussi une construction sociale dont le vécu est très variable d’une culture à une autre.

Les deux jours se sont achevés par une conférence gesticulée de Clémentine Thébaux « Mes pieds dans les étriers » qui parle des violences gynécologiques et obstétricales. Sage-femme de métier, elle n’a jamais voulu rejoindre la pratique hospitalière de son métier. Un peu traumatisée par des expériences qu’elle a pu vivre et voir durant ses études, elle préfère un autre chemin : celui d’animer des ateliers d’auto-observations gynécologiques. Avec comme buts : que les personnes qui viennent se réapproprient leurs corps et trouvent une autre manière de prendre soin !

Cette journée a montré que l’intention initiale de l’association qui s’est montée en réponse à la surmédicalisation du corps des femmes, aux rapports de pouvoir entre les soignant·es et les soigné·es, et au manque de compréhension systémique de la santé des femmes est toujours intacte.

Pour aller plus loin :
– Sciensano : les premiers résultats de l’Enquête de santé de Sciensano, notamment le rapport sur les maladies chroniques avril 2025
– Sciensano : première enquête sur la santé des femmes en Belgique – avril 2024
– Le siteToi mon endo : https://www.toimonendo.com/etude-scientifique-du-kce
Endométriose : l’héritage sexiste d’une maladie qui fait mal depuis l’Antiquité

high school teacher explaining lesson to students in classroom.

Intégrer les patients-experts dans le cursus de formation des soignants

Le 30 Juin 25

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Nathalie Kaisin est patiente-formatrice. Le 27 mars dernier, elle donnait un cours à la faculté de santé publique de l’UCLouvain dans le cadre du module sur les interventions en éducation thérapeutique du patient. Les étudiants ont ainsi pu entendre la voix d’une patiente qui se bat pour une médecine centrée sur le patient. Un témoignage rare, tant l’expertise des patients est souvent invisibilisée au cours de la formation initiale des soignants.

Cet article est le premier d’une série d’entretiens menés auprès d’intervenantes du cours Comportements et Compétences de santé de la faculté de santé publique de l’UCLouvain. Ce cours s’adresse aux étudiantsdésireux d’approfondir leur connaissance des dimensions relationnelle, pédagogique et éthique de la santé aux côtés d’acteurs du terrain. Camille Guiheneuf, chargée de projets au RESO – Service de promotion de la santé – a interrogé ces trois intervenantes sur leur expérience et expertise au regard des principes et méthodes du champ de la promotion de la santé.

photo nkaisin

Camille Guiheneuf (RESO) : Vous êtes patiente-experte et patiente-formatrice. Qu’est-ce qui vous a amené à endosser ce rôle ?

Nathalie Kaisin : Je suis diabétique. Ma maladie a été diagnostiquée lorsque j’avais 9 ans. J’ai donc traversé l’enfance, l’adolescence et entamé ma vie d’adulte avec le diabète. Petit à petit, j’ai découvert les limites qu’il m’imposait et les perspectives qu’il m’octroyait. J’ai consulté et fréquenté beaucoup d’hôpitaux, assisté à de multiples séminaires, colloques et conférences concernant le diabète. Puis, j’ai eu le souhait d’apporter aux patients ce que je n’avais pas reçu. J’ai donc poussé, il y a quelques années, la porte du coaching pour commencer à me former.Et aujourd’hui, je pense être devenue la « patiente-experte » que j’aurais voulu rencontrer pour m’accompagner tout au long de ma vie de diabétique, celle qui aurait pu me rassurer, me soutenir dans les moments difficiles et m’aider à me sentir bien.

Vous avez créé une Asbl « DiaCoach » à destination des patients-experts, des patients-formateurs, des patients-facilitateurs ou encore des patients qui interviennent dans la recherche. Puis, vous avez intégré l’« Association du Diabète » qui réunit des personnes diabétiques et des soignants. Souhaitez-vous compléter cette courte présentation à propos de vos expériences ?

En tant que membre de l’Association du Diabète, j’ai pu récemment bénéficier d’une formation supplémentaire, dispensée par le Patient Expert Center, pour être mieux identifiée en tant que patiente-experte. C’est une formation qui est de plus en plus considérée par les hôpitaux, les instances politiques, les firmes pharmaceutiques et le secteur de la recherche. L’Association du Diabète fait aussi partie de la Ligue des Usagers des Services de Santé (LUSS). C’est en partie grâce à la LUSS que j’ai rencontré, en tant que patiente-formatrice, des institutions publiques et beaucoup d’enseignants d’universités ou de hautes écoles qui m’ont proposé d’intervenir auprès d’infirmiers, de pharmaciens, de médecins…

Repère : Le patient-expert
Un patient-expert est une personne qui a acquis des connaissances nées de son expérience en tant que patient. Sans se substituer au rôle des soignants, il contribue activement dans un contexte de soins : avec une équipe soignante pour améliorer un programme d’éducation thérapeutique ; pour des projets de recherche ; ou encore pour la formation des (futurs) soignants… (Pomey et al., 2015). L’engagement dans une démarche partenariale patients-soignants incarne une manière de travailler fondée sur la collaboration et la reconnaissance mutuelle des expertises (Dans et al., 2025).

Lorsque vous intervenez auprès de futurs soignants, qu’est-ce qu’il est essentiel de leur enseigner pour que le partenariat avec le patient s’ancre dans leur pratique ?

endocrinologist teaching older patient how to connect continuous glucose monitor with mobil app.

Il peut être très difficile pour un patient de mettre en pratique les informations ou les conseils transmis par des soignants. Personnellement, j’ai ressenti à plusieurs reprises un manque de connexion entre ce que les soignants attendaient de moi et ce que je pouvais réellement mettre en œuvre dans mon quotidien. Ils ne se rendent pas toujours compte de cette déconnexion, car pour certains leur cursus est orienté sur l’apprentissage théorique plutôt que pratique. Même si les soignants ont beaucoup d’empathie, leur formation ne leur permet pas toujours de comprendre la réalité de ce que les patients vivent vraiment. Et quand bien même un enseignant tenterait de leur expliquer, son explication n’aurait pas le même impact que le témoignage d’un patient qui partage ses expériences avec toute la charge émotionnelle qui les accompagne. C’est pourquoi je pense que la transmission, dans la formation, doit se faire en partie par des patients qui soient en mesure d’expliquer leur réalité de vie, y compris toutes les difficultés rencontrées dans le quotidien, et cela sans être dans la colère ou la révolte.

Repère : Le patient-formateur
Le patient-formateur, aussi parfois appelé « patient-enseignant », est amené à intervenir auprès de (futurs) professionnels de la santé. L’objectif poursuivi est de repenser les formations initiales et continues des soignants en prenant en compte la perspective des patients-formateurs (Lartiguet et al., 2023).

Comment qualifieriez-vous la visibilité des patients-formateurs en Belgique ?

Pour moi, elle est encore inexistante. Peut-être que certains enseignants sont mal à l’aise avec le changement ou qu’ils craignent que nous prenions leur place. Alors qu’en nous rencontrant, ils verraient que ce n’est pas le cas, le but n’est pas de les remplacer. Au contraire, nous souhaitons travailler en co-construction avec eux, pas sans eux. Contrairement aux enseignants, ce ne sont pas les patients-formateurs qui dispensent la théorie.

J’observe que, pour remédier à ce manque de visibilité, il y a tout un travail de communication qui s’opère de plus en plus et qui s’appuie sur des données scientifiques pour démontrer les bénéfices de l’intégration des patients-experts et des patients-formateurs dans l’organisation du système de santé. Quant à l’enseignement, c’est en partie grâce à la LUSS que de plus en plus de patients-formateurs se retrouvent maintenant dans les universités et les hautes écoles en Belgique.

Une des difficultés à laquelle nous faisons face pour améliorer notre visibilité est le rythme des cours. Par exemple, dans une université, les cours d’un quadrimestre débutent en février et se terminent au mois de mai avec un cours par semaine. C’est un rythme fatiguant pour une personne vivant avec une maladie chronique, d’autant plus pour ceux qui travaillent ou qui ont une vie de famille. C’est pourquoi nos interventions peuvent nécessiter des adaptations en fonction de nos besoins et de ceux des enseignants. Il est donc important qu’elles soient préparées en amont, en co-construction avec les enseignants. Par exemple, un format commun pour un cours peut être une intervention du professeur dans une première partie et d’un patient-formateur dans une seconde partie.

Actuellement, les patients participent-ils à la formation des soignants de manière structurée en Belgique ?

Il n’y a aucun cadre législatif pour le moment, ni au niveau de la recherche, ni de l’enseignement et des instances politiques. Contrairement à la France par ailleurs. Pour le moment, les législateurs belges se sont peu prononcés, alors qu’il est urgent de trouver un cadre légal, car l’enseignement fera de plus en plus appel aux patients-formateurs. Agir dans un cadre formel assure à un patient-formateur d’intervenir dans un processus pédagogique qui lui assure une légitimité et une reconnaissance dans sa contribution à la formation des soignants. C’est de cette manière qu’il peut ressentir qu’il est sur un pied d’égalité avec l’enseignant.

J’ai fait et je fais énormément de bénévolat. Ce qui me dérange de plus en plus, car il y a un recours abusif au bénévolat. Au bout d’un moment, ça créera un essoufflement des patients-formateurs qui risquent de ne plus pouvoir assurer toutes leurs missions. J’ai pu aussi constater que ce manque de formalisation réduit la diversité des profils des patients-formateurs. Par exemple, des personnes avec des moments de disponibilité flexibles, comme des personnes pensionnées, peuvent plus facilement s’adapter à l’absence de cadre. Mais cette absence réduit les possibilités pour les soignants de rencontrer des personnes plus jeunes qui devront peut-être prendre un jour de congé pour être présente.

L’idéal serait de tendre vers la professionnalisation. Mais en attendant, il y aurait au moins des niveaux de contribution qu’il faudrait légiférer. Et peut-être qu’en légiférant le statut de patient-formateur, les enseignants auraient davantage confiance en nos capacités et ils feraient davantage appel à nous. 

En quelques mots, quel serait votre message pour tendre vers un système de santé où la voix du patient serait bien plus entendue ?

J’aimerais dire aux enseignants et aux soignants « Essayez, lancez-vous ! ». Travailler à plusieurs, en co-construction, c’est beaucoup plus riche que seul. Vous n’avez rien à perdre à faire appel aux patients-formateurs.

Bibliographie

– Dans, C., Bragard, I., & Aujoulat, I. (2025). Quand les patients et les soignants s’engagent vers des pratiques de partenariat dans les soins. Dans P. Bonneels, & A. Laugrand (Dirs.), Petite introduction à l’anthropologie médicale et de la santé : Perspectives contemporaines (Tome 1). Académia. (À paraître).

– Lartiguet, P., Broussal, D., & Saint-Jean, M. (2023). L’invention du patient formateur : repenser l’ingénierie de formation et promouvoir le partenariat en santéPhronesis, 12(4), 129-146.

– Pomey, M-P., Flora, L., Karazivan, P., Dumez, V., Lebel, P., Vanier, M-C., Débarges, B., Clavel, N., & Jouet, E. (2015). Le « Montreal model » : enjeux du partenariat relationnel entre patients et professionnels de la santéSanté Publique, S1(HS), 41-50.

senior man playing chess with his granddaughter.

Personnes âgées : le voisinage comme levier de santé

Le 2 Juin 25

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Pour renforcer la santé sociale des personnes âgées, l’asbl Bras dessus Bras dessous, a initié la création de binômes de voisins solidaires. Le concept du duo voisineur/voisiné essaime désormais en Belgique francophone et s’inscrit dans un projet plus vaste de littératie organisationnelle en santé.

senior man playing chess with his granddaughter.

« Dans notre jargon, on dit qu’ils ont été matchés », explique Adrien Quittre, chargé de projet chez Bras dessus Bras dessous (BdBd). La mission de l’asbl, qui va fêter ses dix ans d’existence en décembre, est d’améliorer l’accès aux soins et à l’aide en tout genre pour des personnes âgées isolées en leur permettant de voisiner avec des bénévoles de leur quartier.

Le concept de voisineur-voisiné est né à Forest en 2015. Céline Rémy, qui a travaillé dans l’humanitaire et le monde hospitalier, constatait que certains aînés de son quartier paraissaient isolés. Ils avaient bien le passage d’une infirmière ou d’une aide à domicile, mais ils regrettaient que ces liens essentiels soient entravés par le fait que les interventions étaient minutées. Elle-même a alors commencé à rendre visite à quelques personnes dans son quartier, jusqu’au jour où a émergé l’idée de voisiner de manière structurée en mobilisant des bénévoles, et en pérennisant des duos pour agir sur ce déterminant de la santé qu’est la santé sociale.

Chaque chargé de projet ou responsable d’antenne rencontre d’abord individuellement le voisineur et le voisiné puis, sur base de leurs affinités (échec, cuisine, tricot, théâtre…) et de leur proximité géographique. Il les invite à faire connaissance le dans le cadre d’une activité collective avant de proposer un duo. « Si ça « matche » un duo est né. De temps à autre, la sauce ne prend pas, alors on ne pousse pas plus » précise Adrien Quittre.

Formations et intervisions pour ajuster sa posture

Les voisineurs participent à une première séance d’information donnée en ligne (afin de toucher Bruxelles et la Wallonie et par facilité pour les déplacements), puis ils ont accès à des formations données notamment par Samen Toujours, une plateforme fédérant des asbl actives dans la lutte contre l’isolement social. Une fois le duo lancé, BdBd organise des intervisions régulières réunissant les bénévoles et le.la chargé.e de projet responsable d’antenne pour transmettre des éléments de formation, d’information et de sensibilisation.

« Dans son accompagnement, BdBd veille à prévenir les situations conflictuelles ou les postures inadéquates du type “triangle de Karpman” (sauveur, persécuteur, victime). Les voisineurs rendent généralement compte de chaque rencontre par mail ou sms. Nous avons aussi un entretien annuel entre le chargé de projet et le duo pour évaluer la situation et décider de sa continuité  » précise-t-il.

Réinvestir le domicile comme lieu de sociabilités

Les activités peuvent se dérouler dans le quartier, ce qui améliore l’environnement immédiat, et le domicile de l’aîné est aussi réinvesti comme lieu de sociabilités, pour qu’il soit davantage qu’un lieu d’intervention de soins. Parmi les personnes âgées voisinées, Paula, 94 ans aujourd’hui, a découvert les activités de l’association BdBd, en 2017. Avant cette date, elle fonctionnait en silo : consultait parfois son médecin, son kiné et faisait quelques achats à l’extérieur à proximité de chez elle. Aujourd’hui, Paula forme un duo avec une voisineuse régulière, et un voisineur ponctuel, elle se rend au centre culturel pour faire du yoga assis, elle bénéficie d’aide et de soins à domicile et est en lien avec l’assistante sociale de l’hôpital.

Actuellement 450 personnes âgées voisinent avec 350 voisineur.euses dans toute la Belgique francophone. Des citoyens se sont manifestés à Uccle, Nivelles, Rixensart et Ottignies-Louvain-la Neuve, ce qui a permis de lancer des antennes. A Watermael-Boitsfort, une maison médicale a mobilisé son réseau, la commune et des partenaires pour contacter des aîné.es et des bénévoles potentiel.les. À Anderlecht et St-Gilles, les pouvoirs communaux ont lancé des antennes. Tandis qu’à La Louvière, l’initiative est portée par Partenamut qui soutient toutes les autres antennes.

« Pour implanter une antenne, il est important que quatre conditions soient réunies, explique Adrien Quittre, chargé de projet chez BdBd. L’énergie et l’autonomie du·de la porteur·euse de projet, les partenariats opérationnels concrets ou en devenir (par exemple avec une Maison médicale, un CPAS, un Centre de jour, etc.), des valeurs partagées et le financement ».

En février 2024, BdBd a été agréé par la Cocof dans le cadre du plan de promotion de la santé. Parmi les acteurs agréés en 2023, aucun projet ne répondait aux besoins spécifiques des personnes âgées ce qui avait nécessité le lancement d’un appel à projet spécifique (lire notre article Bruxelles : décryptage du Plan de promotion de la santé 2023-2028). En Région wallonne, BdBd n’est pas financé par l’AVIQ, mais va tout de même déployer de nouvelles antennes dans le BW et le Hainaut.

Un premier projet en littératie

Entre 2022 et 2024, BdBd a participé au projet en littératie en santé organisationnelle financé par le Fonds Daniël de Coninck, hébergé par la Fondation Roi Baudouin (lire notre article Littératie en santé : quand les organisations veulent faire la différence).

L’objectif de cette initiative baptisée “j’ai toutes les clés en main” était double. D’une part : former l’équipe de BdBd, tant les professionnel.les que les bénévoles, et l’organiser pour mieux prendre en compte les besoins sociaux et de santé des personnes âgées isolées socialement. D’autre part, de proposer au public-cible un outil qui leur permette de reprendre leur santé en main.

Le projet a permis de renforcer les pratiques et de confirmer la centralité de la personne âgée dans l’intervention. L’implication des aîné·es s’est concrétisée à plusieurs niveaux avec la co-création d’un outil spécifique répondant à leurs besoins en santé, ainsi qu’à leurs capacités visuelles et motrices : le Papillon.

Ce mémo se présente sous la forme d’un grand flyer A3 plié en trois pans. La personne âgée peut recenser les noms et les contacts de son équipe soignante, des personnes de confiance et des professionnels qui contribuent à son bien-être (coiffeur, masseur, manucure…), la liste de ses médicaments, les horaires de sa pharmacie, voire ses habitudes alimentaires. Le mémo peut ensuite simplement être aimanté sur le frigo, ou rester à la vue, pour que la personne l’ait facilement sous la main.

outil papillon

Son but est de permettre à chaque aîné.e de repenser voire penser sa santé et ses liens sociaux.« Concrètement, le Papillon, c’est un bout de papier, que le senior va pouvoir compléter avec de l’aide et qui pourra être actualisé en cas de besoin, résume Adrien Quittre. Il incite la personne âgée à identifier les personnes ressources qui gravitent autour d’elle. Cet effort leur permet de se rendre compte de tout ce qui les entoure, mais aussi des lacunes et des impensés en cas d’urgence ».

Qui je préviens en cas de problème ? Qui est informé de ma situation administrative et peut devenir une personne de confiance ? Quels dispositifs je mobilise pour me déplacer, pour me nourrir ou continuer à avoir une vie sociale ? Est-ce que j’ai anticipé ma fin de vie (depuis le testament jusqu’à ma position sur l’acharnement thérapeutique ou le déroulement des mes obsèques) ?

Pour les professionnels et les aidants proches, le Papillon est une source d’information et permet d’identifier un besoin ou le non-recours aux droits.

Un outil co-créé avec des seniors

Des aîné.es ont été impliqué.es tout au long du processus de création de l’outil. Dans chaque antenne, les coordinateur-rices ont sollicité des volontaires, ce qui a permis de créer trois focus groups de 8 personnes à Anderlecht, Forest et Ottignies. 95% étaient des femmes entre 65 à 95 ans. Une proportion qui correspond presque au public bénéficiaire de BdBd, car 83% des voisinées sont des femmes. « Cette prédominance s’explique, selon Adrien Quittre, à la fois pour une raison démographique – les femmes vivent plus longtemps, et sociologique : une femme a plus de facilité pour dire qu’elle a besoin d’un coup de main ».

La plus grosse difficulté était de rassembler ces personnes qui sont parfois peu mobiles. BdBd a donc loué des voitures et organisé des tournées pour aller chercher chaque personne. Ces moments de partage avant de rejoindre le groupe de discussion leur ont permis de tisser des liens privilégiés.

La première phase a consisté à interroger les groupes sur leur vécu. Plusieurs ont exprimé le sentiment d’être perdu, leur isolement, les incompréhensions quand ils ont un problème de santé, le racisme parfois, les difficultés quand arrive le moment de choisir une maison de repos, le suicide…

Puis, les groupes ont réfléchi aux leviers qu’ils pouvaient créer, ce qui a permis de créer un débat autour du Papillon. « Les participant.es se sont réellement emparé.es de leur rôle dans le collectif, explique le chargé de projet. Il y a eu beaucoup d’échanges et de discussions sur les leviers, les (pistes de) solutions, des services ou des outils concrets à mettre en place. Il y a aussi eu des échanges entre ces groupes qui réagissaient aux conclusions des uns et des autres. Puis nous avons mené des entretiens individuels ou en petits groupes pour tester l’outil avec des aîné.es voisiné.es et voir comment ils et elles s’emparaient de l’outil ».

Au total une cinquantaine de personnes âgées ont participé au projet. Des voisineur.euses aussi ont aussi été consulté.s, parmi lesquels, une ancienne infirmière, un enseignant pensionné, un ancien aidant proche, ainsi que des professionnel.les de maison médicale.

Les ateliers ont permis d’identifier qu’elle serait la plus grande réticence vis à vis du Papillon. Il s’agit du temps nécessaire pour rassembler toutes les informations parfois éparses, et de rester synthétique. Cela prend en effet une bonne heure pour compléter le Papillon.

Les voisineur.euses ont été formés et pour guider le processus, les participant.es ont eu l’idée de créer un manuel avec deux personnages fictifs Georges et Leïla – et une narration sur le modèle des romans dont vous êtes le héros. Des ateliers collectifs ont lieu pour découvrir et compléter l’outil, des rencontres individuelles et à domicile quand la personne en fait la demande ou quand l’équipe BdBd identifie une demande.

Capitaliser sur l’expérience et diffuser l’outil

Bien qu’il ait été construit spécifiquement par et pour les personnes âgées, l’outil pourrait être utilisable par d’autres publics : les jeunes qui quittent le cocon familial ou des personnes migrantes qui arrivent en Belgique. BdBd a pris des contacts pour le diffuser de manière plus large.

Après le projet Papillon, des participant.es continuent de voler de leurs propres ailes. Certains ont rejoint des activités hébergées ou non par BdBd, comme radio Mouette, dont les émissions sont dédiées aux plus de 70 ans vivant seul chez eux ou en home, ou encore un groupe de travail sur les données de santé expliquées par des seniors, pour les seniors.

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Habitat groupé : un mode de vie pour bien vieillir ?

Le 2 Juin 25

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Solitude ou maison de repos ? Et si au-delà de ce dilemme peu engageant, il était possible d’imaginer d’autres lieux de vie pour les seniors ? Face au vieillissement de la population et dans des sociétés toujours plus atomisées, l’habitat groupé est une alternative qui fait sens. Même si aujourd’hui, les freins psychologiques, culturels et politiques demeurent nombreux.

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En Belgique, en 2050, près de 26 % des Belges auront plus de 65 ans tandis que les plus de 85 ans représenteront 6 % de la population. Quoique bien connue, cette évolution démographique peine à renouveler les imaginaires autour du vieillissement, une étape de la vie qui est souvent très peu anticipée.

Un rapport de la Fondation Roi Baudouin montre ainsi que parmi les plus de 60 ans, seuls 18% ont entrepris des actions par rapport à leur avenir. Le rapport montre aussi que la propension à s’en préoccuper est liée au fait de connaître une personne elle-même en situation de dépendance, à celui de connaître soi-même des problèmes de santé, mais qu’elle est aussi plus marquée chez ceux qui bénéficient d’un large soutien social et chez les personnes les plus qualifiées. La précarité, on le sait, est aussi une privation de la capacité à se projeter : une vie au jour le jour, même dans la dernière partie de vie.

Alors que le vieillissement s’accompagne souvent d’un  isolement social et de problèmes de santé, l’habitat communautaire semble aujourd’hui une piste intéressante. Ainsi, certaines études ont démontré le bénéfice du cohabitat sur le bien-être physique et mental (sur ce lien). Une autre étude réalisée par Abbeyfiled Belgium et la VUB a aussi montré que 30 % des habitants des maisons Abbeyfiled – des habitats groupés et cogérés ouverts au plus de 55 ans – avaient constaté une amélioration de leur bien-être mental depuis leur emménagement tandis que 47 % déclaraient que leur bien-être mental était resté stable. En réduisant l’isolement social, l’habitat communautaire accroît aussi la sécurité et le sentiment de pouvoir compter les uns sur les autres, ce qui diminue significativement le stress (retrouvez l’étude ici). Par ailleurs, la mutualisation des espaces, des biens et des équipements fait plus que jamais sens au regard des enjeux écologiques.

Des freins multiples

Néanmoins, actuellement, les habitats groupés sont denrée rare en Belgique. « Il y a beaucoup de personnes demandeuses mais peu de projets qui aboutissent », commente Laurence Braet, coordinatrice et chargée de mission pour Habitat et Participation. Plusieurs freins expliquent cette situation. « Il y a d’abord un frein psychologique : la personne peut rêver de ce mode d’habitat mais tant qu’elle a tous ses moyens et qu’elle est en capacité de gérer son lieu d’habitat actuel, elle aura souvent du mal à se déraciner. » Le rêve demeure souvent alors à l’état … de rêve justement.

À cette « résistance au changement », il faut ajouter certains freins culturels : aujourd’hui, l’habitat communautaire est perçu comme un habitat « alternatif », « atypique », contrevenant à la conception de l’habitat comme structure unifamiliale. Ce frein existe aussi bien du côté du citoyen que des pouvoirs publics. « Le cadre actuel n’est pas du tout ‘facilitant’, explique la chargée de mission. Aujourd’hui, la concrétisation de ce type d’initiatives dépend en réalité beaucoup de la bonne volonté de certains bourgmestres, échevins ou CPAS, sans qu’il y ait pour autant une impulsion politique claire de la part de la Région qui a dans ses compétences les différentes dimensions en jeu : le logement, l’urbanisme et l’action sociale. »

Malheureusement, de nombreux projets sur le point d’aboutir sont abandonnés en raison d’obstacles juridiques et urbanistiques, une situation que Laurence Braet juge « dramatique » au regard de l’énergie et des espoirs engagés par les porteurs de projet.

Il faut encore mentionner le frein financier : aujourd’hui, de nombreux projets d’habitats groupés sont des projets d’achat de biens immobiliers. Sans partenariat avec les pouvoirs publics – qui peuvent par exemple acheter une partie des studios ou appartements pour les mettre en location –, le risque est de voir ces habitats se développer sans aucune mixité sociale.

« Aujourd’hui il faut encore mettre pas mal d’argent de sa poche pour vivre en habitat groupé, constate Laurence Braet. Ces projets sont souvent portés par une partie de la population qui a les moyens financiers et culturels, et pour qui ça représente un idéal de vie. Mais nous sommes aussi contactés par des personnes qui, sans en avoir les moyens financiers, ont un imaginaire positif autour de l’habitat groupé… ce qui n’est évidemment pas le cas de tout le monde. Quand on a eu une expérience obligatoire du collectif, à travers les institutions ou la prison par exemple, vivre en collectif n’est pas toujours associé à quelque chose de positif… »

Car dans l’habitat groupé, c’est aussi le groupe qui peut constituer un frein – et ce même si la plupart des projets tentent de garantir un équilibre entre vie privée et projet collectif. « On peut souffrir de sa solitude et pour autant avoir du mal à être en lien, commente-t-elle. Vivre en collectif est exigeant : ça demande des capacités de communication, de prises de décision en collectif, de se mettre soi-même en ouverture. » L’habitat groupé n’est donc pas la panacée : seulement une possibilité qui mériterait d’être rendue accessible à ceux qui le souhaitent, y compris aux personnes en situation de vulnérabilité financière, psychique ou sociale.

Bien vieillir et bien mourir

Inaugurée fin 2024, la Maison Suzanne Generet, une maison de maître située à Woluwe-Saint-Lambert, est un bel exemple de ce qui peut aujourd’hui être réalisé en termes d’habitat groupé accessible. Sa rénovation a été financée par le Fonds Generet, géré par la Fondation Baudouin, qui finance la transformation de bâtiments en logements pour personnes âgées.  « Comme nous travaillons depuis des années autour des maisons de repos et aussi de la première ligne d’aide et de soin, on était très content de pouvoir accompagner des projets d’habitat (semi-)collectif car on se disait qu’il y avait, entre les deux, quelque chose à explorer, »  explique Bénédicte Gombault, coordinatrice de projets santé à la Fondation.

Aujourd’hui, la Maison Suzanne Generet accueille six studios répartis sur trois étages (avec ascenseur) loués à des seniors disposant de petites pensions, pour un loyer moyen de 520 euros par mois. Des espaces communautaires – salle de réunion avec cuisine, local administratif, buanderie, local à vélos – favorisent des moments de rencontre et d’échanges. Les candidates et candidats ont été sélectionnés par l’Agence Immobilière Sociale (AIS) Logement pour tous, sur la base de quatre critères : l’âge (+ de 65 ans), les revenus, l’autonomie et l’envie de participer à une vie communautaire. 

Neuf autres projets sont actuellement soutenus par le Fonds. « Entre vivre où l’on a toujours vécu et la maison de repos, il y a tout un espace de possibles. À la Fondation, nous plaidons beaucoup pour le choix du lieu de vie et pour sortir des silos. Et bien vieillir dans un beau bâtiment, c’est beau », commente Bénédicte Gombault.

Autre exemple de projet particulièrement innovant : celui porté par l’asbl Pass-ages qui, depuis 2021, réunit à Forest un habitat groupé intergénérationnel, contigu à une maison de naissance et une maison de mourance, qui comme leurs noms l’indiquent accueillent les individus aux deux extrémités de la vie. « La mourance, c’est le moment où l’on a conscience de ce qui nous arrive, avec la possibilité de progresser jusqu’à la mort en réglant ce qui reste en suspens », explique Alain Verschueren, jeune retraité et habitant de la maison Pass-ages.

Actuellement, 9 enfants et 12 adultes occupent l’habitat groupé ; les plus âgés ont 84 et 85 ans. Les habitants tissent souvent des liens très forts avec les jeunes parents de la maison de naissance et avec les personnes en fin de vie de la maison de mourance. « Je compare ça à un kot à projet, rapporte Alain Verschueren. Comme les étudiants s’engagent à être actifs dans le projet du kot, nous nous engageons à être actifs dans le projet Pass-ages. » Car bien vieillir, c’est aussi continuer à poursuivre des objectifs et parfois des idéaux – y compris celui de « bien mourir ».

portrait of an elderly woman with her young granddaughter.

L’intergénérationnel : choisi ou subi

Vivre entre générations différentes n’est pas toujours un choix : c’est aussi parfois une situation liée à des impératifs économiques et aux « obligations » familiales. De nombreuses difficultés  peuvent alors émerger. « La situation typique, c’est : ‘je veux aider mon parent qui a perdu son conjoint’ et je lui propose de venir vivre à la maison. Le moteur est donc souvent positif et plein d’amour mais on n’a pas envisagé le fait que maman n’allait pas avoir envie de regarder la même émission télé, de manger comme nous… Revivre ensemble quand chacun a fait sa vie de son côté n’est pas forcément facile », commente Pascale Broché, psychologue au sein de Respect Senior, l’Agence wallonne de lutte contre la maltraitance des aînés.

L’autre situation typique concerne les adultes qui, suite à une séparation, retournent vivre chez leurs parents. « Ce qui devait être provisoire ne le reste pas toujours. On peut alors voir des cas vraiment problématiques, notamment de dépendance mutuelle, mais aussi d’enfants ou de petits-enfants qui finissent par vivre aux crochets des aînés. Or ce sont des situations où les forces ne sont plus égales. À cause de l’isolement, de la solitude, la personne a souvent peur de perdre le lien si elle dit non… »

L’intergénérationnel n’est donc pas seulement porteur de solidarité et de soutien : il peut aussi être le terreau de certaines maltraitances, en particulier quand il se déploie dans un contexte privé et familial. « La maltraitance est toujours liée à une relation de confiance et à une difficulté à se positionner : or c’est plus facile de se positionner vis-à-vis d’un inconnu », commente encore Pascale Broché.

apres la pluie

« Après la Pluie » : la vertu thérapeutique de la participation

Le 5 Mai 25

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A l’automne dernier, la MC a organisé une série de ciné-débats publics en région verviétoise autour du documentaire « Après la Pluie » de Quentin Noirfalisse et Jérémy Parotte. Les discussions de bord de scène ont permis d’aborder les thèmes de la résilience, de la reconstruction et de l’importance du lien social et du bien-être mental.

apres la pluie

En juillet 2021, il se met à pleuvoir en région liégeoise. Le long de la Vesdre, à Verviers, Ensival, Dolhain, Theux, Pepinster, Trooz, les habitants du fond de la vallée ont d’abord « naïvement » mis quelques serpillères devant leur porte, pensant que quelques gouttes allaient simplement se glisser dans leur hall d’entrée. Quelques heures plus tard, 15 000 personnes se retrouvent sans logement et 41 perdent la vie. C’est le pitch du documentaire « Après la Pluie ».

Quand les réalisateurs Quentin Noirfalisse et Jérémy Parotte commencent à filmer – neuf mois après les inondations – les deux ponts de Verviers sont encore impraticables pour les voitures, les loyers ont fort augmenté, certaines maisons sont devenues inhabitables ou inassurables, des sinistrés se sont installés au camping loin de « toute cette boue ». Certains stigmates sont visibles, d’autres le sont moins.

La Mutualité Chrétienne a organisé cinq ciné-débats autour du documentaire « Après la Pluie » à l’automne dernier pour parler de l’impact sur la santé mentale.

« Trois ans après les inondations, tout le monde n’a pas réussi à passer le cap », constate Marc Elsen. Ce psychologue de première ligne du Réseau de santé mentale de l’Est a arpenté Verviers au cours de maraudes juste après les inondations. A l’automne dernier, il intervenait dans les débats de bords de scène à la suite de la projection du documentaire. « Certaines personnes dans le public racontent que lorsqu’il pleut, elles paniquent. Beaucoup de personnes ont peur de quitter leur quartier, de s’éloigner de ce qui leur reste, car leurs balises de vie ont été balayées par l’inondation » ajoute le praticien. Il se remémore une dame de 80 ans, inconsolable d’avoir perdu toutes ses photos de famille.

Ces ciné-débats ont aussi été l’occasion de faire passer le message que les soins psychologiques sont bénéfiques pour les personnes qui ont vécu un traumatisme, et qu’ils ne sont pas réservés aux personnes qui ont des pathologies reconnues en santé mentale. Les personnes qui exprimaient de la souffrance pendant les débats, ont aussi pu être écoutées par la suite, et orientées en fonction de leurs besoins.

Dépasser le trauma collectif, collectivement

« Il y a le trauma individuel et aussi le trauma collectif qui dépasse les victimes directes » ajoute Marc Elsen. Au fil d’une année entière, les réalisateurs suivent Maria, Madeline, Audrey, LGH et rencontrent des militants du monde associatif qui s’activent auprès des sinistré.es. Christine Mahy du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté, constate rapidement que « les inondations ont aggravé la crise sociale ». Le décalage entre letemps des sinistrés (l’urgence), celui des communes (qui n’avaient pour la plupart pas pris en compte le risque inondation) et le temps du pays (qui semble passer rapidement à autre chose) crée des tensions et nourrit un sentiment d’abandon.

Dans ce contexte tendu, les réalisateurs emboîtent le pas de l’urbaniste Paola Vigano, spécialiste de la gestion de l’eau, qui arpente la vallée de la Vesdre. Elle constate que la population la plus fragile se trouve dans le fond de la vallée, et la plus favorisée sur les hauteurs où les surfaces ont été beaucoup trop imperméabilisées. Elle organise des ateliers participatifs avec les sinistré.es pour leur donner voix au chapitre et offrir une dimension politique à leur implication.

« On utilise le moment de la catastrophe comme un levier d’action », explique-t-elle dans le film. Au fur et à mesure, celles et ceux qui s’impliquent dans les réflexions, acquièrent des connaissances sur le ruissellement des eaux, les principes de l’aménagement du territoire et du paysage. Leur empowerment est la clé pour réduire les inégalités d’exposition au risque inondation. Entourée de chercheurs et de juristes, Paola Vigano rappelle que les citoyen.nes ont droit à un aménagement du territoire protecteur. Ensemble, ils et elles affinent un projet de masterplan qui doit « réduire les pics de crue et organiser la coexistence pacifique ».

« Paola Vigano a écouté, expliqué, analysé et pris au sérieux toutes les personnes qui ont pris la parole et proposé des solutions lors des ateliers. Sa posture, ses efforts didactiques ont ouvert des portes et ont eu une grande vertu thérapeutique. Le vrai deuil est difficile à faire quand on se sent toujours en proie à des inquiétudes profondes » observe Marc Elsen, qui conclut que le fait même de travailler au dépassement d’un trauma de manière collective permet de regagner en sécurité.

Un film de Jérémy Parotte & Quentin Noirfalisse
Produit par Dancing Dog Productions & Amerigo Park.
Coproduit avec la RTBF, Les Films de la Passerelle, Wallonie Image Production

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De jeunes activistes contre les mutilations génitales féminines

Le 31 Mar 25

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Table-ronde intergénérationnelle, création théâtrale, podcast. En septembre 2024, le GAMS Belgique (Groupe pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles féminines) a créé un groupe de jeunes activistes contre les mutilations génitales féminines (MGF). Ce collectif se dessine comme un espace d’empowerment pour les jeunes qui ont grandi en Belgique. 

Elles sont près de quinze, ont entre 18 et 35 ans, certaines ont été excisées d’autre pas et elles ont rejoint en septembre dernier le groupe Youth Activists créé par le GAMS Belgique. L’association, qui a la santé communautaire dans les gènes, cherche à prévenir l’excision chez les petites filles, car la prévalence est en augmentation. On peut estimer que 23 000 femmes vivant en Belgique ont subi des MGF et 12 000 filles sont à risque d’excision, en particulier en région Bruxelles-capitale, dans les provinces d’Anvers et de Liège (chiffres 2020). 

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Repère

Les mutilations sexuelles féminines (MGF) sont une pratique traditionnelle qui peut entraîner de graves conséquences sur la santé des filles et des femmes tout au long de leur vie. Ces mutilations sont condamnées par les conventions internationales des droits humains.  

  • 230 millions de femmes et de filles sont concernées par les MGF dans le monde,  
  • 600 000 en Union Européenne. 

Les cinq pays les plus concernés sont la Somalie, la Guinée, Djibouti, l’Egypte et le Mali. 

« Jusqu’à présent, nous accompagnions surtout les femmes venues par la demande d’asile. Nous n’arrivions pas ou très peu à entrer en contact avec les jeunes issu.es de la deuxième génération, né.es en Belgique ou venu.es par le regroupement familial qui seront un jour amené.es à avoir des enfants », précise Aminata Sidibé, la coordinatrice régionale pour Bruxelles et de la COP MGF. C’est devant ce constat, que les équipes du GAMS Belgique ont lancé un appel à mobilisation en se rapprochant de cercles étudiants ou encore en sollicitant des jeunes intéressé.es par la question de l’excision. 

Trouver des réponses et forger des arguments 

« J’avais envoyé ma candidature pour faire un stage au GAMS, mais ce n’était pas possible, explique Samsam, qui est actuellement en master de psychologie clinique à l’ULB. Alors l’équipe m’a proposé de rejoindre le groupe Youth Activist. Je connaissais déjà bien l’association, parce que j’ai grandi à Verviers où il y a une permanence. Je suis d’origine somalienne, ce qui fait que le sujet me touche particulièrement ». En Somalie, 99,2% des femmes ont subi une excision. « C’est un sujet dont tout le monde parle très ouvertement, c’est genre, normal quoi, moi j’ai envie de pouvoir informer mes tatas des conséquences ». 

Plusieurs de ses comparses ont rejoint le groupe Jeune pour s’informer sur le sujet de l’excision et consolider leur argumentaire contre les MGF. « Je suis née en Guinée et j’ai été excisée dans le dos de ma mère  », explique Aminata. «  Ma tante nous a emmenées au village avec ma sœur et elle a organisé ça comme ça. J’étais petite, je m’en souviens bien. Je suis arrivée en Belgique vers 6-7 ans. J’ai rejoint le groupe Jeune pour avoir le plus d’arguments possibles contre l’excision quand je retournerai en visite en Guinée ». 

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Après une présentation rapide du GAMS, les animateur.rices lancent le débat à l’ULB – Photo GAMS Belgique

Dans de nombreuses familles, l’échange est difficile en raison de leur conservatisme. « Je me posais beaucoup de question sur l’excision  », raconte Kadiatou qui est née en Belgique. «  Je voulais comprendre pourquoi mes parents avait fait ce choix, mais c’est très difficile ne serait-ce que de leur poser des questions. Un jour, ma sœur m’a parlé du GAMS, ça m’aide, car c’est important d’avoir des réponses ». 

Théâtre-action : Être une femme, c’est quoi ?  

Pour la quinzaine des droits des femmes, le groupe Jeune a mis au point une création collective en théâtre-action, initiée par Vivianne et Carolina, deux travailleuses sociales du GAMS. Quatre des activistes et une stagiaire du GAMS sont montées sur scène à la salle de la Jeunesse à Bruxelles le 10 mars dernier. Elles ont pris la parole sous forme de saynètes très réalistes, inspirées de leurs vécus, devant une quarantaine de spectateur.rices. 

Pour commencer Maïmouna mime un frotteur, qui se colle à une des filles dans le bus. Après un moment de malaise qui paraît interminable, l’une des passagères finit par intervenir pour stopper l’agression sexuelle. Le frotteur s’écarte en insultant sa victime. Maïmouna est stagiaire au GAMS, pour devenir relais communautaire en parallèle d’une formation d’animatrice interculturelle. Elle a fait partie de la toute première tentative de créer un groupe jeune en 2018-2019. « Nous étions toutes issues de la demande d’asile, avec le nouveau groupe, on intègre les jeunes nées ici ou venues par le regroupement qui peuvent s’adresser à leurs pairs », explique-t-elle.  

Les autres saynètes évoquent la discrimination à l’emploi, la pression patriarcale et sexiste. Quand la nouvelle génération souhaite poursuivre ses études ou briguer des postes intéressants, la misogynie intégrée des mères s’exprime sous la forme de remarques très explicites : « tu sais ma chérie, les hommes ont peur des femmes trop diplômées, pourquoi tu t’entêtes dans les études ? », « Si tu prends ce boulot très prenant, que va dire ton mari ? As-tu pensé à tes enfants ? ». 

Plusieurs sketchs mettent en avant les conflits du quotidien dans la parentalité notamment. Un couple se retrouve en fin de journée. Le papa propose de changer la couche de l’enfant, mais il ne sait pas où sont rangées les lingettes. La discussion se tend. « Elles sont dans le tiroir de droite » précise la femme. « Et les couches ? », « Mais voyons, à gauche, on dirait que tu ne vis pas ici, tu es mon voisin ou quoi ? ». « Pourquoi tu te fâches ? » demande l’homme. « Je ne suis pas fâchée, je m’exprime ».  

Les cinq comédiennes s’entremêlent les unes aux autres comme des lianes en égrainant la liste des présupposés qui minent la vie des femmes : être une femme, c’est porter tout le poids du monde sur ses épaules, être bonne à mariée, être jugée.  Avant d’arrêter la liste avec un puissant « non, non, non » et d’exprimer leur désir d’émancipation : être une femme, c’est être ambitieuse, avoir une voix, être autonome, être qui on veut, ne pas être une mère parfaite, ne pas savoir cuisiner, avoir le droit d’exister, connaître l’orgasme.  

Après la représentation, le public a pu échanger avec les comédiennes. Leurs récits faisaient écho à un débat intergénérationnel qui avait eu lieu à l’ULB. 

Excision : poser les termes du débat 

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Les participants au débat intergénérationnel à l’ULB – Photo du GAMS Belgique

Le 25 février dernier, le GAMS Belgique et le cercle Binabi (qui regroupe les étudiant.es issus des diasporas subsahariennes) organisait l’événement « Entre héritage et changement : Débats intergénérationnels » sur le Campus Solbosch de l’ULB.  

La soirée visait à échanger autour de la culture, des traditions et des violences basées sur le genre. Comment nos héritages façonnent-ils nos perceptions et nos choix ? Comment repenser les traditions tout en déconstruisant les violences ?  

Les premières interventions ont permis de mettre en lumière les incompréhensions liées au conflit de génération. « On parle la même langue que nos parents mais on ne se comprend pas, explique Madeleine*. Nos parents reproduisent l’éducation qu’ils ont reçu en fonction de ce qu’ils ont vécu, de leurs expériences. Il y a un décalage. Ma mère a grandi au Cameroun, on n’a pas les mêmes références ».  

Aux difficultés de communication parent-enfant se greffent souvent les conflits de loyauté et d’identité vis à vis du pays d’origine. « Certains parents vont serrer la vis le plus possible à leur enfant, car il sert de faire-valoir au moment du retour dans le pays d’origine. Finalement, la culture, la tradition, c’est à la fois leur refuge, et ça montre leur incapacité à se remettre en question » constate Aminata, qui est originaire de Guinée et fait partie du groupe Jeune.  

De son côté, Mariama Bah a quitté la Guinée pour protéger ses deux filles de l’excision. Elle vit depuis 8 ans en Belgique. « On est dans un conflit d’identité, de loyauté et de modèle – c’est difficile de demander aux parents de donner une éducation qu’ils n’ont eux-mêmes pas reçu. Moi-même, j’ai longtemps pensé qu’être une femme c’était un péché, surtout quand ta propre famille te ramène toujours à ta fonction de femme, à la maternité et qu’elle estime que tu dois te soumettre aux rites ».  

« Nos parents ne sont pas allés à l’école, il faut leur expliquer, les convaincre, que les temps ont changé. Ce sera un combat, ça ne va pas être facile, il faut se serrer les coudes », encourage une quarantenaire dans l’amphi.  

Pour Caroline*, qui se forme pour devenir sage-femme, « la tradition est un frein à des progrès sociaux, dans la santé en particulièrement car l’excision peut avoir des conséquences dramatiques ». En gynécologie, elle accompagne beaucoup de patientes qui ont des complications au moment de l’accouchement.  

Les échanges mettent en lumière le tiraillement qui existe entre deux visions opposées de la parentalité : d’un côté certains parents utilisent la boussole de l’honneur et du maintien des apparences à tout prix pour imposer des pratiques condamnées au niveau international, tandis que d’autres choisissent la boussole du respect et du droit.  

Pour continuer la discussion, le GAMS Belgique diffusera en mai le premier épisode du podcast « A travers nos regards » tiré des conversations entre les membres du groupe Youth Activist sur les traditions, l’éducation (reçue et ce qu’on veut transmettre), la double identité et les pratiques néfastes dans la communauté. 

* nom d’emprunt 

Pour aller plus loin :  

  • Le site du GAMS Belgique : gams.be 
  • Formation en ligne et outils : E-Campus End FGM e-Campus, une nouvelle plateforme européenne dédiée aux professionnel·les travaillant avec les personnes concernées par les mutilations génitales féminines (MGF). Cette initiative, portée par un consortium d’organisations européennes (GAMS Belgique, MIGS, CUT, AIDOS, APF et le réseau européen End FGM), vise à renforcer les compétences des (futur·es) professionnel·les de divers secteurs et à soutenir les personnes concernées grâce à une formation théorique et pratique, et la mise à disposition d’outil en cinq langues. 

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Génération sans Tabac : le marathon des acteurs de promotion de la santé

Le 31 Mar 25

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Les cigarettiers ont pris une longueur d’avance. Depuis quelques années, ils mettent en avant des nouveaux produits sans fumée marketés pour la jeunesse qui sont devenus la nouvelle porte d’entrée pour la dépendance au tabac et à la nicotine. Si la loi évolue en Belgique – des nouvelles mesures sont entrées en vigueur en janvier et en avril 2025 – la Fondation contre le cancer et le Fonds pour les affections respiratoires (FARES) lancent un appel aux acteurs du social-santé pour atteindre l’objectif d’une génération sans tabac en 2040. 

Nora Mélard est Experte Prévention Tabac à la Fondation contre le Cancer,

Frédéric Godeaux est responsable de Communication du Fonds des Affections Respiratoires – FARES asbl.

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Fumer n’est pas un comportement individuel, car le risque qu’une personne commence à fumer dépend de son exposition aux produits de tabac. Tiffany a 16 ans, l’âge moyen de la première cigarette selon l’enquête de santé 2018 de Sciensano. Elle a plus de risques de commencer à fumer si son entourage fume, sa famille, ses ami.es. Chaque fois que Tiffany voit quelqu’un fumer dans un film, une série, sur les réseaux sociaux, sa perception de la cigarette ou de la cigarette électronique s’ancre : ce ne doit pas être si mauvais pour la santé si c’est autorisé à la vente et commun dans notre société.  

Si la jeune fille commence à fumer, elle vivra le moment présent, en se disant que c’est fun, rigolo, qu’elle veut pouvoir partager ça avec ses ami.es, sans vraiment réfléchir aux conséquences. Le jour où elle voudra arrêter – plus de 70% des personnes qui fument quotidiennement ont déjà essayé d’arrêter de fumer – il lui sera pourtant difficile de se débarrasser de cette triple dépendance.  

Car les produits de tabac peuvent entraîner à des degrés variables :   

  • une dépendance physique due à la nicotine ;  
  • une dépendance psychique : besoin de nicotine pour se détendre, se concentrer, gérer les émotions et vivre au quotidien ; 
  • une dépendance comportementale : la cigarette classique ou électronique est associée à des situations et des comportements de sa vie quotidienne. 

En Belgique, 15% des Belges fumaient au quotidien en 2018 (contre 19% en 2013 estimait Sciensano). Toutefois, ces statistiques précèdent le boom de la cigarette électronique, il faut attendre les résultats consolidés de la nouvelle enquête de santé 2023-2024 pour connaître précisément l’ampleur de l’usage de la cigarette électronique au niveau national. 

En 2018, Sciensano relevait aussi qu’un nombre croissant de Belges n’avaient jamais fumé de leur vie, mais que la proportion de ceux qui avaient arrêté de fumer était plutôt stable. Chez les publics plus vulnérables et précaires, la consommation de tabac diminuait, elle, très peu. 

Créer des Espaces sans tabac 

Pour encourager l’arrêt du tabac et réduire le risque d’initiation tabagique, les autorités fédérales ont adopté la Stratégie Interfédérale pour une génération sans tabac, publiée en décembre 2022. L’objectif est d’atteindre une génération sans tabac en 2040, et plus précisément de réduire la consommation quotidienne de produits de tabac à 5%, et l’initiation à (presque) 0%. 

Le 1er janvier 2025, certaines mesures de la Stratégie Interfédérale, sont entrées en vigueur, dont :  

  • l’extension de l’interdiction de fumer dans les lieux publics ouverts aux terrains de sport, plaines de jeux, parcs d’attraction, zoos, et fermes pour enfants ; 
  • la création d’un périmètre de 10m sans tabac aux entrées et sorties des lieux publics scolaires et extra-scolaires, et de soins.  

Depuis le 1er avril, il est aussi interdit d’exposer des produits de tabac dans les points de vente, et de les vendre dans les magasins d’une superficie supérieure ou égale à 400m². 

L’objectif de ces mesures est de réduire la visibilité de la consommation de tabac, d’offrir de plus en plus d’espaces libérés du tabac, où la population, et principalement les jeunes, ne sont pas exposés aux produits de tabac, ce qui permet d’en dénormaliser leur consommation.  

Cette salve de mesures vise aussi à réduire les risques liés au tabagisme passif, c’est à dire l’exposition à la fumée de tabac et aux particules fines émanant de la cigarette électronique. Les personnes qui fumaient mais ont réussi à arrêter, sont aussi moins tentées de recommencer.  

Chaque opérateur.rice de promotion de la santé peut se saisir de cette actualité pour aborder la discussion au sein de sa structure et s’interroger sur ce qui est mis en place pour réduire les risques d’exposition aux produits du tabac et pour aider les personnes à arrêter de fumer : activités de sensibilisation ou d’aide au sevrage, acteurs mobilisés ou mobilisables. Chaque initiative compte ! Le SPF Santé Publique, l’AVIQ et l’Alliance pour une Société sans Tabac diffusent d’ailleurs un webinaire qui présente les changements législatifs et quelques astuces pour la mise en place d’Espaces sans tabac. 

Faire connaître les options d’aide au sevrage tabagique 

Les offres d’aide au sevrage tabagique restent encore trop peu connues du grand public, alors que certains dispositifs ont fait leurs preuves, comme Tabacstop. En 2004, la Fondation contre le Cancer a mis en place cette ligne téléphonique gratuite d’information sur les produits de tabac, qui fait du coaching pour aider à l’arrêt du tabac depuis 2007. En appelant le 0800 111 00, ou via le site tabacstop.be, toute personne qui désire arrêter de fumer peut bénéficier d’un coaching gratuit par un.e tabacologue. Elle bénéficiera alors d’un suivi de huit séances sur une période de plus ou moins trois mois, pour préparer à son rythme l’arrêt tabagique. Depuis 2007, 12 530 personnes ont suivi un coaching complet d’arrêt tabagique, avec un taux de succès de 50% au bout de l’accompagnement, 22% à six mois et 20% à un an. Ce sont des résultats encourageants, car en comparaison, le taux de succès sans aide est de 4%1.  

Une autre solution est de prendre rendez-vous chez un.e tabacologue. Ces professionnel.les de la santé ont des formations diverses (médecine générale, diététique, ergothérapie, soins infirmiers, kinésithérapie, pharmacie, psychologie ou sage-femme). Grâce à leurs connaissances approfondies sur la dépendance, le changement de comportement, les substituts nicotiniques, etc., les tabacologues ont tous les outils nécessaires pour aider les personnes qui fument à arrêter de fumer.  

Pour bénéficier d’un suivi plus abordable, les personnes qui fument peuvent également se rendre auprès d’un Centre d’Aide aux Fumeurs. Il en existe trente répartis en Wallonie et à Bruxelles. 

Enfin, alors que les substituts nicotiniques sont efficaces dans le cadre du sevrage tabagique pour pallier à la dépendance physique due au manque de nicotine, ceux-ci restent encore trop chers en Belgique. Ceci pousse d’ailleurs beaucoup de personnes à les acheter à l’étranger (en France, ils sont vendus moins chers…). Un remboursement structurel au niveau des autorités permettrait de les rendre plus accessibles. 

« Foutu pour foutu » ?

Non, il n’est jamais trop tard pour arrêter de fumer. Les conséquences néfastes sur la santé peuvent être fortement réduites par l’arrêt du tabac. Parmi les décès attribuables au fait de fumer en 2019, la majorité (87%) sont survenus chez des personnes qui fumaient, alors que seulement 6% sont survenus chez des personnes qui ont arrêté de fumer depuis 15 ans.2  

En fonction de l’âge auquel on arrête de fumer, l’espérance de vie peut augmenter de 4 à 10 ans, selon des études américaines.3 Les personnes qui arrêtent de fumer entre 25 et 34 ans ont même une espérance de vie similaire à celles qui n’ont jamais fumé, mais le gain diminue avec l’âge au moment de l’arrêt. 

Comment prendre part à des initiatives sur le terrain 

Comme chaque année au mois de mai a lieu la Campagne “Ensemble Vers Un Nouveau Souffle” qui vise à informer et sensibiliser la population à la thématique du tabagisme, et à accompagner les personnes qui fument et qui souhaitent réfléchir à leur consommation. Cette initiative des différents membres du Plan Wallon Sans Tabac est soutenue par la Région Wallonne. Elle s’appuie sur un large panel d’activités de sensibilisation, en distanciel et en présentiel. 

• Une mobilisation des professionnel.les de la santé et du social, qui offre l’opportunité de renforcer ses connaissances et ses compétences autour du tabagisme par différents modules de formation (webinaires de tabacologie). Mais également par des séances de découverte de supports d’information et d’outils d’animation afin de les soutenir dans leur démarche d’accompagnement à l’égard de leurs patient.e.s et usager.es.  

• Des ressources et des activités sont proposées aux personnes qui fument et à leur entourage : site internet, brochures d’information, stands de sensibilisation, conférences, ramassages de mégots, jeux/animations, distribution de kits de sensibilisation, activités bien-être (comme la méditation pleine conscience, le yoga ou la marche nordique), activités ludiques et bien plus encore. 

Le site ensembleversunnouveausouffle.be présente les ressources pour que les professionnel.les de la santé et du social puissent prendre part à la campagne. N’hésitez pas à faire circuler cette information au sein de vos structures ! 

Passer par le “Buddy Deal” 

Buddy Deal est une campagne financée à 100% par la Fondation contre le Cancer. L’objectif est de ne pas fumer pendant un mois, avec le soutien d’un Buddy (un.e ami.e, un.e collègue ou tout autre personne de son entourage) et d’une communauté de plusieurs milliers de personnes qui arrêteront de fumer en même temps. Les personnes qui arrêtent de fumer pendant un mois ont cinq fois plus de chances d’arrêter définitivement, et le soutien de l’entourage est vu comme une aide essentielle. Le Challenger et son Buddy relèvent ensemble le défi. Et en échange des efforts du Challenger de ne pas fumer, le Buddy promet une contrepartie. Ils concluent ainsi un Buddy Deal pour un mois, du 1er au 31 mai.  

Les Challengers peuvent également participer sans avoir de Buddy. Avec des milliers d’autres Challengers, le soutien via un groupe Facebook dédié et les conseils par email, et sur le site, les Challengers seront encouragés à relever le défi. 

Le site buddydeal.be donne des pistes d’action aux professionnel.les de la santé et du social. Ils peuvent prendre part à cette campagne et l’utiliser comme opportunité pour promouvoir les offres d’accompagnement au sevrage tabagique. 

Bon à savoir : la cigarette électronique 

Son marketing agressif cible les jeunes, avec des goûts attrayants pour des personnes qui ne fumaient pas à l’origine. Dans le cadre d’un sevrage tabagique, elle peut également être une solution légèrement moins nocive pour les personnes qui essaient de se détacher de la cigarette classique. Néanmoins, la prudence est de mise ! Vu l’évolution rapide du marché de la cigarette électronique et le nombre de modèles existants, il est important de sensibiliser les personnes utilisatrices sur la nécessité de s’assurer de la qualité des produits qu’elles achètent, en leur conseillant de se faire accompagner dans leur choix par un.e tabacologue.  

Le FARES a publié une nouvelle brochure sur l’E-cigarette. 

les records de la honte
Campagne de sensibilisation de l’ACT au moment des Jeux Olympiques de Paris 2024

Quand l’industrie du tabac s’approprie des termes de santé publique 

L’industrie du tabac a longtemps mis en avant l’argument de la liberté individuelle pour contrecarrer les politiques de santé publique. Néanmoins, peut-on vraiment parler de liberté individuelle lorsqu’il est question d’un produit qui a été conçu pour être le plus addictif possible ? 

Par ailleurs, le fait d’exposer des jeunes à des produits de tabac si addictifs peut, au contraire, être vu comme une atteinte à leurs droits humains : leur droit à la vie, à la santé, mais également à leur droit à un environnement sain.  

L’industrie du tabac s’est aussi approprié des discours de santé publique et de promotion de la santé, comme celui de la réduction des risques. Sur les sites internet des industriels du tabac, cette notion apparaît partout pour promouvoir la cigarette électronique, le tabac chauffé et les sachets de nicotine. 

Les chiffres de Philip Morris pour 2024 montrent que ces produits sans fumée représentent désormais 40% de ses bénéfices nets mondiaux, surpassant pour la première fois les revenus générés par leur marque-phare Marlboro. Dès lors, attention à leur utilisation du concept de « réduction des risques » !  

Références :

1. Laniado-Laborin, R. (2010). Smoking cessation intervention: an evidence-based approach. Postgraduate medicine, 122(2), 74-82.

2. GBD 2019 Tobacco Collaborators. (2021). Spatial, temporal, and demographic patterns in prevalence of smoking tobacco use and attributable disease burden in 204 countries and territories, 1990–2019: A systematic analysis from the Global Burden of Disease Study 2019. The Lancet, 397(10292), 2337-2360.

3. Jha, P., Ramasundarahettige, C., Landsman, V., Rostron, B., Thun, M., Anderson, R. N., McAfee, T., & Peto, R. (2013). 21st-century hazards of smoking and benefits of cessation in the United States. New England Journal of Medicine, 368(4), 341- 350.

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Ça m’saoule, j’ai craqué. Mobilisation générale sur le campus de l’ULB 

Le 31 Mar 25

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Jeux, quizz, échanges et prises de contact. Le 25 février dernier avait lieu la quatrième édition de « ça m’saoule, j’ai craqué”, une journée de sensibilisation aux consommations et addictions coordonnée par Modus Vivendi, en partenariat avec des acteurs du secteur assuétudes et jeunes, et les services dédiés (médical et promotion santé) de l’Université Libre de Bruxelles. 

« L’alcool est arrivé très tôt dans mon parcours, vers 14 ans, via mes cercles d’amis, témoigne Océane. Suivi rapidement du cannabis et des drogues dures. A 17 ans, j’ai eu une mononucléose et des problèmes de foie.  J’ai dû arrêter l’alcool pendant 3 mois et je n’ai pas repris après. Puis j’ai réalisé que le cannabis me rendait parano et déconnectée et j’ai été témoin de surdoses, ça m’a calmée, j’ai tout arrêté ». En cette journée de sensibilisation, l’étudiante en psychologie sociale et interculturelle appliquée à l’Université Libre Bruxelles anime un stand sur les interactions entre psychotropes. Elle s’appuie notamment sur le tableau des mélanges développé par Modus Vivendi, une asbl de réduction des risques bruxelloise où elle est en stage.

Des étudiants se pressent à la journée baptisée « ça me saoule, j’ai craqué », un parcours en promotion de la santé et Réduction des Risques (RdR) conçu par et pour les étudiant.e.s de l’ULB. L’ambiance est bon enfant. Le foyer culturel du Solbosch, accueille une dizaine de stands pour aborder la question des consommations et des addictions (alcool, tabac, psychotropes, écrans…). Chaque association a apporté ses affiches, beach flag, des flyers et des goodies. 

Au cours de l’année universitaire, le projet « Ça m’saoule » se décline en deux moments. En octobre, il aborde les thématiques EVRAS (l’Education à la vie relationnelle, affective et sexuelle) au moment des baptêmes sous l’appellation « ça m’saoûle, j’ai plus de capote » (autrefois «48h pour convaincre”). Les stands se focalisent plus particulièrement sur les infections sexuellement transmissibles (IST), le consentement et les droits des minorités sexuelles LGBTQIA+. C’est une étape obligée dans le parcours de bleusaille pour les étudiant.es désireux.se d’intégrer un cercle.  

Aux dernières 48h, 300 à 400 aspirant.es sont passés sur les stands, tandis que leurs comitards les attendaient à l’extérieur pour qu’ils et elles se sentent moins oppressé.es. 

En février, cette seconde journée s’élargit aux thématiques de l’alcool, du tabac, des psychotropes, de la santé mentale et de l’alimentation. En guise de piqûre de rappel par rapport aux 48h d’octobre, l’asbl O’YES anime un jeu de l’oie sur le consentement « On y va ou pas ? ». Créé avec l’Association des cercles étudiants (ACE) en 2017, l’outil met en avant des situations de vulnérabilités. « Il permet de faire énormément de liens entre les consommations et le consentement. C’est l’occasion de rappeler le cadre de la loi, de faire réagir à des statistiques et de sensibiliser à la culture du viol » décrit Raoul Thelen, formateur et animateur EVRAS pour l’Asbl. 

« C’est important de véhiculer des messages, notamment dès qu’il y a un événement un peu social ou festif, même si on n’est pas parfait, et qu’à un moment je pose ma casquette de déléguée pour aller faire la fête », explique Lola, déléguée RdR pour la Liégeoise (le cercle des étudiants liégeois de l’ULB). Elle s’est formée en début d’année universitaire pour assurer des permanences lors des activités festives sur le campus. 

Avec Marie Gilles, qui coordonne les projets RdR et PromoSanté de l’ULB, les étudiant.es vont découvrir un carnet de notes et une horloge, qui va leur permettre d’objectiver leurs habitudes de consommation que ce soient les repas, les sodas ou boissons alcoolisées, le tabac, ou les substances psychotropes.  

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Photo Modus Vivendi

Donner des repères sur l’alcool 

Des étudiants de l’IHECS présentent le matériel et les quizz tirés de l’exposition « Sans pression » (Alcool : des étudiants dézinguent la guindaille  – Éducation Santé) qui aborde de manière ludique les facteurs qui influencent les jeunes et les étudiants à boire de l’alcool.    

Sur le stand « Classification des drogues », Kerryan, déléguée RdR du cercle agro des bioingénieurs présente un diagramme des psychotropes pour montrer les interactions les plus fréquentes entre l’alcool, les médicaments et les drogues. Un tableau des mélanges, conçu avec les étudiant.es en pharmacie, détaille leur niveau de toxicité et donne des conseils dans l’esprit des 12 commandements

A côté, deux participantes lancent des fléchettes sur une cible qui reprend de manière symbolique ces 12 conseils de RdR : « Cible ton tips ». Les conseils fusent « protège-toi », « fais des pauses conso », « veille sur tes potes », « informe-toi sur le produit avant de consommer », « protège tes oreilles, car les dommages auditifs sont irréversibles », « mange avant de sortir », « bois de l’eau régulièrement », « écoute ton corps », « évite les mélanges ».  

« On est dans un milieu qui reste très consommateur, l’important c’est de donner des balises. On remarque que ces deux dernières années, ça bouge un peu » constate Illia Sarkissiane qui coordonne le projet « Drink Different » de l’asbl Modus Vivendi. Une des équipes de délégués sillonne justement le campus pour sensibiliser aux quantités d’alcool et rabattre des participants sur la journée. Elle fait le focus sur les moments de pré-soirée, ou « préchauffe »” qui concernent les plus gros consommateurs.rices. L’idée est de sensibiliser à un changement de comportement pour que chacun.e, s’il ou elle décide de consommer de l’alcool, le fasse à son rythme plutôt que d’imposer des tournées.  

Modus Vivendi met aussià disposition des réglettes « alcool, connaissez-vous vos limites ? » qui permettent de voir en fonction de son poids et de son genre, l’effet cumulatif des verres d’alcool. « Nous préférons utiliser cette réglette, car on s’est rendu compte que les recommandations standards de l’OMS ne sont pas un bon levier. Une dizaine de verres par semaine, c’est ce que certain.es boivent en une journée. Si on mentionne cette limite, ça les fait rigoler, et on les perd » décrit Illia Sarkissiane. 

Parler tabac, cigarette électronique et dépendances 

Trois stands permettent d’aborder la question du tabac, qui est encore très présent sur le campus de l’ULB – étant donné qu’au rez-de-chaussée du bâtiment où se tient l’événement « ça m’saoule », une librairie vend tous les produits du tabac. 

Pour Laurence Gilson, infirmière tabacologue à l’ULB, la sensibilisation à l’e-cigarette et aux puffs est essentielle. « Certains jeunes arrivent en consultation en pleurant, car ils sont accros. Ils ont commencé assez jeunes par une vape sans nicotine, avec un goût bubble gum, qui leur donne une bonne haleine, décrit-elle. Mais très vite, ils cèdent à la pression du groupe qui trouve que « c’est plus cool de vaper de la nicotine », ça devient comme une tutte qui entraîne la dépendance à la fois au sucre, au geste et à la nicotine ». 

Ces produits hyper marketés à destination des jeunes, avec des lumières qui tournent, fluo, jaune ou rose sont en démonstration au stand « Tournicotine » du FARES. Deux étudiantes tentent leur chance sur le quizz « Vrai ou Faux ». A la première affirmation : « on ne peut pas être accro à la puff », l’une d’elle s’exclame avec beaucoup d’assurance. « c’est vrai parce que dans certains puffs, il n’y a pas de nicotine ! » Son amie semble moins sûre. Ce qui permet de détailler les trois types de dépendance : physique (à la nicotine), psychologique et comportementales/sociales. 

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Le stand du Fares – photo Clotilde de Gastines

L’effort de littératie permet aux participant.es de repartir avec quelques données-clés. Certains puffs contiennent jusqu’à 20 mg de nicotine, alors qu’une cigarette en contient 1 mg. Une heure de chicha équivaut à la combustion de 50 cigarettes. Il est aussi possible de devenir tolérant au CBD, et de risquer une surdose.  

Plus loin, deux étudiants en sciences politiques jouent à « Parcours sans T », un jeu qui visent à améliorer les compétences psychosociales par rapport aux produits du tabac. Ils doivent citer en une minute le maximum d’inconvénients de la cigarette : « cancer, problème cardiaque, oui, mais bon c’est un peu la loterie », dit l’un des deux. Camille Orfiniak du FARES ajoute : « perte d’appétit, dépendance, mauvaise haleine, problème de fertilité, essoufflement, et puis c’est cher ». 

Le second étudiant hoche la tête, il regarde son téléphone avec un peu d’anxiété, il lui reste tout juste 30 minutes pour compléter le tour des stands avant de retourner en cours. « Je veux me rattraper. J’ai déjà fait le parcours en octobre dernier au moment de mon baptême, mais j’en ai plus aucun souvenir tellement j’avais bu depuis 24h, je m’endormais debout, et j’avais trop la honte après coup ». 

Sur cette édition, 80 à 100 étudiants sont passés sur le parcours, 56 l’ont complété. 

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Jeux et animations, un duo gagnant

Le 27 Fév 25

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Depuis une vingtaine d’années, l’asbl Question Santé crée, expérimente, diffuse et surtout utilise les jeux comme support de ses actions tant en Promotion de la santé qu’en Education permanente. Cette utilisation des outils-jeux permet d’apporter ici quelques réflexions sur les avantages que représente l’usage des supports ludiques lors des activités avec différents publics.

Eric Yvergneaux est animateur pour l’ASBL Question Santé

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En cette matinée de novembre 2024 dans le local fraîchement rénové d’un centre d’insertion socio-professionnelle du Hainaut, une dizaine de participant.es s’installent autour du plateau de jeu Parcours D-Stress. Pendant trois heures, sous la conduite d’un animateur, ils vont partir à la découverte du stress en jouant.

Ce jeu de plateau, qui s’adresse au plus de 15 ans, permet de sensibiliser à la problématique du stress, d’échanger sur les causes et les conséquences du stress et d’apporter des solutions afin de mieux le gérer.

La séance débute avec une question rituelle adressée aux participant.es : «  quelle a été, pour vous, votre dernière source de stress ? ». Après quelques secondes de réflexion et d’hésitation, les réponses fusent : la crainte d’arriver en retard quand les transports en commun sont perturbés, la difficulté de conduire un véhicule pour certain.es, le stress des fins de mois quand on ne dispose pas de revenus importants. Les participant.es commencent à se sentir plus à l’aise et plus confiant.es. Après l’explication des règles et la formation des équipes, la partie va pouvoir commencer.  

Pourquoi un jeu ?  

Quels sont les avantages d’utiliser un jeu en animation en Promotion Santé et en Education permanente ? 

Tout d’abord, le jeu présente un avantage social en aidant les participants à être en relation. L’aspect ludique du jeu facilite la mise en place d’une dynamique de groupe. Il va souvent jouer le rôle de « brise-glace », ce qui permet à l’animateur de gagner du temps. Placés devant un jeu, les membres d’un groupe restreint vont presque automatiquement laisser tomber les postures qui peuvent habituellement gêner l’animateur. Le jeu favorise la mise en place d’une dynamique saine et constructive.  Il va créer presque instantanément des interactions, des liens voire des alliances, qui vont générer de la cohésion dans le groupe durant la partie, cohésion qui demeurera une fois le jeu terminé.  

Le jeu a également un avantage éducatif. Lors d’une partie, un espace sécurisé et libre se crée sous la gouverne de l’animateur, où chacun et chacune peut s’exprimer, sans devoir affronter les difficultés du débat, ou de la confrontation à des « leaders ». Stimulé.es par l’aspect ludique, les joueur.euses vont pouvoir prendre beaucoup plus facilement un risque dans leurs prises de parole.  Il s’agit là d’atouts précieux pour proposer une animation efficace, surtout si, comme c’est souvent le cas en Education permanente, l’animateur accueille des participants qui ont une maîtrise inégale de la langue française, ou des codes et des techniques de débat.  

 Un outil-jeu doit être mis en place avec ses règles. Seul un respect de celles-ci va permettre d’obtenir les résultats escomptés, et garantir un espace de dialogue. Sauf si… pour les besoins de la cause, on les détourne !  

Le jeu n’est sans doute pas la panacée, l’outil ultime. Certains sujets ne pourront sans doute pas être abordés via un outil-jeu. Certains groupes ne seront peut-être pas directement réceptifs à cette approche, mais là, c’est l’expertise de l’animateur qui devra faire la différence.  

La partie a démarré ! Les pions progressent sur le plateau. Les quizz sur le stress, les mimes, les cartes de situation, qui donnent un avantage ou le retirent se succèdent à un rythme soutenu. Les participant.es sont maintenant bien entrés dans le jeu, même les plus réservé.es d’entre eux. Ils et elles sourient, plaisantent, répondent aux questions de manière spontanée, et acceptent volontiers lors des séquences de réflexion de partager leur expérience sur le stress. La magie du jeu a fait son effet.  

Et le plaisir dans tout cela ? 

 Si, en animation, jouer n’est pas l’objet principal, mais un moyen, il ne faudra pas oublier une des dimensions essentielles du jeu réussi : le plaisir. Le plaisir apporte la motivation nécessaire, il favorise la participation et les apprentissages. Jouer doit donc procurer aux participants des sensations, des stimulations, en un mot, du plaisir. Le jeu doit être conçu de manière à entretenir une dynamique, notamment en mettant en scène une émulation entre joueurs ou entre équipes, en les entraînant vers un objectif final, la victoire. 

Lors du déroulement de ce type de séances, si l’animation « prend », les participant.es vont adopter une posture différente de celle qu’ils auraient prise lors d’une séance plus « classique ». Le jeu va leur permettre en effet de se projeter dans l’imaginaire créé par le contexte, de s’éloigner d’une réalité quotidienne qui peut être délicate ou difficile.  

Amélie fait partie des participants du jour. Elle a clairement pris le leadership de son équipe. Elle réfléchit mûrement avant d’annoncer son choix et l’action qu’elle souhaite effectuer une fois son tour arrivé. Elle a vite compris ce qui lui apportait un avantage supplémentaire, et bien repéré les actions intéressantes en fonction de la position du pion de son équipe sur le plateau. Thierry, lui, ne cesse de compter les cases qui lui restent avant la ligne d’arrivée, et les points qui permettront d’y arriver. Pour lui, c’est évident, participer n’est pas la seule chose qui compte. Pierre, lui, collectionne les tirages moins favorables. Cela a tendance à le rendre un peu maussade, mais avec le jeu « Parcours D-Stress », la chance peut vite changer de camp. 

Profils-type et jeu d’équilibre 

Lors d’activités basées sur un jeu, certains fonctionnements types peuvent apparaître chez les joueurs.  Parmi ceux-ci, on trouve le « stratège », qui risque de vite se désintéresser des dialogues pédagogiques transmis par le jeu pour ne plus penser qu’à son action suivante.  Il y a aussi le « gagneur », qui va, comme son nom l’indique, accorder une très grande importance à la victoire, et risquer de passer à côté du contenu que véhicule la séance. De plus, le gagneur peut se transformer en « mauvais perdant » si l’on n’y prend garde, ce qui peut avoir un impact négatif sur la dynamique de groupe.  

Certain.es participant.es peuvent également se poser la question de la pertinence d’une séance proposant un jeu, notamment dans un contexte où leur participation est contrainte (au sein de groupe de mobilisation sociale au sein de CPAS, par exemple), en ne voyant que la dimension « jeu de société » et en excluant son intérêt pédagogique.   

Ces attitudes peuvent apparaître comme des écueils, mais elles sont surmontables. Surtout si la personne en charge de l’animation garde à l’esprit ses objectifs et parvient à préserver l’équilibre entre les enjeux du débat et le plaisir de jouer.  

C’est finalement l’équipe d’Amélie qui a remporté la partie. Il est temps de se congratuler, éventuellement d’évacuer quelques frustrations, mais aussi de revenir sur les notions apparues durant la partie et de les exploiter.  

Animer un jeu demande un.e animateur.rice  ! 

Animer un jeu demande à l’animateur.rice de bien maîtriser les enjeux de cette activité. En plus des aspects techniques existants lors d’animations classiques, comme le choix en matière de gestion de la dynamique du groupe, du type de directivité qu’il utilise, de la nature de ses interventions, l’animateur.rice devra être attentif à la manière dont la partie évolue. La nature hybride d’une animation basée sur l’utilisation d’un outil-jeu, nécessite d’allier facilitation au niveau de la circulation de la parole, médiation parfois, et aussi, le cas échéant, régulation. En cela, et même s’il ou elle choisit une posture extrêmement discrète, l’animateur.rice joue un rôle-clé dans la réussite de la séance et la réalisation des objectifs qu’il ou elle s’est fixé.  

Que des avantages ?  

La nature ludique du jeu permet d’atteindre un bon nombre d’objectifs très différents. Elle favorise la dynamique de groupe, stimule et motive les participants. En cela elle facile l’animation en groupe. Elle permet également de libérer la parole, de confronter els points de vues et représentations, d’offrir un rôle actif aux participants, de favoriser les apprentissages. En cela c’est un outil pédagogique puissant.

Parcours D-Stress est le fruit d’une collaboration entre l’asbl Question Santé et Solidaris (retrouvez la fiche Pipsa). 

Focus sur le Jeu : Sa Majesté Normes Ier, pour jouer avec les normes de santé 

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A l’occasion de son 40ème anniversaire, l’équipe Education permanente de Question Santé, à l’instigation de sa directrice de l’époque, Bernadette Taeymans, décide de produire un jeu sur les normes de santé. A l’origine, un jeu existait, « Débats Débiles », crée par Cyril Blondel & Jim Dratwa, publié aux éditions « Le Droit de Perdre » (ce jeu est utilisé régulièrement en France dans le cadre d’activités de type « Café Philo »).  

Les règles du jeu de « Sa Majesté Normes Ier » sont simples :  un des joueurs choisit un mot sur une carte et formule une question avec ce mot. Les autres participants du jeu devront alors répondre par « oui » ou par « non » à la question posée par le joueur. Le joueur a gagné s’il a réussi à poser une question qui divise au maximum les autres participants. En d’autres termes, l’objectif idéal est d’obtenir autant de réponses « oui » que de réponses « non » à la question posée. Le joueur qui aura réussi à poser une question qui divise le plus les participants sera couronné Sa Majesté Normes Ier ! 

L’intérêt de ce jeu est multiple. Il s’agit de jouer de façon rythmée, décalée, et ainsi de créer une dynamique de groupe en mettant en place une ambiance conviviale et détendue. 

L’objectif final n’est évidemment pas uniquement de jouer, mais de sensibiliser les participants aux enjeux de santé et aux normes qui les sous-tendent, dans une optique commune d’Éducation permanente et de Promotion de la Santé. Questionner notre regard sur la santé, nuancer notre réflexion, notre point de vue, débattre des normes dominantes, du politiquement correct, expérimenter les différents points de vue (accords-désaccords) : argumenter et respecter d’autres points de vue que le sien, dégager des questions et thématiques de santé à développer ultérieurement ; tout cela fait partie des objectifs de « Sa Majesté Normes 1er ».  

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Soigner une approche critique de la santé par le genre 

Le 27 Fév 25

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Après plusieurs mois d’interruption, les activités de l’ASBL Femmes et Santé (FESA) redémarrent avec le soutien du GAMS Belgique. La nouvelle équipe va relancer les ateliers d’auto-santé et poursuivre la structuration du service support genre en partenariat avec l’Observatoire du Sida et des sexualités de l’ULB.

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Constituée en octobre, la nouvelle équipe Femmes et Santé (FESA) conserve et valorise l’ADN de l’association qui va fêter ses 20 ans. L’asbl féministe de promotion de la santé a pour missions de réduire les inégalités de santé et les violences faites aux femmes, de soutenir une analyse de genre en santé pour des équipes et institutions, des projets et la recherche. 

Fabienne Richard, coordinatrice ad interim est par ailleurs directrice du GAMS, Marwa Mohamed El Rufai est chargée de mission pour la région wallonne, Julia De Clerck et Léa Rollin sont chargées de mission pour la région bruxelloise. 

Unir ses forces et ses réflexions 

Le 20 février dernier avait lieu le (re)lancement officiel du Réseau bruxellois Femmes et Santé : pour favoriser les liens entre les différents acteur.rices du secteur. Il a réuni une vingtaine de participant.es au cours d’un workshop d’échange de pratiques.  

Après le redémarrage du réseau bruxellois, FESA organisera également des événements communs avec le réseau Wallon pour la santé des femmes. Celui-ci a continué de fonctionner malgré la mise en suspens des activités de Femmes et Santé sur Bruxelles. 

En région bruxelloise, FESA compte aussi relancer les ateliers autour de l’auto-santé et les ouvrir aux publics minorisés. « Ces ateliers d’auto-santé n’avaient plus lieu depuis deux ans, car l’équipe précédente avait mis le focus sur la diffusion des deux référentiels d’auto-santé et la formation à leur utilisation, explique Fabienne Richard, coordinatrice. En tant que nouvelle équipe, nous souhaitons refaire du terrain et rencontrer notre public cible, car rien ne remplace la pratique, et celle-ci nourrit le plaidoyer ». 

L’auto-santé est parfois vue comme une activité réservée aux personnes privilégiées qui ont le temps et l’argent de penser à leur santé. L’équipe souhaite renforcer la vocation intersectionnelle de l’asbl afin que « les principes et les pratiques d’auto-santé soient accessibles autant aux femmes migrantes, qu’à celles porteuses de handicap, aux minorités de genre, aux publics marginalisés (prison, sans abri, santé mentale) », précise Julia De Clerck. 

L’Asbl a également réédité Que se passe-t-il dans nos culottes ?, un carnet d’activité réalisé en partenariat avec la Fédération pluraliste des centres de planning familial (FPCPF) pour les enfants à partir de 9 ans qui se posent des questions sur les règles, leur corps, la puberté et les changements. 

Structuration du service Support Genre  

Le service support Genre lance ses activités en partenariat avec l’Observatoire du sida et des sexualités de l’ULB. Destiné aux professionnel·les de la santé et du social, ce « service de support en matière d’approche genrée des inégalités de santé » a pour objectif de soutenir les acteur-ices œuvrant à améliorer la qualité de vie de l’ensemble de la population bruxelloise susceptible de subir des inégalités de genre en matière de santé.

L’OSS et FESA se partagent la tâche : 

  • FESA poursuivra sa mission de mise en réseau et proposera un service gratuit d’accompagnement et de soutien opérationnels des acteurs·rices de la promotion de la santé. 
  • L’OSS assurera la récolte de données, de documentation, d’enquête et de recherche.  

Après l’attribution du service support en mars 2024, l’OSS a missionné la chercheuse Aurélie Aromatario pour qu’elle réalise un état des lieux des savoirs. La chercheuse a réalisé une revue de littérature scientifique, et identifié les acteur-rices du genre et de la promotion de la santé en région bruxelloise. « Ce travail a permis de réaliser un état des lieux des savoirs et de la connaissance en socio-anthropologie de la santé, ce qui nous donne un bon aperçu des intersections ». Dans les prochains mois, l’OSS publiera un document d’une cinquantaine de pages à destination principale des acteur-ices de la promotion de la santé avec une approche théorique sur la question de la santé et du genre. 

Le service support en genre veut promouvoir une santé inclusive en améliorant la compréhension des inégalités de santé liées au genre et en répondant aux besoins spécifiques des acteurs de santé sur le terrain. 

« Avoir une approche basée sur le genre, c’est avoir une approche critique de la santé, cela oblige à changer de lunettes, pour ne pas se contenter d’aborder la santé des femmes par exemple sous l’angle de leur santé reproductive, comme c’est souvent le cas » explique Aurélie Aromatario. Des pans entiers de la santé des femmes sont encore « invisibilisés » dit-elle. Ainsi, l’endométriose, une affection qui touche une femme sur dix, met en moyenne sept ans à être diagnostiquée. Et ses causes sont toujours inconnues. Comme la gynécologie a longtemps eu pour mission centrale de se concentrer sur la fonction reproductive des femmes, l’endométriose ou le vaginisme sortaient du prisme. 

La chercheuse cite plusieurs affections pour lesquelles pèse le poids du genre. 

  • L’alcoolisme : chez les hommes, l’alcool est souvent considéré comme une affection en soi, alors qu’elle peut procéder d’un état dépressif. Chez les femmes, un médecin va plus rapidement interroger sur la dépression, ce qui va avoir pour conséquence une surreprésentation des femmes dans la catégorie Santé mentale et une sous-représentation dans les catégories liées aux assuétudes. 
  • L’ostéoporose : celle-ci est trop souvent sous-diagnostiquée chez les hommes. Elle est en générale découverte trop tardivement quand la maladie est très avancée, entraînant des risques de mortalité plus élevés. 
  • La vaccination contre le papillomavirus (HPV) : la première campagne de vaccination en 2010 concernait seulement les femmes, car le virus peut provoquer des lésions qui évoluent en cancer au niveau du col de l’utérus.  C’est typique d’une affection pensée uniquement comme un risque au féminin, et un gros raté en termes de santé publique, car les hommes non vaccinés sont potentiellement porteurs et peuvent transmettre le virus. Certaines des lésions pré-cancéreuses générées par le HPV (cavité buccale, anus…) peuvent en outre concerner les hommes également. Il a fallu plusieurs réajustements des campagnes de vaccination au fil des années pour dépasser ces impensés.  

Le service support genre permettra ainsi d’initier une réflexion au sein des équipes et institutions désireuses de faire évoluer leurs pratiques. Une étude exploratoire dans le domaine de la promotion de la santé sera ainsi mise en place dans les années à venir par Charlotte Pezeril qui reprend ce dossier auprès de l’OSS. 

Le 28 mai prochain, FESA fête ses 20 ans et célèbre la Journée internationale d’action pour la santé des femmes avec des plénières, une conférence gesticulée, des ateliers d’auto-santé, et une projection de film. 

Références :  

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Tournée Minérale : impact et nouveaux outils pour les professionnels

Le 3 Fév 25

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Depuis 2017, la campagne Tournée Minérale® mobilise chaque année en février plus d’1,5 million de Belges autour d’un défi : un mois sans alcool. Pause après les agapes de fin d’année pour certains, occasion de réfléchir au sens de sa consommation pour d’autres. Tournée Minérale® c’est surtout l’occasion, dans notre culture où l’alcool est omniprésent (sport, vie étudiante, savoir-faire brassicole, publicité, etc.), de remettre les enjeux de santé publique qui y sont liés au centre de l’attention durant un mois. Mais en quoi cette stratégie de promotion de la santé concerne-t-elle les professionnels de première ligne ?

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Chaque année en Belgique, près de 10 000 décès sont imputables à l’alcool, soit 10,5 % des décès (OMS, 2018) Par ailleurs, le mésusage de l’alcool coûte entre 4,2 et 6 milliards d’euros par an à notre pays (Thienpondt et al., p. 12, 2017).

L’alcool est responsable de plus de 200 pathologies et, même modérée, la consommation peut augmenter le risque de maladies graves (CSS, 2024, p.11). Le Conseil Supérieur de la Santé rappelle en effet qu’aucun niveau de consommation d’alcool n’est sans risque. En Belgique, 77 % des personnes de 15 ans et plus consomment de l’alcool (Gisle, 2018, p.6).

Un défi pour questionner sa consommation 

Face à ces constats de santé publique, Tournée Minérale® invite les participants, sous forme de défi, à analyser durant un mois leur relation à l’alcool et à passer d’une consommation réflexe à une consommation choisie. Depuis sa création, la campagne a gagné une popularité croissante, réunissant désormais plus de 20% des adultes belges chaque année, soit 1,5 million de Belges ! 

Réduire le « treatment gap » grâce à la Tournée Minérale® 

En 2024, un tiers des participants ont déclaré s’être renseigné ou avoir consulté un professionnel de santé dans la foulée de leur participation. 

Le « treatment gap » désigne l’écart entre les personnes souffrant de troubles de santé et celles qui se font accompagner pour ce problème de santé. En Belgique, sur 100 personnes présentant un mésusage d’alcool (Filee et al., 2004), seulement huit reçoivent une prise en charge adaptée (Mistiaen et al., 2015) 

Tournée Minérale® apparait alors comme une piste intéressante pour réduire cet écart de prise en charge. En effet, la campagne offre un cadre bienveillant pour aborder ces questions souvent taboues. Elle peut alors servir de porte d’entrée pour identifier les besoins des patients et orienter ceux en difficulté vers des soins adaptés. 

Des bénéfices à court et long termes 

Les participants à Tournée Minérale® rapportent de nombreux bienfaits ressentis : 

À court terme : 70% des participants en 2024 ont signalé des améliorations de leur sommeil, de leur énergie ou de leur concentration (Indiville, 2024).

tableau 1

À moyen terme : Une étude menée par l’Université de Gand a démontré que les participants avaient réduit de 20 % leur consommation d’alcool six mois après leur participation (Thienpondt et al., 2017, p.12). Sachant que le Belge boit, en moyenne, près de deux fois trop par rapport aux recommandations, Tournée Minérale contribue donc sensiblement à l’amélioration de la santé publique. 

tableau 2

Des outils pour les professionnels de santé 

En 2024, 1 participant sur 10 déclarait vouloir être accompagné par un professionnel de santé pour la prochaine édition. 

Ainsi, Univers Santé, l’asbl qui coordonne Tournée Minérale en Belgique francophone, a conçu, en collaboration avec des acteurs de terrain et pour la deuxième année consécutive, des outils spécifiques afin de soutenir les professionnels de première ligne. 

En 2025, l’accent est mis sur les médecins généralistes, les pharmaciens et les psychologues (notamment grâce à l’implication de la SSMG et d’acteurs de la Province de Namur- lire p.XX).  

Ces supports, disponibles gratuitement, incluent : 

  • des affiches et flyers pour les cabinets, salles d’attente, comptoirs… ; 
  • une vidéo muette de 15 secondes pour les écrans ; 
  • des badges à porter sur son pull/sa blouse pour indiquer son soutien à la campagne avec légèreté et engager la conversation.

Références 

  • Conseil Supérieur de la Santé, 31 janvier 2025. Mesures de réduction des dommages et des risques liés à la consommation d’alcool (Avis n°9782)
  • Conseil Supérieur de la Santé (2024). Mesures de réduction des méfaits liés à la consommation d’alcool : avertissements sanitaires dans le marketing, recul de l’âge de la première consommation d’alcool et prix minimum de l’alcool. (Avis n°9781).
  • Filee D, Gosset C, Reginster JY, Dor B, Orban T. Probex (2004) Projet buveurs excessifs. SSMG-ULG 
  • Gisle, L., Demarest, S., Drieskens, S. (2018) Enquête de santé 2018 : Consommation d’alcool. Bruxelles, Belgique : Sciensano ; Numéro de rapport : D/2019/14.440/65. Disponible en ligne : enquetesante.be 
  • Samyn, W., Busschaert, S., Minnebo, J. (2024). Rapport d’évaluation: Tournée Minérale 2024. Belgique. Indiville. 

Pour aller plus loin :  

  • Une carte interactive pour trouver un.e spécialiste (alcoologue) dans sa région sur reseaualcool.be   
  • Un test à réaliser pour évaluer sa consommation d’alcool sur tournee-minerale.be/testalcool  
  • Des infos et deux outils sur aide-alcool.be et le Selfhelp en ligne pour prendre en charge seul.e sa diminution de consommation d’alcool, et l’accompagnement en ligne où un.e thérapeute propose un accompagnement à distance  
  • Le réseau des services d’aide et de soins spécialisés en assuétudes pour réorienter la personne vers le service de soins ambulatoires de sa région sur feditowallonne.be

Risque alcool : la première ligne namuroise se forme au repérage précoce 

Le 3 Fév 25

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Pour qu’ils puissent intervenir tout au long du mois de février dans le cadre de Tournée Minérale®, les acteurs de la Province de Namur ont outillé les médecins généralistes, les pharmaciens et les psychologues dits « de première ligne » sur le mésusage de l’alcool.

capture tm sante mentale

« Tournée Minérale® est un moment-clé pour réfléchir à sa consommation d’alcool. C’est une fenêtre d’opportunité, une proposition de contre-culture par rapport à la culture de l’alcool qui domine en Belgique. On a décidé d’aider les généralistes, les pharmaciens et psychologues à passer le pas », explique Mathilde Pira, chargée de projet du centre local de promotion de la santé (CLPS) de Namur.

Le CLPS copilote depuis trois ans un groupe de travail qui réfléchit à la manière de changer les représentations de professionnel.les de la première ligne. Il regroupe PSYNAM, le CHU UCL Namur, le cercle des généralistes Namurois (RGN), l’association des pharmaciens Namur-Luxembourg (APNL), Promotion Santé et Médecine Générale (PSMG), le Centre d’Education du Patient (CEP). 

Un projet d’initiative hospitalière 

A l’origine, ce projet multi partenarial a été initié par le CHU UCL Namur. Son ambition consistait à être « hôpital promoteur de santé ». Concrètement, des professionnels du CHU UCL Namur – parmi lesquels Pierre Patigny, Charlotte Martin et Fabien Dehaene – ont convié des acteurs « externes » à la structure hospitalière (à l’époque, RESINAM, le CLPS, la LUSS, l’APNL, le CEP) à réfléchir à des enjeux de santé.  

«Le défi était d’une part de les aborder sous l’angle de la  promotion  de la santé, voire de la prévention – ce qui n’est pas un angle d’approche si répandu à l’hôpital ! – et d’autre part, de « faire percoler » une thématique de santé – ici, le « mésusage de l’alcool », non seulement au sein de l’hôpital, en sensibilisant par exemple les professionnels de santé, mais aussi, au-delà des murs de l’hôpital, en mobilisant un large réseau d’acteurs des première et deuxième ligne du Namurois », précise Geneviève Aubouy du CEP.  

Quatre groupes de travail ont ainsi vu le jour, à chaque fois co-piloté par un professionnel du CHU et une association – RESINAM, le CEP, la LUSS et le CLPS. Chacun d’entre eux a travaillé sur des axes précis, autour du fil rouge du mésusage de l’alcool : la perception des patients et des citoyens, la manière de porter des projets innovants en lien avec cette thématique, le plaidoyer politique et la perception des professionnels (de la santé, du social, de l’aide) face aux consommations à risque d’alcool. 

Au cours du temps, Pierre Patigny, psychologue du CHU UCL Namur (site Godinne), a également été chargé, dans le cadre d’un appel à projet du SPF Santé Publique, de créer un « Dispositif alcool » au sein de l’offre de soins du CHU (qui a reçu un financement dédié). C’est en cela que, assez naturellement, le groupe de travail centré sur les professionnels, a en quelque sorte réorienté ses actions. 

Lever les freins 

« Il est nécessaire d’améliorer le repérage précoce et les interventions sur le mésusage de l’alcool, reconnaît le Dr Benjamin Michel, médecin généraliste en maison médicale, détenteur d’un certificat interuniversitaire en alcoologie. Depuis l’Etude du KCE parue en 2017, les freins sont connus (le manque de temps, le manque de compétences…) et pourtant il ne se passait pas grand-chose sur le sujet ».

Or les besoins sont importants. « Beaucoup de professionnels sont confrontés à la consommation de substances. L’alcool concerne 85% de la population », rappelle Floriane Léonard, chargée de communication chez PSYNAM qui réunit 160 psychologues de première ligne. Depuis 2021, l’INAMI a progressivement renforcé l’offre de soins psychologiques dans l’ensemble du pays. Les psychologues de première ligne ont pour mission de fournir un soutien psychologique accessible et de proximité.  

Leur implication dans la thématique du mésusage de l’alcool découle d’une sensibilisation aux enjeux de santé mentale liés aux comportements addictifs, intégrant cette problématique à leur mission d’accompagnement global. Dans le cadre de Tournée Minérale®, les psychologues conventionnés ont pour objectifs d’outiller les professionnels de première ligne et de mener des actions de sensibilisation auprès du grand public. 

Kit d’outil, webinaire, et formation avec jeux de rôle 

Pour anticiper la Tournée Minérale® de cette année, les praticiens de la Province de Namur participant à des groupements de professionnels : généralistes, pharmaciens et psychologues de première ligne ont été conviés à participer en janvier à un webinaire de 30 minutes conçu pour eux. Les participant.es ont pu découvrir un panel d’outils prêts à l’emploi, dont la plupart proviennent du projet européen « SATRAQ » (Sensibilisation et Action Transfrontalière pour une Réduction de la Consommation d’Alcool au Quotidien) mené par le CEP entre 2020 et 2022.  

Dans ce « kit » d’outils, les professionnels ont pu découvrir le guide Tournée Minérale®, des fiches infos, des flyers et des affiches pour leur salle d’attente ou leur officine, précisant la notion d’« unité d’alcool », et les équivalences d’alcool selon le type d’alcool consommé. En outre, deux autres outils précieux sont également disponibles : un verre doseur représentant les volumes de consommation d’« une unité d’alcool » et une réglette figurant, outre le taux d’alcool, le temps d’élimination de l’alcool hors du corps, selon le genre et le poids de la personne.  

Les affiches/le guide, gratuits et téléchargeables ont été conçus en partenariat avec Univers Santé, coordinateur de la Tournée Minérale®, qui lançait la nouvelle campagne ce 1er février à Louvain-La-Neuve. Le slogan principal se veut mobilisateur : « Peu importe notre consommation, on a tous et toutes nos raisons d’y participer ». 

Les supports sont déclinés en fonction de la spécialité :  

  • « Alcool et santé, parlons-en ! » – « Votre médecin vous soutient ».  
  • « Alcool et santé mentale, parlons-en ! » – « Votre psychologue vous soutient ».  
  • « Alcool et médicament, parlons-en » – « Votre pharmacien.ne vous soutient » 

Chaque participant au webinaire avait aussi la possibilité de s’inscrire à la formation plus longue de 2 heures pour travailler sous forme de jeux de rôles à la mise en application des outils. Cette formation, dispensée par un psychologue conventionné et un médecin généraliste dans toute la province, s’appuie sur la démarche de « repérage précoce – intervention brève ».  

effet alcool risques sante
Prévention Santé. Roll-up : Les effets et risques de l’alcool. Boulogne-sur-Mer 

La RP-IB consiste à dépister une consommation susceptible d’être problématique (chez un patient, un usager…). Tout d’abord il s’agit de comprendre la notion d’« unité d’alcool », et les repères pour une consommation à « moindre risque » (prodigués par l’OMS). Ensuite, il est question de pouvoir évaluer les consommations d’alcool « concrètes » de la personne : que consomme-t-elle, et en quelles quantités, dans sa vie de tous les jours ?  

« Le dernier pas, le plus difficile de l’avis de tous les professionnels, consiste à pouvoir entamer le dialogue avec la personne, sur sa consommation d’alcool, sur son éventuelle motivation à la diminuer… précise Geneviève Aubouy. C’est en cela que l’utilisation des outils et les mises en situation des professionnels lors de la formation, représentent une manière de « franchir le pas » et d’oser entamer le dialogue avec le public, autour de cette question du mésusage de l’alcool ». 

En fonction de l’intérêt et de l’évaluation des différentes sessions et des demandes qui pourraient émerger dans le courant du mois de février, le groupe de travail procédera à une évaluation afin de voir s’il réitère l’expérience en 2026. 

Des actions à destination du grand public 

Tout au long du mois de février, PSYNAM, les psychologues conventionnés et leurs partenaires organisent de nombreuses actions à destination du grand public.  

Ces actions visent à sensibiliser aux risques liés à la consommation d’alcool, partager des témoignages, et développer des compétences pour mieux gérer sa consommation ou celle de ses proches. Le but étant d’ouvrir le dialogue sur ce sujet parfois délicat. 

Références 

  • Médecine Générale : pourquoi si peu de prise en charge des problèmes d’alcool – Etude du KCE 2017 
  • Projet SATRAQ : preventionsante.eu/index.php/satraq 
  • Le guide Tournée minérale pour les professionnel.les
  • Rendez-vous sur PSYNAM.be pour découvrir la programmation des actions à destination du grand public – qui est mise à jour en temps réel. 
brightly colored bottles of alcohol free drinks on display with black straws and humorous labels for a refreshing party atmosphere

Alcool : le concept canadien de continuum de risque 

Le 3 Fév 25

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Le Canada modernise ses repères sur la consommation d’alcool, en se basant sur le concept de « continuum de risque » pour aider le grand public à prendre des décisions éclairées. Si les recommandations sont désormais non-genrées, des messages spécifiques visent les femmes et les filles.  

brightly colored bottles of alcohol free drinks on display with black straws and humorous labels for a refreshing party atmosphere

« Avec les experts qui travaillaient sur la refonte des repères de la consommation d’alcool, nous nous sommes dit que les règles et les recommandations strictes étaient peu adaptées. Désormais le Canada se base sur le concept de « continuum de risque » pour permettre à chacun.e de se situer dans l’échelle du risque (faible, modéré, élevé) et de prendre des décisions éclairées », explique Catherine Paradis, la responsable technique à l’OMS Europe dans l’Unité « Alcool, drogues illicites et santé pénitentiaire », qui intervenait lors d’une conférence européenne sur la réduction du fardeau de l’Alcool à Bruxelles le 3 décembre dernier. 

« Boire plus de 6 verres par semaine cause des risques pour la santé. Boire moins, c’est mieux ». Voici les nouveaux repères fixés par le Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances (CCDUS) en janvier 2023. Avant cela, les recommandations canadiennes de santé publique (établies en 2011) étaient de maximum 10 unités standards par semaine pour les femmes (et pas plus de 2 par jour) et de 15 pour les hommes (pas plus de 3 par jour).  

Unité standard : un différentiel important dans le décompte 

La définition de l’unité standard est différente entre l’Europe et le Canada. Une unité d’alcool correspond à une bière de 33 cl au Canada, contre 25 cl en Europe, un verre de vin de 14 cl, contre 10 cl… Par conséquent, en convertissant les quantités, les recommandations canadiennes sont très légèrement en dessous des belges (une unité de moins pour la bière par exemple).

Pour rappel, en Belgique, les recommandations fixent la consommation maximale à 10 unités d’alcool par semaine, mais les Belges boivent deux fois plus, selon les estimations d’Univers Santé.

Un tableau synthétique à destination du grand public présente le continuum de risque qu’entraîne la consommation d’alcool et donne des repères (avec des couleurs allant du vert au rouge rappelant le Nutriscore) qui aident les personnes à décider elles-mêmes du degré de risque qu’elles sont prêtes à prendre pour leur santé. Ainsi, le fait de boire 7 verres standards ou plus par semaine entraîne un risque de plus en plus élevé de développer sept types de cancer, la plupart des maladies cardiovasculaires, des maladies du foie, et de mener à des actes de violence.  

repere canada alcool 0 a 8 verres
Le tableau issu de l’affiche destinée au grand public « boire moins c’est mieux » du Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances (CCDUS) 

Le sous-texte du concept “continuum de risque” est de pouvoir communiquer sur le fait que : « où que vous soyez sur le continuum, chaque verre compte, toute réduction sera bénéfique pour votre santé, cela concerne donc bien tout le monde aussi bien la personne qui boit peu que celle qui passera de 40 à 30 verres par semaine », ajoute Catherine Paradis. 

L’affiche propose à chacun.e d’analyser sa consommation d’alcool sur une semaine pour ajuster le tir en fonction du niveau de risque. « Vous pouvez réduire votre consommation d’alcool petit à petit. Chaque verre en moins compte ». Le CCDUS conseille aussi : « Les jours où vous prenez de l’alcool, limitez votre consommation à deux verres standards ». 

6000 études et deux ans de recherche  

Ces repères sont l’aboutissement d’un travail de recherche colossal qui a duré deux ans. Ils reposent sur l’examen de près de 6 000 études évaluées par des pairs et la participation de 23 scientifiques représentant 16 organisations. « Les preuves scientifiques sur la nocivité de l’alcool se sont révélées massives et accablantes. Nous savions que nous devions travailler à trouver une limite basse. Ce que nous n’avions pas anticipé, c’est à quel point l’alcool même en toute petite quantité s’est révélé nocif sur la santé et le bien-être des personnes » explique Catherine Paradis. 

Les commentaires reçus dans le cadre de groupes de discussion et de trois consultations du grand public et des intervenants ont permis de rendre les repères les plus clairs et pratiques possibles pour ceux et celles qui s’en serviront (médecins, conseillers, intervenants communautaires, responsables des politiques, grand public, etc.). 

L’affiche a ensuite transcrit en mots simples et faciles à comprendre les résultats de cette recherche sur les conséquences de la consommation d’alcool en termes d’espérance de vie. « Boire moins présente des avantages pour vous-même et pour les autres. Cela réduit le risque de blessures, de violence et de plusieurs problèmes de santé, qui peuvent raccourcir la vie ». 

Le tableau du continuum en couleur avec le nombre de verres standards sera-t-il décliné sous forme de label simplifié, à la façon du Nutriscore européen, dans l’étiquetage des bouteilles ? Rien n’est moins sûr. Le CCDUS se demande si les pouvoirs publics canadiens qui ont le monopole de la vente des boissons alcooliques pourraient sinon envisager d’indiquer “le risque accru de cancer” sur les contenants, comme c’est déjà le cas sur les paquets de cigarettes. 

pretty, young woman drinking some nice red wine at home, in the evening after work on her sofa (color toned image; shallow dof)

Prévention pour tou.tes et messages-clés pour les femmes 

L’affiche précise aussi que « la recherche nous apprend qu’il n’y a pas de quantités ni de sortes d’alcool bonnes pour la santé. Que ce soit du vin, de la bière, du cidre ou un shooter d’alcool fort, ça ne change rien. Boire de l’alcool, même en petite quantité, entraîne des conséquences pour tout le monde, peu importe l’âge, le sexe, le genre, l’origine ethnique, la tolérance à l’alcool ou encore les habitudes de vie ». 

Dans le rapport final complet, une partie est consacrée à la question des femmes et de l’alcool. Avec ces nouvelles recommandations, le Canada s’est inscrit dans la tendance mondiale de ne plus différencier les hommes et les femmes au moment de formuler des directives sur la consommation d’alcool (contrairement à ce qui était en place avant).  

A de faibles niveaux de consommation, les différences physiologiques entre les femmes et les hommes n’ont qu’une faible incidence sur le risque de mortalité. Toutefois, au-delà d’un faible niveau de consommation, le risque augmente davantage pour les femmes que pour les hommes. « Les experts sont conscients de la complexité de cette réalité et de la nécessité de bien la décrire (…) pour interpeller et informer efficacement la population. Les directives actualisées de consommation d’alcool doivent être diffusées avec les subtilités appropriées » précisent les auteur.es du rapport. 

En juin 2022, Galvanizing Equity publiait Le sexe, le genre et l’alcool : Directives de consommation à faible risque : notions importantes pour les femmes, dont les principaux messages de santé publique destinés aux filles et aux femmes sont : 

  • La consommation d’alcool présente des risques tant pour les hommes que pour les femmes, mais tous ne sont pas sur un pied d’égalité. En effet, l’alcool a des effets plus graves sur l’organisme des femmes.
  • L’organisme des femmes métabolise l’alcool différemment, ce qui cause davantage de problèmes de santé, plus tôt, après une consommation moindre, en raison de la taille, du ratio de masse grasse et d’eau, des effets hormonaux et des différentes actions enzymatiques qui décomposent l’alcool.  
  • La consommation d’alcool augmente le risque de cancer du sein. 
  • Les femmes connaissent aussi plus de lésions hépatiques que les hommes pour une consommation moindre d’alcool. 
  • Des facteurs liés au genre contribuent aux effets négatifs de la consommation d’alcool, surtout pour les femmes, dont l’augmentation du risque d’agression sexuelle et de violence conjugale. 
  • Les filles et les femmes ayant des antécédents de mauvais traitement durant l’enfance progressent plus rapidement de leur premier verre à la dépendance à l’alcool. 
  • En lien avec la grossesse, les auteur.es rappellent que l’alcool nuit autant à la santé de la femme qu’à celle du fœtus. Il n’y a aucune limite de consommation d’alcool sûre pendant la grossesse, et que le risque augmente avec la quantité d’alcool consommée.

Référence :  

  • Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances • Repères canadiens sur l’alcool et la santé : rapport final – janvier 2023
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VIH/Sida : une expo en hommage à 40 ans de lutte 

Le 30 Déc 24

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Donner une voix, un visage et une histoire aux Belges porteurs du VIH. L’exposition conçue par la Plateforme Prévention Sida fait la part belle aux témoignages et retrace 40 ans de la lutte contre le VIH/sida en Belgique.

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Dominique est une des premières Belges à avoir été contaminée à l’âge de 34 ans en 1985. Elle raconte ses dix ans d’errance thérapeutique, son expérience de patiente-test pour les premières tri-thérapies qui génère alors énormément d’effets secondaires, l’amélioration des traitements dont les prises sont simplifiées. « Aujourd’hui, je vis, je suis même grand-mère, mais j’espère un jour être délivrée de ce possesseur, de cet être viral, qui ne peut toujours pas être évincé du corps où il génère des virus cachés qui repartent infester le corps, au quart de tour, dès toute mutation du virus avec résistance au traitement ou interruption de traitement » dit-elle. 

L’exposition exposition intitulée « Vi(H)VRE !, histoire d’une lutte » se veut un « hommage vibrant » à toute personne touchée de près ou de loin par le VIH. D’abord installée sous le dôme de la Bourse de Bruxelles du 28 novembre au 8 décembre, puis itinérante en Wallonie, c’est un récit à plusieurs voix sur l’épidémie de sida. Celles des survivant.es, des soignant.es et des militant.es.  

Ecrire cette histoire, une nécessité 

« La lutte contre le sida, c’est une mémoire en morceaux, expliquait Charlotte Pezeril, anthropologue et directrice de l’Observatoire du sida et des sexualités, le soir de l’inauguration. L’histoire n’a jamais été écrite, et avec la disparition de l’Agence Prévention Sida (active entre 1991 et supprimée en 1996 – NDLR), beaucoup d’archives ont disparu. Pourtant, l’épidémie n’est pas finie, donc c’est important de comprendre l’échec et les erreurs que nous avons pu faire en termes de prévention et de tirer des leçons politiques de cette épidémie ». 

Pour concevoir l’exposition, la Plateforme Prévention Sida s’est inspirée d’une exposition française qui avait eu lieu au Mucem à Marseille en 2021 sous le titre « VIH/Sida, l’épidémie n’est pas finie », et fait ainsi d’une pierre deux coups : écrire l’histoire belge de l’épidémie et alerter pour remobiliser, car les contaminations sont en hausse pour la troisième année consécutive.  

En 2023, 665 personnes ont été diagnostiquées. Cela représente une augmentation de 13 % par rapport à 2022, précisait Sciensano dans son rapport épidémiologique publié le 7 novembre dernier (cf référence). « Il nous faut des stratégies concertées, car cette hausse va de pair avec l’augmentation des contaminations pour plusieurs IST (gonorrhée, chlamydia, syphilis) », précise Yves Coppieters, ministre wallon de la Santé, de l’Environnement, des Solidarités et de l’Économie sociale, venu participer à l’inauguration pour saluer « l’apport du militantisme » dans la lutte contre le sida.  

L’activisme des personnes malades, moteur de la lutte 

Le parcours chronologique suit la forme du célèbre ruban rouge, symbole de la solidarité. Il met en avant les témoignages des premier.es patient.es et de survivant.es, des personnes parfois issues des communautés LGBTQIA+, ou issues de l’immigration. « Les malades du sida défendaient leurs droits à sauver leur vie. Leur implication a été un moteur dans la lutte, la recherche de traitements, la mise en place d’une politique de prévention adaptée, et l’acquisition de nouveaux droits pour les patients » explique Thierry Martin, le directeur de la Plateforme Prévention Sida le soir de l’inauguration.  

Leur parole permet de retracer les avancées sociales et juridiques qui ont pu voir le jour grâce à leur mobilisation dans la lignée des « principes de Denver ». En 1983, une association sur la santé sexuelle des personnes homosexuelles, gay et lesbiennes publie une déclaration à Denver (Colorado-USA). Ils et elles déclarent avoir le droit d’être impliqués dans les décisions politiques sur le sida, d’être traités dignement, de ne pas être désignés comme des victimes, mais comme des personnes « ayant » le sida. 

L’équipe de la Plateforme Prévention Sida a aussi fait un immense travail de valorisation des archives de télévision. Parmi les incontournables, figurent les images du journal télévisé de Jacques Bredael du 11 mars 1991, qui est interrompu par des militants d’Act Up, réclamant que l’on parle du SIDA à la RTBF ou encore le premier spot de prévention très anxiogène diffusé à partir de 1987 « Ouvrez les yeux pour que le Sida ne vous les ferme pas ». 

La boîte de Pandore des discriminations 

La ligne du temps donne aussi la parole aux militant.es et au personnel soignant qui ont participé à la lutte. Parmi eux figure le Pr Nathan Clumeck, virologue au CHU Saint-Pierre qui est le premier médecin belge à s’être intéressé au virus. Il raconte le doute qui entoure ses recherches à l’époque. « Certains médecins pensaient que l’épidémie s’éteindrait d’elle-même au bout de trois mois. Ils mettaient le doute sur l’existence réelle de cette maladie et la résumait à un problème typiquement « africain », lié à un parasite ou à la malnutrition, d’autres parlaient d’une maladie homosexuelle ».  

En 1987, l’estimation du nombre de personnes séropositives en Belgique oscille entre 5000 et 10000 personnes, selon un reportage de la RTBF de l’époque qui précise que « le nombre élevé des sujets hétérosexuels et qui n’appartiennent à aucun groupe à risque distingue la Belgique des autres pays européens » 

vitrine bd joe

Une salle de l’exposition est dédiée à une collection d’objets emblématiques de la lutte. Des préservatifs, des photos « historiques », comme celle de la reine Fabiola enlaçant une patiente fin 1992 (5 ans après Lady Di), des revues médicales, la bande dessinée « Jo » signée par Derib en 1991. « Cette BD s’inspire de l’histoire d’une de mes jeunes patientes, se souvient le Pr Nathan Clumeck en s’arrêtant devant la vitrine. Elle avait été contaminée au cours d’un rapport sexuel unique et elle était décédée. Je faisais partie d’un groupe qui se demandait comment sensibiliser les jeunes, et c’est là que le dessinateur Derib a proposé d’en faire une BD qui a très bien fonctionné ».  

Au cours de ses années sombres, de nombreuses associations militantes se mobilisent. « En 1987-1988, on rapatriait des cercueils, se rappelle Maureen Louhenapessy qui travaillait alors dans la structure qui deviendra plus tard SidAids Migrants. « Avec le sida, j’ai découvert l’étendue des discriminations, c’était comme une boîte de Pandore, il fallait allier la lutte contre l’homophobie et la lutte contre le racisme, pour le droit à l’information, la littératie et la décolonisation des pratiques de santé ». Elle souligne qu’alors, la Belgique a été un des premiers pays européens à créer une aide médicale d’urgence pour les personnes malades du sida.  

A l’époque, Espace Prostitution (devenu Espace P) réalise un diagnostic de la situation auprès de 460 professionnels du travail du sexe. « On travaillait en réduction des risques en proposant un dépistage et en distribuant des préservatifs. A l’époque beaucoup de jeunes garçons se prostituaient au centre-ville de Bruxelles. Une fois diagnostiqués, il leur restait quelques années à vivre. C’était tragique », se souvient Cécile Cheront, sa directrice.  

Vivre aujourd’hui avec le VIH 

Fabien est né avec le VIH. Il prend la parole pour faire part de ses incertitudes. « Tu te confines tout seul parce que tu as peur de ce que les autres vont penser, de ce que ce qu’ils vont dire. Si tu rencontres une fille, tu sais pas comment elle réagira, et comment sa famille réagira. Tu ne sais pas. Est-ce que tu auras des enfants un jour et si tu as des enfants, seront-ils porteurs ? ». 

Pour Mike Mayné, porte-parole de l’asbl Ex-Aequo, les avancées médicales permettent d’avoir une vie. « Avec le I=i, indétectable = intransmissible, on sait qu’on est pas un danger pour les autres, et qu’on ne propage pas le virus ». Mais cette vie porte en elle « une part d’auto-censure, dit-il. On s’impose pas mal de limites à nous-même pour commencer dans nos relations interpersonnelles, familiales et amoureuses ». Les personnes séropositives ont la possibilité de discuter entre pairs au sein de groupes de paroles (chez Ex-Aequo, à la Plateforme Prévention Sida…), sur la ligne d’écoute : Aide Info Sida, et ou lors de la journée Santé positive qui a lieu en septembre.  

Ensuite, au niveau institutionnel, certains professionnel.les ne savent pas toujours comment réagir. « Quand le personnel soignant n’est pas issu d’un centre de référence, il ne sait pas forcément s’y prendre. J’ai déjà vu une infirmière enfiler trois paires de gants, et écrire VIH en gros et en rouge sur la couverture de mon dossier, ce qui est très gênant quand on doit passer d’un service à l’autre ». Pour améliorer la prise en charge des patients séropositifs, la Fédération Laïque de Centres de Planning Familial (FLCPF) en collaboration avec la Société Scientifique de Médecine Générale (SSMG) et Ex Aequo ASBL ont développé un webinaire sur la prophylaxie pré-exposition (PrEP) dans une approche de promotion de la santé. Conçu pour les médecins généralistes, il est susceptible d’intéresser les professionnel·les qui jouent un rôle d’information et d’accompagnement des patient·es. 

Le suivi médical permet de « sauver les meubles » constate Mike Mayné sans que les co-morbidités soient pour autant bien connues, alors que les personnes séropositives ont une plus forte prévalence en termes de tabagisme, de dépression et d’anxiété, et certaines maladies sont plus virulentes : le Covid, le papillomavirus humains (HPV). 

Selon la Plateforme Prévention Sida, la discrimination envers les personnes séropositives et migrantes, notamment les femmes, reste omniprésente et ralentit la fin de l’épidémie. Par ailleurs, les survivant.es, devenu.es des personnes âgées ont besoin d’un suivi psychologique renforcé en raison du taux d’anxiété ou de dépression.  

Le ministre a rappelé que la Wallonie avait renforcé les 19 opérateurs agréés sur le VIH dans le cadre de la programmation en promotion de la santé en ce compris la prévention.  

Leurs missions sont notamment de développer l’adhésion à la prévention combinée favorisant le respect des mesures d’hygiène de base, la réduction des risques, la vaccination, le dépistage et le traitement tout au long de la vie auprès des professionnels (éducatifs, sociaux et de la santé) et des publics clés de manière adaptée et diversifiée ; et d’améliorer la qualité de vie et éliminer les discriminations par la création d’un environnement favorable envers les populations vulnérables. 
 
Il a en outre précisé qu’un plan d’action pluriannuel afin de stimuler la prévention primaire, secondaire et tertiaire du VIH et des IST, était en cours d’élaboration au niveau de l’AViQ. Les opérateurs agréés seront impliqués dans sa rédaction. Ce plan sera présenté au comité de direction de l’Agence à la fin du deuxième trimestre 2025, au plus tard.  

Saluant l’engagement des personnes vivant avec le VIH, des associations et des militants, le ministre a reconnu que « la lutte est par essence intersectionnelle. Ensemble, on est capable de construire un avenir sans sida ». 

Une histoire belge en quatre grands moments 

  1. Un démarrage très lent des pouvoirs publics – En octobre 1983 paraît le premier article d’un média belge dans Le Soir sous le titre : « SIDA : des raisons de ne pas paniquer ». Il mentionne des « morts mystérieuses » aux Etats-Unis et explique que l’épidémie se limite aux 4H (homosexuel, haïtien, hémophile héroïnomane), un mythe à la peau dure. Les premiers cas sont alors identifiés en Belgique au CHU Saint Pierre, dans le service du docteur Nathan Clumeck. De jeunes homosexuels et personnes d’origine africaine atteints de maladie graves, d’infection et de cancers de la peau d’origine inconnue meurent en quelques semaines. En 1985 se crée en Belgique la première association Appel Homo Sida et Espace Prostitution. 
  1. A partir de 1990 : la lutte s’institutionnalise avec la création en Belgique d’une agence spécifique en 1991. En parallèle émerge Act Up Bruxelles qui demande la non-discrimination au travail et va révolutionner les méthodes d’intervention. « C’est le début des solidarités et de la lutte contre les discriminations, le début de la démocratie sanitaire. Des personnes malades deviennent parties prenantes des politiques publiques » relate Charlotte Pezeril. La Belgique est alors à l’avant-garde pour la réduction des risques – en témoigne la création de l’asbl Modus Vivendi en 1993 et d’Ex-Aequo en 1994. « A partir de 1996, l’accès à la trithérapie se massifie. La mortalité et les morbidités baissent, on réapprend à vivre » décrit-elle. 
  1. Entre 1998 et 2014, le sida se normalise : le sida est intégré dans les plans de promotion de la santé. Pour remédier à une forme de vide médiatique se créent en 2001 la plate-forme prévention sida et l’Observatoire du Sida et des sexualités. En 2002, la première loi Droit des patients permet d’assurer la confidentialité sur le statut virologique. 
  1. Continuer à aller vers. L’ONU sida annonce la fin du sida d’ici 2030, et Et pourtant il faut toujours aller vers : les associations obtiennent que le dépistage puisse se faire hors les murs pour le VIH puis l’hépatite C. A partir de 2017 la prophylaxie pré-exposition (PrEP) est remboursée, ce qui permet d’atteindre 95% de réduction de la charge virale.  

Références :  

  • Retrouvez le webinaire « La prescription de PrEP en médecine générale » créé par la Fédération Laïque de Centres de Planning Familial (FLCPF) en collaboration avec la Société Scientifique de Médecine Générale (SSMG) et Ex Aequo ASBL dans une approche de promotion de la santé. Conçu pour les médecins généralistes, il est susceptible d’intéresser les professionnel.les qui jouent un rôle d’information et d’accompagnement des patient.es. 
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Toilettes à l’école : dix ans de mobilisation et un tabou persistant 

Le 30 Déc 24

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« Royal Popo », « Harry POTter et la chambre des WC », « Des filles, des toilettes, des serviettes ! ». Décliné sous autant d’appellations que d’établissements scolaires, le projet «  Ne tournons pas autour du pot » a permis d’aider plus de 400 écoles à améliorer l’accès aux sanitaires. Toutefois, un tabou persiste sur la question de la mixité.

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Le 19 novembre dernier le fonds BYX, hébergé par la Fondation Roi Baudouin, fêtait les dix ans du programme de promotion de la santé à l’école « Ne tournons pas autour du pot ». « La période COVID a permis de refaire un focus sur l’hygiène des mains, et depuis le lancement du programme, de nouvelles questions ont émergé autour de la mixité et du genre » précise Michel Devriese, le président du fonds BYX.

Le symposium au titre provocateur : « Les toilettes à l’école, toujours un tabou 10 ans après ? » a été l’occasion de présenter une étude interrogeant l’opportunité d’introduire la mixité dans l’usage des espaces sanitaires. La mixité partielle pourrait-elle améliorer l’accès aux sanitaires et le bien-être des élèves ? La question a d’office provoqué une levée de boucliers dans certains établissements.

En 10 ans, 400 établissements scolaires ont déjà bénéficié d’une enveloppe d’un montant de 5000€ pour améliorer leurs installations sanitaires en mettant en place une méthodologie participative impliquant tous les acteurs de l’école, les élèves, leurs parents, les encadrants et la médecine scolaire. « Une réussite, d’autant qu’avant le démarrage du projet en 2015, certains enseignants nous disaient : « les toilettes à l’école ? N’en parlez pas c’est un problème sans solution ! » » s’amuse-t-il, rappelant que l’arrêté royal qui fixe la norme des installations sanitaires et impose la distinction entre les sexes, n’a pas bougé depuis 1957.

L’arrêté royal de 1957 fixe les règles des installations sanitaires en milieu scolaire :

  • au moins un W.C. par vingt filles ou trente garçons et un urinoir par vingt garçons 
  • les installations d’aisance sans chasse d’eau doivent être situées à dix mètres au moins de tout local de classe 
  • des installations sanitaires distinctes sont réservées pour chaque sexe 
  • les W.C. et les urinoirs doivent être à l’abri des intempéries.

Si la mixité est souvent la norme dans les écoles maternelles, elle est plus rare en primaire et secondaire. A St Ghislain, le Lycée provincial d’enseignement technique du Hainaut (LPETH) dispose de sanitaires mixtes à chaque étage, contrairement aux blocs de WC de la cour de récréation. « La mixité n’a jamais eu l’air de poser problème, déclare une enseignante dans l’article Vers un « petit coin » de paradis. À vrai dire, cela nous a toujours semblé normal ».

Les toilettes non-genrées : un sujet brûlant

Pour cerner la question du genre et de l’intérêt ou non d’introduire la mixité dans les sanitaires scolaires, le Fonds BYX a commandé une étude à Marie Gay et Claire Scodellaro. Elles ont mené une enquête en ligne auprès de 2893 répondants sur la mixité de genre avec l’aide de Question Santé, partenaire du projet.

Sur les 579 établissements répondants – quatre se sont mobilisés contre cette idée de mixité et ont encouragé les élèves et leur entourage à répondre massivement.

Il en résulte que la séparation Fille/Garçon reste la norme dans les écoles dans deux établissements sur trois. La mixité plus fréquente dans le réseau libre subventionné non confessionnel et dans les écoles de petite taille. 

  • 61% des répondants sont opposés à la mixité 
  • 18% sont favorables sous condition 
  • 11% favorables sans condition 
  • 10% sont indifférents ou ne souhaitent pas répondre.

Les parents d’élèves sont les plus farouches opposants (72%), suivi des élèves (65%) et des directions (42%). En revanche 46% des directeurs ou directrices sont favorables à la mixité.

Parmi les répondants, 212 jeunes du secondaire s’identifiaient comme LGBTQIA+, ce qui a permis de mieux cerner leurs besoins et leurs difficultés. Lorsqu’ils et elles transgressent la règle de la séparation fille/garçon, ils et elles sont plus souvent rappelées à l’ordre par rapport aux autres élèves.

Des entretiens qualitatifs ont permis d’affiner et de pondérer les résultats. Les chercheuses précisent que certain.es répondant.es niaient farouchement l’existence de la transidentité et de la non-binarité, ce qui n’a pas permis le dialogue.

Les préjugés en opposition à la mixité reposent sur de nombreuses peurs

Les toilettes mixtes seraient :

  • un lieu propice aux rencontres « intimes » entre élèves voire aux relations/agressions sexuelles
  • refusé par les filles, car cela signifierait la fin de « leur refuge » 
  • source de manque d’intimité entre élèves
  • incompatible avec certaines religions et cultures
  • un évitement accru des filles par manque de protection 
  • une altération du niveau de propreté

Les avis en faveur de la mixité sont :

  • elle facilite l’accès car elle réduit l’attente, rapproche les toilettes de la salle de cours en cas de manque d’infrastructures
  • elle améliore le respect des lieux d’autant plus si le personnel enseignant va également dans ses toilettes en alliant donc mixité garçon-fille-non-binaire – et mixité élève-adulte
  • elle est un facteur de cohésion et d’égalité elle améliore largement le bien-être des minorités de genre et réduit les violences, mais pour cela « l’école doit d’abord avoir un climat préalable propice et engager une réflexion sur l’accès aux toilettes », précisent les chercheuses.

Le triplé perdant

Au-delà même de la question de la mixité, les toilettes souffrent toujours de trois problèmes structurels selon une enquête menée en France par Pascale Garnier du Laboratoire Experice et Gladys Chicharro Saito, maîtresse de conférences à l’université Paris 8.

  • un problème d’accès lié au fait qu’il n’y a pas assez de toilettes, ni assez de lavabos et trop de restriction horaire dans l’accès aux lieux, à du papier toilettes, etc.
  • un problème de fonctionnalité. Les portes ne ferment pas, les cloisons sont trop basses et ils laissent passer les sons, et surtout les regards par-dessus ou par-dessous.
  • un problème de confort lié à l’absence de lunettes de toilettes, de porte-manteau, de poubelle et de miroir.

Ce cumul de dysfonctionnements génère certains « conditionnements », décrivent-elles au cours de leur présentation intitulée « Les toilettes, lieu de socialisation des élèves ». 

  • la rétention est souvent la règle. « A l’école, je ne fais pas pipi et je ne bois pas pour ne pas avoir envie d’aller aux toilettes et surtout je ne fais pas caca ».
  • l’urinoir « fait genre ». L’école maternelle est le lieu où les petits garçons apprennent à faire pipi debout. Celui qui va aux toilettes en position assise peut s’entendre dire « tu vas sur les toilettes des filles ? ».

Des sociabilités électives genrées

photo appel secondaire

L’accès restreint aux toilettes répond le plus souvent à un besoin de contrôle des adultes pour éviter l’usage inapproprié des lieux.

L’étude de Gladys Chicharro Saito montre que les jeunes garçons en font un lieu de performance sportive ou de spectacle. « En primaire, c’est une zone d’autonomie temporaire à l’abri du regard des adultes, on peut y jouer manger des bonbons, regarder son portable, fumer c’est un lieu aussi pour s’isoler pour ne pas être vu en cours de récréation tout seul ou un refuge ». En secondaire, la chercheuse constate que l’usage évolue. A l’âge du lycée (l’équivalent des niveaux secondaire pour les 15-18 ans), les garçons vont peu aux toilettes ou en tous les cas ne s’y retrouve pas à plusieurs, « de peur qu’on les taxe d’homosexualité ». Ce qui interroge sur les discriminations subies par les jeunes s’identifiant comme minorité de genre et le climat scolaire.

Pour les filles, les toilettes sont un lieu d’intimité collective. « Les filles trouvent un refuge pour jouer, pour se parler, c’est l’âge des règles – des interrogations sur comment les gérer, masquer un incident, se dépanner en protection hygiénique – tenir la porte en cas d’absence de verrous. C’est un espace de sororité, un “safe space” ».

Rétention et conditionnement des filles

« Seuls 60% des élèves se rendent aux toilettes lorsqu’ils en ont besoin », regrette Vincent Dessart, conseiller de la cellule école inclusive spécialisé sur le bien-être qui représentait la Ministre de l’Education et de l’Enseignement de promotion sociale Valérie Glatigny. Avant de préciser que la priorité de la Fédération Wallonie-Bruxelles en matière de bien-être et d’égalité était de « faire de chaque espace dans l’école un lieu hospitalier », notamment en réfléchissant « autour de l’intimité, la sécurité et l’inclusion ». Pour le moment la Fédération Wallonie Bruxelles recommande la mixité mais ne l’impose pas.

Les problématiques de santé physique sur le fait de se retenir à l’école, sont assez peu documentées par la littérature scientifique, précise la Dre Lise Maskens, médecin scolaire à Jodoigne. Elles concernent plutôt les filles pour qui « la rétention augmente la capacité vésicale, mais aussi le risque de résidu et donc d’infection urinaire. Les conséquences ne sont pas forcément immédiates mais cela peut avoir un impact sur les futures mères au moment des grossesses, de plus ça provoque une sorte de conditionnement chez les petites filles ».

Le témoignage de Coraline Duwelz, une élève de secondaire porte-parole du comité des élèves francophones vient étayer la problématique psychosociale : « c’est choquant de se dire que pour un simple accès à un besoin humain, on fait face à des obstacles. C’est pas sain, c’est pas propre, c’est pas agréable, on manque de tout. Hors des récréations, les profs doivent nous donner une clé pour qu’on puisse accéder aux toilettes, parfois on subit des remarques sexistes, des regards malaisants alors à la fin on n’ose plus demander  ».

Son incompréhension fait réagir Marie Noël, la représentante du délégué aux droits de l’enfant : « est-ce qu’on accepterait qu’on nous impose ce type de condition en tant qu’adulte ? L’enfant a des droits, notamment le droit à la santé et à participer aux règles de la vie de l’école ».

Références :

  • Retrouvez le détail des projets sur une page dédiée baptisée Echos d’écoles qui relate l’actualité des projets « Ne Tournons pas autour du pot »
asian girl speaking during group therapy session

Suicide : des solutions pour endiguer l’effet de contagion 

Le 2 Déc 24

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Tsolair Meguerditchian est psychologue, formatrice et responsable de projets postventions au Centre de Prévention du Suicide 

La prévention du suicide est l’affaire de tous. Le Centre de Prévention du Suicide (CPS) appelle à renforcer les actions de santé publique. L’augmentation des demandes venant des jeunes, a notamment conduit le CPS à structurer des principes d’interventions post crise suicidaire pour éviter l’effet de contagion. 

« Tu as des idées suicidaires ? », « Ne reste pas seul.e ! Des ressources existent ! » Ligne d’écoute, consultations psychologiques, forum en ligne gratuit et anonyme, ces dernières années, le Centre de Prévention du Suicide a développé de nombreux outils pour accompagner les personnes en crise et leurs proches, que l’acte suicidaire soit abouti ou non. 

Un problème de santé publique 

Le suicide revêt une ampleur significative en Belgique, qui figure au 4ème rang des pays de l’Union Européenne. En 2021, 1641 suicides aboutis ont été déclarés en Belgique (contre 1736 en 2020). La Flandre est plus touchée que Wallonie et Bruxelles. Il faut toutefois manier les chiffres avec prudence étant donné que tous les suicides ne sont pas répertoriés ou reconnus comme tels : certains accidents mortels de la route (suicides maquillés), les équivalents suicidaires (liés aux assuétudes). 

graph suicide

Le suicide et les idéations suicidaires concernent l’ensemble de la population. En 2018, 4,3 % de la population l’avait ainsi sérieusement envisagé et 0,2 % avait tenté de se suicider au cours des 12 derniers mois.  

Les pensées suicidaires et les tentatives de suicide sont plus fréquentes chez les femmes, les personnes d’âge moyen (45-64 ans) et dans le groupe avec un niveau d’éducation plus faible. Cependant, en 2021, 1174 hommes avaient mis fin à leurs jours, contre 467 femmes. 

Les jeunes adultes, en particulier ceux âgés de 18 à 29 ans, présentent le taux d’idéation suicidaire le plus élevé. En novembre 2023, 23,4% des femmes de cette tranche d’âge ont rapporté avoir eu des pensées suicidaires au cours des 12 derniers mois, un chiffre en hausse par rapport à 18% en février 2023. Pour les hommes, ce taux était de 13,4% en novembre 2023, en légère baisse par rapport à 14% en février 2023. Dans la tranche d’âge 15-24 ans, plus d’un décès sur quatre est dû à un suicide. 

Au Centre de Prévention du Suicide, la proportion d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes qui utilisent la ligne d’écoute et requièrent des consultations psychologiques a augmenté de 15% depuis 2020. Chez certain.es psychologues du centre, plus de 40 % des patient.es sont des jeunes. Certain.es ont élaboré un plan suicidaire dès leur plus jeune âge. Ces chiffres soulèvent une priorité absolue concernant la santé mentale des adolescents et des jeunes adultes. 

Par ailleurs, il est crucial de souligner que le suicide peut toucher n’importe qui, sans distinction d’âge, de genre, d’origine, de religion ou de classe sociale. Ainsi la tranche d’âge des seniors, les plus de 85 ans, est la tranche d’âge la plus touchée par le suicide abouti. Cette universalité du phénomène souligne l’importance de l’aborder sous divers angles, à travers la prévention, le soutien, la sensibilisation, et la postvention – l’intervention en collectivités après un passage à l’acte suicidaire abouti ou non. 

Détecter les signaux d’alerte 

asian girl speaking during group therapy session

La prévention du suicide est un défi de société qui nécessite des approches tant individuelles que collectives. La clé de la prévention réside dans la capacité à détecter les signaux d’alerte, à offrir un soutien émotionnel et à promouvoir des espaces ouverts de dialogue. Le fait d’intervenir tôt et d’offrir des ressources adéquates permet de créer un climat de confiance et de compréhension pour que les personnes en détresse se sentent écoutées et soutenues.  

Professionnel·le·s de la santé, personnels éducatifs, et amis et famille ont tout intérêt à savoir reconnaître les signes de détresse, tels que : 

  • l’isolement social : perte d’intérêt et de plaisir pour les activités, retrait, recherche de solitude, coupure des contacts, mutisme, repli sur soi, absence d’émotion…  
  • les signes de dépression : trouble du sommeil, trouble de l’appétit, manque d’énergie, fatigue, agitation, tristesse, colère, rage, faible estime de soi, anxiété accrue…  
  • certains comportements : décrochage à l’école ou au travail, désintérêt général, manque d’attention, négligence physique, consommation excessive d’alcool, de drogue et de médicaments, comportements auto-mutilants et dangereux…  
  • les messages directs : «  Je veux mourir », «  Cela ne vaut plus la peine de continuer de vivre » 
  • Les messages indirects : «  Vous seriez mieux sans moi », «  Bientôt je vais avoir la paix »  

Le suicide reste stigmatisé, ce qui rend difficile d’en parler, tant pour les personnes ayant des idées suicidaires (ou endeuillées par suicide) que pour celles qui les soutiennent. Le tabou conduit à une absence de conversation. Ne pas aborder le sujet ouvertement va ensuite entraîner un sentiment d’isolement, des silences gênants et à l’enfermement des émotions. 

Pour ouvrir le dialogue sur la question du suicide, le CPS a notamment développé un jeu de cartes pour sensibiliser autour des idées reçues sur le suicide (voir la page les mythes et les réalités). Il est utilisé lors des sessions d’information pour ouvrir le dialogue.  

Ecouter et orienter 

Se préparer à entendre qu’une personne envisage le suicide est important. Cette révélation peut être très déstabilisante. Il est crucial de prendre la situation au sérieux, d’écouter activement la personne sans la juger, et de lui faire sentir qu’elle n’est pas seule face à ses difficultés. Le calme et la bienveillance sont essentiels pour l’aider à se sentir soutenue, pour faire savoir aux personnes en détresse qu’elles ne sont pas seules.  

Vous pouvez également être une source de soutien, dans les limites de votre rôle et de vos capacités. Après avoir accordé une première écoute, il est conseillé d’informer et de réorienter vers des ressources externes où les personnes en souffrance peuvent obtenir de l’aide, que ce soit par le biais de professionnel.les de la santé mentale, de lignes d’assistance téléphonique comme la ligne d’écoute du Centre de Prévention du Suicide 0800 32 123 ou de groupes de soutien. Il est important de se rappeler que chaque personne possède ses propres ressources. En posant les bonnes questions, nous vous encourageons à les aider à les identifier et à les mobiliser. 

Pour celles et ceux qui sont vulnérables, qui ont déjà exprimé des idées suicidaires ou qui ont des antécédents de comportements suicidaires, un suivi régulier et un soutien peuvent aider à prévenir une situation de crise.  

La postvention, une méthode d’intervention en collectivité 

En 2023, le CPS a structuré son service de postvention. Cette intervention joue un rôle déterminant dans la prévention du suicide.  

Elle a pour but de diminuer la souffrance individuelle, de prévenir un effet de contagion éventuel, d’augmenter le sentiment de sécurité du milieu et ainsi favoriser un retour au fonctionnement habituel dans le secteur concerné.  

Elle se décline avec différentes actions :  

  • En accompagnant les personnes en charge pour la gestion de la crise suicidaire institutionnelle comme, pour annoncer le décès par suicide, rendre hommage ; 
  • En épaulant les personnes directement touchées par le passage à l’acte à travers les groupes de paroles ; 
  • En repérant les personnes vulnérables ; 
  • En faisant connaître les ressources disponibles ; 
  • En cocréant un protocole institutionnel d’intervention et de prévention du suicide. 

En 2023, le CPS a  

  • dispensé huit séances d’informations postventions gratuites (les modules sont en accès libre sur le site web depuis septembre 2023)  
  • sensibilisé et informé 415 professionnel·le·s. à travers les séances d’information. Entre autres des centres de prévention et d’intervention addiction et dépendance, des mouvements de jeunesse, des fédérations de maisons de jeunes, des écoles et internats, les pôles académiques de Bruxelles (hautes écoles et universités), des services d’aide aux victimes, des organismes d’insertion socioprofessionnelles, les services de lutte contre la pauvreté, les SPF Emploi, Santé, Intérieur, les centres d’hébergement et les prisons. 
  • accompagné 15 institutions dans la gestion des crises (suicidaires). Notamment des écoles secondaires, mouvement de jeunesse, institutions publiques. 
  • créé 15 espaces de libre parole, pour un total de plus d’une centaine de personnes touchées par l’acte suicidaire. Plus de la moitié de ces sessions a eu lieu dans des écoles secondaires après des décès par suicide. Les participant.es étaient soit des professionnel.les de l’école, soit les élèves eux-mêmes.  
  • créé trois protocoles institutionnels d’intervention et de prévention du suicide sur mesure. 

Il est important de considérer tous les aspects d’une situation et évaluer si elle est critique et demanderait une action urgente. Dans certains cas, une aide immédiate peut être nécessaire.  

Les protocoles institutionnels d’intervention et de prévention du suicide  

Face à la détresse d’une personne qui fait part de ses idées suicidaires ou que l’on soupçonne suicidaire, il est normal de se sentir démuni et impuissant et de ne pas savoir ni quoi faire ni quoi dire. 

Ce protocole fournit des directives claires et des outils pratiques pour une meilleure gestion des crises suicidaires, couvrant les phases avant, pendant et après l’incident. Il permet d’adopter des attitudes spécifiques : l’écoute active, la bienveillance et l’absence de jugement pour éviter d’être submergé par l’angoisse ou de rejeter les émotions de l’autre. 

Le protocole a pour objectif d’apporter l’aide, les informations et les outils nécessaires aux personnes en charge ainsi qu’à tout.e professionnel.le dans le but de minimiser les risques au sein de l’institution. 

Il s’agit d’une cocréation sur mesure qui se déroule comme suit : 

  • Une première rencontre avec l’équipe. Le but est de savoir dans quels contextes et à quelle fréquence, celle-ci est confrontée à des situations de crise suicidaire (pensées suicidaire, tentative, suicide abouti) ? Comment ces crises suicidaires ont-elles été gérées ? Qu’est-ce qui a été bien fait ? Qu’est-ce qu’on peut faire autrement ? Qu’est-ce qui serait à éviter ? 
  • Sur base de ces réflexions et informations, le CPS formule une proposition pour que ce protocole s’approche au plus à leur réalité du terrain. Les participants seront donc invités à apporter les modifications nécessaires pour que la procédure soit aussi réaliste et applicable que possible. Il est également important de confier chaque tâche à l’avance aux personnes qui en seront chargées, afin que les employés ne se retrouvent pas perdus et désemparés lorsqu’ils sont confrontés à une crise suicidaire. Cela garantira un fonctionnement harmonieux où chacun sait ce qu’il a à faire. 
  • Une fois le protocole finalisé et les outils sur mesure développés, l’intégralité sera présentée à l’équipe. Ceci peut être considéré comme une sorte de formation. Des éléments liés à la prévention du suicide, à la postvention ainsi que les outils et ressources seront présentés. 

  

Ainsi, la mise en place du protocole institutionnel d’intervention et de prévention du suicide aide non seulement à prévenir le suicide, mais contribue également à construire un environnement plus vigilant et solidaire face à cette problématique majeure. 

Une intervention rapide peut faire la différence, et il est crucial de connaître les étapes à suivre dans ces situations délicates.  

En outre, le protocole inclut des directives sur la manière d’annoncer le décès par suicide, de rendre hommage et dans certains cas, de répondre aux médias, qui jouent un rôle significatif dans la sensibilisation et la prévention d’un éventuel phénomène de contagion. 

Pour contacter le Centre de Prévention du Suicide : ww.preventionsuicide.be  

Le CPS peut aussi assurer certaines interventions en anglais. Les interventions en néerlandais, sont menées par leur homologue le CPZ https://www.preventiezelfdoding.be/ 

Outils et documents de référence :