Son nom claque désormais comme une punchline de slam, la campagne Mai le Paquet remplace officiellement Ensemble vers un nouveau souffle et appelle les professionnels de santé à se mobiliser massivement.
« Ensemble vers un nouveau souffle (EVUNS) s’essoufflait un petit peu. Nous avions envie de créer une nouvelle dynamique pour cette campagne » précise Elise Willame, responsable du Service Prévention Tabac du FARES, qui pilote les acteurs du Plan Wallon sans tabac1. Au mois d’août, une mise au vert a permis de brainstormer sur les évolutions tout en conservant les objectifs phares de prévention du tabagisme et d’accompagnement du sevrage.
« On a beaucoup réfléchi sur un nouveau nom, plus percutant et qui parle davantage du produit, raconte-t-elle. On a eu des discussions autour du paquet, avec cette interrogation : « est-ce que le mot « paquet » englobe assez les nouveaux produits, les puffs etc ? » ». L’idée l’emporte car elle permet d’exploiter l’expression « mettre le paquet », qui implique un effort important. « La campagne met vraiment l’accent sur la motivation, et le fait d’encourager les personnes à puiser dans leurs ressources » ajoute Elise Willame.
La campagne va aussi se dérouler sur un temps plus court. Alors qu’EVUNS s’était étalée au fil des ans sur avril-mai-juin, Mai le Paquet se concentre désormais plutôt sur le mois de mai, qui s’achève le jour de la lutte contre le tabac (le 31). Et pour accompagner ce côté printanier, une fleur remplace la cigarette, entre l’index et le majeur sur le logo.
Cette nouvelle dynamique vise aussi un public bien précis : les professionnel.les de terrain (santé, social, éducation, culture…), pour ne pas concurrencer la campagne Buddy deal de la Fondation contre le Cancer, qui s’adresse elle au grand public.
Haro sur les professionnels
En décembre dernier, la Fondation contre le Cancer a mené une enquête avec le SPF Santé Publique auprès de 18.000 professionnels de santé. Elle révèle que seul un professionnel de santé sur cinq adopte un rôle pro-actif dans le sevrage tabagique lorsque la question du tabac est abordée en consultation. « Ce sont surtout les spécialistes cardiologues, pneumologues ou oncologues qui proposent cette démarche au patient une fois qu’une pathologie est installée, et rarement en amont malheureusement », explique Nora Mélard, experte en prévention du tabagisme à la Fondation.
Le problème est structurel, comme le prouve notamment l’absence de cours sur le sujet du tabac dans les troncs communs de médecine générale. La Fondation relève que « le potentiel du secteur est considérable mais largement sous-exploité, principalement par manque de temps, de ressources, de formation spécialisée et de coordination entre intervenants ».
Mai le Paquet insiste donc sur le rôle des professionnels de terrain et leur fournit des ressources spécifiques, de nouveaux outils pédagogiques et un accompagnement méthodologique. Cette dimension existait déjà dans EVUNS, mais elle est davantage structurée et mise en avant dans la nouvelle version. Les équipes du FARES propose des formations, des co-animations et une forme de guidance en fonction des demandes.
Par ailleurs, si EVUNS proposait déjà des activités hybrides, Mai le Paquet met davantage en avant la combinaison de module en présentiel et en ligne. L’objectif est de permettre à un maximum d’acteurs de participer quelles que soient leur localisation et leur expertise.
Un carnet de Self Help
La philosophie de la campagne est « bienveillante, positive et surtout centrée sur la personne, son contexte de vie et ses compétences, psychosociales dans le cadre du sevrage » précise Elise Willame. A ce titre elle met en pratique les principes de promotion de la santé en présentant les bénéfices au changement et en faisant la liste des bienfaits du sevrage tabagique dans un carnet de Self Help de 53 pages. Imprimé à 10.000 exemplaires, il est envoyé sur demande, ou déposé dans les CLPS, au SEPT et à l’Observatoire de la Santé du Hainaut.
Le carnet se compose de trois chapitres qui détaillent les trois étapes de l’accompagnement. Qui dit sevrage, dit préparation, un peu comme pour un marathon : « je me prépare ». Ce premier chapitre remplace – « s’informer » de la campagne EVUNS. Il permet de fixer des objectifs, de repérer des personnes ressources, d’explorer ses motivations et ses dépendances pour jauger « sa balance décisionnelle ».
Les deux étapes suivantes sont restées les mêmes : « j’agis » pour ajuster « sur mesure » son arrêt, trouver des professionnels spécialisés et avancer « à petits pas » vers le changement. Et enfin, la dernière, la plus complexe fait le point sur les stratégies pour se maintenir et gérer l’urgence, les alternatives, les rechutes. Tout est passé en revue.
« Le carnet est facile à utiliser pour le professionnel, qu’il soit tabacologue, médecin, sage-femme, dentiste, c’est un outil de liaison ou de guidance dans le cadre de sa relation thérapeutique. Les premiers retours sont bons, car la brochure est assez ludique et propose des petits défis, notamment un calendrier d’un mois sans tabac, une cocotte, des jeux » ajoute Elise Willame.
Le calendrier du défi
Ce calendrier didactique liste les économies (10 euros par jour) et les bénéfices santé au jour le jour. Au jour 1, le rythme cardiaque, la pression sanguine et l’oxygénation des cellules s’améliorent. Au jour 2, le corps ne contient plus de nicotine. Au jour 3, le goût et l’odorat s’aiguisent. Au jour 10, le corps utilise mieux le sucre et le risque de diabète réduit. Au bout d’un mois d’arrêt, un fumeur a économisé 310 euros, et gagné un meilleur sommeil, une meilleure cicatrisation, un meilleur aspect des dents et des gencives, etc…
La campagne 2026 met en avant de nouveaux outils : la cocotte mini‑défis – à découper dans la brochure, permet de fixer un défi et de réfléchir à ses motivations.
L’ancien site web EVUNS reste actif et a été remanié. Il donne accès à toute une série d’outils qui ont fait leurs preuves et à une mine d’informations : fiches-actions, activités, webinaires en replay. « Un nouveau partenaire qui arrive dans la campagne et qui ne connaît pas encore trop la thématique, trouvera des clés et des balises, qu’il pourra utiliser facilement en fonction de son public », précise Elise Willame.
Il est possible de proposer une balade avec des temps d’arrêt proposant des ateliers sur le « Respirer » (exercices de respiration, chant, quiz…), et une « chasse aux cailloux voyageurs » (une activité venue d’Allemagne). L’activité permet aux fumeurs de s’interroger sur leur tabagisme, tout en pratiquant une activité physique de manière ludique.
Enfin, un agenda liste aussi tous les événements en lien avec l’édition 2026 de Mai le Paquet.
1 Le Plan Wallon Sans tabac compte une dizaine d’opérateurs (FARES, SEPT, OSH, Tabacstop, Institut Jules Bordet HUB, SSMG, FMM, CLPS, AUP, SMD)
Plus d’info : EVUNS – Mai le Paquet Le communiqué de presse de la Fondation contre le Cancer donne accès aux résultats complets de l’enquête « Sensibiliser et Interdire, cela ne suffit plus » à retrouver sur le site – sous l’onglet « Ressources ».
En Wallonie, l’asbl Soutien Et Prévention Tabagique (SEPT) déploie le projet de prévention participatif « Puffiction, l’info claire sur des produits flous », pour démystifier les nouveaux produits du tabac.
Le nom « Puffiction » a émergé dans une maison de jeunes, sur le ton de la boutade, avant de s’imposer pour désigner ce nouveau projet mené par le SEPT en Wallonie et financé par l’AVIQ. En écho au film « Pulp Fiction » de Quentin Tarantino où les personnages sont accros à l’héroïne et à l’alcool, Puffiction se consacre à la thématique du tabac et entend sensibiliser à la fiction proposée par l’industrie du tabac sur la soi-disant innocuité des produits sans fumée.
Il informe en particulier sur les puffs – ces cigarettes électroniques jetables – qui ont détrôné la cigarette classique dans l’initiation au tabac et sont désormais la porte d’entrée dans la dépendance nicotinique vers l’âge de 16 ans.
Le projet se décline de trois façons pour sensibiliser le plus largement possible sans pour autant empiéter sur le terrain du projet « Sans Filtre » porté par le Fonds des Affections Respiratoires (FARES) qui se déploie sur TikTok principalement. (Lire notre article paru en octobre 2025 Amorçage réussi pour la campagne Sans Filtre).
La santé, c’est pas du ciné
SEPT met sur pied des ateliers de création de supports d’information par et pour les jeunes, notamment des concours d’affiches, ou encore des goodies Puffiction floqués du slogan : « ta santé c’est pas du ciné ». Pour amorcer la discussion, SEPT propose de jouer avec deux jeux de cartes. Le premier baptisé « mythe ou réalité » permet de cerner les stéréotypes et les idées reçues sur les nouveaux produits. Le second « portrait caché » présente chaque produit, son effet et une alternative. Après ces échanges, le groupe passe ensuite à la création d’affiches et de messages de prévention.
A Lessines, des jeunes de la maison Animados ont ainsi repris les codes du jeu vidéo Fifa pour créer une affiche de type ligue des champions. Le FC non-fumeurs bat le FC Fumeurs 7-0, dont une partie de l’équipe est sur le banc de touche sous le slogan « le vrai shoot d’énergie c’est l’entraînement, pas la nicotine ».
« La prévention et la promotion de la santé fonctionnent mieux quand elles sont réalisées par les pairs, car cela permet d’éviter les écueils de la prévention par la peur », explique Céline Corman, coordinatrice du SEPT et psychologue. Le message, que les jeunes choisissent de porter est double et politique. D’un côté, il conscientise sur le sens de la consommation, sans diaboliser le produit ou les consommateurs pris dans les filets de l’industrie de la nicotine. De l’autre, il insiste sur l’aspect environnement : une puff c’est du plastique, une batterie au lithium et donc difficilement recyclable.
Une puff contre la toux
SEPT convie aussi parents, professionnel.les et enfants à une conférence dédiée à la thématique en partenariat avec le FARES et également des CLPS ou des PCS. Ces moments d’échanges permettent de recueillir de nombreux témoignages. Désormais, la puff est banalisée pour son côté « fun » et « inoffensif », d’autant qu’elle « sent bon ». Pour la plupart des jeunes, consommer n’engendre « rien de grave », comparé à la cigarette classique, considérée comme dangereuse et pas du tout glamour. « Certains parents ignorent parfois complètement les risques », relate Céline Corman, en faisant référence à quelqu’un qui avait acheté un puff à la menthe pour son fils « parce qu’il toussait ». D’autres sont catastrophés. Leur intervention donne surtout des clés pour intervenir lorsqu’un parent trouve un puff dans les mains de son enfant, et ouvrir la discussion sans dramatiser.
Enfin, SEPT tient des stands en milieu festif, sur des salons de la santé et du bien-être et des événements communaux. C’est l’occasion de distribuer des goodies (tote bag, thermos, gobelet, porte-gobelets, bob…) en échange de la participation à un quiz.
Pour aller plus loin : – L’asbl SEPT– L’équipe est joignable à l’ adresse mail email@sept.be, et au 065/317.377. – Le site sept.be – Dans la rubrique outil – se trouve le test de Fagerström sur la dépendance nicotinique. Le SEPT publiera bientôt un catalogue avec une trentaine d’outils utiles en prévention du tabac et un livret “tabagisme et féminité ». – Une page instagram
Agenda : La prochaine conférence « des infos claires sur des produits flous » a lieu le 26 mai à Celles à 18h – ouvert à tous : voir l’événement sur Facebook
Faire respecter l’interdiction de fumer dans les écoles pour réduire l’initiation au tabagisme chez les adolescents et l’entrée dans la dépendance. C’est l’hypothèse du projet ADHAirE qui mise sur le renforcement du cadre et l’intervention des adultes : direction, enseignants, personnel et PSE.
L’école pourrait être un lieu privilégié pour intervenir sur le tabagisme. En Belgique, l’âge moyen d’initiation au tabac se situe autour de 16 ans selon les données de l’enquête HBSC 2022, ce qui est stable depuis l’enquête précédente de 2018 1. Mais la consommation combinée de cigarette classique et vape est passée en 4 ans de 9% à 14% chez les élèves du 1er degré. Et pour les élèves de 2e et 3e secondaire, la proportion grimpe à 30%.
Depuis 40 ans, toutes les tentatives de lutte contre le tabagisme scolaire semblent avoir peu d’effets. Ces actions ont souvent reposé sur la même hypothèse : informer sur les risques de la dépendance à la nicotine suffirait à détourner les jeunes du tabac. « Or, le tabac est un phénomène social. Personne ne se lève le matin en se disant : aujourd’hui, je vais commencer à fumer. C’est pour cette raison que les projets en éducation à la santé ont rarement été couronnés de succès, l’éducation seule ne peut pas suffire à endiguer un comportement lié à des interactions sociales », explique Pierre Laloux. Ce doctorant de l’Institut de Recherche en Santé et Société (IRSS) de l’Université catholique de Louvain mène le projet de recherche ADHAirE = « Pour une école sans fumée où il fait bon respirer » – (en anglais : A Decent and Healthy Air for Everyone).
Le projet déployé depuis 2024 dans plusieurs établissements secondaires du Hainaut part du constat que les adolescents se mettent à vapoter ou à fumer pour appartenir au groupe et reproduire ce que font leurs pairs. Comme il ne s’agit pas d’un choix autonome éclairé, la réponse se doit d’être sociale, contextuelle et organisationnelle. ADHAirE a donc pris le parti de mobiliser la communauté scolaire.
La réglementation, pierre angulaire assumée
Pour les porteurs du projet et leurs partenaires2, la prévention ne peut plus se limiter à transmettre des messages : elle doit transformer le contexte scolaire lui-même. Et en premier lieu, repenser l’application de la réglementation. Cette approche bouscule les pratiques et pourrait bien refonder durablement la prévention tabac en milieu scolaire en Belgique francophone.
La réglementation est « un véritable outil de protection et de promotion de la santé », rappelle Nora Mélard, experte Prévention Tabac à la Fondation contre le Cancer. Elleavait consacré sa thèse à l’efficacité systémique des politiques de réglementation du tabagisme à l’école dans le cadre du projet européen SILNE mené en partie dans le Namurois (à lire dans Education Santé – avril 2019). ADHAirE prolonge son dernier chapitre et met en pratique les recommandations.
Une nécessité, estiment les porteurs du projet, car le décret de 2006 qui interdit de fumer partout dans les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles, y compris hors temps de cours, et dans les lieux attenants à l’établissement « n’a jamais été évalué », alerte Pierre Laloux. Dans les faits, il n’est pas toujours respecté, y compris par les personnels ou même les parents d’élèves.
Le Hainaut : un terrain propice
ADHAirE s’est déployé dans la Province du Hainaut entre 2024 et 2026, 15 écoles secondaires ont participé : 20 étaient intéressées initialement, 18 sont entrées dans le projet et 3 l’ont quitté avec la césure de l’été 2025. Plusieurs raisons expliquent le choix du Hainaut. La Province connaît une prévalence tabagique plus élevée qu’ailleurs, le revenu moyen est plus faible, et l’indice socio-économique (ISE) moyen des écoles de l’échantillon est de 8,2, alors que la moyenne en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) est de 10. « La prévalence du tabagisme est liée au revenu, c’est prouvé, même si les statistiques sur la consommation de vape et de puffs montrent que l’industrie du tabac réussit maintenant à séduire des adolescents issus de familles plus privilégiées », précise le chercheur.
La forte implication de l’Observatoire de la santé du Hainaut, qui travaille en réseau avec les services de promotion de la santé à l’école (PSE) et Psycho-Médico-Social (PMS), a aussi pesé dans le choix du terrain. Dans les autres provinces, la collaboration entre les directions d’établissement et les PSE sur la question du tabac serait relativement rare, par manque de disponibilité, de moyens ou même de questionnement sur la possibilité de s’investir sur cette mission. « C’est vraiment dommage parce que la ressource est là », constate Pierre Laloux, d’autant que tous les élèves de 16 ans passent un bilan médical obligatoire. Mais rares sont les fumeurs et les vapoteurs « à risque » de développer une dépendance à la nicotine, ou déjà dépendants qui sont identifiés. «La question est rarement posée », regrette Céline Corman, psychologue et coordinatrice du l’asbl Soutien Et Prévention Tabagique (SEPT), qui participe au comité de pilotage du projet.
Voir, c’est croire que le tabac est la norme
L’inquiétude sur les nouveaux modes d’entrée dans la consommation de nicotine impose de réfléchir à ce qui peut façonner les comportements : le cadre, les normes, la visibilité du tabac et la cohérence des adultes. En septembre 2024, l’équipe de recherche a commencé par un état des lieux via une enquête menée auprès de 3.000 élèves de 14 à 16 ans. Ensuite, chaque école a eu droit à un feedback sur la consommation (réelle et perçue) des produits du tabac.
Les résultats détaillent la consommation et les perceptions de celle-ci :
1 élève sur 4 a déjà fumé une cigarette classique ; 1 sur 2 a consommé une cigarette électronique ou une puff (une cigarette électronique jetable) ; 1 sur 10 a déjà expérimenté le snus, un tabac non fumé, conditionné en sachets ou en poudre humide, à placer entre la gencive et la lèvre, très fort en nicotine et interdit dans la plupart des pays européens ; 12 % ont consommé du cannabis ; 40% pensent que plus de la moitié des élèves fument ; 70 % pensent que la majorité des élèves vapotent.
Ces chiffres traduisent un phénomène de banalisation. Les jeunes surestiment largement la consommation de leurs pairs, ce qui renforce la normalisation du tabac et de la vape. Cette perception est en partie liée à la visibilité du tabac dans l’école :
40 % voient des élèves fumer à l’intérieur (toilettes, couloirs) ; 50 % dans la cour; 80 % à l’entrée ou dans le quartier.
L’enquête montre aussi que 42 % des élèves pensent que l’école n’en fait pas assez pour prévenir le tabac, contre 10 % qui pensent que l’école en fait trop. Et 30 % n’ont aucune opinion.
Les adultes dans l’angle mort de la prévention
L’enquête constate aussi que les adultes jouent un rôle dans la normalisation du tabac :
15 % des élèves voient des membres du personnel fumer à l’intérieur de l’établissement, 24 % dans l’enceinte ; 75 % déclarent avoir vu des élèves et du personnel fumer ensemble.
Lorsque des élèves voient des membres du personnel fumer devant et parfois même dans l’école, il devient impossible de faire respecter une interdiction crédible. « Le personnel ignore souvent que l’interdiction s’applique aussi à lui, donc ça sape la crédibilité de la règle ! » précise Pierre Laloux.
Cela explique aussi que le personnel ignore parfois les transgressions des élèves. D’ailleurs, « pourquoi interdire au fond ? » s’interrogent certains adultes qui se trouvent devant un dilemme. Certains élèves sont nicotino‑dépendants et ils ne réussiront pas à arrêter de fumer sans accompagnement. De surcroît, les aides au sevrage et la possibilité de se faire accompagner par un.e professionnel.le de santé formé.e en tabacologie sont méconnues et sous-utilisées. ADHAirE vise à replacer la règle au centre du jeu, non comme outil punitif, mais comme norme de protection collective. Dans cette perspective, la prévention tabac en milieu scolaire a besoin des équipes encadrantes pour soutenir la réglementation.
Un essai randomisé contrôlé pour changer les pratiques de l’intérieur
ADHAirE a adopté une nouvelle approche scientifique : un essai randomisé contrôlé, qui permet d’évaluer l’efficacité d’une intervention. Les chercheurs ont composé deux groupes : 9 écoles contrôle, 9 écoles intervention. Dans les écoles intervention, deux dispositifs sont actifs. Le groupe de travail intra‑école rassemble direction, enseignants, éducateurs, personnel ouvrier et élèves. Deux réunions par quadrimestre ont permis de réaliser une analyse des pratiques (sous forme de SWOT), de déconstruire les mythes (« c’est un choix personnel », « j’arrête quand je veux », « la réglementation ne fonctionne pas »…), de réviser son règlement intérieur et le schéma de sanctions, de cartographier les lieux de consommation et les transformer en points-relais vers l’aide, de fixer des objectifs pérennes selon la méthode SMART (Spécifique, Mesurable, Adaptable, Réaliste, Temporel). Certaines écoles ont même lancé des concours d’affiches et mis en place des animations par les pairs.
Le deuxième dispositif a consisté à créer un réseau inter-écoles pour permettre aux établissements d’échanger sur leurs pratiques. Entre 2024 et 2026, l’équipe d’ADHAirE a multiplié les interventions sous forme d’ateliers et de formations. « Ça leur a permis de réseauter, et de se rendre compte que la plupart des enseignants n’étaient pas du tout au courant de tout ce qui existe comme nouveaux produits », relate Pierre Laloux qui a pu s’appuyer sur des interventions du FARES pour lever le flou.
Elargir l’intervention en Fédération Wallonie-Bruxelles
Alors que le projet touche à sa fin, l’équipe de recherche va réaliser une seconde évaluation dans le courant du mois de mai pour voir si les statistiques de consommation, de perception et d’adhésion ont changé après deux ans de mobilisation sur le sujet dans les 9 écoles d’interventions.
Forte des leçons tirées de l’expérience ADHAirE, l’UCLouvain déploiera bientôt ASPIRE, un dispositif de diagnostics et feedback destinés à 40 établissements de la Fédération Wallonie‑Bruxelles. L’objectif reste le même : soutenir les écoles pour mettre en place des environnements protecteurs. La forme du feedback – simple mail, comparatif ou présentation sur place – sera attribuée par randomisation. Un appel à participation sera bientôt lancé.
1Enquête HBSC 2022 – Service d’Information Promotion Education Santé (SIPES) https://sipes.esp.ulb.be/publications/enquetes-hbsc 2 Construite avec la chercheuse Audrey Delaire sous la houlette du professeur Vincent Lorant, l’intervention était financée pour 4 ans par la Fondation contre le Cancer, et soutenue par le FARES, l’ONE, l’Observatoire de la santé du Hainaut (OSH) et l’asbl Soutien Et Prévention Tabagique (SEPT).
En 2025, Tournée Minérale® avait pris un virage promotion santé en province de Namur. En 2026, l’initiative a poussé les curseurs et s’est étendue à la Wallonie. Les partenaires préparent déjà l’édition 2027 et certains espèrent pouvoir parler d’alcool tout au long de l’année.
« En hôpital général, on se préoccupe souvent trop tard de la consommation d’alcool, quand elle a déjà un impact toxique sur sa santé, et que l’abstinence est la seule alternative, explique Pierre Patigny, psychologue et alcoologue au CHU-UCL de Namur. A contrario les démarches de prévention et de promotion de la santé partent du principe que toute réduction de la consommation d’alcool est bonne pour la santé – «c’est déjà plus sympa d’aborder la question comme ça. Mais ça implique d’en parler plus tôt et d’en parler différemment » ajoute le praticien.
Pour outiller les professionnel.les du social et de la santé et s’adapter aux besoins des personnes qui consomment, un groupe de travail actif en province de Namur sur la question du mésusage de l’alcool a eu l’idée de se greffer sur Tournée minérale® l’année dernière. (Lire Risque alcool : la première ligne namuroise se forme au repérage précoce – Éducation Santé)
« Le GT de la province de Namur a vraiment été à l’initiative de lancer cette campagne sur le Mésusage, constate Anne-Charlotte Baar d’Univers Santé, l’asbl porteuse de Tournée Minérale®. L’alcool est un sujet un peu complexe à aborder pour les professionnels de santé. Ils n’osent pas toujours amener la question en consultation ou en officine. Prescrire la Tournée Minérale® permet aussi de faire un screening des patients et y revenir si besoin plus tard dans l’année ».
La campagne TM® « joue vraiment le rôle de locomotive », s’enthousiasme Geneviève Aubouy du Centre d’Education du Patient (CEP), qui participe au GT Mésusage de l’alcool du Namurois. Et c’est finalement un échange de bon procédé car les professionnel.les de la première ligne contribuent ainsi à en démultiplier la portée durant tout le mois de février.
Lever les réticences des soignants
Dépister la consommation d’alcool ne coule pas toujours de source et n’est pas non plus un long fleuve tranquille. Le projet est en incubation depuis 5 ans maintenant. La mobilisation a démarré en décembre 2021 au CHU-UCL de Namur. Pierre Patigny participe alors à la création d’un groupe alcool pour améliorer les compétences des soignant.es grâce à des financements du SPF Santé publique.
« On a d’abord systématisé le dépistage au moment de l’enregistrement des patients, avant de constater que dépister trop vite par questionnaire auto-rapporté était inefficace. Dès qu’un patient consommait, on appelait l’addictologue ; cela mettait tout le monde mal à l’aise », se souvient-il. Le sujet de l’alcool est tellement tabou, que les soignants n’osaient même pas venir aux formations dédiées – « sans doute de peur de se voir étiqueté “référent alcool”», alors qu’ils étaient plus de 700 à suivre de manière anonyme les modules d’e-learning sur le sujet, signe d’un intérêt certain.
Le paradigme médical qui passe par le dépistage, l’objectivation de la consommation et la proposition de sevrage, génère des réticences chez les soignants – sauf chez certains spécialistes comme les anesthésistes qui ont l’obligation de poser la question, en raison des risques opératoires.
Les pharmaciens ont la même habitude, confirme Carl Moëns de l’association des pharmaciens Namur-Luxembourg (APNL), qui participe au GT Mésusage. « En pharmacie, au moment de remettre des anxiolytiques, des somnifères ou des anti-douleurs, on précise toujours que le mélange avec l’alcool augmente les risques de somnolence, en particulier au volant. Si on voit que la personne réagit, on peut lui proposer un échange dans un coin de confidentialité. Le but n’est pas de fustiger, ni de porter un jugement sur les personnes et leur consommation. On attire l’attention et on conscientise sur la quantité ». L’OMS recommande de ne pas consommer plus de deux unités d’alcool par jour et pas plus de 10 par semaine.
Sans ces explications sur le risque immédiat « le patient se ferme, car il craint d’être jugé, d’être considéré comme un alcoolique et que ce soit noté dans son dossier médical, précise Pierre Patigny. Les autres soignants se disent : je n’ai que le sevrage à proposer, mais 80 % des patients hospitalisés pour addiction rechutent dans le mois. Ils ressentent donc un fort sentiment d’impuissance ».
Changer d’optique avec la promotion santé
Devant ce constat d’échec relatif, le groupe alcool du CHU a proposé de s’appuyer sur les grilles de lecture de prévention et de promotion de la santé utilisées hors du CHU par des acteurs spécialisés, notamment le CEP et le CLPS. L’enjeu est de sensibiliser le patient tout en lui montrant qu’il ne sera pas jugé. Cela consiste à poser des questions d’ordre “motivationnel” du type : « Est‑ce que vous avez l’impression que votre consommation est problématique ? », décrit Pierre Patigny, avant d’objectiver plus tard avec un questionnement plus poussé : « Est-ce que vous seriez intéressé de diminuer ? » « Votre consommation vous convient-elle ? » « Qu’auriez-vous à gagner à réduire ? ».
En ouvrant ce dialogue, le professionnel a la possibilité de proposer autre chose que le sevrage et de s’adapter au projet du patient : « Comment souhaite-t-il améliorer sa qualité de vie, que ce soit pour avoir plus d’énergie, de temps, d’argent, améliorer ou réparer ses liens sociaux ? »
Un réseau de partenaires étoffé
En 2025, le CLPS de Namur devenu pilote du GT Mésusage et ses partenaires (le CEP, PsyNam, le dispositif alcool du CHU UCL Namur, l’APNL et Henallux) ont eu l’idée d’utiliser le cadre de Tournée Minérale® pour mener des actions auprès des professionnels du soin et du social. L’année 2025 a aussi été marquée par la participation des addictologues du Réseau Alto sollicité pour organiser deux séances de sensibilisation sur le thème : « alcool, parlons-en ».
Bien qu’elle se déroule dans le cadre de la Tournée Minérale®, et du défi « zéro alcool » pendant un mois, « la campagne Mésusage a l’avantage de partir de la réalité des gens en parlant de mésusage et pas d’abstinence, ni de dépendance », précise Geneviève Aubouy. Lors de la présentation des outils qui permettent d’objectiver la consommation d’alcool, certains praticiens ont tendance à dire que « tous leurs patients boivent », ou « sont alcooliques », relate Marie Nihoul, chargée de projet au CEP. « On prend le temps d’expliquer que les personnes dépendantes et alcooliques représentent seulement 5% de la population. Ce sont des personnes malades pour qui l’abstinence est dangereuse, ils risquent la mort. Avec le projet Mésusage on vise tous les autres qui ne sont pas en situation d’assuétudes, pour travailler en prévention, en amont », ajoute-t-elle.
En 2025, le CLPS de Namur avait distribué des kits d’outils « tous azimuts ». « Chaque personne intéressée pouvait venir le retirer au CLPS. Un système assez éreintant en termes de logistique » se souvient Florence Poukens du CLPS de Namur. Cette année, le GT Mésusage a amélioré le système de distribution et l’a accompagné de temps de présentation de chaque outil et d’appropriation sous forme de stand.
Le kit donne des clés
Cette année, le kit contenait des goodies de la Tournée Minérale®, qui sont un moyen très concret pour engager le dialogue en consultation, ou à l’officine :
le badge Tournée Minérale® qui peut déclencher des témoignages spontanés
l’affiche Tournée Minérale® avec le slogan “En février, je teste ma relation à l’alcool !”
Il proposait aussi des outils du CEP :
la fiche d’information qui décrit les unités d’alcool au recto, et propose un questionnaire « je me teste » au verso ;
le gobelet doseur : un support pédagogique et un outil d’animation. Il est gradué pour montrer les quantités correspondant à 1 unité d’alcool pur (soit 10 g), selon le type de boisson. Il aide à parler de l’alcool autrement, de façon simple, concrète et visuelle. Il s’accompagne d’une fiche-outil qui présente des pistes d’utilisation ;
la réglette alcool, qui se glisse dans le portefeuille. Elle permet d’estimer le taux d’alcool dans l’air expiré en fonction de différents facteurs : sexe, poids, nombre de verres (unités d’alcool) consommés, ainsi que le temps d’élimination de l’alcool en fonction du nombre de verres consommés.
« On ne voulait pas que les éléments du kit servent de déco dans les salles d’attente des consultations ! », s’exclame Florence Poukens. Une préoccupation partagée par tous les membres du GT. « Ce n’est pas tout de faire un kit, il faut vraiment savoir comment le prendre en main pour faire vivre le sujet de l’alcool tout au long de l’année lors des ateliers de sensibilisation pour le public, et les ateliers de transmission pour les professionnels », confirme Floriane Léonard, chargée de communication chez Psynam.
Au total 420 kits ont pu être distribués en amont de la Tournée Minérale® (dont 250 en pharmacie dans les réseaux APNL et Ophaco) au cours de 4 rendez-vous : au CHU de Dinant, au CLPS de Namur, chez PsyNam et à Philippeville. « On était très accessibles – si aucune des 4 dates ne convenait, le CLPS faisait en sorte de trouver un moment ou un relais », précise Florence Poukens.
« Au stand, on organisait une petite animation, relate Marie Nihoul. On invitait les professionnels à se servir un verre de vin, et le plus souvent, cela correspond à 13 mL, au lieu de 10 mL, si bien que deux verres de vin dans une soirée, cela correspond plutôt à 3 unités d’alcool, au-dessus des recommandations de l’OMS. Parler unités, c’est permettre une prise de conscience personnelle des professionnels. Une fois qu’on a soi-même objectivé sa propre consommation, on est plus à même d’en parler avec ses patients ».
Divers professionnels ont ainsi pu découvrir les outils : une assistante sociale qui fait de la médiation de dette était intéressée par la réglette, car elle reçoit parfois des usagers qui ont consommé et sont désorientés. Au CLPS de Namur, les professionnels s’attendaient à une présentation. Marie Nihoul a donc improvisé un moment de formation et un temps de question-réponse.
Chez PsyNam, une psychologue semblait sceptique sur le temps qu’elle serait capable de consacrer à la question. « On lui a proposé de formuler des conseils tout simples : mieux s’hydrater entre chaque verre d’alcool, boire le week-end, pas en semaine, boire un verre, pas deux », précise Floriane Léonard, qui décrit une profession « assez preneuse de travailler la promotion de la santé, car elle perçoit la consommation d’alcool comme une béquille pour la santé mentale ». Les médecins généralistes ont été contacté par le biais des maisons médicales et du réseau multidisciplinaire local (RML) ¨[1].
Capitaliser sur l’expérience namuroise
En 2026, Univers Santé, le Réseau Alto [2] et certains CLPS se sont organisés pour reproduire l’expérience namuroise dans les autres provinces. « Ça s’est fait de manière assez instinctive, explique Lindsay Hooghe, la coordinatrice du Réseau Alto. Le réseau participe à la Tournée Minérale® depuis deux ans et se teste sur la méthodologie à adapter. Nous avons contacté les partenaires dans les provinces pour ne pas faire doublon et intervenir en fonction des disponibilités et des énergies ».
Le réseau Alto et Univers Santé ont pu organiser cinq moments de formations pour 186 personnes : médecins, pharmaciens et psychologues à Liège, Wavre, Nivelles, Bastogne, Frameries. Au total 1.760 kits ont été distribué, en comptant les dépôts en pharmacie, en maison médicale, dans les CLPS et en entreprise (notamment chez des industriels de la Défense et de l’armement).
Le kit était le même à peu de chose près, avec l’effectomètre d’Univers Santé, l’argumentaire du groupe “jeune alcool et société”, et dans le BW, une fiche sur les interactions entre alcool et médicaments rédigée à l’initiative d’une pharmacienne.
Pour 2027, la volonté des acteurs est d’anticiper et d’intervenir de manière cohérente partout. La première réunion au sein du GT mésusage a eu lieu début mars, et les parties prenantes se revoient en mai. Les 5 structures qui agissent à l’échelle de la Région wallonne prévoient de se concerter : Univers Santé, l’inter-CLPS, le CEP, l’APNL et le réseau Alto. Ils souhaiteraient permettre aux partenaires locaux et aux réseaux Assuétudes de chaque zone de s’adapter à l’ancrage local et contextuel. « En addictologie, la réalité est assez morcelée, les territoires ne sont pas égaux en termes de population, de consommation et d’accès aux services spécialisés, c’est essentiel de calibrer les interventions en fonction des besoins » conclut Lindsay Hooghe.
Rendez-vous donc en 2027, pour voir comment sera programmée la piqûre de rappel Tournée Minérale® et un premier bilan de l’utilisation des kits tout au long de l’année.
[1] Le RML a pris le relais du réseau des généralistes namurois (qui a quitté le GT en 2025) [2] Alto est un réseau de prestataires de soins de première ligne travaillant en Belgique francophone, dont les membres accompagnent des personnes présentant des troubles liés à l’usage de produits réels ou virtuels, licites ou illicites, dans leur milieu (familial, social, économique, culturel, …).
Développé au milieu des années 90, le modèle de prévention islandais (MPI) a permis de réduire drastiquement la consommation de substances addictives chez les adolescents. Sous la houlette de l’asbl Infor Drogues & Addictions, soutenue par l’AVIQ et accompagnée par Planet Youth, il va être implémenté pour la première fois en Belgique francophone, dans la commune de Gembloux. Avec pour objectif de réduire non seulement les consommations, mais aussi d’augmenter le bien-être global des jeunes.
L’Islande, pays insulaire et peu peuplé (387 000 habitants), terre de fjords et d’aurores boréales, a détenu dans les années 90 un triste record en matière de consommation de substances addictives chez les adolescents. Prenant acte de l’inefficacité des méthodes traditionnelles de réduction des consommations (campagnes de sensibilisation, informations sur les dangers des substances…), le gouvernement décide à cette époque de mettre en œuvre un dispositif global fondé sur les théories du psychologue américain Harvey Milkman, chargé de cours à l’université de Reykjavik et spécialiste des « théories de la déviance » développées en sociologie et criminologie. Le postulat est simple : ce sont les facteurs sociaux et environnementaux qui déterminent en grande partie les comportements, loin devant les caractéristiques strictement individuelles.
Facteurs protecteurs
Un questionnaire est d’abord soumis aux écoliers de 13 à 16 ans, au sujet de leurs expériences avec l’alcool et la cigarette, mais aussi de leurs relations avec leurs parents, leurs activités sportives, etc. L’analyse des réponses permet alors l’identification de plusieurs facteurs protecteurs : les activités sportives trois à quatre fois par semaine, un temps suffisamment long passé avec les parents pendant la semaine, le sentiment d’être considéré à l’école, et le fait ne pas être dehors tard le soir. La réforme islandaise décide alors de renforcer l’approche communautaire, en agissant à la fois sur l’environnement familial, les pairs, les loisirs et l’environnement scolaire – ces quatre milieux de vie formant ce que le MPI (Modèle de Prévention Islandais) nomme « communauté locale ».
Le MPI encourage l’implication parentale et implique de faciliter d’accès aux activités culturelles et sportives, pour éviter que les jeunes soient livrés à eux-mêmes, en proie à l’ennui ou au désœuvrement. Par ailleurs, il instaure un couvre-feu pour les mineurs de 13 à 16 ans, à partir de 22h en hiver et de minuit en été. Dans la foulée, la vente de tabac est interdite aux moins de 18 ans et celle d’alcool aux moins de 20 ans. Toute publicité pour ces substances est également bannie. En une décennie, l’Islande devient le meilleur élève de la classe au niveau européen : alors que son taux de fumeurs quotidiens entre 14 et 16 ans était de 23% en 1995, il passera à 12% en 2006. De même, le nombre de jeunes entre 14 et 16 ans ayant expérimenté l’état d’ivresse dans le mois précédent passe de 46% en 1995 à 25 % en 2006.1
Pour donner de l’ampleur à ce succès, l’Institut Islandais de Recherches Sociales (ICSRA) de Reykjavik a créé Planet Youth, un cabinet de consultance qui propose un accompagnement à la mise en œuvre du modèle. À ce jour, des dizaines de pays, dont l’Espagne, les États-Unis, le Canada, la Suède, la Roumanie, l’Allemagne ou encore les Pays-Bas ont dupliqué tout ou partie du modèle… Généralement, l’implémentation s’est limitée à un échelon local ou régional, ce qui exclut certaines mesures plus globales comme les interdictions en matière de publicité par exemple, mais correspond à la densité de population concernée par le MPI.
Des jeunes qui vont bien
Aujourd’hui, ce modèle de prévention islandais va être expérimenté pour la première fois en Belgique francophone, dans la commune de Gembloux. C’est Infor Drogues & Addictions, devenu officiellement un « Planet Youth partner » qui est aux commandes. Le projet est financé dans le cadre d’un appel à extension d’agrément de l’AVIQ « Mieux savoir pour mieux choisir » (lancé en juin 2025) qui vise à renforcer la littératie en santé des jeunes concernant la consommation d’alcool. « Le MPI correspond à la vision d’Infor Drogues qui entend se focaliser non pas sur les produits et les personnes qui consomment, mais plutôt sur les milieux de vie et les motivations qui amènent à consommer », explique Mary Stevens, chargée de projet chez Infor Drogues & Addictions.
Lancée en mars 2026, la récolte de données se fera auprès d’élèves de 3e secondaire des trois écoles de l’arrondissement – le Collège Saint-Guibert, l’Athénée Royal et l’Institut Technique Horticole – mais aussi d’une AMO (Aide en Milieu Ouvert), Imagin’AMO. « Avec ces différents établissements, nous couvrons une diversité de filières et donc de profils, y compris les jeunes qui sont déscolarisés, poursuit Mary Stevens. Une partie du questionnaire porte sur les consommations avec un focus sur l’alcool, puisque c’est l’objet de l’appel à projet, mais aussi sur la cigarette, la puff, le cannabis, de même que l’addiction aux réseaux numériques. L’objectif, c’est donc d’avoir une collecte de données locales actuelles qui nous permettra vraiment de partir des besoins et des attentes des jeunes eux-mêmes. »
Les résultats devraient être connus pour la fin de l’année scolaire. Avec le soutien de la commune, l’objectif sera ensuite de parvenir à mobiliser les communautés en lien avec les quatre milieux de vie identifiés dans le MPI. « Le but est d’analyser ces résultats tous ensemble et de ne pas être dans une organisation top down. Nous sommes là pour soutenir et impulser les actions, mais c’est aux communautés – école, famille, extrascolaires, pairs – de définir les objectifs, précise Mary Stevens. Et pour le moment, toutes les personnes à qui l’on présente le projet semblent très motivées… C’est très enthousiasmant pour les adultes de se dire que le focus est sur le bien-être général du jeune, pour que leur jeune aille tout simplement bien. »
Un projet à long terme
Le MPI devrait ainsi permettre de se décentrer de la question du produit, qui fait souvent écran aux problèmes sous-jacents. « Pour nous, ce n’est pas le fait de consommer qui est le problème, rappelle Mary Stevens, car si on enlève la cigarette ou le cannabis, le problème est toujours là. La consommation vient en réalité remplir différentes fonctions, à savoir la gestion des émotions, le lien social (« fumer comme ses potes ») et la question identitaire (« je fume donc je suis cool »). » Dans le MPI, l’objectif est que le jeune puisse trouver d’autres moyens de répondre à ces besoins qui sont réels et légitimes : faire partie d’un club de sport pour le lien social et l’identité, se sentir encadré par les gens autour de soi pour être davantage capable de gérer ses émotions, ou encore avoir la possibilité de faire de l’exercice ou de l’art pour se sentir bien dans son corps et booster son estime de soi. « C’est souvent quand le jeune a une mauvaise estime de lui, qu’il se dit qu’il ne vaut rien, qu’il commence à faire n’importe quoi dans une logique ‘foutu pour foutu’. Au contraire, s’il prend soin de lui, c’est un cercle vertueux », souligne Mary Stevens. Bien sûr, les bénéfices d’une telle approche ne se feront pas sentir en un jour. « Le modèle se base sur un cycle de 5 ans, avec une nouvelle collecte à l’année 3. Mais clairement, sur les trois premières années, il ne faut pas s’attendre à des miracles, prévient la chargée de projet. L’idée est de travailler sur le long terme et de déployer progressivement le MPI sur d’autres communes wallonnes et peut-être un jour à toute la Wallonie. »
Proche des principes et méthodes de la promotion de la santé, le MPI s’appuie donc à la fois sur une utilisation de données locales probantes, une démarche participative et communautaire, une intersectorialité (chercheurs, décideurs politiques, praticiens, membres de la communauté…), une approche par les milieux de vie (comme l’école), mais aussi une dimension pérenne (vision à long terme). Cependant, comme le souligne une analyse du Reso2, le Service universitaire de promotion de la Santé de l’UCLouvain, « certains repères théoriques, sur lesquels repose le champ de la promotion de la santé, sont absents du modèle théorique, tels que les déterminants de la santé, les inégalités sociales de santé ou encore la littératie en santé. » À ces nuances, il faut aussi ajouter, comme le soulignait en 2022 un article de la revue Prospective Jeunesse3, que « certains des aspects les plus coercitifs du ‘modèle’ (et en premier lieu, les couvre-feux) paraissent peu compatibles avec notre conception des libertés publiques : en Belgique, nombreuses sont les tentatives de bourgmestres d’établir des couvre-feux pour les mineurs qui ont été victorieusement contestées au Conseil d’État. »
« C’est un modèle qui doit s’adapter non seulement au contexte local mais aussi aux évolutions,aux événements qui touchent la société », commente Mary Stevens. Le Covid a en effet rappelé à quel point le bien-être des adolescents était influencé – à court, moyen et à long terme – par les crises collectives. À l’inverse, peut-on penser que faire du bien-être des adolescents une priorité permettra d’agir positivement sur toute la société ? « À terme, ceux qui bénéficieront du MPI, ce seront aussi les petits frères et les petites sœurs, ajoute Mary Stevens. Et puis ces jeunes vont devenir des adultes donc on peut espérer qu’avec le temps, ça booste l’ensemble de la commune et des milieux de vie. »
Trois autres associations ont obtenu des financements dans le cadre de l’appel à extension d’agrément de l’AVIQ « Mieux savoir pour mieux choisir : un projet innovant pour renforcer la littératie en santé des jeunes en matière de consommation d’alcool » lancé en juin 2025.
* « Pour que la fête reste la fête », porté par Univers Santé. En alternant alcool et eau, l’asbl propose la “zebriété” qui permet d’éviter la déshydratation, les accidents et les consommations excessives.
* « Sans pression », porté par Prospective Jeunesse asbl. Ce projet est mené dans les clubs de hockey pour questionner la fonction de la troisième mi-temps et faire évoluer les moments partagés après les matchs.
* « Mieux savoir pour mieux choisir : action des pairs-multiplicateurs », porté par Educa Santé vise à mieux informer dans les lieux de vie des jeunes en s’appuyant sur le relais des jeunes eux-mêmes.
Dix ans après son démarrage, Go To Gyneco! poursuit sur sa lancée. Ce projet communautaire de promotion de la santé sexuelle des personnes lesbiennes, bies, pan & co a permis de créer des outils concrets pour transformer l’accès aux soins et accompagner le changement des pratiques professionnelles. Il s’élargit désormais à la santé globale et mentale.
En ce lundi soir de début février a lieu la réunion mensuelle des volontaires du projet Go To Gyneco! au centre communautaire LGBTQIA+ de Bruxelles. Dans la rue des Grands Carmes, l’ambiance est tranquille. La nuit tombe doucement et quelques touristes en profitent pour photographier le Manneken Pis esseulé. Passée la grande porte du bâtiment en occupation temporaire, la rumeur de la rue se tait.
Au fond de la cour qui dessert la maison médicale, six volontaires se retrouvent autour d’un ordre du jour plutôt chargé avec deux chargées de projet de l’association Tels Quels, qui défend les droits des personnes LGBTQIA+ par des actions d’éducation permanente. Il faut d’abord vérifier la formulation d’une carte postale sur les droits des patientes lesbiennes, bies, pans & co pour s’assurer de la clarté et de la lisibilité. Puis passer en revue tous les événements du premier semestre – 6 sont programmés rien qu’en mars, notamment la manif du 8 pour la journée des droits des femmes, assurer les distributions de carré de latex, valider la participation aux Pride (Bruxelles, Mons, et les fiertés namuroises) pour renforcer la visibilité des lesbiennes etc… La liste montre l’ampleur qu’a pris le projet Go To Gyneco! en seulement dix ans.
Trouver ensemble des solutions
Tout est parti d’une question : « Comment avoir une sexualité safe quand on est lesbienne ?» et l’envie de trouver des solutions dans le cadre d’une démarche de santé communautaire portée par des personnes concernées et deux associations : Tels Quels et O’YES (une organisation de jeunesse active en promotion de la santé sexuelle via l’éducation par les pairs – anciennement SIDA’SOS). Ensemble, elles ont posé les bases du projet Go To Gyneco!.
La prise de conscience date de 2016. Cette année-là, Tels Quels organise une soirée en non-mixité pour parler de santé sexuelle. Une fois n’est pas coutume, la soirée est réservée aux personnes lesbiennes, bies, pans & co, majoritairement des femmes. « Ça a été un déclencheur, explique Marine de Tillesse, co-fondatrice du projet. La soirée a révélé un manque de connaissances général sur les risques, les moyens de protection et le dépistage des infections sexuellement transmissibles. Il fallait pousser à consulter un gynéco ou un médecin généraliste. Mais comment s’assurer que le praticien soit safe et qu’une lesbienne y soit bien accueillie ? ».
Tels Quels décide de se rapprocher de O’YES qui déploie déjà depuis plusieurs années des bâches de sensibilisation au dépistage des IST sur les chantiers de construction dans l’espace public. Le tandem associatif sollicite ses volontaires et crée un groupe de travail pour fonctionner « par et pour la communauté ».
Le constat est unanime : beaucoup de personnes de la communauté lesbienne, bie, pan & co évitent les consultations gynécologiques, notamment parce qu’elles les pensent réservées aux enjeux de contraception ou de fertilité. Mais aussi parce que les rares études sur l’accès aux soins « montrent unanimement qu’elles ont moins recours aux soins qui s’avèrent, par ailleurs, inadaptés, en raison de l’hétéronormativité et des méconnaissances des professionnel.le.s de santé et des personnes elles-mêmes », pointait une analyse de Soralia publiée en 2018 sous le titre « Les Oubliées de la santé sexuelle ».
Un risque accru
De surcroît, « les relations sexuelles entre femmes sont souvent perçues comme moins risquées, en raison de l’invisibilité de celles-ci dans les campagnes de prévention, du sous-dépistage des IST et de la méconnaissance des spécificités des pratiques sexuelles des femmes lesbiennes par les professionnels de santé », explique Mathilde Schmidt, qui a travaillé comme chargée de projet pour O’YES sur le projet et vient de passer la main en janvier.
Certaines IST spécifiques touchent les lesbiennes, en particulier la chlamydia
Les quelques études qui s’intéressent à la santé sexuelle des FSF (les femmes ayant des relations sexuelles avec les femmes – une dénomination utilisée dans le jargon médical) pointent pourtant un risque accru de contracter une IST. Ce qu’a pu confirmer une recherche communautaire menée en 2018 avec l’Observatoire du sida et des sexualités auprès d’un échantillon de 390 personnes : la prévalence des IST serait trois fois plus élevée chez les lesbiennes, bies et pansexuelles par rapport aux hétérosexuelles.
Dès 2017, un focus group de personnes concernées se met donc en place, amorçant une gouvernance participative. L’approche communautaire, ancrée dans l’expérience vécue vise à renforcer le pouvoir d’agir des premières concernées et à apporter à leur interlocuteur.rices leur expertise du vécu.
Le groupe de volontaires se réunit une fois par mois avec les représentants associatifs pour discuter de la direction du projet, planifier les événements, organiser des actions. « On fait tout ensemble et ce sont les ‘volo’ qui prennent les décisions en fonction de leurs envies, de ce qui émerge comme besoins du terrain et des moyens que l’on a » relate Mathilde Schmidt. « On est à fond dans l’idée de la pair-éducation et de la pair-aidance, confirme sa collègue Agathe Nguyen Huynh, qui a pris le relais comme pilote de projet chez O’YES. Tout est validé par les volontaires, y compris s’il faut changer un paragraphe sur le site internet ».
Des volontaires présentent les outils lors du salon wallon enVIE d’amour Crédit : Go To Gynéco!
Un recensement des professionnel·les lesbofriendly
A partir de 2018, les volontaires vont dans les soirées et festival lesbiens, bi, pan & co – « Mon cul, ta praline”, ou encore au “L-Festival” pour poser la question : « c’est qui le médecin que tu recommanderais à ta copine, où tu te dis que tu as pu parler librement si tu es à l’aise avec ta sexualité », relate Marine de Tillesse.
La démarche de bouche-à-oreille d’abord informelle, s’est ensuite structurée sous forme d’une base de données qui recense 300 professionnel·les : gynécologues, médecins généralistes, psychologues, thérapeutes, sages-femmes, kinés, sur le modèle de la plateforme trestresbonmédecin développé par l’asbl ExAequo. Puis en 2020, le site internet Go To Gyneco! est lancé avec un formulaire en ligne, qui permet de demander les coordonnées de professionnel·les de santé lesbofriendly recommandé.es par la communauté pour la communauté.
Dans le formulaire, la personne précise la spécialité dont elle a besoin et la localisation espérée (en Wallonie ou à Bruxelles). «C’est une sacrée responsabilité, il faut pas se rater !» s’exclame Aurélie, qui a découvert le projet Go To Gynéco! pendant sa rhéto, et a rejoint le groupe de volontaires en 2021. « Je me souviens de la première demande, la personne avait un vécu très spécifique, j’ai demandé conseil en interne pour bien l’orienter, c’était chouette de voir qu’on peut avoir un impact concret », ajoute-t-elle. Lucie, elle aussi volontaire, qui a aussi tenu la boîte mail régulièrement confirme ce sentiment de satisfaction et d’utilité : « On répondait en moyenne à 20 voire 30 mails par semaine, surtout sur les parcours PMA, les IST, et ça faisait chaud au cœur de recevoir des messages de remerciements par après ».
Safer plutôt que safe
Les volontaires s’organisent pour envoyer des réponses personnalisées avec 3 ou 4 contacts pertinents. En 2025, 400 demandes de recommandations ont ainsi été traitées, un volume stable par rapport au rush de la première année. Quelques semaines après le premier échange, l’association fait le suivi et envoie une demande de feedback pour s’assurer que le ou la professionnel.le est bien safer.
« On préfère dire safer, parce qu’on n’arrivera jamais à un stade complet de safe – de sécurité – c’est un processus d’apprentissage pour les praticiens, c’est aussi lié à la relation thérapeutique. Parfois le courant passe bien, parfois pas », précise Marine de Tillesse.
Avant de l’inscrire dans la base de données, les associations contactent chaque professionnel.le, qui peut signer une convention (non-obligatoire) et recevoir des supports (des affiches, des goodies, notamment une des brochures créées par le groupe de volontaires). Des formations sont aussi accessibles aux professionnel.les de la santé et aux étudiant.es.
« Parfois on me demande comment je peux former les pro de santé alors que moi-même je n’ai pas de formation de soignante, remarque Louise. La jeune femme a fait des études d’économie et elle est volontaire chez Go To Gyneco! en parallèle de son métier dans la banque. Mais quand on intervient dans la formation des pro de la santé, on se rend compte que la plupart ne connait pas du tout l’importance de faire un accueil ‘safe’ ».
« Je trouve ça dingue qu’on ait besoin d’un projet communautaire pour informer les professionnels de santé, que ce ne soit pas inscrit dans leur cursus. Heureusement qu’on est là » dit Aurélie, qui se souvient d’être intervenue en formation à Delta en 2022, et espère que les connaissances des soignant.es se sont améliorées depuis.
Transformer l’accès aux soins
Le but de Go To Gynéco! est de s’attaquer aux racines des inégalités de santé, de mieux informer, mieux former et mieux orienter. Pour lutter contre les discriminations et améliorer les pratiques, le projet comprend une formation destinée aux professionnel·les et aux étudiant·es (du psychomédicosocial). La création s’est faite en lien avec l’association suisse Les Klamydia’s (active depuis 2008), les Français d’Enipse (Equipe nationale d’intervention en prévention et santé qui a édité une brochure en 2011 Tomber la culotte ! (rééditée en 2025), Myriam Monheim du Plan F, des gynécologues du planning familial et des médecins du CHU St Pierre.
La formation s’est construite grâce à un processus itératif, et a été réajustée au fil du temps. « Les besoins et les connaissances ont évolué depuis 2018, constate Marine de Tillesse. Les étudiants soignants ont une meilleure compréhension et une plus grande ouverture d’esprit sur le fait que la santé sexuelle d’une personne lesbienne, bie, pan & co a des spécificités ». Au cours de la formation, il est fort question du travail sur les discriminations – liées à l’hétéronormativité, principale source des inégalités de santé, mais aussi au sexisme et à la lesbo- et transphobie encore prégnantes.
L’ouverture vers la santé globale et la santé mentale
Au-delà de la santé sexuelle, les personnes lesbiennes, bies et pan ont une prévalence plus importante de développer des cancers, des troubles cardiovasculaires, de santé mentale et d’addictions. Les violences contre les personnes LGBTQIA+ sont en progression, et les besoins de santé globale — mentale comprise — augmente. Go To Gyneco! élargit sa raison d’être en gardant son ADN communautaire « par et pour ».
Crédit : Go To Gynéco!
Sur les stands ouverts au public, les volontaires utilisent souvent le jeu de “La pêche à la vulve”, édité par Tels Quels et O’YES, qui permet de parler de prévention de manière ludique. Dans une petite piscine à boudin rose léopard flottent des petites vulves en plastique jaunes et vertes numérotées – chaque numéro se rapporte à un cas de figure ; par exemple : “Kalina hésite à prendre rendez-vous pour un frottis, car sa dernière consultation s’est mal passée : le gynécologue lui a fait des remarques sur sa sexualité avec des femmes. Que pourrais-tu lui conseiller ?” Cela permet aux participants de tester leurs connaissances et de réfléchir à des solutions.
Le jeu est en train d’être actualisé pour parler consentement, santé mentale et tenir compte des potentiels vécus traumatiques.
« Lorsque que vous tenez un stand, il est important de rester positif : de ne pas tenir un discours de peur vis-à-vis des risques, explique Marine de Tillesse le soir de la réunion des volontaires. Vous pouvez dire : tu es sexuellement active, il y a les dépistages, les vaccins, fais toi plaisir tant que ce sont des rapports consentis entre adultes ». Les chargées de projet Tels Quels proposent des techniques pour désamorcer la situation si une personne invalide le projet “ça sert à rien” ou pire si elle profère des insultes lesbophobes.
« Je n’aurais jamais imaginé que ça pouvait arriver sur un stand, dit Aurélie surprise, mais c’est vrai que je suis surtout intervenue sur des événements queer », reconnaît-elle. Ces réactions – le plus souvent d’hommes jeunes cisgenre et hétéro, s’entendent le plus souvent sur des parcours Evras où le stand Go To Gyneco! est un passage obligé. Signe que le temps n’ont pas encore complètement changé.
A noter : A partir de février 2026, l’AVIQ finance un projet biennal (2026–2027) doté de 6,7 M€ pour améliorer le bien-être et la santé mentale des jeunes LGBTQIA+ (12–30 ans) en Wallonie via des interventions communautaires innovantes et des formations inclusives, en partenariat avec O’YES, Ex Aequo, Prisme, Tels Quels et des refuges. Il vise à compenser la surexposition aux troubles de santé mentale chez les minorités sexuelles et de genre, et à créer des milieux de vie sûrs et inclusifs.
Pour aller plus loin :
– le site internet gotogyneco.be – le projet Go To Gyneco! est mentionné dans un article de PromoSanté-MédecineGénérale – le projet de l’association suisse Les Klamydia’s – le site communautaire trestresbonmedecin.be de l’ASBL belge Ex Aequo.
Comité Directeur sur l’anti-discrimination, la Diversité et l’Inclusion [CDADI]. (2024). Personnes LGBTI en Europe : droit au meilleur état de santé possible et à l’accès aux soins
International Lesbian, Gay, Bisexual, Trans and Intersex Association [ILGA]. (2025). Annual Review of the Human Rights Situation of LGBTI People in Europe and Central Asia. Retrieved October 15, 2025
Zeeman, L., Sherriff, N., Browne, K., McGlynn, N., Mirandola, M., Gios, L., … & Health4LGBTI Network. (2019). A review of lesbian, gay, bisexual, trans and intersex (LGBTI) health and healthcare inequalities. European Journal of Public Health, 29(5), 974-980.
Dans le cadre du projet HORIZON Fxmmes, DoucheFLUX déploie des activités pour les femmes sans chez soi grâce à de nombreux partenaires associatifs et bénévoles.
« Désolée monsieur, aujourd’hui on est mercredi, l’espace est réservé aux femmes », dit gentiment une volontaire qui distribue des colis de Noël de Zelle (le collectif des femmes du PTB) à l’entrée du centre de jour de DoucheFLUX. « Ah oui c’est vrai j’avais oublié, bon et bien je reviendrai demain » s’exclame l’homme, qui fait demi-tour, un peu penaud.
Situé à 5 minutes à pied de la gare du midi, dans un ancien bâtiment industriel, DoucheFLUX propose un accueil à bas seuil pour les personnes sans chez soi ou en très grande précarité. Le mercredi, les lieux sont réservés aux femmes* et à des activités de santé communautaire. Passé le sas, où des affiches annoncent l’agenda des rencontres et des permanences, les usagères longent un puits de lumière qui abritent un grand escalier central. Une large sérigraphie du dessinateur Philippe Geluck rappelle sur un ton humoristique la raison d’exister de l’association, dont il est le parrain : « J’en avais marre de me laver en devant me lécher, merci DoucheFLUX » déclare le Chat en slip léopard sous la douche.
Une dizaine de femmes discutent par petits groupes dans la salle de vie. Certaines boivent un thé et grignotent des biscuits. Des enfants dessinent. Au fond de la salle, une femme et ses deux filles sollicitent les conseils d’une Digital Buddy de Bibliothèque sans frontières qui assure la permanence numérique. Des téléphones chargent aux quatre coins de la pièce. Une dame âgée somnole – des sacs de courses contenant probablement tout ce qu’elle possède à ses pieds. Une autre place quelques objets dans son casier, qui sert de consigne.
Copyright Claire Bourguin DoucheFLUX ASBL
Créer un espace de répit sûr
« Ici les femmes qui vivent en rue ou dans une très grande précarité peuvent trouver du répit. Nous avons voulu créer un safe space, car les femmes sans chez soi sont très vulnérables et ont tendance à se cacher tant le jour que la nuit », décrit Marie Zune, chargée du projet HORIZON Fxmmes, avec un X pour inclure les personnes en transition qui s’identifient comme femme. Entre 2020 et 2024, le dispositif s’appelait 100% Femmes.
Les mercredis, elles sont entre 20 et 30. C’est deux fois moins que les pics de 2024. « La baisse de fréquentation est directement liée au contexte politique, explique Léa Courtois, chargée de communication de l’asbl. En effet, le durcissement des règles de l’accueil conduit à davantage d’expulsion et de détention en centre fermé, et les réformes sociales aggravent la précarité des familles – d’où l’arrivée des enfants ».
Lorsque le lieu est en mixité, l’activité est plus intense. 80 ou 90 personnes affluent, surtout des hommes. A peine une dizaine de femmes osent venir. Le lieu a beau disposer de deux couloirs de douches différents, l’espace d’attente entre la douche et le vestiaire est relativement restreint, ce qui est dissuasif pour les femmes particulièrement fragiles, qui ont parfois connu des violences conjugales ou dans la rue.
Au sous-sol ce jour-là, cinq douches sont occupées. Une bénévole donne à une femme un kit d’hygiène (savon, shampoing et essuie) et celle-ci indique qu’elle aurait besoin d’une culotte propre. Deux autres personnes attendent la fin de leur lessive.
Un public dans la non-demande
DoucheFLUX a longtemps cherché la bonne formule pour accueillir les femmes. A partir de l’ouverture en mai 2017, l’équipe leur réservait d’abord le mercredi après-midi, avant de l’élargir au matin. La période Covid a joué un rôle majeur dans l’identification des besoins, car DoucheFLUX a assuré l’hébergement en hôtel pour des femmes, ce qui a permis de mieux les connaître. En 2024, l’association a été reconnue par la COCOF comme acteur de promotion de la santé. Elle a renforcé le travail communautaire au sein du centre de jour, notamment pour le projet HORIZON Fxmmes.
« Notre public est très… dans la non-demande parce qu’il a l’habitude d’être invisibilisé, il a aussi subi trop de victimisation secondaire dans les services, où on lui demande la plupart du temps de raconter son histoire encore et encore, explique Marie Zune qui est en charge des activités de promotion de la santé. Il faut un temps d’accroche puis un temps pour créer un lien de confiance ».
Les mercredis, DoucheFLUX propose donc ses services habituels : l’accès aux douches, à la laverie et aussi des activités communautaires « prétextes » qui servent d’accroche en mêlant bien-être, culture et convivialité : table ouverte, coiffure, cosmétique, vélo, théâtre action, écoute musicale ou encore de la broderie avec l’asbl Entr’âges.
Ces activités permettent de faire émerger des besoins et de relayer vers les équipes sociales ou médicales. « Le lieu est surtout un point d’accroche pour l’orientation et le suivi, car il est ardu de faire du collectif pur et dur et de l’empowerment collectif quand les besoins vitaux ne sont pas couverts » constate-t-elle. L’enjeu est de débloquer la non-demande. Cela implique de tenir des permanences régulières (sociale, juridique, logement) pour rester accessible quand la personne décide de franchir le pas. Sur les questions de prévention et promotion de la santé en particulier, DoucheFLUX organise des ateliers le quatrième mercredi du mois sur la ménopause, les maladies chroniques, le diabète, les menstruations.
Copyright Julie de Bellaing – Ki-vi asbl – DoucheFLUX
Une dynamique partenariale
L’association a ainsi développé de nombreux partenariats : la Plateforme Prévention Sida propose des dépistages en santé sexuelle et reproductive via le projet FABSS (Lire le n° de janvier d’Education Santé), Médecins du Monde des consultations médicales, SOS Jeunes un accompagnement spécifique pour les mineurs étrangers non accompagnés qui connaissent de fortes comorbidités. En parallèle l’équipe mobile d’experts du vécu de Fedasil suit les demandes liées à la protection internationale.
Comme les femmes qui fréquentent le centre de jour ont souvent été exposées à des violences de genre, l’équipe de DoucheFLUX a aussi développé un panel d’activités sur la réappropriation du corps. « La plupart des femmes ont des problèmes de dissociation, liée à des parcours traumatiques très lourds. Quand la dissociation est trop forte, la personne risque de développer des problèmes de santé mentale ou des addictions, c’est pour cela que cela nous paraîtessentiel » précise Marie Zune.
Des massothérapeutes de l’asbl Dana, qui pratiquent aussi en centre de prise en charge des violences sexuelles, donnent des séances de massages bénévolement. Avec Equal Brussels, le GAMS Belgique et la Féda, les équipes travaillent enfin sur un protocole d’accueil des victimes de violences sexuelles.
Que ce soit pour le projet HORIZON Fxmmes, ou le fonctionnement du centre de jour, l’instabilité tant financière que des équipes au sein des associations impacte régulièrement la dynamique, rendant toutes ces tentatives d’accroche et d’accompagnement éminemment politiques.
Quatre ans après son lancement, les relais communautaires du projet FABSS poursuivent leurs actions de promotion de la santé sexuelle auprès des publics issus de la migration.
« On doit encore se battre pour dire qu’on peut parler de santé sexuelle avec les hommes et les femmes issues de la migration », explique Emilie Gérard, chargée du projet FABSS « femmes actrices de leur bien-être et de leur santé sexuelle » à la Plateforme Prévention Sida.
En 2022, la plateforme et ses partenaires lançaient ce projet de santé communautaire sous l’acronyme FABSS « parce qu’il sonne comme fabuleux », dit-elle. Il semble porter chance à ce projet devenu un véritable laboratoire d’innovation sociale pour la santé sexuelle des femmes exilées.
Parler de plaisir et de bien-être sexuel
« On aborde généralement la santé sexuelle des femmes exilées sous l’angle des mutilations génitales, des grossesses non-désirées, des violences ou du VIH, regrette Assanatou Doucouré, présidente de l’association des femmes maliennes de Belgique (Muso Yiriwaton). Avec FABSS, on choisit l’angle du désir, du plaisir, ça a de l’écho et ça amène à questionner les rôles dans lesquels les personnes se sentent parfois enfermées ».
Dans sa définition, l’OMS précise que la promotion de la santé sexuelle implique une approche positive de la sexualité à la fois médicale (prévention, dépistage, traitement) et psycho-sociale (bien-être, plaisir, consentement).
C’est dans cet esprit qu’est né le projet FABSS pour trois raisons principales : remédier à l’invisibilité des femmes issues de la migration dans les activités d’outreach, répondre aux besoins en connaissances des professionnels et résoudre la question récurrente d’un soi-disant tabou sur le sujet de la sexualité dans les publics issus de la migration. Ouvert aux femmes afro-latino-carribéennes, le projet vit surtout auprès des femmes issues d’Afrique subsaharienne (Lire l’article FABSS : femmes actrices de leur bien-être et de leur santé sexuelle paru dans Education Santé en octobre 2022).
La plateforme a d’abord interrogé les femmes exilées sur leur vie sexuelle, reproductive et relationnelle. Des ateliers ont permis aux femmes concernées d’exprimer leurs besoins et leurs avis, notamment sur la nécessité d’améliorer l’accueil, l’accompagnement et l’offre de soins dans les services de santé sexuelle (planning familiaux, associations de prévention,…).
En 2022, le diagnostic communautaire constate que les interventions autour de la santé sexuelle pour les femmes migrantes qui avaient lieu dans les Centres Fédasil sont « trop saucissonnées ». Traditionnellement, le GAMS intervient sur les MGF, le planning sur l’IVG, la Plateforme Prévention Sida sur le VIH et les IST. Sauf que les interventions ne permettent « pas d’échanger véritablement », décrit Emilie Gérard qui constate à l’époque « un clash entre l’expertise des sujets et l’expertise du public ».
Celle-ci cherche alors à informer les femmes migrantes sur la PrEP, une technologie révolutionnaire qui permet à une personne séronégative qui a un contact avec le VIH de ne pas contracter le sida. « Dans certaines situations, le préservatif suppose une négociation permanente, la PrEP déplace la logique, elle permet à la personne séronégative de prendre la main sur sa protection », explique Emilie Gérard, qui est aussi responsable de la cellule appui (évaluation des besoins) et référente PrEP pour les communautés issues de la migration.
Mise sur le marché en 2017, la PrEP restait méconnue. Or dans la lutte contre le VIH/Sida, les femmes issues d’Afrique subsaharienne sont une population-clé, mais elles sont absentes des dispositifs et du militantisme car elles sont à l’intersection de plusieurs facteurs de discriminations en tant que : femme, migrante et noire.
Compenser les rendez-vous manqués
FABSS vient compenser les « rendez-vous manqués », comme le dit Jeanne Dupuis, chargée de missions en Promotion de la Santé chez Cultures & Santé, lors d’une journée dédiée aux questions de santé et d’exil en octobre dernier. « Les professionnels attendent que les femmes fassent le premier pas pour parler de sexualité, au sens médical ou psychosocial, tandis que les femmes attendent que ce soit le professionnel parce qu’elles estiment qu’il va savoir cadrer son sujet ». A cette incompréhension mutuelle s’ajoute le manque d’informations accessibles, par manque de traduction, d’interprétation, de médiation, ou par défaut d’adaptation, « les informations sont trop normatives ou culturo-centrées », précise-t-elle.
« On relève aussi un manque de formation des professionnels pour accompagner le public spécifique des femmes exilées, sur cette thématique spécifique de la santé sexuelle et une inadéquation des lieux pour accompagner les femmes » souligne Jeanne Dupuis, qui ajoute que « les conditions socio-économiques, certains contextes de vie, et des vécus de violence vont impacter la relation avec le professionnel, la démarche pour aller vers les services, la confiance qui peut s’établir plus ou moins difficilement ».
La participation réelle
En 2022, les premiers échanges ont eu lieu dans plusieurs maisons de femmes bruxelloises sous forme de focus group en non-mixité. Et dès le début de la recherche, le groupe de travail met en garde les initiateurs du projet : « on ne veut pas faire de la participation pour valider vos hypothèses et que rien ne change dans nos vies », se souvient Assanatou Doucouré qui participe au projet FABSS depuis le lancement. Cette experte en santé publique et reproductive est une figure de la lutte contre le VIH/Sida au Mali où elle mène des projets de sensibilisation auprès des travailleuses du sexe.
Fatou – qui souhaite témoigner seulement sous son prénom – rejoint le projet sur les conseils du Gams Belgique, un des partenaires du projet. « Le projet FABSS m’a vraiment aidée à me reconstruire, dit celle qui est née en Guinée Conakry. Imaginez-vous quand j’étais enfant, on me disait que mon corps ne m’appartenait pas, et que plus tard, il appartiendrait à mon mari. Le jour où j’ai eu mes règles, je pensais que j’avais fait quelque chose de mal, je pleurais toutes les larmes de mon corps jusqu’à ce que ma sœur m’explique ! Avec FABSS, j’ai découvert beaucoup de choses sur la sexualité, et maintenant, je transmets à mon tour ».
Les femmes concernées ont été partie prenante de tout le processus, y compris dans les actions de plaidoyer et dans son déploiement dans les milieux de vie jusqu’à aujourd’hui. « Le projet FABSS a fait le pari de pas réduire les femmes à la place de témoins, mais bien de leur proposer d’être actrices », confirme Emilie Gérard.
Le groupe de travail formalise trois objectifs-clés pour améliorer la santé sexuelle des femmes issues de la migration.
Déconstruire les stéréotypes liés au genre et à l’origine ainsi que les multiples injonctions faites aux femmes.
Déconstruire le tabou de la sexualité au sein des communautés.
Développer la sécurité dans la sexualité et les relations affectives en favorisant la communication au sein du couple et améliorer ainsi la santé sexuelle.
Un bon état de santé, mais un moindre recours aux soins préventifs
Le 16 octobre dernier, la Fondation Roi Baudouin a publié un rapport très complet sur les populations d’origine subsaharienne vivant en Belgique. Un chapitre est dédié à la santé et au bien-être.
Une grande majorité des répondant·es déclarent être en bonne ou très bonne santé (88 %), une proportion plus élevée que dans la population générale belge (78 %). De plus, le niveau moyen de satisfaction dans la vie des répondant·es s’élève à 7,6 sur une échelle de 10 (un niveau légèrement supérieur à celui de la population générale belge, à 7,4). Enfin, un moindre pourcentage déclare vivre avec une maladie chronique (16 %) par rapport à la population générale (32 %).
48% déclarent être en très bonne santé. Toutefois, comme pour la population générale belge, cette perception est moins fréquente dans certains groupes : les femmes (41 %), les personnes de plus de 55 ans (27 %), les personnes connaissant des situations économiques difficiles (34 %), les personnes habitant en Wallonie (40 %) ou à Bruxelles (44 %) se déclarent moins souvent en très bonne santé.
Toutefois, si on observe les statistiques du dépistage du cancer du col de l’utérus, 41% des femmes d’origine subsaharienne l’ont effectué, contre 70% de la population belge générale. Parmi les 35% des femmes qui n’ont pas fait de dépistage, 45% disent ignorer la technique du frottis.
« Il faut que les hommes entendent ça »
Assez rapidement les femmes décident d’ouvrir la discussion aux hommes et de les former, pour qu’ils deviennent « des alliés » dans le travail de déconstruction des rapports de genre. L’ouverture se fait sur le modèle du Gams, avec la création de binômes. « Les participantes estimaient à raison qu’il fallait que les hommes entendent la teneur des échanges dans lesquels ressortaient les problèmes de communication autour de la sexualité. Parce que les femmes auront beau se renforcer tant qu’elles peuvent, si les hommes ne changent pas, cela ne servira à rien ! » relate Emilie Gérard. Fatou confirme « On a fait la demande – on a dit qu’il fallait aussi impliquer les hommes pour qu’ils entendent ce que l’on a à dire ».
En 2024, 12 personnes sont donc formées au rôle de relais en santé communautaire pendant un an. En fin de parcours, un des hommes a convenu « qu’il avait été très mal éduqué », s’amuse la chargée de projet.
Jean-Marie*, originaire du Burundi, a été élevé dans le respect de sa mère et de ses soeurs, mais il constatait que ce n’était pas le cas de tous les hommes de son entourage. « Je ne comprends pas les hommes qui ne respectent pas les femmes, qui les prennent pour des objets », dit-il. Quand le projet Fabbs s’ouvre aux hommes, il est déjà engagé dans les activités de la Plateforme Prévention Sida qui lui a permis de se soigner d’une infection. « C’était l’occasion d’entendre ce que les femmes avaient à dire et qu’elles ne disent pas d’habitude. Même dans certains couples, le sujet du plaisir n’est pas abordé ». Être relais communautaire, pour lui « c’est sensibiliser les gens, pour qu’ils se protègent, qu’ils sachent où trouver des soins après une infection. Ça m’a rapproché des gens, je me sens utile ». En binôme avec Nadia, il tient des stands sur les événements auxquels participe la plateforme.
La sexualité est politique
Les binômes sondent leurs communautés et leurs proches, et en fonction des besoins, ils organisent un café sexo thématique (sur le VIH/Sida, les IST, le cycle menstruel, les relations saines, le plaisir, le consentement). Leur rôle est de mobiliser un groupe de personnes de leur association ou de leur milieu de vie. Puis ils et elles co-animent avec un expert extérieur sur la thématique choisie selon une méthodologie participative. Pour construire le dialogue, un atelier s’attache à déconstruire les rôles de l’homme et de la femme. Le premier échange se déroule en groupe mixte, le deuxième en non-mixité, puis a lieu la mise en commun.
Pour briser la glace, les participant.es sont invités à réagir à certaines affirmations, ce qui permet d’identifier les thèmes à débattre par exemple : c’est à l’homme de sortir le préservatif”,“il existe un seul type d’orgasme chez la femme et chez l’homme”, “avoir mal pendant qu’on fait l’amour, cela prouve que l’on n’en a pas vraiment envie”.
L’animation s’appuie sur des documents (violentomètre ou roue des violences, cartes illustrées, tableau des règles du consentement #JDIWI), des objets (reproduction de clitoris et d’un pénis avec ses différentes zones). L’une des animations consiste à construire de manière concertée une pyramide de la santé sexuelle. Elle permet d’objectiver les conditions du bien-être sexuel.
« En tant que relais communautaire, notre rôle est d’aller trouver les femmes issues de la migration, ne pas attendre qu’elles viennent, précise Assanatou Doucouré. Nous leur disons que la sexualité est politique, culturelle et aussi intime, c’est un partenariat et que dans la chambre à coucher, chacun doit avoir la liberté et le pouvoir sur sa sexualité ».
*le prénom suivi d’une astérisque a été modifié à la demande du témoin.
Dans le cadre d’un projet théâtre renversant mené à la Maison des Jeunes de Forest, neuf enfants de 6 à 12 ans ont renforcé leurs compétences langagières, leur esprit critique et la connaissance d’eux-mêmes.
En tant que logopède au CeRAPSS, une asbl bruxelloise active en promotion de la santé notamment auprès de la jeunesse, Clarisse Petel a assisté à la création théâtrale de la Maison des Jeunes de Forest. Son objectif était de percevoir la façon dont les enfants s’approprient les nouveaux exercices langagiers et développent leurs compétences psychosociales et plus particulièrement trois participants qu’elle suit individuellement en logopédie.
Sous le chapiteau, le public retient son souffle. « 2035. Après des milliers d’années de règne, les adultes ont perdu le pouvoir. Les enfants du monde entier se sont soulevés pour reprendre la main sur leur avenir. Un procès historique s’ouvre : le Procès des Adultes, accusés d’avoir abîmé la Terre, créés des guerres, imposés des règles aux enfants, et surtout d’avoir oublié les rêves. Face à un tribunal composé d’enfants qui deviennent juges, avocats, témoins et citoyens d’un monde nouveau, les adultes devront répondre de leurs actes ».
Sous la lumière des projecteurs, les neuf acteurs et actrices du « Grand Renversement » entrent en scène dans un décor sommaire de tribunal. « Oh, mais ce sont des enfants ! » s’exclame une spectatrice lorsqu’elle découvre que les interprètes ont entre 6 à 12 ans et qu’ils donnent leur toute première représentation. L’événement se déroule à deux pas de la friche Josaphat à Schaerbeek en une fraîche matinée de novembre dans le cadre de la 25ème édition du Festival Mimouna. Durant deux jours, le public composé de parents, d’enfants et d’animateurs éducatifs et médico-sociaux assistent aux spectacles créés par des jeunes des quartiers populaires de Belgique (voir notre encadré).
« Le Grand Renversement » est né à l’école de devoirs de la Maison des jeunes de Forest. Pendant presque 3 mois, le comédien Laurent Louvion a accompagné les enfants pour construire la pièce et la répéter tous les mercredis après-midi et durant les vacances d’automne. A l’initiative du projet, la responsable de l’Ecole de devoirs (EDD), Charlotte Dudant, était aussi présente et impliquée durant toutes les activités. Sa proposition était de faire découvrir aux enfants le plaisir de créer, d’imaginer, et d’exprimer leurs pensées par le corps et la parole, avec pour horizon de monter sur scène lors du Festival Mimouna.
A droite, trois avocates générales prennent position, avec à leurs côtés, une greffière, la plus jeune comédienne de la troupe, qui va dessiner le procès aux crayons de couleur. Au centre de la scène, Fatima, 12 ans, se tient bien droite et endosse le rôle de la juge. C’est elle qui met l’accusé – son frère Ilyas – devant les faits qui lui sont reprochés : « Aujourd’hui, vous êtes jugé pour des siècles de bêtises. Pour nous avoir donné des ordres, pour avoir créé l’argent et donc la pauvreté, pour avoir créé la guerre et oublié la paix, pour avoir pollué la Terre de nos enfants, pour tous vos vols, meurtres, agressions, pour avoir toujours cru que vous aviez raison même quand vous aviez tort… et pour avoir oublié l’enfant qui est en vous ». Son élocution est parfaite et reflète le fruit d’un long travail : pour y parvenir, elle a dû dépasser ses difficultés scolaires et langagières. Alors que ses professeur.es la disaient timide et effacée, elle est aujourd’hui sur le devant de la scène avec un regard assumé, une posture ouverte et un discours clair et limpide.
Des témoins se succèdent à la barre : Ibrahim, qui a dû fuir Kaboul en raison de la prise du pouvoir par les Talibans, Maïa qui a quitté le Soudan, et murmure d’une voix à peine audible « Le soleil est devenu de plus en plus chaud, le ciel ne voulait plus pleurer et la terre et les récoltes ont disparu. Mes parents avaient une ferme mais tous les animaux sont morts de famine… Et les Hommes aussi. Nous avons dû partir dans le nord pour trouver de la fraîcheur. Nous avons marché pendant des mois jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sable ». L’adulte mis en accusation objecte : « Il n’y qu’à construire une maison par-dessus avec la climatisation, comme à Dubaï. Ils vivent très bien là-bas, et les enfants sont heureux ». Mais les avocates de la défense répliquent : « Et vous leur avez demandé à ces enfants s’ils ne préféraient pas respirer un arbre plutôt que du béton ? Si tout le monde vivait comme à Dubaï, il n’y aurait plus d’humain sur Terre ». L’adulte, avec cynisme et aplomb assure : « Au pire des cas on ira sur Mars ». « C’est une bonne proposition de peine pour les adultes », réplique la juge, qui lui soumet de partir sur Mars et de laisser la Terre aux enfants car ils sauront en prendre soin.
Oser critiquer implique d’avoir les mots
En une vingtaine de minutes, la pièce aborde des thèmes nombreux et variés : l’exil, la crise climatique, la pauvreté. Mais aussi les relations parents-enfants, la domination masculine et les discriminations. A cet adulte qui se targue de confier ses enfants à une nounou et de ne pas se donner la peine de partager les tâches domestiques avec sa femme, la Juge précise : « N’aggravez pas votre cas,nous sommes au tribunal des enfants, le tribunal des femmes vous est réservé pour la semaine prochaine ! ». L’irrévérence du « Grand Renversement » fait mouche, le public passe du rire aux larmes. Quand la Juge demande aux enfants ce qu’ils proposent pour créer un monde nouveau, ils en viennent à énoncer leurs utopies : « Créer la gentillesse universelle, enlever l’argent, arrêter toutes guerres, créer des moyens de transport gratuits et non polluants, arrêter d’être raciste, plus de pauvreté et offrir des maisons à tout le monde, parler une seule langue pour que le monde entier se comprenne, se respecter les uns les autres… ».
L’ensemble du scénario s’inspire des improvisations proposées aux enfants. En amont, l’EDD a initié des exercices soutenant le langage lors d’activités ou de séances de logopédie pour Fatima et deux autres enfants. En effet, cette année, l’équipe porte une attention particulière sur l’expression orale, thème choisi pour tenter de soutenir la maîtrise d’un langage riche et nuancé. De ce fait, l’objectif est d’encourager l’utilisation de mots peu exploités par les enfants, en prenant le temps de leur expliquer les différentes significations des discours employés à l’écrit ou lors d’exposés oraux.
Avec Laurent Louvion, un des exercices d’entraînement consistait à énoncer des mots en lien avec celui produit par la personne précédente : X dit « chien », Y répond « pattes ». Plusieurs exercices d’improvisation à partir d’un personnage, d’une situation et d’un lieu ont également été réalisés. Cette exposition à un langage riche et varié pouvait au départ décontenancer certains enfants, qui faisaient part de leur incompréhension devant les consignes ou les intentions.
La sociologue Marianne Woollven (2024) rappelle en effet que la capacité d’interpréter un discours langagier qui n’est pas relatif à l’usage pratique du langage, mais à son rapport réflexif et métalangagier, n’est pas du tout évident pour certains enfants issus de milieux populaires. Ces exercices théâtraux, qui demandent de pouvoir prendre de la distance avec son propre vécu, de pouvoir user de son imagination et de sa créativité pour produire une histoire cohérente et nuancée, étaient un réel défi pour plusieurs d’entre eux.
L’équipe prenait donc le temps de réexpliquer les demandes durant chaque séance, et une fois comprise, insistait sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’imiter l’adulte, mais bien d’imaginer de nouveaux scénarios en toute liberté. Au fur et à mesure des séances, les enfants ont osé s’exprimer, osé même critiquer et envisagé de changer la société, pour la rendre plus joyeuse, plus cohérente et plus humaine.
Les compétences psychosociales passent par le langage
Comme l’écrit Fatima dans le cahier qu’elle utilise lors des séances de logopédie : “Le théâtre m’apporte du plaisir. Maintenant j’ose parler devant les autres et j’ai confiance en moi”. Ses propos révèlent un autre aspect essentiel du théâtre, qui concerne ses bienfaits en termes d’estime de soi et de développement des compétences psychosociales telles que l’empathie, le respect, l’ouverture aux autres et la compréhension interculturelle (Guennoun Hassani, 2025). En effet, l’imitation et la reproduction des actions, qui permettent de prendre distance avec son vécu, favorisent progressivement une compréhension profonde des sentiments et des différences de perspectives entre chaque personnage, et renforcent l’imagination et la confiance en soi.
Lors des activités, tous les enfants ont pu exprimer sans crainte leurs colères, leurs joies, et respecter la parole de chacun, sans jugement. Plusieurs d’entre eux, très réservés au départ, ont pu surmonter au fur et à mesure leurs appréhensions et explorer leurs relations avec les autres mais également avec leur corps, leurs émotions et leurs idées. L’intensité et la clarté de leur voix, ainsi que leur posture et leur discours n’ont cessé de progresser.
Plus globalement, l’expression théâtrale est un moyen pour nos jeunes de se sentir écoutés, respectés, et valorisés pour qui ils sont. Comme le disaient les enfants qui jouaient les rôles d’avocate.e.s: “vous avez toujours cru qu’en tant qu’adulte vous aviez la bonne parole. La bonne façon de penser. La bonne façon de vivre”. Or, “C’est vous, les adultes qui fabriquez des méchants à partir des enfants”.
“Ne devenez pas adulte trop vite”
Alors que les parents issus de milieux populaires se sentent rarement consultés, compris, et n’ont en ce sens pas voix au chapitre (Tardieu, 2014), voilà qu’à cet instant, leurs enfants revendiquent sur scène le droit à la parole. Une parole qui participe au développement de leur “pouvoir d’agir”. Comme le dit un jeune adolescent dans le documentaire “A voix haute” (Ly et Freita, 2016), qui filme des participants au concours “Eloquentia” en France : “la parole, c’est ce qui m’a manqué quand j’étais gosse ; quand je retrace mon parcours, je me dis que si j’avais eu les bons mots au bon moment, j’aurais pu changer littéralement certains événements de ma vie”. Finalement, ce jeune explique que la parole lui permet de se défendre dignement et de faire valoir ses idées. Des possibilités que l’EDD souhaite offrir aux enfants de la Maison des jeunes de Forest, et ce dès le plus jeune âge.
Sur scène, Fatima a clôturé la pièce par ces mots : “Les enfants, retenez l’innocence que vous avez en vous, ne devenez pas adultes trop vite et surtout éduquez les grandes personnes, grondez-les certes, mais rassurez–les pour qu’ils n’oublient pas tout de leurs jeux, de leurs découvertes, de leurs rires et de leurs rêves”. Au premier rang, le metteur en scène Laurent Louvion lève les pouces pour féliciter les enfants et essuie une larme d’émotion. Il a anticipé chaque réplique des comédiens en herbe avec un eye contact, un petit hochement de tête, un signe de la main ou une mimique. Sous les applaudissements, les enfants saluent ravis. Et la mère de Fatima et Ilyas ne peut se retenir de monter sur scène pour serrer ses enfants dans ses bras.
« Le Grand Renversement » a remporté le premier prix du festival Mimouna, une magnifique victoire et un sentiment de fierté partagé par tous les enfants qui vient faire écho à la vision du dramaturge franco-suisse Valère Novarina : « Toute vraie parole consiste, non à délivrer un message, mais d’abord à se délivrer soi-même en parlant. Celui qui parle ne s’exprime pas, il renaît ».
Œuvrer à la démocratisation culturelle
Né au cœur des quartiers bruxellois défavorisés, l’asbl “Les Nouveaux Disparus” est une compagnie de théâtre itinérante qui sillonne la Belgique pour œuvrer à la démocratisation culturelle. Une troupe de comédien.nes professionnel.les installe son chapiteau au pied des logements sociaux dans les quartiers populaires des villes et villages de Belgique francophone. L’association organise également une série d’événements, dont le Festival Mimouna, qui rassemble chaque année une trentaine d’organismes de jeunesse bruxellois et wallons et plus de 200 jeunes de 6 à 20 ans, dans l’objectif de favoriser le dialogue interculturel, la créativité collective et l’expression de soi. Cette année, les artistes se sont inspiré.es du slogan “Résiste, prouve que tu existes” de cette 25ème édition, pour accompagner les jeunes qui ont imaginé, créé et répété une œuvre témoignant de leurs interrogations, de leurs engagements et leurs rêves pour un monde plus juste, solidaire et inclusif.
« 80 % des handicaps sont invisibles, 100 % méritent d’être compris ». En 2025, Altéo a déployé une campagne en éducation permanente orientée promotion santé pour révéler l’impact du handicap et des maladies invisibles sur la vie en société et l’accès aux soins. 3400 personnes concernées ont pris la parole. Leurs témoignages vont nourrir le plaidoyer et les futures actions. En voici les premiers résultats.
Geneviève Aubouy est responsable du CEP (Centre d’éducation du Patient), une asbl agréée en promotion de la santé. Le CEP a accompagné la création de la campagne d’éducation permanente d’Altéo sur le pan méthodologique durant le déroulé de l’enquête et participé au groupe de travail qui a porté la campagne de 2025.
Altéo attendait 300 répondants, ils ont été 3400. Preuve que les personnes souffrant de maladies et de handicaps invisibles éprouvaient le besoin de parler de leur santé. Sclérose en plaques, bipolarité, autisme, dépression, alcoolisme, fibromyalgie, fatigue chronique : le handicap et la maladie invisible sont les limitations qui ne sont pas perceptibles au premier abord. Ils représentent 80% des handicaps et des maladies chroniques.
Liées à un ou plusieurs types de difficultés (physique, sensorielle, psychique,…), ces limitations sont largement méconnues et pénalisent la qualité de vie, la santé et l’inclusion sociale des personnes concernées. Alors comment vit-on au quotidien dans ces conditions ? Les personnes touchées communiquent-elles ou non sur leurs difficultés ? Lorsqu’on se sent fragilisé, est-il possible de vivre comme un citoyen à part entière dans une société validiste, qui valorise la norme et la performance ?
Repère : Dans cet article, les termes « handicap » et « maladie » invisibles sont soit accolés, soit dissociés afin de fluidifier la lecture. Mais ils doivent être compris comme les deux facettes d’un même constat : au-delà de l’origine du problème (maladie, handicap), c’est leur impact sur la vie des personnes, qu’Altéo a souhaité explorer et mettre en avant dans sa campagne d’éducation permanente.
« Aller vers » les premiers concernés
La campagne d’éducation permanente d’Alteo s’est appuyée sur les stratégies de participation chères au secteur de la promotion de la santé. « Rien sur nous sans nous » : ce slogan, qui témoigne de la volonté d’être citoyen à part entière malgré des situations de santé difficiles, a été le fil rouge d’Altéo.
La démarche a été participative à plus d’un titre. Un groupe de travail mêlant professionnels et volontaires de l’asbl directement concernés par le thème, a travaillé sur la notion même de handicap et de maladie invisible, qui n’a toujours pas de définition légale en Belgique.
Le groupe de travail a ensuite supervisé tous les aspects de la campagne. La « focale » du groupe s’est resserrée pour comprendre les choix des personnes concernées par le handicap invisible : font-elles le choix d’en parler ou non ? Si elles le font, vers qui, dans quel but ?
Deux types d’interlocuteurs ont été circonscrits dans l’enquête : l’entourage proche (familial, amical, professionnel…) et les professionnels de la santé au sens large (médecin traitant, infirmier, psychologue…). Dans une vision holistique de la santé, l’enquête a aussi porté sur la qualité de vie, les relations avec les proches et les professionnels de santé et le regard de la société sur lehandicap invisible.
Le groupe de travail a piloté la communication, la relecture du questionnaire destiné aux personnes concernées et qui souhaitaient se faire (re)connaître comme porteur de handicap invisible.
La participation a dépassé toutes les espérances, car Altéo comptait recueillir 300 témoignages. A ce jour, plus de 3400 questionnaires ont été collectés ! Pour la première fois, certains ont eu l’impression d’avoir la parole et se sontsentis écoutésdans ce qu’ils vivent : un quotidien souvent difficile mais face auquel il faut « tenir bon malgrétout ».
Des réponses souvent inadaptées aux besoins en santé
L’accès à la santé, support de lutte contre les inégalités sociales, est un élément central en promotion de la santé. Et c’est l’un des objectifs de l’enquête : comment les personnes porteuses de handicap invisible, communiquent-elles vers les professionnels de santé ? Quelles sont leurs attentes, leurs constats ?
50 % des répondants expliquent qu’ils parlent de leurs atteintes invisibles « par besoin » et que moins de la moitié des professionnels apporte une réponse plutôt « positive ». Lorsque 35 % des personnes font « le choix » de parler de leur handicap/maladie invisibles, 44 % des professionnels ont une réponse « positive », et 34% « bonne ». L’analyse précise des attentes vis-à-vis des professionnels de santé au sens large est en cours.
A la grande surprise du groupe de travail, près d’un tiers des répondants a ajouté spontanément un témoignage complémentaire sous forme de texte libre. Certains encourageaient la prise de parole : « On ne perd pas grand-chose à en parler. La plupart du temps ça peut être bénéfique. Parfois ça ne change rien et ça peut être frustrant mais c’est rarement négatif ». « Ne restez pas invisible, avoir un handicap ce n’est pas la fin de la vie, il faut s’adapter et montrer toutes les choses que l’on développe pour vivre avec son handicap ». La plupart des commentaires soulignent aussi la force de caractère qu’il faut avoir pour vivre avec un handicap invisible : « Beaucoup de courage et surtout ne pas baisser les bras ». Beaucoup avait toutefois le sentiment de vivre une « double peine » au regard de la société en général.
Un « état de santé » moyen, voire faible
Au départ de l’échelle de la qualité de vie de l’OMS, les répondants ont déclaré un « état de santé » moyen, voire faible. En effet, pour 46 % des répondants, la « douleur physique est un obstacle à la vie quotidienne ». Si environ 40 % d’entre eux ont le sentiment d’avoir une « vie agréable », la plupart estiment néanmoins qu’ils ne disposent de « pas assez d’énergie pour faire face à la vie de tous les jours ». L’estime de soi est aussi impactée : si 51 % des répondants sont plutôt positifs, 21 % la jugent « faible ». Faire face au handicap, renforce sans doute une forme de résilience, mais peut aussi, à la longue, être facteur de découragement voire de dépréciation.
Si l’entourage est globalement « source de satisfaction » (pour 56% des répondants), en revanche, ils sont près de 40 % à se dire insatisfaits de leur « capacité à travailler ». Preuve s’il en est que le handicap invisible est bien un obstacle à mener une vie sociale.
Cela expliquerait que 31 % des répondants ressentent des sentiments négatifs (anxiété, dépression…). Cela dégrade aussi leur « capacité à faire face dans la vie de tous les jours ». Concernant les loisirs, même si la moitié des répondants disent en avoir, cela ne va pas de soi quand ils doivent composer avec des atteintes invisibles. Enfin, en ce qui concerne leur « pouvoir d’agir et de dire », les répondants considèrent que leur « niveau d’information pour affronter la vie quotidienne », est plutôt modérée à faible.
Vers qui se tournent les répondants pour parler de leur handicap invisible ? L’entourage proche (famille) est plébiscité chez 87 % d’entre eux. 53 % l’évoquent aussi dans leur milieu professionnel. En milieu scolaire, ils sont 80 % à taire leur handicap/maladie invisible. Pour 88 % des répondants, la société ignore ce qu’est le handicap invisible. Selon eux, la société est indifférente aux difficultés que vivent les personnes touchées par un handicap invisible. Les témoignages des répondants ont fait état d’un mal-être moral et/ou d’une douleur physique, devant le peu voire l’absence de soutien nécessaire.
Un plaidoyer et une exposition itinérante
La campagne d’Altéo a mis en lumière la « fragilité citoyenne » des personnes porteuses de handicap invisible. D’une part, ces personnes vivent déjà une situation préjudiciable, souffrent dans leur corps, sont impactées dans leur mental. D’autre part, elles doivent composer avec un regard social stigmatisant.
Altéo plaide pour qu’une attention politique soit portée à ces dimensions dans toutes les sphères de vie de ces citoyens : en matière d’accès aux soins, de suivi de santé, dans leur carrière professionnelle car tout citoyen doit pouvoir jouir de l’intégralité de ses droits sociaux, au-delà du handicap invisible.
Face à ces constats, Altéo a voulu incarner l’impact du « handicap/maladie invisibles », en montrant à quel point les étiquettes qu’on accole à ces personnes peuvent être violentes. L’idée est de pointer les préjugés tenaces que la société a tendance à associer à des personnes qui, manifestement valides, semblent « usurper » des droits, des avantages destinés aux personnes vivant avec des limitations… visibles
L’exposition « Ce que vous ne voyez pas » encourage à ce qu’un maximum de citoyens fasse connaissance avec les personnes porteuses de handicap invisible. Les 12 portraits sont le cœur d’une exposition itinérante, « Ce que vous ne voyez pas » qui parcourra la Wallonie et Bruxelles en 2026.En effet, 12 participants à l’enquête ont accepté de montrer leurs visages et de témoigner pour l’exposition, car “derrière chaque visage, il y a une histoire, un combat, une dignité”, précise la plaquette.
La campagne de sensibilisation se compose principalement de 12 affiches et 2 visages d’« ambassadeurs ».
Pour Altéo, le constat est clair : le handicap/maladie invisibles abiment la santé et empêchent l’inclusion sociale. Les préjugés qui collent à la peau des personnes touchées sont tenaces et injustes. La densité des matériaux recueillis va permettre de réfléchir à des actions multiples.
Manchester, Leeds, Luton, au total une cinquantaine de villes anglaises, le comté de Northumberland ou encore l’Ecosse tout entière ont décidé de lutter contre les inégalités sociales de santé en s’appuyant sur les principes du Pr Michael Marmot, père de l’universalisme proportionné. L’utopie semble réalisable.
« Pourquoi soigne-t-on les gens pour ensuite les renvoyer aux conditions de vie qui les ont rendus malades ? », interrogeait Sir Michael Marmot le 22 mai dernier, lors de la journée sur l’accessibilité aux soins organisée par la MC à Bruxelles.
L’événement a été l’occasion de présenter les Marmot Places. Les villes de Coventry, Leeds, Luton, Manchester, mais aussi les comtés de Gwent et Northumberland et même l’Écosse, au total, une cinquantaine de territoires britanniques ont en effet décidé de reconnaître que ce sont avant tout des déterminants sociaux qui façonnent la santé et les inégalités de santé : “les conditions dans lesquelles une personne naît, grandit, vit, travaille et vieillit”.
Manchester – Angleterre
Ces territoires ont décidé d’agir sur les causes profondes des inégalités de santé, toutes intrinsèquement liées les unes aux autres : le logement, l’emploi, l’éducation et l’environnement.
Cela implique de passer par plusieurs phases de travail, et notamment :
évaluer l’ampleur des inégalités en matière de santé et des déterminants sociaux de la santé au niveau local, examiner les actions déjà en cours et analyser le contexte local ;
identifier les possibilités d’aller plus loin pour réduire les inégalités et repérer les lacunes dans les actions existantes ;
mettre en œuvre de nouvelles approches et interventions.
En termes de gouvernance, le statut de « Marmot Place » implique aussi un changement de culture et de système, qui fait de l’équité en santé une priorité, intégrée dans les politiques, les programmes de manière transversale et intersectorielle :
mettre en place une gouvernance partagée entre collectivités, services publics, entreprises volontaires et citoyens;
évaluer comment les partenaires d’un territoire peuvent mieux collaborer pour avoir un impact plus fort et opérer les changements nécessaires, même dans un contexte financier et de ressources difficile.
Un déterminant central de la santé
Le logement est un déterminant social majeur de la santé et de l’équité en santé. “Si votre logement ne vous offre pas des conditions de salubrité, de sécurité, et un sentiment d’appartenance, mais qu’il est précaire et dangereux, il est impossible d’être en bonne santé, écrit Michael Marmot en préfaced’un document sur la responsabilité des bailleurs. La prévention des inégalités de santé doit commencer à la maison. Lorsque nous ne parvenons pas à offrir des logements et des quartiers sûrs, favorables à la santé, nous trahissons la confiance des citoyens”.
Il en conclut : “améliorer le logement, c’est une question d’équité et de justice sociale. Plus une zone est défavorisée, moins ses habitants ont de chances de bénéficier de logements décents et d’infrastructures favorables à la santé. Ce manque est particulièrement frappant chez les personnes en situation de pauvreté, les personnes en situation de handicap et les minorités ethniques”.
Car les politiques de logement sont des politiques de santé publique, estime l’épidémiologiste, qui poursuit ses travaux de recherches au sein de l’Institut de l’équité en santé (IHE), hébergé par l’University College de Londres. Appliquer le principe d’universalisme proportionné à l’échelle du territoire consiste notamment à développer du logement pour toutes et tous, avec une attribution de moyens plus importants dans les espaces où les besoins sont les plus aigus.
La stabilité résidentielle, l’accessibilité financière, et le contexte du quartier façonnent aussi le bien-être physique et mental. Les inégalités d’accès à un logement de qualité sont un vecteur central des inégalités de santé. Les dimensions du logement (coût, qualité, stabilité, environnement) interagissent entre elles et avec d’autres inégalités structurelles, produisant des effets cumulatifs sur la santé et la reproduction des inégalités.
Devenir une Marmot Place
Les territoires volontaires travaillent avec l’Institut de l’équité en santé (IHE), pour mettre en place leurs politiques de réduction des inégalités de santé et d’amélioration des déterminants sociaux de la santé.
Ils s’appuient sur tout ou partie des huit principes de Marmot :
Donner à chaque enfant le meilleur départ dans la vie.
Permettre à chacun de développer ses capacités et de contrôler sa vie.
Créer un emploi équitable et de qualité pour tous.
Assurer un niveau de vie sain pour tous.
Créer des lieux et des communautés sains et durables.
Renforcer la prévention des maladies.
Lutter contre le racisme et les discriminations.
Associer durabilité environnementale et équité en santé.
Chacun mène ce travail à travers un plan d’action ou un plan de mise en œuvre, mais les priorités diffèrent selon les lieux. Certains veillent à ce que la majorité des programmes soient façonnés par l’approche Marmot. D’autres adoptent une approche Marmot moins visible mais néanmoins intégrée.
Fort William – Ecosse
“Il n’y a pas de financement direct de l’Institute of Health Equity (IHE) pour soutenir les territoires souhaitant devenir un « Marmot Place ». Il est donc essentiel qu’il y ait un leadership et des ressources au sein du comité de pilotage local, afin de renforcer et de piloter l’approche Marmot, et de veiller à ce que ses principes soient intégrés à tous les échelons de gouvernance” précisent David Fothergill et Louise Gittins les analystes de Local Government Association dans une publication dédiée.
La participation et la concertation autour de l’équité en santé sont la clé. Les territoires renforcent les partenariats entre les autorités locales, les communautés, les services publics, les entreprises et les organisations du secteur associatif.
Luton veut améliorer l’espérance de vie
Entre 2017 et 2019, avant la pandémie de COVID-19, l’espérance de vie à la naissance à Luton était, en moyenne, inférieure de plus d’un an à la moyenne nationale en Angleterre pour les hommes (79 ans), et d’environ huit mois pour les femmes (83 ans). Les dernières données statistiques montraient également de fortes disparités d’espérance de vie au sein même de la ville. Les personnes vivant dans les quartiers les plus défavorisés, comme Challney, le centre de Luton et Park Town, sont susceptibles de mourir environ huit ans plus tôt que celles vivant dans des zones plus aisées telles que Bramingham, Barnfield et Stopsley North.
Afin d’inverser ces tendances, Luton s’est doté d’un plan 2020-2040 pour réduire les inégalités de santé évitables et s’est engagé sur quatre points :
améliorer la santé de 7.500 locataires de logements sociaux ;
faire de l’équité en santé une priorité centrale dans l’ensemble des services publics locaux, y compris la police, les pompiers et l’éducation, afin qu’ils deviennent des institutions de référence en matière de bonnes pratiques au sein de la communauté ;
investir dans le secteur associatif pour mobiliser son énergie, ses connaissances et ses compétences dans une logique de partenariat à long terme, et veiller à ce que son action soit évaluée et diffusée ;
inciter les entreprises à s’engager dans une charte locale pour un emploi de qualité, afin de promouvoir une main-d’œuvre en bonne santé ainsi que l’équité en santé dans la communauté locale et tout au long de leurs réseaux d’approvisionnement et de sous-traitance.
Trois groupes prioritaires à Northumberland
Le comté de Northumberland, au Nord-Est de l’Angleterre vise l’horizon 2044 pour devenir une Marmot Place. Il a mené un diagnostic pour identifier les besoins et les localiser en impliquant les communautés, la direction du système de santé publique, une équipe logement et les services de soins aux adultes. Les partenaires, y compris la police, les pompiers, les services de santé, la commune, ainsi que le secteur associatif et communautaire, développent une approche de type Make Every Contact Count (tout contact a son importance) et collaborent pour identifier les ménages vulnérables et leur fournir un accompagnement en matière de logement.
Côte du Northumberland – Angleterre
L’objectif est de réduire les inégalités en matière d’espérance de vie en bonne santé pour trois groupes prioritaires :
les ménages avec des adultes en âge de travailler porteurs de handicap, ou ayant des enfants porteurs de handicap, dont le revenu est inférieur au revenu médian (et pas uniquement les 10 % les plus pauvres) ;
les jeunes issus de l’aide à la jeunesse ;
les personnes à risque de devenir sans-chez-soi.
Des responsabilités partagées et une planification à long terme
Le secteur immobilier, la planification urbaine et les communes ont un rôle à jouer pour promouvoir l’équité en santé sur la question du logement. “Le secteur immobilier joue un rôle central dans la réalisation de projets qui améliorent les infrastructures locales, facilitent l’accès à l’éducation, aux services de santé et à l’emploi, et favorisent la cohésion communautaire, l’inclusion et le bien-être”, rappelle le document de l’IHE adressé aux bailleurs.
L’implication des communautés existantes et la consultation à l’échelle des quartiers sont essentielles pour atteindre ces objectifs. Ces démarches ont non seulement un impact significatif sur l’efficacité du système de demande de permis d’urbanisme, mais elles constituent également un levier positif pour orienter le développement. Il a aussi été démontré que la participation a un effet bénéfique sur la santé.
Pour améliorer la création d’environnements favorables à la santé, les urbanistes locaux et les professionnels de la santé publique sont incités à collaborer étroitement afin que les plans locaux reflètent les besoins sanitaires du territoire et intègrent des dispositions spécifiques concernant les infrastructures sociales, publiques, environnementales et sanitaires.
En effet, les environnements favorables à la santé se caractérisent aussi par un accès équitable aux espaces verts et bleus ; à l’éducation ; aux services de santé ; aux opportunités d’emploi ; aux commerces ; à un bon réseau de transports publics et aux modes de déplacement actifs ; ainsi qu’aux espaces communautaires, y compris les lieux publics et les équipements culturels, de loisirs et de détente.
Reste à voir comment les Marmot Places réussiront à mobiliser durablement les acteurs locaux, les communautés et les politiques publiques pour atteindre leur objectif ambitieux d’équité en santé.
Le logement est un déterminant essentiel de la santé et de la santé mentale. Alors que les troubles psychiques sont prégnants chez les personnes mal logées, favoriser un suivi psychiatrique « hors les murs » de l’hôpital suppose le développement d’une offre de logement adaptée, essentielle dans le processus de rétablissement, notamment à la suite de parcours de vie traumatique.
« Le rôle originel d’un logement est de nous protéger contre les potentiels dangers liés aux éléments naturels. Dans les textes sur la survie en milieu hostile, la règle des 3 stipule que l’on ne peut survivre plus de 3 minutes sans respirer, 3 heures sans protection ni abri, 3 jours sans boire, 3 semaines sans manger et 3 mois sans relation sociale. On voit que le logement, ou l’abri ici, arrive en seconde position. Le logement est donc un aspect essentiel pour la survie de l’individu », rappelait Jean-Rémy Martin, docteur en sciences cognitives et philosophie. Le 26 mai dernier, il introduisait la journée d’échanges autour du logement dans le parcours de soins en santé mentale de Psicocap+, un projet européen qui encourage l’échange de bonnes pratiques entre partenaires belges et français.
Pas de rétablissement sans chez-soi
Psicocap+ s’inscrit dans la continuité du mouvement de désinstitutionnalisation amorcé en 2010 dans notre pays avec la réforme 107 et la mise en place des équipes mobiles. L’esprit de la réforme est de promouvoir le passage des soins en institution aux soins familiaux et communautaires dans le domaine du handicap psychique et de la maladie psychiatrique. « Le constat est que même quand les personnes vont mieux, par exemple après une hospitalisation, elles vont rentrer dans des logements qui ne vont pas leur convenir et parfois se retrouver à vivre chez leurs parents à 50 ans, voire à dormir dans le garage de la maison familiale ou à la rue, rappelle Alexis Vanderlinden, coordinateur d’ Alodgî, une APL (association de promotion du logement) pionnière en matière de logement pour les personnes avec des troubles de santé mentale. Le projet de rétablissement est donc souvent mis à mal par un mauvais logement quand ce n’est pas l’hospitalisation qui devient une réponse au mal-logement parce que les personnes n’ont nulle part où aller ».
Établi dans le Brabant wallon, Alodgî comprend aujourd’hui trois bâtiments de 11, 6 et 5 logements destinés à des personnes qui souffrent de schizophrénie et d’autres troubles psychotiques. Une « stigmatisation positive » qui permet de prendre en compte d’emblée la dimension de soin, tout en assurant une relative mixité sociale puisque certains habitants sont propriétaires de leur logement tandis que d’autres sont dans des situations de vulnérabilité financière importante. « Les personnes avec des problèmes de santé mentale rencontrent souvent des problèmes de voisinage ou encore des difficultés dans la gestion des papiers, des loyers… détaille Alexis Vanderlinden. Dans nos habitations, elles ont la possibilité de bénéficier d’un bail ordinaire tout en étant accompagnées par notre service et par les voisins.Nous occupons donc la place d’un chaînon manquant entre les structures de soins avec hébergement (hôpitaux, Maisons de Soins Psychiatriques, Initiatives d’Habitation Protégée et Communautés thérapeutiques) et le logement privé ou social. »
Sans être une équipe de soins, Alodgî entretient ainsi des liens privilégiés avec les acteurs de la santé mentale, ce qui permet d’activer rapidement certains leviers comme l’intervention d’une équipe mobile ou encore la rencontre avec un psychiatre. « Il existe une quarantaine d’APL en Wallonie, mais assez peu d’équipes proposant à la fois un accompagnement au logement et un accompagnement en santé mentale », rappelle le coordinateur.
Ce projet repose aussi sur une dimension collective essentielle dans la désinstitutionnalisation : chez Alodgî, les habitants sont les premiers veilleurs, ceux qui pourront tirer la sonnette d’alarmesi l’un d’entre eux se trouve en difficulté. « Bien sûr, l’idée est d’entretenir une ambiance constructive et non de délation, insiste Alexis Vanderlinden. C’est pourquoi nous organisons des moments collectifs, comme un petit déj’ par mois obligatoire pour les habitants, de même qu’une permanence hebdomadaire. » En complément du partenariat privilégié avec les acteurs du soin, cette dimension collective permet de limiter le risque de réhospitalisations. « Bien sûr, elles restent parfois nécessaires, précise-t-il. Mais lorsqu’on peut les anticiper et les accompagner, c’est beaucoup plus confortable que dans le cas d’une mise en observation qui se fait dans l’urgence et où le patient a l’impression de ne plus rien contrôler… »
Assuétudes et logement : l’œuf et la poule
« Réduire le logement à son rôle d’abri, de toit, serait méconnaître sa profondeur existentielle, cognitive, politique et éthique, ajoutait Jean-Rémy Martin dans le cadre de la journée d’échanges Psicocap+. Le logement est aussi, et surtout, un foyer potentiel : un lieu où peut se déployer l’existence, où l’être humain s’enracine, pense, se souvient et entre en relation avec l’autre. » Malheureusement, les parcours des personnes les plus vulnérables montrent aussi les liens étroits entre le passage dans ce que l’on nomme précisément des « foyers » et la vie à la rue, les séjours à l’hôpital ou en prison et la perte de logement, le lien entre addictions et difficultés à conserver un chez-soi. « Pour nous, les assuétudes et le logement, c’est un peu l’œuf et la poule », résume Sophie Crapez, directrice de Comme chez nous, une absl carolorégienne qui fut l’une des premières à développer l’approche au fondement de « Housing first », à savoir la mise en avant du logement comme pierre angulaire du rétablissement.
« Parmi les personnes sans-abri que nous accompagnons, une bonne moitié présentent un parcours institutionnel qui rend la stabilisation en logement particulièrement compliquée, raconte Sophie Crapez. Or nous voyons le logement comme un élément déterminant de la santé globale, le socle pour construire le reste. En santé mentale ou en assuétudes, ce qui manque souvent, ce sont les repères. Et ce n’est que quand ces repères sont stables qu’on peut arriver à une forme de rétablissement, tandis que l’errance a tendance à provoquer et accentuer ces difficultés. » Comme chez nous fait aussi partie des services de première ligne qui ont récemment reçu le soutien de la Fondation Roi Baudouin dans le cadre d’un appel à projets visant à encourager les collaborations intersectorielles entre acteurs du logement (y compris le sans-abrisme) et de la santé mentale (y compris les assuétudes) afin de prévenir la perte de logement, d’accélérer la prise en charge, de mettre en place des solutions alternatives au manque de logement, mais aussi de soutenir la prise en charge des usagers, sans discrimination, à bas seuil.
Pour Sophie Crapez, s’il se veut positif, le processus de désinstitutionnalisation ne devrait en effet pas faire oublier la nécessité de maintenir l’accès aux soins. « C’est toujours une question d’équilibre. La santé fonctionne sur deux pieds, analyse-t-elle. Le pied de l’ambulatoire, avec la question du maintien et du soutien à domicile, mais aussi le pied de la gestion de la crise et de l’urgence. Il est en effet prouvé que plus la crise peut être prise en charge rapidement, plus le pronostic et la capacité de rétablissement seront élevés. Mais malheureusement, aujourd’hui, la plupart des dispositifs sont au bord de l’asphyxie. »
Du trauma au mal-logement
Selon une étude de 2024, 30,1 % des personnes sans-abri auraient des problèmes de santé mentale tandis que quelque 28,8 % d’entre elles présenteraient des problèmes de dépendance.1 « Un grand nombre d’assuétudes voire de décompensation sont liées à des parcours traumatiques, souligne Sophie Crapez. Ce sont des trajectoires de vie qui sont dès le départ complètement biaisées. Or cette dimension du trauma liée à nos publics est totalement sous-considérée. » Morgane Lottin, la coordinatrice d’Icar Wallonie, une association qui accompagne des femmes qui exercent la prostitution et des femmes détenues à la prison de Lantin – soutenue par la Fondation Roi Baudouin dans le cadre de l’appel à projets logement et assuétudes – livre la même analyse. « Les femmes que nous accompagnons ont subi de multiples traumas, de par leur situation familiale de départ ou par la prostitution, par le fait qu’elles sont dans la précarité et donc dans des stratégies de survie constantes. Cela explique qu’elles peuvent tomber en dépression, en paranoïa, en persécution, mais aussi développer des troubles de la personnalité. »
Pour ces personnes « qui ne rentrent dans aucune case » ou au contraire dans de multiples cases diagnostiques, avoir un logement est une condition nécessaire pour comprendre l’origine de leurs souffrances et addictions. « Quand ces femmes se retrouvent en hôpital psychiatrique, elles ne vont pas forcément pouvoir travailler sur elles, estime Morgane Lottin.Elles créent aussi des liens avec des personnes qui ne sont pas nécessairement bonnes pour elles. Quand elles sortent, la problématique a au mieux été endormie mais rien n’a été réglé. » En créant de la stabilité mais aussi de l’intimité, le logement permet aux personnes de se recentrer, pour pouvoir ensuite s’ouvrir vers l’extérieur. Encore faut-il assurer un « accompagnement holistique ». « Certaines personnes n’ont pas eu de parents. Elles ne savent pas comment laver le linge, faire des courses… Certaines n’ont jamais eu de chez-soi : elles continuent à dormir par terre, dans le séjour, parce qu’elles ont peur, rappelle Morgane Lottin. Il est donc indispensable de pouvoir travailler avec elles, dans leur environnement. »Car le logement n’est pas tout : il faut aussi pouvoir l’habiter.
1 Mertens, N., Demaerschalk, E. De Moor, N., Wagner, M., & Hermans, K. (2024). Sans-abrisme etabsence de chez-soi. Santé mentale et problématiques d’assuétudes. Leuven : LUCAS KU Leuven.
Les problématiques santé-social-logement s’imposent en Région bruxelloise. Dans la foulée de la mise en place du plan social santé intégré (PSSI), les acteurs associatifs et institutionnels se mobilisent à l’échelle du bassin, du quartier et du CLSS pour planifier l’offre et l’intensité de service selon les besoins du territoire, au nom de l’universalisme proportionné.
En 2025, Brusano a organisé des concertations thématiques avec les acteurs de la promotion de la santé dans les cinq bassins d’aide et de soins définis par le PSSI. Dans 4 bassins sur 5, des thématiques liées au logement sont apparues dans le top 3 des priorités. Les réalités locales ont beau être contrastées, des pistes d’actions communes se dégagent notamment pour capitaliser sur des pratiques existantes et réduire les inégalités de santé.
Dans le bassin Sud-Est, les professionnel.les ont souligné la nécessité d’intégrer explicitement les hébergements pour victimes de violences intrafamiliales dans les dispositifs d’urgence. Dans le bassin Centre-Ouest, la lutte préventive contre l’insalubrité des logements et l’augmentation des pathologies respiratoires est un enjeu majeur, avec le non-recours aux droits. Dans le bassin Nord, les actions locales existantes (maisons médicales, mutuelles, service Beïti1) ciblent aussi des problèmes de santé liés à l’insalubrité et l’accès à des logements adaptés pour les personnes âgées ou sans-abri. Tandis qu’au Sud, les participant.es ont mis en avant la surcharge administrative et les difficultés d’accompagnement qui sont des freins pour combattre l’isolement et améliorer les conditions de logement.
Koekelberg
La synthèse de la dernière concertation relève aussi les difficultés de parler prévention-promotion de la santé dans un système curatif et de proposer un accompagnement à la dimension de chacun.e en raison de l’engorgement du système2.
Ces concertations ont déjà permis de dégager des pistes d’action concrètes en termes de formations pour les professionnel.les non spécialistes. L’idée a également émergé de créer des répertoires locaux et un « Village Logement » pour outiller les acteur.rices. Des groupes de travail thématiques planchent sur la manière de favoriser au mieux la mutualisation et l’interdisciplinarité. Enfin, les démarches communautaires ont fait la preuve de leur efficacité, que ce soit le parrainage entre habitant.es, la co-construction d’outils participatifs, ou encore la reconnaissance des savoirs expérientiels. L’offre locale est parfois riche mais peu visible : les activités logement existent mais sont méconnues du public ou sous utilisées.
Repère : Les inégalités de santé et de mortalité liées au logement
La capitale belge présente des inégalités de mortalité importante liées aux conditions de logement.L’espérance de vie varie de 3 ans entre les quartiers les plus riches et les plus pauvres. « Les personnes vivant dans les secteurs les plus défavorisés ont un risque de mortalité prématurée 96 % plus élevé chez les hommes et 78 % chez les femmes comparé aux zones les moins défavorisées » estime l’étude menée par Martina Otavova de Sciensano dans le cadre du projet ELLIS (Monitoring and Mitigating Environmental Health Inequalities). En analysant les données de mortalité entre 1991 et 2019, couplées à des indicateurs de privation (moins de 0,5 pièce par personne, absence de chauffage central ou de salle de bain, statut de locataire…), l’étude révèle aussi une vulnérabilité genrée. « Bien que les inégalités aient diminué chez les hommes, elles persistent chez les femmes ».
La chercheuse conclut que « le logement ne doit pas être considéré uniquement comme un reflet du statut socioéconomique, mais comme un facteur de risque direct (physique, psychologique et social). Un nombre substantiel de décès aurait pu être évité si les conditions de logement avaient été homogènes et favorables à l’ensemble de la population ».
Vers une offre plus territorialisée et plus juste
Le PSSI encourage une approche territorialisée, où les diagnostics de quartier doivent intégrer la question du logement comme facteur de vulnérabilité et déterminant de la santé. En avril dernier, leCentre de recherche de Bruxelles sur les inégalités sociales (CREBIS) a publié une étude pour préfigurer l’offre socio-sanitaire « idéale » en lien avec le CBCS, Conseil bruxellois de coordination sociopolitique.
« Travailler à l’échelle du bassin, n’est pas chose facile. Le CBCS et CREBIS ont voulu s’inscrire dans une dynamique plus proche du quartier, pour mieux cerner les besoins locaux, notamment en creusant la question de l’universalisme proportionné, explique Karine Boussart, chargée de projet et de recherche pour ces deux instituts. Faute de temps et de moyens, nous avons travaillé sur trois quartiers de Bruxelles : les Marolles, Evere Sud et Koekelberg, choisis pour leurs profils très différents. L’idée était de voir ce qui pouvait réunir ces quartiers en termes de besoins de base, pour préfigurer une offre à généraliser à l’ensemble de Bruxelles ».
Marolles, Evere Sud et Koekelberg connaissent une précarité importante, mais avec des paramètres différents : origine de la population, âge moyen (Evere plus âgé, Koekelberg plus jeune), dynamique de croissance (Evere en forte croissance, Marolles plus stable), et densité associative (Marolles très riche, Evere beaucoup moins).
Bruxelles – Quartier des Marolles
Viser la justice spatiale
Dans ces trois quartiers, les populations précaires vivent une crise du logement, avec des conditions insalubres (humidité, nuisibles, etc.). La peur de perdre leur logement empêche de nombreux résidents de signaler des problèmes, exacerbant leur précarité. La pénurie de logements sociaux et les critères rigides d’attribution rendent l’accès à un logement stable difficile, surtout pour les familles nombreuses ou les personnes avec des besoins spécifiques.
L’étude met en lumière la nécessité d’une coordination intersectorielle pour améliorer l’accès et la continuité des soins. Elle souligne aussi l’importance de diagnostics communautaires et de plans d’action locaux pour une meilleure articulation entre les politiques régionales et locales. « Déterminer des objectifs, c’est aussi revenir à un diagnostic réaliste et viser des actions atteignables », précise le chercheur Jacques Moriau, co-directeur scientifique du CREBIS.
« L’implémentation de l’offre de base est un travail en cours, cela prendra du temps, constate Karine Boussart. Il y a déjà beaucoup d’initiatives sur le terrain, mais il faut d’une part viser une justice spatiale dans la mise en place de l’offre, et d’autre part, réfléchir à la manière dont le secteur de la promotion de la santé peut se territorialiser, ce qui n’est pas encore un axe fort de sa pratique » dit la chercheuse.
Une nouvelle recherche est en cours sur trois nouveaux territoires : Watermael-Boitsfort (qui concentre des poches de pauvreté), Collignon (à Schaerbeek) et Laeken Sud, avec un rapport attendu pour mars 2026.
L’échelle micro : le défi des contrats locaux social-santé
Les actions locales (Contrats Locaux Social-Santé – CLSS) incluent des axes pour renforcer la prévention de la perte de logement et des expulsions (accompagnement social, médiation, aide juridique); favoriser l’accès aux droits et aux services liés au logement ; mieux articuler les dispositifs d’aide sociale, de santé et de logement.
À Molenbeek, des acteurs engagés travaillent au plus près des habitants. « Parler de logement, ça permet vraiment à la personne de se sentir prise dans sa globalité. On ne peut pas séquencer certains dossiers », explique Marilia Assad de Oliveira, chargée de projet du CLSS de Gare de l’Ouest. Sur le terrain, les acteurs de son territoire se sont adressés aux jeunes de 12 à 25 ans, en errance, confrontés à des violences intrafamiliales ou tout simplement en quête de décohabitation.
Dans le CLSS Molenbeek historique, l’ASBL La Rue a monté un projet spécifique pour prévenir les expulsions. « Travailler en amont, avant qu’il y ait des drames, c’est essentiel, surtout quand on sait qu’une personne expulsée met en moyenne deux à trois ans pour se stabiliser de manière pérenne dans un autre logement, avec tous les impacts que cela va avoir sur son état de santé global », décrit Liliane Uwamahoro, chargée de projet CLSS au CPAS de Molenbeek.
Molenbeek-Saint-Jean
La Rue développe des activités de santé communautaire : des permanences logement, un groupe papote pour briser l’isolement, une table de tricot, mais aussi un plaidoyer avant chaque élection communale en lien avec la maison de quartier Bonnevie, autre acteur historique du quartier qui a produit plusieurs films documentaires ou docu-fiction avec le Centre Vidéo de Bruxelles.
« Nous organisons des jeudis du logement avec le syndicat des locataires, cela nous permet « d’hameçonner » les personnes sur cette problématique et de les accompagner ensuite dans leur globalité » explique Cécile Lepan, travailleuse sociale à l’asbl LaRue, qui propose notamment des visites à domicile pour expertiser la salubrité du logement et des diagnostics avec des experts en rénovation. Grâce au financement du CLSS, la Rue a monté le projet “Ensemble on va booster ton et mon chez moi” pour associer logement et santé mentale, en partenariat avec le centre de santé mentale Dieda (“d’ici et d’ailleurs”). Elle insiste sur l’importance de l’outreach, ce premier pas pour aller vers les personnes, et la nécessité de travailler en réseau pour être capable de les réorienter efficacement selon leurs besoins. « L’idée est de faire avec, pas de faire pour, et la qualité et le temps d’accompagnement ont un impact très fort sur la réassurance des personnes » constate la travailleuse sociale, qui se dit inquiète pour l’avenir, en raison des mesures d’austérité prises par l’Arizona : « déjà qu’aujourd’hui ça déborde de partout » conclut-elle.
1 Beïti est un service de logements accompagnés pour adultes porteurs de handicap, géré par Habitat Groupé Solidaire 2 Pour en savoir plus sur le résultat des concertations, il faut se connecter sur les pages dédiées de chacun des bassins.
Pour aller plus loin : – Boussart, K., Marziali, V., Moriau J., Note de synthèse du rapport de recherche sur l’accompagnement à la mise en place du PSSI – Etude pilote sur l’offre de baseCBCS/Crebis, 2025. – L’étude du Rassemblement Bruxellois pour le Droit à l’Habitat intitulée « Aîné·es à Bruxelles : revenus, logement et mobilités résidentielles » L’étude souligne le manque de logements adaptés et abordables pour les personnes âgées. Bruxelles est une région jeune, mais le nombre de personnes âgées y augmente, avec une espérance de vie en hausse. Les aîné·es bruxellois·es sont souvent confronté·es à des revenus faibles, notamment les femmes et les personnes seules. 10 % des aîné·es vivent en logement social, mais beaucoup restent locataires sur le marché privé, souvent précaire. Les mobilités résidentielles sont limitées, souvent contraintes par des expulsions ou des entrées précoces en institution. Le vieillissement s’accompagne de fragilités multiples : santé, isolement, précarité énergétique. Les parcours résidentiels sont marqués par des inégalités fortes, notamment pour les personnes sans-abri ou sans-papiers. – La page Santé et insalubrité sur Habitoolsrassemble une série de ressources pédagogiques et pratiques autour des enjeux de santé liés à l’habitat, en particulier dans le contexte du mal logement en Région de Bruxelles-Capitale : o guides pratiques avec des fiches thématiques sur la salubrité, l’humidité, les nuisibles, comme Ma Casa bon vivre, qui abordent les risques liés à l’habitat de manière didactique ; o fiches interactives ludiques pour sensibiliser aux pollutions intérieures et aux gestes de prévention ; o jeux pédagogiques comme Home Sick Home, qui simule les démarches à suivre face à des problèmes sanitaires dans le logement ; o supports vidéo et kits d’animation sur les produits d’entretien naturels ou les perturbateurs endocriniens.
La Belgique s’est engagée à mettre fin au sans-abrisme d’ici 2030, en s’appuyant notamment sur le programme Housing First. C’est sans compter des obstacles de taille : la pénurie de logements abordables, la fracture numérique et la complexité administrative et institutionnelle exacerbée par l’absence de gouvernement à Bruxelles.
A la fin de la mandature précédente, la Secrétaire d’Etat au Logement bruxelloise Nawal Ben Hamou et le Ministre de l’Action sociale Alain Maron ont fait passer une décision importante pour le secteur du sans-abrisme : les Sociétés immobilières de service public (SISP) doivent désormais consacrer 3 % des attributions des logements sociaux à des bénéficiaires Housing First, une proportion qui grimpe à 6 % à partir de 2028 (les agences immobilières sociales (AIS) ne sont pas soumises à ce quota).
Etre « housing-firstable »
Housing first – littéralement « le logement d’abord » est un programme réservé aux personnes qui cumulent le fait d’être sans chez-soi et d’avoir des addictions sévères ou des troubles psychiques sévères. Conçu à New York dans les années 1990, le programme repose sur un constat : il est impossible de sortir de la dépendance tant qu’on vit à la rue.
Le principe du programme consiste donc à offrir un logement permanent sans condition préalable, avant d’accompagner la personne selon ses besoins psycho-médico-sociaux. Contrairement aux parcours traditionnels où le logement arrive en dernier, Housing first considère le logement comme un droit fondamental et un point de départ vers la réinsertion.
Ce modèle repose sur huit principes-clés : droit au logement, choix des usagers, séparation entre logement et traitement, accompagnement orienté vers le rétablissement, réduction des risques, engagement sans coercition, centrage sur la personne, et accompagnement sur 18 mois au moins.
Relink First en difficulté
L’absence de gouvernement à Bruxelles et de vote d’un budget régional a mis en suspens les activités de l’asbl Relink First au début l’été. L’association, qui travaille sur subside facultatif, déploie des actions communautaires pour aider tous les bénéficiaires bruxellois du programme HF à créer du lien social.
« Relink First est un programme transversal pour tous les opérateurs HF, qui est né au sein du Smes (Santé mentale et exclusion sociale), à la suite d’un diagnostic communautaire pour voir quelles difficultés persistaient chez les bénéficiaires malgré un maintien réussi dans leur logement » décrit Isabella Reati, chargée de projets Relink, qui a réalisé ce diagnostic. Il en ressort que : « la pauvreté du réseau social autour des personnes bénéficiant du programme ne leur permet pas de reprendre pleinement le contrôle de leur vie : avoir des ressources en cas de problème, être plus solide et adaptable. Dans un sens, aller au-delà de la survie ».
Relink les aident alors à reprendre contact avec leur famille, à bouger, à partager des moments collectifs autour d’un repas, d’un jeu ou d’une activité artistique : un accompagnement séparé du médico-social, « sinon l’urgence prend le pas sur le lien social » explique la responsable, dont les actions visent le rétablissement global, la ré-affiliation sociale, l’élargissement du réseau et du pouvoir d’agir des personnes, apportent des solutions durables et préventives pour la sortie définitive de la rue.
Dans un premier temps, Relink first a organisé ces rencontres à l’Espace 51 – un lieu de liens de Schaerbeek – « le moins possible étiqueté santé mentale ou sans abrisme ». Puis Relink first s’est constitué sous forme d’asbl en 2023 et a rejoint un local mis à disposition par la commune d’Uccle, qu’elle partage avec l’asbl DoucheFLUX. Pour le moment, l’équipe réduite à portion congrue parvient à organiser deux activités par semaine et lance un appel aux acteurs et aux citoyens qui souhaiteraient y proposer des activités.
Housing First : un programme qui porte ses fruits
Depuis la crise du Covid, le nombre de personnes sans chez-soi augmente en Belgique : 20.000 en Wallonie et près de 9.800 en région bruxelloise. Et les réformes annoncées du chômage et la suppression du soutien du gouvernement fédéral au plan grand froid inquiètent le secteur.
Pour les personnes « housing-firstables », le modèle Housing First s’est imposé comme une alternative crédible aux dispositifs classiques d’insertion par paliers, souvent inefficaces pour les personnes cumulant des années de vie en rue et des assuétudes. En mai dernier, Inter-Environnement Bruxelles consacrait d’ailleurs au programme un numéro spécial de la revue « Bruxelles en mouvement ».
Il dresse un panorama passionnant du dispositif, 13 ans après son lancement: ses résultats, ses limites et ses liens avec le secteur de la promotion de la santé. Le Plan de lutte contre la pauvreté a permis l’expérimentation du HF dès 2012 en Belgique. Entre 2013 et 2016, trois villes (Hasselt, Molenbeek-Saint-Jean et Namur) ont testé le modèle. Résultat : 86 % des personnes logées étaient toujours hébergées après trois ans. Depuis, 25 projets HF ont vu le jour en Belgique avec des taux de réussite similaire.
À Bruxelles, Infirmiers de rue et le Smes ont été les pionniers. Le programme s’est étendu avec DUNE, DoucheFLUX, Médecins du Monde et le Samu Social. Aujourd’hui, sept opérateurs sont actifs dans la région, coordonnés par le Housing First Belgium-LAB, une structure publique qui favorise le partage d’informations et la solidarité entre acteurs.
Une approche centrée sur la santé et le lien
Infirmiers de rue insiste sur l’importance du lien : « Il faut parfois des mois, voire des années, pour établir une vraie confiance. L’hygiène peut amener au médical, le médical au social. Rouvrir les droits au CPAS est souvent une bonne accroche », explique Gaëlle Guerrero, coordinatrice du programme « My Way » dans Bruxelles en mouvement.
Certains opérateurs HF (Smes, DoucheFLUX, Médecins du Monde, Dune) sont désormais reconnus comme opérateurs de promotion de la santé en raison de leurs actions sur la réduction des risques, l’outreaching, la formation et la participation des publics. L’asbl DUNE, par exemple, a intégré le HF dans son approche globale de la santé. Son équipe pluridisciplinaire (infirmiers, assistants sociaux, psychologues) agit sur les leviers sociaux, communautaires et médicaux pour améliorer l’accès à la santé.
Quant à DoucheFLUX, son agrément permet de financer le projet d’accompagnement baptisé « Horizon Fxmmes », qui est dédié aux femmes et aux personnes s’identifiant comme femmes, dans le but de lutter contre les violences basées sur le genre.
Alors que le modèle Housing First a démontré son efficacité, il reste urgent de consolider son volet social et communautaire pour donner des perspectives aux acteurs et donner des garanties à une sortie durable de la rue, fondée sur les liens sociaux et la santé.
Alors qu’un jeune Belge sur six vape régulièrement, la campagne « Sans Filtre » veut sensibiliser aux risques de la nicotine pour la santé. Portée par le Fonds des Affections Respiratoires (FARes) et financée par l’AVIQ, elle a démarré en mai dernier et prend sa vitesse de croisière en s’appuyant sur une dynamique participative.
Orchestrée par le Fonds des Affections Respiratoires (FARes), la nouvelle campagne de sensibilisation à destination des jeunes de 11 à 24 ans a démarré le 16 mai dernier et s’est déclinée tout l’été sur le terrain et sur la plateforme TikTok.
En passant la souris sur la page d’accueil du site Sansfiltre.info, le symbole habituel (une flèche) part en fumée. Des pages présentent les différents types de produits du tabac et déconstruisent au scalpel leurs caractéristiques. Les perles à la nicotine ? “Ce sont des « bonbons » à sucer avec de la nicotine, des édulcorants et des arômes. Elles sont plus addictives que les clopes. Interdites depuis 2023 en Belgique, mais vendues sur internet comme des « bonbons » discrets et sans fumée → très attirant pour les jeunes”.
La mission du FARes est de dénormaliser l’usage des nouveaux produits du tabac et d’en réduire l’attractivité, notamment en contrant les stratégies marketing des géants du tabac sur leur nouveau terrain de jeu : les réseaux sociaux. Ce projet est financé par l’AVIQ dans le cadre de la Programmation Wallonne en prévention et promotion de la santé 2023-2027. L’enjeu est de taille, car les derniers résultats de l’enquête Santé de Sciensano publiés en juillet 2025 constatent que la part de fumeurs occasionnels a augmenté chez les jeunes de 15-24 ans.
Près de la moitié d’entre eux (45,1 %) ont déjà expérimenté l’e-cigarette, et 17,3 % l’utilisent actuellement. En outre, 6,3 % déclarent l’utiliser quotidiennement, alors qu’en 2018, ce chiffre n’était que de 0,6 %. Et 80% des jeunes choisissent des liquides avec nicotine. Alors, même si l’e-cigarette ne constitue pas nécessairement une passerelle vers le tabac, ces chiffres demeurent préoccupants au vu du nombre croissant de jeunes exposés à la nicotine, souligne Sciensano.
Le choix d’une approche collaborative
“La campagne Sans Filtre est faite par les jeunes, pour les jeunes – le but, c’est que ce ne soit pas quelqu’un du monde de la santé qui s’adresse à eux, mais bien d’autres jeunes”, explique Sara Rozinska, chargée du projet Sans Filtre pour le FARes. L’objectif est notamment de créer une communauté engagée, qui relaie les messages de prévention dans ses propres cercles en utilisant la plateforme TikTok et sur le terrain grâce au relais de jeunes ambassadeurs.rices.
En mars dernier, six adolescentes en secondaire à l’Institut Saint-Luc de Mons, sont devenues les premières ambassadrices de la campagne. Elles se sont impliquées dans toutes les étapes de la création du site SansFiltre.info : le choix du logo, des couleurs, la rédaction de la Foire aux questions, les brainstormings pour concevoir des concours et des contenus. Les réunions se sont tenues à échéances régulières sur le temps de midi au cœur de l’établissement scolaire, et un groupe WhatsApp permettait de prolonger les échanges.
Cette approche collaborative a permis de générer des contenus adaptés à la réalité de la jeune génération pour parler des Puffs, des Snus, des perles de nicotine. « Chacun donnait son avis et disait ce qui lui paraissait le mieux« , explique Kalysta qui a mobilisé son groupe d’amies sur le projet. Parmi elles, Maeva, dont les parents fument, constate que certaines personnes “sont conscientes du danger et du risque de dépendance, mais d’autres non”. Leur amie Océane confirme que les échanges l’ont “aidé à comprendre certaines choses sur le tabagisme de ses propres parents”. Les parents de Daria l’avaient au contraire sensibilisée aux méfaits du tabac : “c’est intéressant que les gens sachent vraiment ce qu’ils fument et que c’est pas à prendre à la légère”, dit-elle.
Sur le terrain, capter des réactions authentiques
En juin, les élèves de St-Luc ont tenu un stand pour challenger leurs camarades autour de jeux et de quizz, ce qui a généré des discussions. “Ces moments sont aussi l’occasion de produire des vidéos, en captant des réactions authentiques, explique Sara Rozinska. Les jeunes aiment participer, se filmer ou apparaître sur les réseaux, parfois juste pour faire rire leurs potes, ce qui donne une dynamique gagnant-gagnant : eux s’amusent, nous récoltons des réactions authentiques et percutantes”. Les premières vidéos ont rapidement atteint des centaines de milliers de vues et trois mois après le lancement, le compte de Sans filtre @sansfiltre.info cumule déjà 45.800 likes et 646 abonnés.
L’été a aussi été ponctué par la présence de « Sans Filtre » sur des événements, notamment les festivals des Ardentes et des Solidarités. “C’est essentiel : cela nous permet de rencontrer les jeunes directement, de créer un échange réel et de les amener à réfléchir à leur consommation” ajoute Sara Rozinska.
Une vidéo tournée le 22 août dernier à Namur a d’ailleurs explosé les compteurs avec près d’un million de vues en 24h. La punchline “POV : t’apprends qu’une PUFF 10k = 20 paquets de clopes” précède les réactions en cascade : “oh l’hallu”, “trop choquant”, “juste une ?”, “j’peux prendre une photo ?”. Et la légende propose de partager cette vidéo “à ton/ta pote”.
Faire référence et faire résonnance
Le défi de “Sans Filtre” est de s’imposer dans le paysage médiatique un peu à la manière de “Tournée Minérale” en devenant une campagne forte et bien identifiée auprès du public cible. En bref, faire référence.
Stickers, informations faciles à lire, à comprendre et accessibles, événements. Les déclinaisons vont être multiples. L’équipe est actuellement en train de développer un nouveau quizz centré sur la dépendance à la nicotine. Prochainement, un calculateur de nicotine numérique permettra aussi de sélectionner le modèle de puff utilisé, d’indiquer son taux de nicotine ; pour que l’outil affiche l’équivalent en « nombre de paquets de cigarettes » ce qui permettra d’insister sur le décalage entre l’aspect inoffensif du packaging et la dangerosité du produit.
Cela permettra de diffuser sous d’autres formes les informations déjà présentes sur la page dédiée du site. “Les e-cigarettes contiennent souvent des sels de nicotine : te rend accro plus vite que la nicotine classique, jusqu’à 20 mg/ml (le max autorisé en Europe)”. Le message insiste pour démonter les déterminants commerciaux de la santé : “Les marques savent y faire pour te vendre du rêve. Voici leurs techniques préférées : Couleurs flashy + goûts sucrés = combo parfait pour paraître fun et inoffensif – Packaging stylé, qui donne l’impression que c’est un gadget plus qu’un produit à risques – Discours rassurants du type “moins dangereux que la clope”, “sans goudron”, “sans fumée”… – Influenceurs sur TikTok ou Insta qui en parlent comme si c’était cool ou sans danger”.
Se déployer auprès des 18-25
A la différence, de « Tournée Minérale » dont les actions se concentrent sur un mois, “Sans Filtre” se déploie tout au long de l’année, en suivant le rythme des jeunes (vacances, rentrée scolaire, festivals, temps forts estudiantins…). Si l’aspect coaching ne fait pas partie du projet, le site Sans Filtre oriente toutefois pour l’arrêt du tabac/ de la vape vers des tabacologues ou des professionnels de santé formés. “Notre rôle avec les ambassadeurs est d’informer, de sensibiliser et de déconstruire certaines idées reçues que les jeunes ont sur le sujet. En revanche, nous redirigeons toujours vers les ressources d’aide à l’arrêt existantes, pour que les jeunes sachent vers qui se tourner s’ils veulent entreprendre une démarche personnelle” décrit la coordinatrice.
La priorité du FARes est désormais de recruter des ambassadeurs de 18-25 ans, en développant des collaborations avec des Hautes Ecoles, des universités et des maisons de jeunes. L’idée est d’élargir progressivement le cercle des ambassadeurs pour qu’il soit représentatif de différents âges, milieux et régions de Wallonie, afin de toucher le maximum de jeunes et de TikTokeur.euses.
Les principaux chiffres de la nouvelle enquête de santé de Sciensano – juillet 2025
Entre 2004 et 2023-24, la proportion de fumeurs dans la population a diminué de 10 points de pourcentage, passant de 27,8% à 17,6%. La baisse la plus marquée est chez les jeunes de 15 à 24 ans qui fumaient au quotidien, elle passe de 23,4% en 2004 à 7,7% en 2023-24.
Parallèlement, la part des jeunes fumeurs occasionnels a augmenté, passant de 2,8% à 7,1% entre 2018 et 2023-24. Ces évolutions pourraient s’expliquer par l’usage de la cigarette électronique, une tendance très en vogue chez les jeunes, et utilisée de manière exclusive ou par intermittence avec le tabac. D’ailleurs, à peine la moitié (53,9 %) des utilisateurs âgés de 15 à 24 ans ont des antécédents de tabagisme “classique”, alors qu’ils étaient les deux tiers en 2018.
Lien vers les deux études complètes
– Gisle L, Demarest S. Enquête de santé 2023-2024 : Consommation de tabac. Bruxelles, Belgique : Sciensano ; 2025. Numéro de rapport : D/2025.14.440/74. – L. Hermans, R. Charafeddine, S. Demarest. Usage de la cigarette électronique Bruxelles, Belgique : Sciensano ; 2025 Numéro de rapport : D/2025.14.440/66.
Face au manque de formation initiale et continue des médecins généralistes en promotion de la santé et prévention, l’asbl Promo Santé & Médecine Générale (PSMG) déploie une batterie de modules de formation dont les sujets sont proposés et construits, entre autres, avec le secteur de la promotion de la santé.
L’asbl Promo Santé & Médecine Générale (PSMG) multiplie les collaborations avec les acteurs de la promotion de la santé et de la première ligne de soins. L’objectif est de combler un manque, car les médecins généralistes ont besoin d’être davantage formés pour mettre en pratique les principes de promotion de la santé et de prévention. Cela leur permettrait d’y consacrer du temps lors des consultations et de les aider à mieux identifier les besoins de leur patientèle. Réciproquement, les opérateurs de promotion de la santé ont tout intérêt à tisser des liens avec des médecins de première ligne et à faire connaître les besoins de leurs publics.
Pour créer les conditions adéquates, une équipe de sept personnes anime l’asbl, qui va fêter ses 20 ans en décembre. Elle se compose de médecins généralistes pratiquant dans différents milieux et d’une coordinatrice.
Parler un langage commun
Chaque année, près de 450 généralistes suivent les formations proposées par PSMG à Bruxelles et en Région wallonne, preuve qu’elles réussissent à susciter un intérêt pour les principes de promotion de la santé. Le catalogue de PSMG propose neuf modules de formation, disponibles à la demande pour les GLEM, les Dodécagroupes et les maisons médicales.
Chaque module de formation thématique (alimentation, activité physique, vaccination, etc) intègre systématiquement les principes fondateurs de la promotion de la santé, les concepts et les recommandations sur l’empowerment, la littératie en santé, le travail en réseau et l’interdisciplinarité.
Le module “Entretien motivationnel” présente par exemple les bénéfices de l’approche en promotion santé de manière très concrète. « Demander au patient quelles recommandations il se sent capable d’appliquer dans son quotidien et partir sur un objectif réaliste, c’est moins frustrant et plus motivant dans la relation thérapeutique » constate Dre Séverine Kerckx, médecin généraliste impliquée au sein de PMSG et formée dans cette matière.
PSMG propose aussi un module de formation sur la gestion du temps, car c’est le premier obstacle que les praticien.nes citent lorsqu’il s’agit de mettre en pratique les principes. « Il vise à permettre aux généralistes de changer un petit peu de perspective. Par exemple en étant plus proactif, en faisant le lien avec peut-être des dépliants qu’ils mettent dans leur salle d’attente ou des affiches, trouver un peu plus de temps pour faire de la promotion de la santé, de la prévention, en fonction du motif de la consultation » décrit Gaëlle Fonteyne. La coordinatrice de PSMG regrette toutefois que l’organisation du système de santé ne soit pas vraiment propice à ce que les médecins s’investissent davantage dans la promotion de la santé et la prévention.
PSMG tente aussi promouvoir le travail en réseau et en interdisciplinarité auprès des généralistes. Si les maisons médicales sont propices à cette dimension de la promotion de la santé, de par leur mission et leur organisation interne avec des équipes pluridisciplinaires, « pour les médecins en solo surtout ou en cabinet de médecins généralistes, c’est encore compliqué, parce que cela prend du temps de de se créer un réseau, de l’entretenir », précise la coordinatrice.
Mettre en résonnance besoins des patient.es et besoins des médecins
PSMG a mis en place de tout nouveaux modules de formation et de nouveaux outils co-construits avec des associations du secteur de la promotion de la santé :
le module Santé et précarité a été remis à jour récemment, avec Cultures & Santé. Il a pour objectif d’outiller les médecins généralistes, très concrètement, pour qu’ils puissent, a minima, ne pas favoriser les inégalités sociales de santé et mieux prendre en compte les réalités socio-économiques des patient.es afin d’adapter les recommandations, les traitements, etc.
le module promouvoir la santé des personnes LGBTQIA+ en médecine générale a été réalisé avec le SASER (Service de Santé Affective, Sexuelle et de Réduction des Risques), qui offre des consultations de dépistage VIH/IST anonymes et confidentiels et des informations sur la promotion de la santé sexuelle en Province de Namur.
une collaboration avec le FARES sur la tuberculose a permis de mettre au point une série de nouvelles fiches-outils pour le dépistage et la lecture d’un test cutané tuberculinique.
une série d’outils sur la santé bucco-dentaire, réalisée avec le Réseau Santé Diabète – Bxl et une professeure en hygiène bucco-dentaire, fait le lien avec des pathologies en indiquant les interactions médicamenteuses notamment et les points d’attention au moment de la prescription.
un nouveau module sur les assuétudes sera bientôt disponible. Un partenariat avec Prospective Jeunesse a permis d’identifier les freins qui existent chez les médecins dans la prévention des assuétudes et de présenter les approches qui peuvent permettre d’accompagner les personnes au mieux, sans nécessairement passer par un traitement à la méthadone.
Elargir les horizons : une nécessité
En cohérence avec les principes fondateurs du secteur, PSMG stimule le travail en réseau et l’interdisciplinarité. Elle créé des outils concrets adaptés à la pratique de la médecine générale, et est présent dans certains lieux de plaidoyer et de négociation (notamment les fédérations wallonnes et bruxelloises de promotion de la santé) pour porter le point de vue des médecins généralistes en matière de prévention et de promotion de la santé.
Cette mobilisation part d’un constat. « La formation en médecine générale est encore très axée sur la maladie, les symptômes, le diagnostic, le traitement, assez peu sur la prévention et encore moins sur la promotion de la santé », constate la Dre Séverine Kerckx. La recherche REFORM P2 menée par le RESO (voir ci-dessous) a permis de mesurer l’ampleur de la tâche pour outiller la première ligne de soin ou lever les freins. « Médecins et étudiants ne savent pas toujours bien ce qu’est la promotion de la santé et ce qu’ils peuvent travailler concrètement dans la consultation grâce à la relation qu’ils peuvent choisir d’établir avec leur patientèle et en s’appuyant sur les ressources dont celle-ci dispose », précise la praticienne.
Les actions de prévention viennent plus facilement pour accompagner le changement de comportement, car elles sont souvent plus « concrètes » : proposer une prise de sang ou une vaccination de rattrapage ou encore, donner des conseils en matière d’alimentation ou d’activité physique adaptée à une personne qui a du diabète ou de l’hypertension.
La prévention est importante et utile mais différentes approches peuvent être envisagées : on peut conseiller de « faire du sport » ou discuter et évaluer l’activité physique d’une personne, se former à l’entretien motivationnel pour aborder cette question de façon ouverte, centrée sur la personne et ses réalités (dont le temps et les moyens financiers disponibles), connaître les initiatives locales et orienter la personne vers une activité physique communautaire, etc.
« Il y a encore peu de mobilisation surles autres dimensions de promotion de la santé reprises dans la Charte d’Ottawa, comme le plaidoyer, la santé dans toutes les politiques ou les activités communautaires » décrit-elle. Ainsi, si un ou une médecin constate un problème de logement ou de pollution ayant un impact important sur la santé de sa patientèle, il peut se sentir démuni : à qui s’adresser ? Quel peut être son rôle en tant que médecin ? Comment conscientiser les responsables, les pouvoirs publics si la problématique s’aggrave ?
Les rencontres entre pairs au sein des événements organisés par PSMG et le secteur peuvent permettre d’amorcer la discussion et de co-construire ensemble des solutions.
A lire : – Le site de la recherche REFORM P² menée par le RESO, PSMG et le Département de santé publique de l’ULiège – L’article d’Education SantéUn référentiel pour former la première ligne en promotion de la santé – “À l’heure actuelle, il est possible d’exercer la médecine en enfilant des œillères – c’est-à-dire ignorer les inégalités sociales –, en sélectionnant sa patientèle et en percevant un revenu mirobolant. Exercer la médecine dans une optique humaniste, c’est un engagement en soi,” dit Hélène Dispas, médecin généraliste à la maison médicale Potager, – la conférence gesticulée – Une généraliste sur les planches – un article paru dans Santé Conjuguée n°109 en décembre 2024
La pauvreté a un impact sur le langage, favorise la reproduction des inégalités scolaires et plus globalement des inégalités sociales de santé. Dans le quartier Saint-Antoine de Forest, la logopédie est utile pour tenter de redonner du pouvoir d’agir aux enfants et à leurs parents en difficulté langagière.
Clarisse Petel est logopède au Centre de Recherche et d’Action pour des projets en Social-Santé (Cerapss)
De nombreux parents ont besoin d’aide pour suivre la scolarité de leurs enfants : souvent confrontés à des difficultés d’apprentissage, les professeurs conseillent aux familles de réaliser un suivi logopédique. Le Centre de Recherche et d’Action pour des projets en Social-Santé (Cerapss) a pour mission de mener des projets autour de la promotion de la santé et du social. Basée à Forest, non loin du quartier Saint-Antoine, l’équipe est régulièrement au contact de familles issues de milieux populaires. Ses assistants sociaux, responsables d’une école de devoirs, animateurs ainsi qu’une logopède, accompagnent les bénéficiaires dans leurs demandes d’ordre administratif, numérique, social ou parental.
Au Cerapss, comme dans d’autres structures sociales à Bruxelles, les enfants suivis en logopédie sont la plupart issus de milieux défavorisés, et grandissent dans des familles éloignées de la culture scolaire.
Dans ce contexte de prise en charge, les logopèdes agissent selon les principes suivants : elles (la profession est majoritairement féminine) diagnostiquent un retard ou un trouble langagier chez l’enfant, et fixent des objectifs liés aux difficultés identifiées. Il semble toutefois nécessaire, lorsque l’on accompagne ces familles, de ne pas agir en faisant fi de l’impact du milieu social de l’enfant sur ses compétences langagières.
Précarité, langage et reproduction des inégalités scolaires
En effet, Nicole Wauters, d’abord enseignante expérimentée, puis conseillère pédagogique et inspectrice primaire, rappelle que la mauvaise connaissance de la langue scolaire “est une des principales causes de l’échec, en particulier pour les enfants issus de milieux défavorisés”(2016, p.8). Il est alors essentiel de s’interroger sur la place que joue la maîtrise du langage dans la reproduction des inégalités sociales, et sur les façons, en tant que logopède, de travailler de façon engagée et pertinente auprès des patients.
Les intervenants sociaux à Bruxelles sont nombreux à travailler avec des personnes en situation de précarité. Dans la capitale, 40% des enfants grandissent dans un ménage dont le revenu est inférieur au seuil de pauvreté (Jeunejean et al., 2014). La crise du Covid-19 a amplifié les difficultés financières des ménages, puisque 30% de la population a subi des pertes de revenus à Bruxelles en 2020 (Observatoire de la Santé et du Social Bruxelles, 2021).
Le quartier Saint-Antoine, situé à Forest près des locaux du Cerapss, connaît des difficultés sociales et économiques. Très dense, il comporte peu de logements sociaux et d’espaces verts. Le taux de chômage des jeunes est élevé et les revenus moyens sont en dessous de la moyenne régionale (Valler, 2021).
Les dimensions cachées de la pauvreté
La pauvreté n’est pas seulement d’ordre économique, mais possède un caractère multidimensionnel. Pour mieux comprendre son impact sur les familles, le mouvement ATD Quart Monde et l’Université d’Oxford ont mené, en 2019, une recherche participative et internationale qui révèle neuf dimensions clés de la pauvreté, dont six étaient auparavant cachées ou rarement prises en compte par les politiques (Bray et al., 2019) :
la « dépossession du pouvoir d’agir » (ou disempowerment) est le manque de contrôle sur sa vie et la dépendance vis-à-vis des autres. Il en résulte un éventail de choix très restreint
la « Souffrance dans le corps, l’esprit et le cœur »
« Combat et résistances »
Ces deux dimensions sont intimement liées, car les souffrances physiques et psychiques entraînent une forme de lutte et de résistance qui permet aux personnes de continuer à vivre.
la « Maltraitance institutionnelle »
la « Maltraitance sociale »
les « Contributions non reconnues »
les « Privations » qui regroupe les dimensions plus familières du « Manque de travail décent », le « Revenu insuffisant et précaire » et les « Privations matérielles et sociales ».
Ces différentes facettes de la pauvreté font écho aux objectifs de lutte contre les inégalités sociales de santé, qui rendent compte des facteurs sociétaux extérieurs aux individus influençant leur état de santé (Lambert et al., 2021).
Ces facteurs, tels que les faibles ressources matérielles (logement, alimentation…) et immatérielles (réseau social, niveau d’éducation…), accompagnés de jugements institutionnels violents et d’un rapport distant aux institutions de soins, entraînent un mauvais état de santé physique, mental et social qui impacte tout le quotidien, dont celui des enfants.
Lorsque l’on suit ces familles, nous nous efforçons de prendre en considération l’ensemble de ces dimensions et de ces facteurs, et d’adopter une attitude d’écoute et de non-jugement envers elles.
Des inégalités scolaires exacerbées par le système belge
La Belgique est parmi les pays les plus inégalitaires en matière scolaire. Les enfants issus de milieux populaires sont confrontés à des difficultés dès l’entrée en maternelle. Dans un contexte de pauvreté, l’univers scolaire est bien souvent très éloigné de l’univers familial. Les effets du milieu social sont donc immédiats, puisque dès la première primaire, les enfants issus de milieux défavorisés accumulent plus de retards que les autres, avec un taux d’échec particulièrement élevé et une différence qui se renforce par la suite (Teller, 2016).
L’enquête internationale PISA 2022 montre que ces inégalités scolaires ont augmenté depuis 2018 (Fillon, 2024). En Communauté française, ce phénomène serait, selon Draelants et al. (2011), principalement liée à quatre caractéristiques :
la structuration du curriculum d’enseignement et la présence de filières différentes au début du secondaire,
l’usage du redoublement,
la décentralisation des décisions d’évaluation,
le libre choix de l’école.
Outre les spécificités du système scolaire belge, la production des inégalités scolaires serait aussi liée aux croyances en la méritocratie à l’école, qui omettent les différences sociales entre élèves. Le sociologue Pierre Bourdieu avait constaté que l’école fait croire à l’élève que ses résultats sont liés à son talent ou son mérite alors que le facteur le plus constant et décisif dans la trajectoire scolaire de l’élève est le capital culturel hérité de sa famille. Ainsi, en traitant de manière égale des enfants a priori inégaux, l’école reproduit les inégalités au lieu de les réduire (Draelants et al., 2022).
Influences du capital culturel et langagier sur la scolarité
Le capital culturel des parents, qui détermine la scolarité de l’enfant, touche en particulier le langage, puisque dès son plus jeune âge, un capital langagier lui est transmis par les pratiques langagières de ses parents. Ces pratiques, qu’elles soient orales ou écrites, sont différentes selon les groupes sociaux et sont jugées de façon très inégale par l’école et les administrations publiques (Lahire et al., 2019).
En effet, les institutions, et l’école en particulier, valorisent le rapport réflexif et analytique à la langue, au détriment du rapport pragmatique du langage qui fait référence à son usage plus pratique, pour faire des choses dans des contextes spécifiques (Woollven, 2024). En classe, ce constat est d’autant plus évident que la langue de scolarisation se base essentiellement sur ce niveau linguistique réflexif et conceptuel. Alors que de nombreux élèves ne maîtrisent pas les différents usages sociaux du langage et sont moins familiers à la culture écrite, les professeurs partent souvent du principe que la langue en usage à l’école n’est pas un objet d’apprentissage, mais un prérequis qui devrait être acquis en dehors de l’école (Wauters, 2016).
De ce fait, les enfants issus de milieux défavorisés peuvent être rapidement confrontés à des obstacles et incompréhensions face aux activités langagières et scolaires. Ce constat, nous l’observons aussi au Cerapss. Les retards identifiés chez nos patients touchent le vocabulaire et la morphosyntaxe à l’oral, ou le décodage et la fluidité en lecture, et sont effectivement accompagnés d’une méconnaissance des compétences sous-jacentes aux savoirs scolaires, liés à l’acquisition du rapport réflexif de la langue.
La précision des mots, la structure des phrases ou l’emploi de certains connecteurs nécessitent un véritable travail de traduction qui est loin d’être accessible à tous, rappelle Nicole Wauters (2017). En séance logopédique, cela se traduit par des difficultés liées à la compréhension des consignes d’un exercice, à la capacité à définir des mots, à comprendre le sens des textes lus ainsi qu’à exprimer sa pensée à l’oral, et d’autant plus à l’écrit.
L’ensemble de ces compétences relèvent des aspects métalangagiers du langage, qui consistent à pouvoir soumettre une analyse critique à ses énoncés et à ceux d’autrui, précise la chercheuse en langue française Anne-Sophie Romainville (2019). Elle explique également que les pratiques quotidiennes des familles populaires, moins empreintes des évidences de la socialisation scolaire, ne facilitent pas l’adoption d’un rapport distancié face au langage et aux connaissances.
Influence du milieu socio-culturel sur la santé
Le contexte socio-culturel des familles impacte également le rapport à la santé. Soumises à une multitude de contraintes d’ordre économique, matérielle et temporel, les familles issues de milieux populaires ne peuvent souvent pas se permettre d’adopter une démarche préventive de la santé en termes d’hygiène de vie, de suivi médical, d’alimentation et d’activité physique. La santé est alors principalement conçue comme une absence de maladie, et consiste avant tout à satisfaire les besoins physiologiques de base.
Davantage exposés aux problèmes médicaux associés au surpoids, aux problèmes dentaires et de vision, et souvent confrontés à un accès limité et retardé aux soins, les enfants en situation de précarité sont touchés dès le début de leur scolarité aux inégalités sociales de santé. Leur appartenance sociale, qui se révèle également à travers l’alimentation et les vêtements, entraîne des marqueurs visibles de pauvreté qui peuvent rapidement faire l’objet de stigmatisation de la part des camarades à l’école (Lahire, 2019). Les personnes issues de milieux défavorisés sont en effet systématiquement plus vulnérables aux phénomènes de discrimination, stigmatisation et d’exclusion sociale (Lambert et al., 2021).
Ateliers et cercles de paroles au sein des écoles de devoirs
Le Cerapss et les écoles de devoirs pourraient mener des réflexions et mettre en place des projets autour du rapport réflexif du langage et des compétences métalangagières, tout en réalisant des ateliers qui entraînent les connaissances en matière de santé, et qui exercent plus globalement les compétences sociales.
Pour se faire, les professionnels peuvent notamment s’inspirer des conseils donnés par Nicole Wauters aux professeurs. Dans son livre “Langage et réussite scolaire”, elle explique notamment l’importance d’installer en classe une véritable culture de la parole, qui veille à ce que chaque élève puisse être conscient du rôle du langage pour grandir, pour s’intégrer dans un groupe et pour réussir à l’école. La pratique régulière de cercles de paroles permet, par la mise en place d’un climat de sécurité entre enfants et la construction de règles de prises de parole, de déceler leurs besoins d’apprentissages langagiers. Cette activité pourrait être réalisée dans les écoles de devoirs par les animateurs et la logopède : habilitée à analyser le vocabulaire, la syntaxe et la prononciation des élèves, elle pourrait par la suite mettre en place des ateliers qui ciblent les difficultés observées. Il est aussi possible de se centrer sur des objectifs précis, comme la musicalité de la langue avec l’apprentissage de poésies, de comptines ou des lectures expressives et vivantes d’albums. La logopède peut aussi réaliser des exercices spécifiques autour de l’articulation de sons propres à la langue française, qui sont absents dans la langue maternelle de l’élève (Wauters, 2020).
Les cercles de parole peuvent être également l’occasion de travailler les compétences psycho-sociales et favoriser l’estime de soi. La régulation du comportement par le langage, le respect des envies et des opinions et des tours de parole, l’adoption d’une communication non-verbale et verbale adaptée au contexte, l’écoute empathique et l’expression émotionnelle adéquate font partie des compétences sociales essentielles aux apprentissages (Réseau régional d’appui à la prévention et à la promotion de la santé, 2020).
Outre ces ateliers de groupe avec les enfants, il paraît nécessaire d’accompagner, d’écouter et de sensibiliser les parents au rôle du langage dans la scolarisation des enfants et du rapport préventif à la santé. Des séances de discussions parentales autour de ces thématiques pourraient être organisées régulièrement par un animateur et une logopède. Ces moments seraient l’occasion d’enrichir nos réflexions et de mieux comprendre le vécu et la réalité des familles et des enfants.
Un soutien collaboratif et pluridisciplinaire
Pour reprendre le propos de Bernard Lahire, « les enfants vivent au même moment dans la même réalité, mais pas dans le même monde » (2019, p.13). Rappelons-nous que la plupart des familles que nous accompagnons subissent une réalité difficile, empreinte de souffrances et de luttes quotidiennes qui rendent leur parcours de vie compliqué et semé d’embûches. Le parcours scolaire de l’enfant est rapidement impacté, puisque dès le départ, le capital culturel et langagier joue un rôle déterminant dans ses apprentissages. Les logopèdes, spécialisées dans le développement du langage, ont la possibilité d’aider l’enfant à intégrer un niveau linguistique abstrait et conceptuel qui permet le déploiement de ses connaissances et de son esprit critique. Outiller l’enfant sur le plan langagier, c’est aussi lui permettre de croire en ses capacités, et lui offrir la possibilité de trouver sa place en société. Les écoles de devoirs sont notamment des lieux où il est possible de soutenir l’enfant dans sa scolarité et son développement au niveau affectif, physique et psychologique. Tout ce travail doit s’intégrer dans une perspective d’accompagnement familial global, puisque, comprendre la famille, c’est comprendre l’enfant et son vécu. Cet accompagnement est d’autant plus riche s’il peut être multidisciplinaire et collaboratif au sein d’une même structure.
Bibliographie
– Bray R., De Laat M., Godinot X., Ugarte A., Walker R. (2019) Les dimensions cachées de la pauvreté, Montreuil, Éditions Quart Monde – Drealants H., Cattonar B., (2022) Manuel de sociologie de l’éducation, De Boeck Supérieur – Draelants H., Dupriez V., Christian M., (2011) Le système scolaire. Dossier du Crisp, n°76 – Fillon T., (2024). Pisa 2022 : ce que le Covid démasque. Éduquer, n°183, pages 7 à 11 – Jeunejean T., Chevialier A., Grosjean S., Teller M., (2014, 21/02) , Ecoles maternelles et familles en situation de précarité, Edition Fondation Roi Baudouin, – Lahire B. (dir.), (2019) Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants, Edition du Seuil – Lambert H., Aujoulat I., Delescluse T., Doumon D., Ferron C., (2021) Agir pour la réduction des inégalités sociales de santé, In : Lambert H. (coord.) Onze Fondamentaux en promotion de la santé : des synthèses théoriques. Bruxelles : UCLouvain/IRSS-RESO & Promotion Santé Normandie & Fnes, 4 p. – Observatoire de la Santé et du Social Bruxelles (2021), BAROMÈTRE SOCIAL– RÉSUMÉ – Rapport Bruxellois sur l’état de la pauvreté 2020. Vivalis. vivalis.brussels/fr/publication/2020-barometre-social – Réseau régional d’appui à la prévention et à la promotion de la santé, Bourgogne Franche-Comté (2020), Renforcement des compétences psychosociales : les critères d’efficacité. – Romainville A-S., (2019) Les faces cachées de la langue scolaire. Transmission de la culture écrite et inégalités sociales, Edition La Dispute – Teller M., (2016, 16/02), l’école maternelle, une chance à saisir. Mieux préparer les futurs enseignants préscolaires à l’accompagnement des enfants de milieux précarisés, Edition de la Fondation Roi Baudouin – Valler, (2021), Saint-Antoine, quartier sous tension, Alter Échos n° 493 – Wauters N. (2017), Français de scolarisation, d’une question spécifique à une question pour tous. Traces de changements, n°230, pages 12 et 13 – Wauters N., (2020) Langage et réussite scolaire. Pratiques d’enseignement et français de scolarisation, Editions Couleur livres asbl
Quand la fonction cognitive s’émousse, restent les fonctions émotionnelles. Voici un enseignement majeur du projet de danse mené l’an dernier à Soignies.
Guy Druart est médecin coordinateur à la Maison du Grand Chemin de Soignies (Hainaut), une institution qui héberge notamment des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer dans une unité spécialisée de 60 lits.
Des personnes recroquevillées dans leur fauteuil, dont les corps ne réagissent d’habitude plus à la voix, s’animent subitement en présence d’un danseur ou d’un musicien. Les visages s’illuminent, les poings se desserrent. Certain·e·s se lèvent, dansent, crient, pleurent, demandent si l’on revient demain… Des personnes démentes profondes réussissent à fixer leur regard sur l’artiste alors que d’habitude, elles sont aréactives ou éteintes. Ces scènes se sont déroulées en avril 2024 à la Maison du Grand Chemin de Soignies sous le regard ému du personnel soignant et des familles résident.es.
Tout commence en 2022, quand nous découvrons le travail du chorégraphe français Thierry Thieû Niang grâce au documentaire Une jeune fille de 90 ans de Valeria Bruni Tedeschi et Yann Coridian. Le film diffusé sur la chaîne franco-allemande Arte retrace l’intervention du danseur dans un service de gériatrie. Rapidement, la caméra se focalise sur une résidente Blanche Moreau, 92 ans, atteinte de la maladie d’Alzheimer qui noue un lien d’amitié avec le danseur.
Après avoir vu le film, la Maison du Grand Chemin contacte le chorégraphe, pour lui proposer d’intervenir avec une équipe de danseurs et musiciens. Grâce au programme Un Futur pour la Culture 2023, l’établissement reçoit un subside pour développer une expérience de communication avec des personnes âgées fragilisées, par la danse.
La mission des artistes : amener de la vie
« Ce n’est pas une animation ou la préparation d’un spectacle, mais un travail sensible sur la question du mouvement et du vivre ensemble entre résidents, personnel soignant et artiste » précise Thierry Thieu Nyang.
Au cours des premières explorations, les artistes Célia Rorive, Rob Hayden (danseurs) Damien Brassart et Akram Ben Romdhane (musiciens) ont construit des rythmes, des motifs et les premiers jets d’une forme chorégraphiée et composée avec le regard de la chorégraphe et dramaturge Florence Augendre (spécialisée en fasciapulsologie) et de Thierry Thieu Nyang.
L’intention des artistes est d’échanger avec l’autre pour mieux le comprendre. L’art peut apporter ce qu’il y a de plus précieux : être, exister, communiquer et aussi sublimer le quotidien souvent morne de la maison de repos.
Le projet s’appuie sur les principes physiologiques. Les interventions par la danse, le mouvement et la musique réveillent le cerveau émotionnel. Elles mobilisent les forces et les capacités motrices des personnes malades, dépendant.es, parfois désorienté.es et souvent éteint.es des suites d’une maladie neuro-évolutive. Elles les apaisent. Elles permettent de recréer des ponts, entre les personnes âgées, le personnel soignant et leur famille.
Danser au cœur des unités de vie
Les danseurs, les musiciens se sont mêlés aux unités de vie, avec leurs corps en mouvement, les sons de leurs instruments, ils sont entrés en résonance avec les résident.es. Pourtant, une maison de repos est un monde à part entière. Les identités sont modifiées, certain.es personnes ne peuvent plus parler ou s’expriment dans un jargon qui n’a plus aucun sens, d’autres ne peuvent plus se déplacer. Le danseur cherche dans ces lieux un mouvement qui n’est pas réparateur mais qui accompagne un geste amenant du présent, de la vie.
Être artiste dans ce cadre, c’est d’abord être témoin, et utiliser la danse pour entrer en communication, tisser un dialogue et créer des liens. Le danseur a besoin d’un autre corps pour danser, jouer, rendre sonore et inventer. Il doit expérimenter différents temps (linéaire, cyclique, spiralé, sphérique), et la temporalité d’un corps, fatigué, empêché, chaotique, dont les émotions sont enfouies.
Le mouvement, le son que cherche l’artiste, est une imprégnation, une traversée qui lui permet de reconnaître ce qu’est un corps fatigué, et de voir comment l’imaginaire porté par la danse et par le geste, remet tout à coup du présent, de la joie, et crée des sursauts où le geste se réorganise.
La danse stimule l’émotion, la mobilité, l’équilibre. Elle favorise une participation physique et morale plus active. Les familles et les aidants ont été conviés, avec leur autorisation, à assister à certaines prestations sur une demi-journée, afin de voir comment leur proche réagissait.
Un impact sur le personnel soignant
Être soignant en maison de repos et en particulier auprès des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, est un métier hors du commun, humainement exigeant. Il faut bien sûr donner des soins, assurer les toilettes, alimenter, veiller au confort des résident.e.s mais souvent supporter l’agitation, les cris, essayer d’accrocher les regards perdus des patient.e .s désorienté.e.s.
L’intervention des artistes a aussi permis de montrer au personnel qu’il est possible de communiquer avec des personnes qui paraissent éteintes en mobilisant des émotions, en échangeant un regard, en partageant un mouvement, une mélodie.
La danse est un modèle à diffuser, elle doit être amenée dans l’ensemble de la société, sûrement dans les maisons de repos auprès des personnes fragilisées, tout comme dans les institutions pour personnes handicapées, les hôpitaux, les unités d’oncologie, les soins palliatifs. Ce type d’intervention gagnerait à être mieux connu des pouvoirs publics en charge de ces compétences, pour être pérennisé. Il nécessite des ressources humaines, matérielles, financières. La Maison du Grand Chemin est à la recherche de subsides pour réitérer l’expérience.
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