Problème de communication, faible niveau de littératie, manque d’accès aux soins de base et défiance envers le corps médical. Les femmes détenues pâtissent de multiples insuffisances. Un rapport leur donne voix au chapitre.
Si l’incarcération est évidemment difficile pour toute personne, les femmes incarcérées peuvent rencontrer des difficultés supplémentaires comparées à celle des quartiers pour hommes. I.Care a choisi de rendre publique la parole de 17 femmes incarcérées ou qui ont connu la prison. Elles relatent le choc de l’entrée en prison, l’impossible intimité, la faible qualité des soins, notamment gynécologiques ou obstétriques, les difficultés à maintenir des relations familiales, et surtout le manque d’activités qui sont plus nombreuses dans les quartiers pour hommes.
Intitulé Parle avec elles, ce document paru en juillet 2023 permet de cerner les réalités et les défis auxquels sont confrontées les femmes placées derrière les barreaux et confortent les constats que I.Care fait quotidiennement dans son travail en prison. Non-prise en compte de la douleur, report des soins, ou actes de mauvaise qualité. L’insuffisance de soins de santé en prison a des conséquences graves sur la santé physique et mentale des femmes. Les problèmes de santé non traités ou mal gérés peuvent s’aggraver, entraînant des complications et une détérioration de l’état de santé général. De plus, le manque de confiance dans le système de santé en prison peut avoir un impact négatif sur la motivation des femmes à faire les démarches nécessaires afin de recevoir les soins dont elles ont besoin. Au point que certaines attendent leur libération pour faire un bilan médical.
“Ici, à ma sortie, j’ai fait un check-up médical. Dès que j’ai des nouvelles de la mutuelle, et ça fait trois semaines que je suis sortie et ça prend du temps, mais on me fait une prise de sang et tout ça, et on met tout en route. Je rattrape le retard de prise en charge de la prison quoi. J’ai un problème à la thyroïde qui n’a jamais été suivi en prison, donc je suis occupée maintenant à refaire tous les examens pour voir quand est ce qu’on va m’opérer. Ce qui aurait pu être fin 2019 quand ils ont eu le rapport du médecin, mais… Non, ils ont juste répondu que j’étais qu’un cas de prison donc...” (Juliette*)
Le psychotrauma en héritage
Le rapport souligne aussi une réalité souvent méconnue : les femmes incarcérées sont non seulement des auteures d’infractions, mais aussi souvent des victimes de divers traumas. Comme le dit Mia*, une des participantes : “Ma mère, j’étais son punchingball. On m’a pas appris à parler aux enfants, parce que moi on m’a jamais parlé. On me frappait, ou on m’insultait, on me parlait pas”. Leur parcours est souvent marqué par des violences et expériences traumatisantes qui ont pu influencer les actes menant à une incarcération. Le passage en prison peut représenter un nouveau départ et/ou un moment de répit dans une vie de violences pour de nombreuses femmes, même s’il apporte également son lot de défis et de difficultés. Les témoignages récoltés laissent à penser que l’incarcération devrait être une opportunité de soin pour des personnes vulnérables, elle devrait être également une opportunité d’aide à la (re)construction et à la capacité d’agir pour ces femmes.
En effet, les échanges ont permis de constater, que les personnes détenues disposent d’une très faible littératie en santé, ce qui impacte fortement leurs accès aux soins et alimente la défiance envers le personnel soignant. De nombreuses femmes peuvent présenter des difficultés d’accès à l’information médicale et de compréhension de celle-ci. Cela peut être difficile pour elles de comprendre les instructions médicales, les traitements prescrits ou les informations sur leur état de santé. Cette limitation peut entraver la communication avec les professionnel·les de santé et compromettre les résultats des soins.
Que demande I.Care ?
I.Care demande de financer et renforcer les actions de promotion de santé en prison pour permettre un accompagnement individuel, collectif et communautaire agissant sur les déterminants sociaux de la santé. Une mission spécifique EVRAS devrait être confiée à des centres de planning familial.
Il est essentiel d’adopter une approche holistique respectueuse des dimensions de genres dans les politiques et pratiques pénitentiaires, en prenant notamment en compte leurs besoins en santé sexo-spécifiques mais également les expériences de violences et de traumatismes qu’elles ont pu vivre avant leur incarcération.
Cela implique la sensibilisation et la formation continue des professionnel·les du système pénal sur les problématiques spécifiques aux femmes en prison. Il est également crucial de permettre aux femmes détenues victimes de violences d’accéder à des services spécialisés dotés de moyens suffisants, notamment des thérapies individuelles et de groupe axées sur la guérison des traumatismes et le renforcement de l’estime de soi.
Enfin, il est essentiel d’inclure le milieu carcéral dans la politique de prévention des violences. Cela doit passer par la mise en place de programmes pour les hommes et les femmes détenu∙es mais aussi par la mise en œuvre de mesures de protection spécifiques pour les femmes qui craignent des représailles ou des violences, afin de garantir la continuité des prises en charge après leur sortie de prison.
De plus en plus de personnes osent monter sur scène pour parler de leur vécu. La maladie, le burn out, les traumas et l’addiction sortent des coulisses grâce au stand up, à la poésie slamée, à l’écriture pure et au jeu.
“Être debout devant vous sur cette scène, au fond c’est peut-être ça qu’on appelle réussir son burn out”, lance la slameuse Ptit-Jules (de son vrai nom Julie Dubois) avant de scander quelques vers. “La pensée du travail me donne la nausée, relent acide dans ma trachée, l’angoisse à vide me cloue au plancher. Deux ans déjà, deux ans ont passé. Visite au médecin-conseil. “Mais vous devriez aller mieux”. Bah oui, c’est vrai, en 24 mois, je suis passée de l’état de brocoli surgelé à celui de mochi fondu. Au fond d’un congélateur pas dégivré, je suis comme un grand brocoli tout spongieux coincé entre un pack de glaçons et un sac de frites qui se laissent aller. Racine sectionnée, branchies atrophiées, céphalées incessantes qui se prolongent en acouphènes. En comparaison, un mochi fondu ça fait rêver”. Ces quelques mots lancent la soirée organisée avec la Ligue bruxelloise de la santé mentale, le 12 octobre dernier au PianoFabriek de Saint Gilles. Un rendez-vous devenu annuel dans le cadre de la Semaine de la santé mentale.
Au micro, les prises de parole se succèdent. Elles racontent les traumas, les désillusions, les deuils, les tâtonnements et l’errance parfois. L’un des récits relate un souvenir brûlant, celui d’une enfant encore apeurée bien des années après. Elle tente de se concentrer sur un mince filet de musique classique, sa radio allumée dans la nuit, en dépit de l’interdit, pour couvrir des sons terrifiants, ceux de la violence brute de son père qui bat sa mère.
A travers toute la Belgique, les scènes ouvertes font la part belle à ces prises de paroles cathartiques – au sens premier de la catharsis : l’expression symbolique des passions sur scène. En lieux publics, de repos ou de soins, les initiatives foisonnent.
Ce sont parfois des pièces de théâtre qui ouvrent le débat sur des sujets encore méconnus, comme “Dys sur Dys” sur les troubles du neuro-développement, ou tabous comme “Starlight et tartes aux Pommes” sur la solitude des personnes âgées (retrouvez nos articles dans le numéro d’Education Santé d’octobre 2023). Mi-décembre, la pièce “Speculum” de Delphine Biard, Flore Grimaud et Caroline Sahuquet abordait quant à elle, le sujet des violences gynécologiques et obstétricales avec – à la suite de la représentation – un débat de bord de scène animé par l’Asbl Femmes et Santé.
Bien plus qu’un outil de littératie
Mais pour les patients, les malades, les usagers de services de soins ou sociaux, l’engagement artistique en lui-même a un impact sur la santé et sur ses déterminants : en étant tout à la fois outil de littératie en santé, d’empowerment et d’acquisition de compétences psychosociales. En 2019, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS Europe) faisait même la promotion des interventions artistiques, disant qu’elles sont “souvent sans risque, avec un degré d’efficacité très élevé en regard de leur coût, et offrent des options de traitement et d’accompagnement intégrées et holistiques pour des enjeux de santé complexes pour lesquels il n’existe pas de solution à l’heure actuelle”.
Dans certains pays, la relation entre la promotion de la santé et les arts est d’ailleurs particulièrement intégrée, comme en Suède, en Norvège, en Ecosse ou encore en Australie, qui fait figure de pionnière en la matière. En 2016, l’adoption d’un plan-cadre national des arts et de la santé (National Arts & Health Framework) a permis de structurer l’action à l’échelle du pays-continent. Le NAHF recommande la participation artistique et l’art communautaire comme outil de promotion de la santé en citant ses effets bénéfiques : diminution de la morbidité et de la mortalité, développement personnel et des compétences (apprentissage, travail d’équipe, flexibilité, communication) qui conduisent à l’employabilité, la santé physique, l’engagement et la cohésion sociale. Six ans plus tard, un rapport conséquent présente une série de recommandations et un mode de gouvernance inspirant.
La santé mentale monte sur scène
En Belgique, les initiatives arts et santé sont encore peu coordonnées, malgré une mobilisation importante du secteur de la promotion de la santé dans les années 2000 qu’Education Santé avait alors documenté. En région Bruxelles-Capitale toutefois, les activités théâtrales font la part belle à la santé mentale. Au cœur des Marolles, la compagnie L’appétit des indigestes, qui a ses quartiers au Pianocktail, vient de voir son agrément d’opérateur renouvelé par le Plan bruxellois de Promotion de la santé 2023-2028.
“A l’origine, nous voulions créer un atelier de théâtre qui soit à la frontière entre le thérapeutique et l’artistique pour déstigmatiser la psychiatrie” explique Sophie Muselle, quia travaillé comme psychologue en hôpital psychiatrique pendant trois ans avant de devenir metteuse en scène. “Les personnes psychiatrisées sont souvent déresponsabilisées ou infantilisées quant à leur santé. Les compétences psychosociales et la littératie ont été abîmées par des passages en psychiatrie et des parcours de vie traumatiques. Nombreuses sont celles qui manquent de confiance en leurs ressources, les prises de décisions et la pensée critiques diminuent, la communication et les liens avec l’autre sont difficiles ainsi que l’estime de soi, la gestion des émotions et du stress,” explique la metteuse en scène.
Avec son comparse Pierrot Renaut, comédien, Sophie Muselle a choisi d’animer des ateliers d’écriture et de jeu théâtral tous les mercredis et vendredis après-midi. Ouverts à tou.tes, “la seule condition d’accès est de participer”. Le principe de cette permanence s’appuie sur les préceptes du psychiatre Charles Burquel, qui défendait une psychiatrie ambulatoire et sociale insérée au plus près des besoins des populations précarisées, se traduisant notamment par des pratiques de santé mentale communautaire.
Durant deux heures, l’atelier d’écriture ou de jeu théâtral permet de travailler un thème choisi avec les participant.e.s (corps, féminité, enfermement, solitude, maladie, vieillesse, famille, médication, travail, amour). Le thème est décliné en sous-thèmes et une consigne d’écriture est proposée. Par groupes de deux, les participant.e.s échangent sur leur vécu. Chacun écrit ensuite un texte partant du vécu de son ou sa « partenaire ». Les textes sont lus au groupe et sert de base pour bâtir le spectacle. Lors des ateliers de jeu théâtral : chaque scène est déployée et répétée avec un travail sur les émotions, le regard, le niveau sonore, le corps, la présence en scène, etc. Le spectacle est présenté au public environ six mois plus tard – quand le groupe est prêt.
“On va tous crever !”
“L’an dernier, nous avons parlé de la vie, de la mort et du suicide. J’ai mis en forme les écrits et nous en avons tiré une pièce intitulée : “On va tous crever”” explique Sophie Muselle. Tout comme l’écriture préserve l’aspect documentaire des récits et leur donne une fluidité, la mise en scène et le jeu très sobre jettent une lumière crue sur la réalité. “Je m’inspire de l’art brut pour ces créations de théâtre documentaire : très peu de lumière, pas de décor, quasiment jamais de costume, sauf exception”. Chaque participant.e peut monter sur scène, sans obligation.
“Pour “On va tous crever”, nous étions 25 !” précise-t-elle dans un souffle enthousiaste – signe que le fait d’aborder ce sujet était primordial et, d’une certaine manière, libérateur. “Nous sommes tout le temps en train d’écrire, de répéter et de jouer. Nous donnons systématiquement trois représentations de chaque spectacle au Pianocktail, qu’on rejoue ensuite à la demande dans des structures associatives ou de soins, sur des festivals”. Autour des pièces, la compagnie organise des activités communautaires : des ateliers de cuisine, des soupers et des sorties au théâtre.
Plusieurs fois par an, la compagnie invite aussi des professionnels de santé, anime des formations sur la pair-aidance et sur la posture de soins. “Cela permet de montrer une manière de faire de la promotion de la santé et du soin qui soit totalement horizontale”, explique Sophie Muselle.
Plusieurs acteurs du social-santé montent ponctuellement des projets théâtraux avec la participation de leurs bénéficiaires. En octobre dernier, la LSBM organisait ainsi des ateliers de théâtre-impro autour de l’accompagnement des aînés.
“L’activité théâtrale permet à une personne très désinsérée de découvrir une autre part d’elle-même, de pouvoir exister autrement qu’en simple usager de service et ainsi de retrouver l’estime de soi,” décrit Eric Husson, coordinateur du projet Lama, qui accompagne les usagers de drogue notamment au sein du Centre social-santé intégré de Ribaucare. Alors que le nouveau Plan social-santé intégré doit justement remédier au fonctionnement en silo, il se plaît à imaginer “qu’à terme dans un lieu de soins, on trouvera du social, du logement, Actiris et même de la culture”. Une utopie qui paraît soudain très réaliste.
Les recommandations de Culture et Démocratie publiées le 16 octobre dernier et le code de déontologie de l’artiste intervenant en milieu d’accueil, d’aide et de soin
“Speculum” de Delphine Biard, Flore Grimaud et Caroline Sahuquet – représentation en partenariat avec la Commune d’Etterbeek, Femmes et Santé ASBL et la plateforme pour une naissance respectée. Compagnie Mi-fugue, mi-raison.
Social, santé et alimentation cherchent la bonne recette pour transformer leurs frustrations en synergies. Fin novembre, les acteurs et actrices de Bruxelles-Capitale ont fait table commune.
Le rendez-vous promet d’être annuel. Le 30 novembre dernier, une cinquantaine d’acteurs du social, de la santé et de l’alimentation de Bruxelles-Capitale se sont réunis à l’espace CBO de Jette. Au programme : trouver des recettes pour réaliser une mission commune : améliorer l’accès à une alimentation de qualité pour toutes et tous.
Une urgence, car en Belgique, plus d’un décès sur dix est dû à la malbouffe – « l’estimation était de 11% en 2021 » rappelle Brigitte Grisar chargée de projet de la Fédération des services sociaux (FDSS), co-organisatrice de l’événement. Autres indicateurs éloquents : la moitié de la population a un tour de taille présentant un risque de maladie cardio-vasculaire, un Belge sur trois est en surpoids, 16% est obèse.
Les trois secteurs ont longtemps fonctionné de manière cloisonnée. « Depuis cinq ans, on a noué des liens entre le social et l’alimentation. Avec la santé et la promotion de la santé, les contacts sont plus récents » explique Jonathan Peuch de FIAN Belgium, une ONG, qui défend le droit à l’alimentation et à la santé (lire sa contribution dans notre dossier de décembre 2022).
Créer du liant
En juin 2022, un premier événement avait permis de « briser la glace » explique Eléonore Barrelet, coordinatrice de Agroecology In Action, une des organisatrices, qui a choisi de remettre le couvert pour que les acteurs de terrain fassent plus amplement connaissance. Cette journée complète les rendez-vous de concertation plus formels qui se tiennent dans le cadre du conseil participatif Good Food – et les événements organisés par le SIPES-ULB en tant que Service support en matière d’alimentation et d’activité physique.
« Il y a du boulot pour décloisonner car on est fort enfermé dans nos maisons médicales, témoigne une médecin généraliste de Laeken. Ce n’est pas dans notre culture de faire de la prévention. On rame à longueur de journée pour faire du curatif, car c’est la seule chose qu’on puisse facturer. Ce serait pourtant un changement de paradigme intéressant” ajoute-t-elle, d’autant que la formation Good Food, animé par Rencontre des Continents a été pour elle « une super impulsionpourenvisager son activité autrement ».
« L’objectif de la journée est de poser des balises communes, explique en préambule de cette journée Eléonore Barrelet. De former progressivement tous les acteurs de la santé et de la précarité à s’emparer des enjeux liés à l’alimentationet réciproquement ».
Pour imaginer des solutions, infirmière en santé communautaire et maraîcher, boulangère ou assistante sociale, médecin généraliste et agent de CPAS ont échangé sur leurs pratiques et leurs actions tout au long de la journée. Etaient aussi présents, les quatre nouveaux acteurs subsidiés par le Plan bruxellois de promotion de la santé 2023-2028 : Cuisines de Quartier, FIAN Belgium, Nos Oignons et Vrac Bruxelles. Une bonne occasion de rappeler l’importance des fondamentaux du secteur.
Hacher menu les stéréotypes
« En promotion de la santé, on se bat contre un stéréotype qui a la peau dure, qui est de dire que les pauvres se nourrissent mal », explique Zoé Boland de la Fédération bruxelloise de promotion de la santé (FBPS), qui a pris l’initiative de publier une carte blanche dans Le Soir le 2 octobre dernier pour critiquer le report sine die du Plan Nutrition
L’insécurité alimentaire est certes liée à la capacité limitée ou incertaine pour acheter des produits de qualité – elle est d’ailleurs plus élevée dans les foyers monoparentaux – pour autant les habitudes alimentaires ne sont pas liées qu’au pouvoir d’achat.
Les mauvaises habitudes sont largement partagées car 30% de l’alimentation des Belges provient d’aliments ultra-transformés, peu nutritifs, et souvent trop salés ou trop sucrés, qui augmentent les facteurs de risques pour la santé. « Le sentiment de solitude, qui touche deux Belges sur trois est probablement à la source de ces comportements », souligne une assistante sociale, qui constate que « quand on est seul, on a moins tendance à cuisiner ».
Il est possible de distinguer des déterminants socio-culturels individuels. Par exemple, « au sein de la population de Bruxelles-Capitale, les adolescents sont ceux qui consomment le moins de fruits et légumes, y compris par rapport aux jeunes wallons et flamands » précise Lucille Desbouys, ancienne infirmière devenue épidémiologiste à l’Ecole de Santé Publique de l’ULB. Tandis que les personnes nées hors de l’Union Européenne ont tendance à consommer plus de fruits et légumes frais que celles qui sont nées en Belgique.
Faciliter l’accès
« C’est important de voir que l’inaccessibilité touche aussi les personnes qui paraissent plus favorisées » explique Mahdiya El-Ouiali, assistante sociale et chargée de promotion de la santé communautaire en maison médicale. L’analyse des déterminants permet de dénombrer de nombreuses inaccessibilités : économique, géographique, logistique -quand un logement n’est tout simplement pas équipé pour cuisiner ou maintenir des aliments au frais.
Pour mettre en place la stratégie Good Food, le Plan Social Santé Intégré qui doit restructurer toutes les interventions à l’échelle de Bruxelles-Capitale prévoit de désigner 20 quartiers prioritaires (sur les 47) en matière d’alimentation-social-santé. Les contours sont en passe d’être définis par décret et ordonnance conjoints5.
Des initiatives bien implantées
Une partie de la matinée a permis de faire connaître six projets actifs sur Bruxelles qui tentent de concilier les trois pans. Parmi eux, figuraient l’épicerie solidaire Episol de Schaerbeek qui travaille beaucoup avec le CPAS et les maisons médicales, car nombreux sont les bénéficiaires qui ont des problèmes de santé. L’ADN du projet est de rompre l’isolement social de personnes très âgées ou très seules, en leur proposant des produits abordables et des colis alimentaires. L’Asbl propose aussi séances d’informations pour remédier au surendettement, ou encore des ateliers de couture ou de cuisine pour créer de la convivialité et du lien social. Depuis un an, certains bénéficiaires arrivant en fin de droit, ont la possibilité de dépenser un chèque alimentaire mensuel de 150 euros à la BEES Coop, un supermarché coopératif de la commune, qui propose des produits majoritairement bio ou locaux.
Non, loin de là, rue Josaphat, la boulangerie associative auto-gérée “Le pain levé” propose des pains à prix variant en fonction du portefeuille. « Nous produisons des pains nutritifs, sans additif, pauvres en sucre et en gluten et nous sensibilisons nos clients à ces qualités qui sont importantes pour la santé, quand on a du diabète notamment » explique Charlotte, une de ses boulangères. Avec ses quatre comparses, ils et elles réfléchissent à monter un projet pérenne avec les maisons médicales qui les sollicitent déjà ponctuellement pour certains de leurs patients. La boulangerie a aussi tissé des liens avec la Maison des femmes et organise des petits-déjeuners et des matinées de “four-ouvert” pour les habitants du quartier.
A Neder-Over-Hembeek, la ferme urbaine du Début des haricots fait quant à elle de l’insertion sociale et professionnelle, en prenant soin des aspects bien-être et santé mentale. « La plupart des apprentis sont en reconversion professionnelle, certains après un burn out, d’autres après des moments d’errance, des parcours migratoires, ou des addictions », explique Roxane Septier, chargée de projet et d’éducation permanente.
Faire monter la sauce
« Nous avons des chevaux de bataille communs. Nous sommes des alliés et nous avons le devoir de constituer un attelage bien solide, précise Zoé Boland. Notre rôle est de conscientiser la population pour qu’elle sache que toutes les questions liées à la santé, à l’alimentation et à la précarité sont transversales et qu’on en tient compte ».
Cela implique de parvenir à « concilier les impératifs de chacun », précise Eléonore Barrelet. En effet, un maraîcher aura à cœur de produire des produits de qualité, et de les vendre à prix décent pour pouvoir en vivre. Une épicerie solidaire s’inquiètera que l’acheteur paie ces légumes à un prix raisonnable. Un médecin généraliste pourra plus facilement orienter un patient qui souffre de diabète vers une boulangerie qui propose des pains spéciaux.
Cette journée avait aussi l’ambition de chercher une recette collective pour “transformer les frustrations et les colères en alliance et en synergies”. Acteurs et actrices de terrain, malgré leur diversité, ont réalisé qu’ils et elles partagent des colères communes : le manque de moyens structurel pour mener les projets à bien, et en concevoir des nouveaux, lié au financement par projet, et aussi l’impression de devoir suppléer de façon croissante aux missions de l’Etat. La mayonnaise semble avoir pris.
En 2024, plusieurs cycles de formation : 4 demi-journées gratuites pour les professionnels du social-santé sont coordonnées par Rencontre des Continents à l’initiative de Bruxelles Environnement
La Chaire interdisciplinaire de recherche Be.Hive présente ses travaux sur deux communautés de pratiques (CoPs) – des groupes d’individus qui partagent un domaine d’intérêt et qui cherchent à apprendre les uns des autres par des interactions régulières et l’expérience de leur pratique. Des dispositifs sont particulièrement prometteurs en ce qui concerne l’approche en santé communautaire.
L’approche en santé communautaire se définit comme : un processus ayant une vision plurifactorielle de la santé, qui entreprend le développement d’actions de prévention et de promotion de la santé à travers la participation de groupes de personnes affiliées sur un territoire, dans une perspective de justice sociale, par la réalisation de changements structurels (environnementaux et comportementaux), en vue d’améliorer la santé de la communauté et de ses membres (2). Cette approche connait actuellement un regain d’intérêt tant du côté wallon que bruxellois (3).
Dans le cadre des CoPs, nous avons choisi de mettre l’accent non pas uniquement sur les actions qui la constituent, mais plutôt sur les caractéristiques partagées par les dispositifs de santé communautaire (4) (5). De facto, cette vision vise à épouser à la fois les attentes et le rythme du public afin qu’il ne soit plus uniquement bénéficiaire du service, mais également contributeur, en s’enrôlant plus « activement » dans la relation de soins et d’aide.
En 2020, une étude a été menée dans le cadre des travaux de Be.hive sur les pratiques de santé communautaire auprès des professionnels de la première ligne de soins et d’aide. Celle-ci a notamment mis en évidence un déséquilibre dans les principes d’action sensés guider la santé communautaire et des écarts entre les pratiques annoncées et les pratiques effectives sur le terrain, laissant supposer des difficultés dans la mise en œuvre (6). Cette étude avait également permis aux professionnels d’exprimer le besoin de pouvoir échanger sur leurs pratiques. C’est dans ce contexte que Be-Hive, en collaboration avec les Centres locaux de promotion de la santé (CLPS), a développé en 2021 deux CoPs autour de la santé communautaire : l’une sur l’arrondissement de Liège et l’autre sur celui de Namur.
À partir d’une analyse thématique de contenu des premières séances de ces CoPs, voici quelques réflexions portant sur les paradoxes ou défis exprimés par les professionnels dans la mise en œuvre des pratiques de santé communautaire, mais aussi les leviers ou stratégies qu’ils ont développés pour y faire face (7) (8).
La santé communautaire, comme réponse stratégique aux enjeux de santé publique
Cette vision de la santé communautaire est soutenue par les professionnels qui participent aux CoPs et qui sont convaincus des avantages de l’approche pour répondre aux attentes d’un public sur un territoire délimité, tout en étant un levier important pour dépasser les limites d’un système actuel encore fortement imprégné du modèle biomédical : « très vite, dans les consultations individuelles, les médecins se sont rendus compte qu’il y avait des problématiques sur lesquelles ils n’arrivaient pas à avancer, parce que les causes n’étaient pas individuelles et qu’il fallait agir sur les conditions de vie (Infirmière, Service d’aide aux personnes en situation de mal logement, CoP de Namur). »
Paradoxe et défis liés à la mise en œuvre des pratiques de santé communautaire
Les CoPs confirment le décalage qui subsiste entre cette vision idéale et la réalité effective où cette pratique de santé communautaire reste difficile à concrétiser de manière systématique et diffuse, compte tenu à la fois du paysage peu structuré de la santé communautaire et de la difficulté de trouver sa place en tant qu’approche à l’intérieur d’une organisation.
Dès lors, un certain paradoxe peut s’observer avec d’une part l’approche curative qui peut se montrer restrictive dans sa réponse aux défis de santé, et d’autre part la reconnaissance déficitaire de la santé communautaire comme une option valable et faisable. Les participants des CoPs ont pu déployer des stratégies variées pour faire face à ces différents défis.
En quête de légitimité
Les différentes actions constitutives de la santé communautaire sont réalisées pour répondre aux besoins spécifiques et pluriels du public et dépasser un système qui priorise encore le biomédical. « Une des difficultés concrètes, c’est d’impliquer l’équipe dans la démarche en santé communautaire, d’être convaincu que le collectif est important. Mais concrètement, l’implication est parfois délicate, car certains professionnels sont noyés par les besoins curatifs (…) » (Infirmière, centre de santé intégré, CoP de Liège). La vision classique de type biomédical restant dominante tant pour les structures liées aux soins que pour leurs partenaires « hors soins » ; la santé communautaire semble demeurer encore méconnue ou incomprise pour la plupart des professionnels de santé, notamment en ce qui concerne l’approche globale de la santé qui fait appel à de l’intersectorialité : « Nous on travaille beaucoup avec le secteur culturel (…) et c’est vrai qu’il y a encore des réactions du style « ouh la santé, ça nous regarde pas » » (animatrice en santé communautaire, CoP de Namur).
Les professionnels « convaincus » doivent ainsi faire face à des réactions dubitatives qui remettent cette approche en question. La question de la reconnaissance et d’une certaine manière de la légitimité de la santé communautaire revient souvent dans les échanges lors des CoPs : « C’est vrai que moi je suis convaincue de l’intérêt de la santé communautaire. Mais voilà, on est dans une équipe pluridisciplinaire où le contact individuel est quand-même majoritaire. Et il faut pouvoir vendre la santé communautaire. Donc participer aux CoPs c’est permettre d’amener des preuves (…) face à des professionnels qui sont un peu scientifiques, et montrer que la santé communautaire a vraiment sa place en maison médicale » (Infirmière en maison médicale, CoP de Liège).
Ces professionnels en arrivent à devoir ainsi combiner l’approche en santé communautaire avec cette réalité de terrain, en utilisant des procédures classiques telle qu’une prescription médicale afin d’apporter une certaine légitimité à leurs actions, non seulement de la part des professionnels, mais également de la part des patients : « C’est l’idée de prescrire de la santé communautaire (…) Il y a la possibilité pour le médecin de prescrire d’aller marcher, d’aller à l’atelier tricot. Et du coup, le patient se dit : « Ah mon médecin me prescrit ça, c’est que donc… » (Infirmière, Maison médicale, CoP de Liège). »
Une autre stratégie développée par certains professionnels pour gagner en légitimité a consisté en la réalisation d’un diagnostic communautaire. Celui-ci permet d’identifier les besoins bio-psycho-sociaux de la population sur un territoire donné. L’ensemble des parties prenantes contribue à la démarche, la légitimant pour elle-même, mais aussi vis-à-vis de l’extérieur : « Un premier diagnostic communautaire a été mené dans les années 2005-2006 (…) c’est ce qui a permis à la maison médicale de gagner en légitimité auprès des autres partenaires puisqu’elle a vraiment appelé tous les acteurs à participer à ce diagnostic et auprès des habitants.» (Animatrice en santé communautaire, maison médicale, CoP de Namur). Réalisé avec les personnes concernées par la problématique, le diagnostic communautaire apporte aussi, comme autres bénéfices, un potentiel certain d’autodétermination à ce public et rejaillit sur la mise en œuvre des pratiques de santé communautaire.
En complément des stratégies émanant directement des professionnels, la participation aux CoPs peut également être perçue comme un moyen indirect d’amener une certaine reconnaissance de la santé communautaire : « Je trouve que ce genre de comité pourrait peut-être nous aider à être encore plus convaincant vis-à-vis des collègues et amener des arguments pour dire que ça vaut la peine d’en faire » (Responsable réseau multidisciplinaire local, CoP de Namur).
Multiplicité des rôles dans la mise en œuvre de la santé communautaire
Afin de développer des pratiques de santé communautaire, deux approches différentes peuvent s’observer au sein des organisations : soit elles attribuent ce rôle à une personne en particulier, soit elles le font à travers l’implication de tous les professionnels de leur organisation. Ce type de fonctionnement est parfois perçu comme un avantage, selon certains participants, de pouvoir plus facilement concerner et impliquer l’ensemble de l’équipe : « Le fait qu’il n’y ait pas quelqu’un qui soit vraiment habilité à faire la santé com’, permet que tout le monde en fasse dans l’équipe, ça motive et tout le monde a envie de développer des projets » (Infirmière, centre de santé intégré, CoP de Liège).
Cependant, afin de concrétiser ces actions, les professionnels doivent bien souvent déployer un surplus de temps, de travail et d’énergie : « Je trouve qu’il y a un manque de moyens pour assurer cette fonction de santé communautaire. On fait un peu du bricolage pour ce concept qui est de fait un peu nébuleux. (…) Moi, j’ai quatre heures pour coordonner. » (Infirmière en maison médicale, CoP de Liège). « Ce qui manque souvent, c’est qu’on n’est pas des cracs en communication (…). Parce qu’on n’a pas toujours le temps non plus de faire ça, ni les compétences. » (Infirmière dans un centre de soins intégrés, CoP de Liège).
Ce surplus semble inhérent à l’addition, voire à la multiplication de rôles (9). De fait, créer un diagnostic communautaire, co-gérer une activité participative, co-construire des partenariats avec des acteurs du réseau, créer des outils de communication ou d’autres types d’actions sont autant d‘activités sociales spécifiques ayant leurs propres cadres, et donc leurs propres rôles. Or ces activités peuvent être effectuées par le même professionnel au sein de la même organisation. En plus du statut qui lui est assigné contractuellement, il est amené à occuper plusieurs rôles qui s’emboîtent les uns dans les autres au gré des activités qui s’enchâssent (9), à l’image de cette psychologue qui, en plus de son travail thérapeutique, se retrouve à organiser une donnerie et à bricoler du bois : « Les adultes du club thérapeutique ont souhaité créer une donnerie. Et là, on a mis en place un espace de dressing mobile avec la récupération des bois de palettes qu’on fait depuis des années, et donc on l’a construit avec eux. » (Psychologue, service de santé mentale, COP Namur).
Cette multiplication des rôles reflète aussi, in fine, le flou conceptuel constitutif de ce que signifie « santé communautaire ». Dans le cadre de notre recherche, nous sommes partis d’une définition multidimensionnelle et dynamique qui présentait une certaine ouverture à une série de pratiques correspondantes. Mais les participants eux-mêmes expriment cette notion comme étant fort abstraite et nébuleuse : « En fait, je comprends l’envie, le besoin d’avoir une définition. Parce c’est vrai que quand des collègues qui ne sont pas initiés à la santé communautaire me demandent comment je la définirais, c’est vrai que c’est compliqué. » (infirmière en maison médicale, CoP de Liège). « Quand on parle de la santé communautaire, on ne parle pas toujours de la même chose. C’est frustrant, on est un peu perdu. » (Infirmière en maison médicale, CoP de Namur).
Ce flou conceptuel entraîne de ce fait une difficulté pour partager et communiquer ce type d’approche auprès d’autres professionnels, ce qui peut à terme freiner une certaine diffusion des pratiques.
Même du côté de la littérature scientifique, il parait difficile de se fixer sur une définition univoque de la santé communautaire. D’ailleurs, Didier Jourdan l’un des référents en la matière, souligne que ce concept renvoie plutôt à « une large diversité de réalités ». (10). Cela a comme conséquence de rendre instable le processus d’identification en tant que praticien de la santé communautaire.
Conclusion
Ces retours d’expérience de CoPs mettent clairement en évidence certains paradoxes et défis exprimés par les professionnels de terrain. Certaines stratégies ont déjà pu être mises en évidence.
La poursuite de cette recherche sur les séances suivantes permettra de continuer cette identification et de renforcer les échanges de pratiques dans les CoPs. Une des perspectives est de voir comment les CoPs peuvent aider à améliorer les pratiques en intégrant l’approche en santé communautaire au sein du système de santé et de gagner en reconnaissance, ce qui semble notamment possible par l’intermédiaire de l’effet de duplication de connaissances que produisent les CoPs auprès des membres.
Références
1. Wenger E, Trayner B, de Laat M. Promoting and assessing value creation in communities and networks : A conceptual framework. Heerlen (NL); 2011.
4. Chartier IS, Blanchet V, Provencher MD. Activation comportementale et dépression : une approche de traitement contextuelle. Sante Ment Que. 2020;38 (2):175–94.
7. Prost M, Fernagu-Oudet S. L’apprenance au prisme de l’approche par les capabilités. Éducation Perm. 2016;(207i(2)).
8. Paillé P, Mucchielli A. L’analyse qualitative en sciences humaines et sociales. 4ème éditi. Colin A, editor. 2016.
9. Cefai D, Gardella E. Comment analyser une situation selon le dernier Goffman ? De Frame Analysis à Forms of Talk. Erving Goffman et l’ordre de l’interaction. 2012;233–65.
10. Jourdan D. Quarante ans après , où en est la santé communautaire ? Community health : where do we stand after forty years ? Sante Publique (Paris). 2012;24(2):165–78.
Une poignée étudiant.es du campus Erasme ont décidé d’armer leurs camarades pour mieux accompagner et soigner les plus vulnérables. L’idée : politiser le campus et faire bouger les lignes et les pratiques grâce à l’interdisciplinarité.
Des groupes cogitent lors de la Semaine des Exilés – DR
Au centre du campus Erasme (ULB), la faculté de médecine a longtemps dédaigné ses satellites, l’école de santé publique, de kiné et la haute école d’infirmières et d’assistantes sociales. « Comme si l’implantation centrale laissait déjà transparaître les rapports de domination qui risquent de grever notre pratique par la suite » analyse Marie Pissoort, étudiante en cinquième année de médecine.
Mais une initiative contribue à créer du liant sur le campus depuis l’an dernier : “l’Equity Health Lab”. Ce laboratoire de l’équité en santé est un cours facultatif ouvert à dix étudiant.es de chaque discipline : médecins, kiné, ostéo, assistant.es sociales, juristes, et pour la deuxième édition aux élèves infirmier.ères, en pharmacie et en psychologie.
« On constatait que nos étudiants étaient bien formés sur la théorie, mais qu’ils avaient une appréhension à travailler avec les personnes les plus vulnérables », explique Céline Mahieu, professeure en santé publique de l’ULB à l’initiative du lab. L’idée initiale est de rapprocher les acteurs de la première ligne de soin des organisations œuvrant sur le terrain pour réduire le non-recours aux soins et éviter la dégradation de l’état de santé des plus démunis.
Comment ? En favorisant les collaborations entre les disciplines dès la formation initiale et en développant les compétences pour identifier au mieux les besoins et les ressources des personnes suivies. La première promotion a ainsi choisi de travailler sur les populations exilées « qui du fait de leur parcours de migration cumulent le plus grand nombre de vulnérabilités » précise leur professeure.
Au cours de l’année universitaire, les étudiant.es se sont retrouvé.es une fois par mois au sein du lab pour y affûter leurs connaissances sur le contexte politique migratoire belge et européen, et réfléchir aux effets de la “crise de l’accueil” et à son coût humain.
Leurs réflexions se nourrissent de permanences ou des stages d’observation obligatoires réalisées en milieu hospitalier et associatif. Les participant.es du lab peuvent alors mettre leur expérience de prise en charge médicale, légale ou sociale des personnes exilées en perspective.
«Dans nos études, tout tourne autour du biomédical, on nous parle trop peu de social, de psychologie ou de santé publique, si bien qu’on est très peu connectés à la réalité sociale, or ces préoccupations nous aideraient à construire notre identité de professionnel ! s’exclame Marie Pissoort. Grâce à l’EHL, certains d’entre nous étaient déjà sensibilisés, d’autres ont constaté l’étendue des inégalités sociales de santé ».
Obstacles aux soins
Dans les services d’urgence et d’infectiologie de l’hôpital Saint-Pierre, notamment, ces jeunes médecins découvrent des incohérences majeures. Ils se heurtent d’abord à la difficulté de soigner des maladies qu’ils pensaient disparues, comme la gale, la diphtérie, la tuberculose. « Ce sont des pathologies que l’on sait soigner, qui sont liées au parcours migratoire ou à la précarité, à la vie à la rue, en squat, en tente, analyse Santiago Kadeyan issu de la même promotion que sa camarade. Mais pour la gale par exemple, le traitement médical sera efficace seulement si la personne a un logement décent, peut se laver et dormir dans des draps propres, on doit donc l’hospitaliser, mais comme on manque de lits… le service social se débat pour trouver des solutions d’attente ».
Sur le terrain, les étudiant.es perçoivent concrètement les obstacles administratifs ou bureaucratiques qui pèsent sur l’accès au soin et leur effet exponentiel. Selon le service de santé mentale de Médecins sans frontières (MSF) la proportion de demandeur·euses d’asile dont le droit à l’accueil n’est pas respecté, est passé de 5% à 84% entre mars 2022 et mars 2023. A cause de leur statut de demandeurs d’asile, de nombreuses personnes tardent à bénéficier de l’Aide Médicale d’Urgence. « Pour des personnes souffrant de diabète ou porteuses du VIH, tout retard d’AMU est alarmant, et quand les politiques font le choix de refuser l’asile pour les hommes seuls1, on les récupère aux urgences, et c’est toute la première ligne de la santé et du social qui écope les effets de ces décisions politiques », regrette le jeune homme.
Très vite apparaît la nécessité de créer de nouveaux principes de collaboration pour resserrer les mailles du filet autour de ces patients qui ont tendance à être invisibilisés. Ensemble, des élèves juristes ont étudié des dossiers de demande de protection internationale, nourri par les observations des élèves soignants qui se sont formés à l’examen médical et psychologique approfondi et au protocole de rédaction des constats, de torture notamment. « On ne se rend pas toujours compte de tout ce que certains patients ont traversé, qu’ils soient exilés ou non », décrit Sarah Caron, elle-aussi étudiante en 5ème année de médecine qui a participé à l’Equity Health Lab et est par ailleurs engagée dans une association de lutte contre le sans-abrisme depuis plusieurs années.
Ces collaborations permettent aussi de remédier aux difficultés que pose encore trop souvent « le statut dominant du médecin dans la hiérarchie des soignants » estime Marie Pissoort, qui a pu noter que certains praticiens méconnaissent le rôle crucial des services sociaux, qui sont submergés de demandes et empêchés par les délais de traitement de l’administration.
La mobilisation, remède au sentiment d’impuissance
Cette réalité percute de plein fouet la responsabilité des futurs professionnel.les. « On se sent abandonnés par les pouvoirs publics » dit Santiago Kadayan. Pour conjurer le sentiment d’impuissance, il a proposé de ruer dans les brancards en organisant une semaine consacrée aux personnes exilées. L’objectif : politiser le campus Erasme.
Malgré les examens de fin d’année et les congés d’été, Marie, Sarah et Santiago ont retroussé leurs manches pour que leur expérience au sein de l’EHL profite au plus grand nombre. La bourse Hessel, financée par l’ULB Engagée, leur a permis d’organiser une série d’événements.« La semaine des exilé.es», qui s’est déroulée fin septembre sur le campus Erasme, a réuni une centaine de participant.es et de nombreux professionnels de terrain.
« Je me suis fait hameçonner à l’entrée de l’amphi le jour du lancement, c’est bien la première fois que les inégalités sociales de santé sont mentionnées au cours de mon cursus ! » raconte Ijahl Bazin, étudiant en master 2 d’ostéopathie, qui a depuis rejoint la deuxième édition de l’EHL, lancée fin octobre.
« En ostéo, on nous parle beaucoup interdisciplinarité car on est confronté à des somatisations. Mais l’interdisciplinaire c’est théorique, il faut le mettre en pratique et créer une communauté de culture dès les études. Avec l’EHL, on sait qu’on pourra compter les uns sur les autres dès qu’on commencera à travailler », explique l’étudiant.
Un atelier “live Lab” organisé par la Croix Rouge l’a particulièrement marqué. Scindés en petit groupe de six, des étudiants d’horizon et de disciplines différents ont planché sur le parcours de vie et les besoins d’une personne migrante. « Nous sommes allés très loin, car la somme des points de vue permet une approche tellement plus juste, globale et efficace ! » s’enthousiasme-t-il, au point qu’il a proposé l’idée de mettre en place des Travaux de Fin d’Etudes interdisciplinaires entre les différentes écoles en s’inspirant des projets Tri-axe de Polytechnique et de la Cambre.
Les présentations ont attiré un grand nombre d’étudiant.es en médecine, mais aussi des future infirmier.ères, assistant.es sociaux, juristes. Le dernier débat était consacré aux aspects politiques de la “crise” de l’accueil avec deux députés : Nabil Boukili, du Parti des Travailleurs de Belgique (PTB) et Marie Lecocq, députée & co-présidente Régionale Ecolo, très critiques sur la situation de blocage actuelle.
« Cette semaine a été primordiale, les étudiants se sont vraiment approprié la problématique. On avait un noyau dur de quelques étudiants, et ils ont réussi à catalyser autour d’eux une vingtaine de convaincus. Le premier lab fait des petits ! » se réjouit Céline Mahieu. Si la semaine des exilés est le premier spin-off à se concrétiser, une myriade de projets étudiants est en germe. Le plus pressé vise à créer un lieu de rencontres informel et pluridisciplinaire sur le campus pour organiser des projections, des débats ou des expositions. Une association des “alumni” du lab, ouvert à toutes les personnes qui souhaitent s’impliquer sur la problématique, devrait aussi voir le jour. Les étudiant.es discutent de la possibilité académique de faire des stages dans des ASBL ou dans l’aide humanitaire qui seraient reconnus dans leur cursus. Enfin, un groupe de travail va rédiger des grandes fiches d’information sur l’AMU et les placarder dans tous leurs lieux de stage.
« On a tous un même objectif, conclue Marie Pissoort. On travaille ensemble pour casser les codes. On est boostés à bloc ».
Aller plus loin
Pour contacter les alumni de l’Equity Health Lab ou s’impliquer dans la formation, les cours, stages et travaux de recherche – contacter l’équipe de coordination du projet via l’adresse e-mail : equity.health.lab@ulb.be
Pour les intervenants sociaux : un guide pour l’accompagnement psychosocial des personnes exilées, développé par l’association The Ink Link pour les ministères français de l’Intérieur et des Outre-Mer, et en partenariat avec la mission Reloref de France terre d’asile
Distrait, déconcentré, en difficulté à l’école. Avez-vous déjà entendu ces termes au sujet de votre enfant ? Avec le dispositif « Découvrons nos dys-férences »,la Mutualité Chrétienne veut sensibiliser les professionnels de santé et de l’éducation aux impacts des troubles de l’apprentissage sur la santé mentale des enfants et de leurs parents.
Regard caméra, voix posée. Le jeune homme se présente simplement « Bonjour, je m’appelle Romain, j’ai 17 ans, j’ai été diagnostiqué avec un trouble de l’attention avec hyperactivité en troisième maternelle et j’ai commencé à être aidé en quatrième primaire. Le TDAH, ça fait partie de ma personnalité, je n’ai pas honte de ce que je suis ». Au fil de cinq capsules vidéo, Romain, sa mère, une neuropsychologue et une professeure racontent les obstacles qui jalonnent le parcours des enfants comme lui, avant d’obtenir un accompagnement adéquat.
En Fédération Wallonie-Bruxelles, deux élèves par classe en moyenne présentent un ou plusieurs troubles d’apprentissage, qui seraient responsables de la moitié des échecs scolaires selon l’APEDA (l’Association belge pour les Enfants en Difficulté d’Apprentissage). Pour ces enfants, les difficultés scolaires ne sont pas passagères, elles sont permanentes, à cause d’un problème neurologique dans une ou plusieurs zones du cerveau. Ils ont donc besoin d’un accompagnement spécifique car ils souffrent d’un ou de plusieurs trouble(s) de l’apprentissage. Il en existe huit : dyspraxie, dyscalculie, dysorthographie, dyslexie, dysgraphie, dysphasie, haut potentiel (HP) et trouble de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDA ou TDAH). Ces troubles impactent à des degrés divers l’écriture, la lecture, le calcul, le comportement… et le bien-être de l’enfant et de sa famille.
Un trouble de l’apprentissage ? Vous êtes certain ?
Entre l’apparition des symptômes, la détection des signes et le diagnostic, le temps est souvent long et ce parcours du combattant a un impact psychologique important sur les enfants et leurs familles. Au quotidien, l’enfant doute de ses capacités et l’école peut même devenir un lieu d’humiliation : « je pensais que j’étais bon à rien, que j’étais bête, explique Romain, sauf parfois quand je me rendais compte que j’allais plus vite que mes camarades ». Il arrive que les observations des enseignants soient maladroites : « il est dans la lune, intenable, il manque de limites », ou judicieuses : « peut-être qu’il faudrait consulter votre généraliste ou un logopède ». Les parents aussi s’interrogent, au point qu’ils et elles en viennent à douter de leurs capacités parentales, une source de souffrance, tant ils compensent les besoins de leur enfant au quotidien. Quant à la scolarité, elle file à toute vitesse avant qu’un accompagnement et un traitement adaptés soient mis en place.
La mère de Romain relate de grands moments d’énervement, de stress, avant et même après le diagnostic. Comme la plupart des familles, celle-ci est passée par des moments d’errance. Comme les autres enfants, il était soumis à des apprentissages dont il ne possédait pas les clefs pour répondre aux exigences du système éducatif. Tout ceci dans une société où la réussite scolaire est un baromètre social souvent évoqué pour les enfants : « ça va à l’école ? », « tu as réussi ton bulletin ? », « tu sais bien lire et compter maintenant ? ». Cette errance, couplée à la méconnaissance des troubles de l’apprentissage et à une stigmatisation fréquente, pèse sur les épaules des familles, parents et enfant mais aussi de la fratrie, dont la santé mentale est mise à rude épreuve.
Une dys-férence pas comme les autres
« Découvrons nos dys-férences » est un projet de promotion de la santé qui a donc pour mission de soutenir les familles dont un ou plusieurs enfants ont des difficultés ou des troubles dans la sphère des apprentissages. Le jeu de mot fait bien sûr référence aux troubles (dyslexie, dysphasie…) ainsi qu’au fonctionnement cognitif différent de ces enfants et à leurs besoins spécifiques parfois incompris et vite jugés. D’où la volonté à travers ce projet de faire découvrir au plus grand nombre ce que recouvre le terme « trouble dys ».
En effet, les « dys » ne s’arrêtent pas aux grilles des écoles. Ces enfants sont souvent affublés à tort de qualificatifs tels que « paresseux », « distraits », « turbulents ». Les parents, de leur côté, se voient parfois reprochés d’être trop laxistes, peu investis dans l’éducation de leur progéniture ou trop permissifs. Ceci n’est que jugement car la population générale et certains professionnels de la santé et de l’éducation ignorent que les troubles de l’apprentissage sont liés à une cause neurodéveloppementale et non à la bonne volonté des uns et des autres. C’est pourquoi le projet « Découvrons nos dys-férences » veut sensibiliser tout un chacun à l’existence de ces troubles pour les démystifier et lutter contre leur image négative mais aussi encourager les parents qui ont un doute sur l’existence d’un trouble à consulter pour trouver des réponses et des solutions.
L’origine du projet
Tout commence en 2019, quand l’ASBL Promusport, partenaire de la MC, organise des stages sportifs et créatifs pour les enfants durant l’été. A la fin de ces stages, des chargés de projets de la MC vont à la rencontre des parents pour discuter de leurs besoins et attentes en termes de santé et de bien-être pour leurs enfants et plus largement pour leur famille. Plusieurs parents confient avoir un enfant avec des difficultés d’apprentissage, leur sentiment de tout faire pour les accompagner (logopédie, psychomotricité…) et leur épuisement face aux échecs scolaires, malgré le temps et l’énergie déployés. « Ils se sentaient démunis et s’inquiétaient des retombées sur les frères et sœurs », explique Anne-Catherine Loriaux, une des chargées de projets de la MC, psychologue de formation et sensible aux problématiques des apprentissages. Elle fait rapidement un lien avec la santé mentale des familles (parents et enfants) et s’empare du projet avec l’idée de mettre sur pied une conférence où le grand public pourrait découvrir les troubles dys. Le Covid-19 entre alors en scène et avec lui l’impossibilité de réunir les foules. Elle met ce temps à profit pour enrichir ses connaissances sur le sujet, récolter des témoignages, organiser des rencontres virtuelles avec des professionnels de santé, des enseignants.
Deux constats importants en ressortent. Le premier : les familles sont en souffrance pour toutes les raisons évoquées plus haut mais aussi parce que lorsqu’elles se mettent en recherche d’aide, elles ne savent pas quel professionnel sera le plus à même d’aider leur enfant, quelles démarches entamer… Elles se retrouvent face à un système complexe au sein duquel elles doivent souvent assurer elles-mêmes la coordination entre les professionnels consultés et les démarches administratives qui y sont liées. Le second : nombreux sont les parents pour lesquels il est difficile d’accepter que leur enfant ait potentiellement un trouble, ce qui rend complexe l’aide et la mise en place de solutions.
Depuis 2022, il est possible de consulter son médecin généraliste pour qu’il ou elle prescrive un bilan logopédique ; pour certains troubles comme la dyspraxie, le ou la praticien.ne orientera vers un neuropédiatre.
« Découvrons nos dys-férences », c’est quoi alors ?
C’est une page web qui met en mots et en images plusieurs éléments importants des difficultés d’apprentissage : une explication de ce qu’est un trouble décrit, le soutien financier de la MC mais surtout l’importance de poser un diagnostic et d’accompagner son enfant. Le point le plus apprécié de cette page sont les vidéos de témoignages d’enseignants et d’enfants sur leur propre vécu car elles donnent la parole aux personnes réellement concernées par les difficultés d’apprentissage. Toute la réflexion autour du support vidéo a été menée en groupe avec des institutrices, neuropsychologue et professionnel de l’orthopédagogie afin de proposer un support simple à utiliser, disponible rapidement et partout. C’est aussi un outil facile à diffuser dans les milieux scolaires où les établissements utilisent de plus en plus les réseaux sociaux pour communiquer vers les parents de manière large.
Les dys en scène
« Dys sur Dys » est une pièce de théâtre créée par la compagnie FACT et François Gillerot, un metteur en scène de Tournai qui veut faire bouger sur la thématique. « Dys sur dys c’est l’histoire de Pirlouit. Sur scène, Pirlouit raconte son enfance, sa jeunesse, en traversant ses souvenirs liés à la différence, aux échecs et aux joies. Il est accompagné par l’Homme-Orchestre, acteur de tous les autres personnages du réel et musicien de la Bande-Originale de sa vie, et par Fantômette, une fantôme hors du commun qui, une fois là, ne le quittera plus. Ensemble, avec humour et poésie, iels vont créer l’univers de Pirlouit à vue, un univers adapté à la dyspraxie. »
La pièce et le projet de la MC embrassent des buts communs, François Gillerot est désireux de proposer une main tendue vers les spectateurs qui chercheraient une aide sur ce thème, en associant à sa pièce des partenaires locaux. C’est la naissance d’une collaboration où la MC assure, à différents endroits en Fédération Wallonie Bruxelles, une présence informative à la fin de représentations théâtrales pour parler de sa page web et de ses aides aux familles.
Quelle suite pour le projet ?
Le travail sur la thématique offre de multiples axes. Les chargés de projets de la MC réalisent actuellement un nouveau flyer pour les familles dont le but est d’offrir une meilleure vue sur les circuits d’accompagnement administratif et médical des troubles dys par les professionnels. Qui solliciter ? Quand ? Pour quel trouble ? Loin d’être le seul fil rouge, il permettra de mettre en évidence des professionnels parfois peu connus et surtout aider à faire le tri dans les démarches.
Comme souvent en promotion de la santé le changement demande du temps. C’est encore plus vrai lorsqu’on espère faire évoluer le regard que pose la société sur la différence. « Découvrons nos dys-férences » cultive l’espoir de contribuer à ce changement, pas à pas.
Une date à retenir :
Conférence « Quand apprendre est difficile… » 12 octobre, 19h – 20h30
Administration communale, Place Albert 1er 21 à 6150 Anderlues
Dans l’Eurégio Meuse-Rhin, le projet européen PROFILE, a catalysé une multitude d’initiatives inspirantes pour prévenir et lutter contre un sujet souvent tabou : la solitude des personnes âgées. Les outils sont à disposition des professionnels.
« Vous vous sentez seul.e ? Rejoignez-nous ». C’est sous ce slogan que des professionnels, des universitaires, des bénévoles, des milliers de personnes de tous les âges se sont mobilisées autour de la question de la solitude des aînés en situation de vulnérabilité. En home, au théâtre, à l’école et dans la rue, le projet baptisé euPrevent PROFILE, pour « Prévention de la solitude des personnes âgées dans l’Eurégio Meuse-Rhin » a donné la cadence dans ces territoires frontaliers belges, allemand et néerlandais pendant deux ans.
Leur mission : inventer des solutions pour répondre à cette préoccupation, particulièrement prégnante suite à la pandémie de Covid19, autour de la santé mentale des personnes âgées qui disent éprouver un sentiment de solitude. Dans les provinces belges, une majorité des plus de 60 ans sont touchés : 53% éprouvent un sentiment de solitude modéré (dont 12% une solitude sévère) contre 41% chez les voisins (avec une proportion de 6,9% côté néerlandais et 5,6% côté allemand pour les plus touchés) selon les données statistiques de l’atlas eurégional.
Territoire, collectif et inspiration
Face à ce constat, la dynamique territoriale et partenariale s’est appuyée sur trois piliers : la sensibilisation des professionnels et des citoyens, la promotion des échanges intergénérationnels et l’élaboration de lignes directrices et de bonnes pratiques.
Au terme de deux ans et demi d’échanges foisonnants, ce projet protéiforme dont la MC était partenaire, a permis de créer de nombreux outils à destination des professionnels. En premier lieu un guide d’inspiration publié en août dernier intitulé « Prévenir et combattre la solitude des personnes âgées ? » qui retrace cette mobilisation de longue haleine pour lutter contre la solitude des seniors. Qu’elle soit réelle ou subjective, choisie ou imposée, la solitude subie engendre une réelle souffrance psychologique, pouvant mener à la dépression voire un risque accru de mortalité.
« Il n’existe pas de solution toute faite pour lutter contre la solitude, et nous sommes conscients qu’avec notre approche, nous n’avons qu’une petite partie de la solution à cet immense problème », explique la chercheuse Marja Veenstra de l’Université de Maastricht, coordinatrice du projet euPrevent PROFILE en préambule de ce guide, qui compile une somme d’activités scientifiques et sociales, de contributions théoriques et pratiques. « Tout cela dans l’espoir de vous inspirer pour lutter contre la solitude des personnes âgées. Nous vous souhaitons beaucoup de plaisir et d’inspiration » ajoute-t-elle.
Plusieurs rencontres ont émaillé cette mobilisation : parmi lesquelles cinq sommets citoyens intergénérationnelsdans chacun des territoires pour que les jeunes de moins de 25 ans puissent échanger avec des personnes de 50 ans et plus hors de leur cercle familial. Ils ont discuté du concept de la solitude au sein des différentes générations en laissant les participants interagir les uns avec les autres.
Starlight et tartes aux pommes
Autre catalyseur de réflexion et de débats, la reprise, l’adaptation et la diffusion de la pièce de théâtre « Starlight et tarte aux pommes », créée par le metteur en scène flamand Luc Stevens. L’histoire se passe dans une maison de repos : une infirmière, un résident, un visiteur régulier et un bénévole. « Chacun a son caractère, son histoire et ses problèmes, décrit l’auteur. Nous voyons également des personnes du voisinage qui se sentent seules. Chacun à sa manière derrière les quatre murs ! Une tournure imprévue des événements met le foyer de soins à l’envers, mais le rêve de l’un des protagonistes crée une force de connexion qui pousse les gens à ne pas abandonner, à se rencontrer et à se renforcer les uns les autres ».
Ce spectacle originellement écrit en néerlandais a été traduit en français et en allemand, puis monté par des troupes locales. « Nous avons trouvé dans chaque région des troupes de théâtre, amateurs ou professionnels, pour l’interpréter, se la réapproprier tout en faisant passer le même message. Notre souhait est qu’elle puisse encore vivre et se jouer dans les différentes régions. Elle est d’ailleurs disponible à ceux qui le demandent, et a été imaginée pour être facilement transposable et jouée tant dans des théâtres que dans des homes ou des écoles… », explique Laura Nothelier, chargée de projets à la MC qui a participé au projet. En cette fin d’été, la pièce continue sa tournée en province de Limbourg.
Parmi les autres éléments mis à disposition du public figurent un atlas, des outils de mesure, des outils pédagogiques mais aussi des questionnements réflexifs sur la pratique (tant des professionnels que des volontaires). Enfin, deux revues de littérature permettent de cerner la problématique et son ampleur, et recenser les interventions qui ont porté leurs fruits. Un recueil de bonnes pratiques, disponible en ligne ; ainsi qu’une formation à destination des professionnels et des non-professionnels (volontaires, etc.). Cette formation, disponible sous forme de manuel sur le site du projet, entend répondre aux besoins identifiés par les acteurs de terrain sollicités. Les auteurs y abordent d’abord la notion de solitude, sa définition et ses corrélas (le sommeil, la santé mentale, la santé artérielle, etc.), ainsi que « la question de l’âgisme, des représentations stéréotypées qu’on peut avoir sur les personnes âgées (ou sur une autre génération que la sienne) ! », complète Laura Nothelier.
Enfin, un recensement des applications e-health est disponible via le site du projet.
Le projet s’est officiellement clôturé en août dernier autour d’une matinée d’échange sur la problématique, suivie d’un marché des associations, qui a réuni 180 participants issus des trois pays.
La suite ? « Que chacune des actions continue son petit bonhomme de chemin, soit réappropriée, fasse des émules… » conclut Laura Nothelier. A bon entendeur…
Une dynamique partenariale transfrontalière solidement ancrée
L’Eurégio Meuse-Rhin est une région de coopérations transfrontalières – l’une des plus anciennes d’Europe – qui recouvre des territoires belges (la province de Liège, la communauté germanophone et la province du Limbourg), néerlandais (la province du Limbourg), et allemand (Aix-la-Chapelle). Créée pour favoriser la coopération administrative, économique, dans les systèmes de santé, les acteurs de cette eurorégion peuvent bénéficier de fonds européens Interreg pour favoriser leurs projets de coopérations, au bénéfice de leurs habitants.
Le groupe de partenaires transfrontaliers du projet s’est constituée autour d’un premier projet Interreg (EuPrevent Senior friendly Communities), sous le label « Communes Amies des Seniors », dont le public final étaient les personnes âgées atteintes de démence. La collaboration entre les partenaires ayant été porteuse, ils ont souhaité continuer et s’attaquer cette fois à la problématique de la solitude des aînés dans leur région. C’est ainsi qu’en avril 2021, le projet euPrevent PROFILE (pour « Prévention de la solitude des personnes âgées dans l’Eurégio ») a pu démarrer, pour s’achever en août 2023.
Parmi les partenaires, on retrouve des profils institutionnels différents : les universités de Maastricht (pilote du projet) et de Liège, la Mutualité chrétienne (MC), Bagso (Fédération des organisations des personnes âgées en Allemagne), LOGO (les consultations locales de santé en Flandre), GGD Zuid Limburg (regroupement local des services de santé en Flandre), ainsi que l’Aviq pour la Wallonie et son pendant régional allemand. « Chaque partenaire avait un atout intéressant. Certains, comme Bagso, bénéficient d’un réseau étendu d’acteurs de terrain ; les universités quant à elles ont des pôles de recherche liés à la thématique. Se sont ainsi mêlées des institutions qui travaillaient spécifiquement sur la question du vieillissement et d’autres avec une casquette plus large de promotion de la santé », explique Laura Nothelier, chargée de projets à la MC.
A ceux-ci s’ajoutent toute une série de partenaires associés, ayant déjà collaboré lors du précédent projet ou rencontrés lors du lancement du projet, tous sondés sur la problématique, afin d’en comprendre tous les contours et s’assurer de répondre aux besoins du public final. Puis d’autres encore sont venus agrandir les rangs, rencontrés au fur et à mesure lors des actions déployées.
Solitude ou isolement ?
La solitude est un sentiment subjectif qui peut résulter d’un manque subjectif de contacts et de relations sociales, causé, par exemple, par l’isolement social.Avec une nuance toutefois : l’isolement social et la solitude ne recouvrent pas la même notion, mais peuvent être corrélés. Une personne isolée socialement peut souffrir ou ne pas souffrir de solitude par exemple. Il faut aussi différencier la solitude d’une personne solitaire, qui apprécie sa propre solitude. Et il y a d’autre part la solitude ressentie par une personne qui a un réseau social étendu mais qui ressent le manque de ne pas avoir une personne à ses côtés avec laquelle vivre et échanger.
La solitude n’est pas l’apanage des personnes âgées (une idée trop souvent répandue…), mais c’est toutefois un public à risque. Or, un habitant sur cinq dans l’Eurégio Meuse-Rhin a 65 ans ou plus. Et cette proportion va croître dans les prochaines années.
Les facteurs de risque de la solitude
Facteurs démographiques
Age : la solitude suit une distribution en forme de U : elle est la plus répandue entre 18 et 25 ans et atteint un pic à 65 ans chez les adultes plus âgés.
Genre : la solitude est plus répandue chez les femmes que chez les hommes.
Statut marital : les personnes non mariées se disent généralement plus seuls que les personnes mariées.
Situation de vie : le fait de vivre seul est associé à des niveaux plus élevés de solitude. Toutefois, les personnes vivant dans des environnements de vie assistés (par exemple, des maisons de retraite) se sentent plus seules que les personnes âgées vivant en communauté.
Statut socio-économique : un revenu plus faible, un niveau d’éducation plus bas, la fréquence des problèmes économiques et le fait de vivre dans des quartiers pauvres sont associés à des niveaux plus élevés de solitude.
Statut migratoire : les migrants ont déclaré se sentir plus seuls que les non-migrants.
Facteurs liés à la santé
Santé physique : les indicateurs de santé physique tels qu’une mortalité et une morbidité plus élevées, un mauvais sommeil et une réactivité cardiovasculaire accrue (taux de cholestérol et pression artérielle plus élevés) sont corrélés à des niveaux de solitude plus élevés.
Santé mentale : une plus grande solitude est associée à des symptômes de santé mentale plus graves, notamment l’anxiété sociale, la dépression et la paranoïa, ainsi qu’à une moins bonne régulation émotionnelle.
Santé cognitive : des niveaux plus élevés de solitude sont associés à un déclin cognitif accéléré et à un risque accru de maladie d’Alzheimer et de démence chez les personnes âgées.
Cerveau, biologie et génétique : la solitude active les régions neuronales impliquées dans la détection des menaces, l’attention et le traitement des émotions. De plus, des niveaux plus élevés de solitude sont associés à des modifications structurelles de la matière grise et blanche, à une altération de la connectivité fonctionnelle et structurelle du cerveau et à une augmentation du cortisol circulant.
Facteurs environnementaux et sociaux
Communication numérique : peut augmenter ou diminuer le sentiment de solitude, en fonction de la manière dont elle est utilisée et des raisons pour lesquelles elle l’est.
Lieu de travail : la solitude sur le lieu de travail est associée à de moins bons résultats sur le lieu de travail (c’est-à-dire une baisse de la productivité, de la satisfaction au travail et de la créativité).
et d’après les données tirées de l’étude : Lim, M.H., Eres, R., Vasan, S., 2020. Understanding loneliness in the twenty-first century: an update on correlates, risk factors, and potential solutions. Soc. Psychiatry Psychiatr. Epidemiol. 55, 793–810. https://doi.org/10.1007/s00127-020-01889-7
Cultures&Santé lance un concept d’afterwork pour que les acteurs des secteurs sociaux et de santé tissent des liens et fassent réseau : les Lis’apéros. Le tout premier a eu lieu le 4 juillet dernier. Récit d’une belle soirée autour d’une expérience innovante sur les données de santé.
Quand le Lis’apéro bat son plein (DR Cultures&Santé)
Le 4 juillet dernier, une vingtaine d’acteurs bruxellois de la santé et du social a participé au tout premier Lis’apéro organisé par l’association de promotion de la santé et d’éducation permanente Cultures&Santé. Cet événement voué à devenir un rendez-vous bisannuel est né d’un constat : le secteur de la prévention et de la promotion de la santé (PPS) manque d’événements festifs et amicaux, durant lesquels les acteurs peuvent se rencontrer et échanger. Trop souvent, le cadre est formel et usuel.
Cultures&Santé a donc eu l’idée de créer un rendez-vous régulier sous le format des afterwork pour que les acteurs du secteur puissent enrichir leurs pratiques et leurs réflexions. Baptisé avec le néologisme « Lis’apéro » une contraction de « Lisa » l’acronyme de littératie en santé, et « apéro ».
L’idée est de favoriser les échanges et l’interactivité tout au long de l’évènement, tant au moment des interventions qu’au moment de l’accueil du public : un drink d’accueil et de clôture, des jeux ou des quiz qui permettent d’engager plus facilement la discussion entre les participants qui ne se connaissent pas. Lors du brainstorming de l’équipe pour construire le dispositif, « il y avait l’importance que l’alcool ne soit pas au centre des apéros » rappelle Alexia Brumagne, chargée de projets en promotion de la santé de l’asbl. Des eaux aromatisées, « qui ont beaucoup intrigué », des plats préparés par l’équipe ont permis de sortir du classique duo alcool-chips.
Décloisonner et se reconnaître entre acteurs
L’autre fil conducteur des Lis’apéros est de choisir une intervention un peu décalée ou innovante par rapport à la promotion de la santé. L’idée est de surprendre et de décloisonner le secteur en amenant des participants de la PPS vers des sujets où ils n’iraient pas nécessairement et, à l’inverse, de toucher des personnes qui gravitent autour de la PPS sans s’y reconnaître, et ainsi de connecter ces mondes entre eux.
Pour le premier Lis’apéro, l’asbl a choisi d’inviter Sciensano avec lequel elle avait collaboré sur la rédaction d’une fiche Lisa, qui propose des balises et des ressources pour mener avec un groupe un atelier une question précise, dans une démarche de renforcementde la littératie en santé. L’équipe fait ainsi le lien avec la littératie en santé même si les promoteurs des projets ne l’identifient pas formellement dans leur projet. Elle peut également apporter la méthodologie d’animation participative si les intervenants ne l’ont pas. L’idée est de faire participer le public en sortant du schéma « top-down » questions/réponses, et de permettre au public de réagir et de partager son expérience. Avec l’équipe « éthique et engagement citoyen » de Sciensano, la collaboration a été facilitée car des méthodologies communes de partage des connaissances et de débat sont utilisées par les deux organismes.
Cultures&Santé vous donne rendez-vous début 2024 pour son prochain Lis’apéro.
A vos données de santé, citoyens !
Pour cette première édition des Lis’apéros, Sciensano a présenté de manière interactive les ateliers qu’ils ont mené avec les citoyens autour des données de santé et de leur utilisation secondaire (en dehors des parcours de soin).
Pour mener ce projet européen issu du programme TEHDAS (Towards european health data space), les chercheurs ont articulé leur travail autour de deux grandes questions : comment engager des citoyens sur des sujets complexes, comme l’utilisation des données de santé ? Comment faire émerger les opinions et les valeurs de ces citoyens sur les données de santé, afin de formuler ensemble des recommandations ?
Sciensano a justement créé l’équipe « Ethique et engagement citoyen » pour conduire des initiatives d’engagements citoyens autour de l’utilisation et de la connaissance des données de santé (données génomiques, données Covid etc.). L’organisme partait du constat que ces sujets sont habituellement débattus entre les experts et les politiques sans que les citoyens ne soient consultés. Or les décisions politiques ont un impact majeur dans la vie des citoyens. Pour les faire entrer dans ces débats, les amener à être en capacité de se positionner et de formuler des recommandations, l’équipe a mis en place des dispositifs dans lesquels la littératie en santé est centrale.
« Ne pas compter que sur soi-même »
Dans son travail, l’équipe de chercheurs s’appuie sur sa cellule communication, mais aussi sur un réseau de partenaires créé pour le projet. « Lorsqu’il faut créer ce type d’outil, le seul conseil à donner est de ne pas compter que sur soi-même, on ne peut pas créer du matériel seul, disséminer seul car on n’est pas expert pour tout », rappelle Louise Mathieu, collaboratrice scientifique chez Sciensano.
Les partenaires ont apporté des outils en PPS et fait le relais pour créer les débats. L’équipe a aussi pu s’appuyer sur le matériel en accès libre créé par la Understanding Patient Data (UPD) au Royaume-Uni, qu’ils ont traduit et adapté aux publics belge et français. Ils ont également bénéficié de l’expertise de France Assos Santé (équivalent de la LUSS en Belgique). Pour la dissémination des contenus, des contacts ont été pris avec les milieux associatifs et enseignants. Ce qui permettait aussi d’évaluer dans quelle mesure ce sujet européen était pris en main ou non par les acteurs de terrain.
Créer des espaces d’appropriation et de débat
La majeure partie des supports étaient digitaux en raison des contraintes du projet, mais six ateliers ont pu avoir lieu auprès d’élèves belges en fin de secondaire. A côté du format de consultation classique en ligne (création d’un compte, ouvrir des questions etc.), Sciensano a imaginé un format plus accessible, anonyme et divertissant à l’aide d’un quizz interactif avec trois études de cas. Un personnage fictif sert de fil conducteur et permet aux participants de se mettre en réflexion autour de l’utilisation secondaire des données de santé (c’est-à-dire en dehors du parcours de soin). Il représente le fil conducteur pour aider à comprendre la thématique (ce que sont les données secondaires) et ses enjeux (qui peut les utiliser ?). A la fin, le test donnait le « type de société des données » que l’on aurait si tout le monde répondait comme le participant. Le quizz servait d’accroche pour amener le participant sur des questions ouvertes où il pouvait s’exprimer. Ce format a été apprécié par 90% des participants.
Lors du Lis’apéro, Sciensano a repris le quizz et l’a agrémenté de techniques d’animation favorisant l’interaction et la réflexion. Le but était de sortir du débat classique où le public est passif, assis sur sa chaise. La mise en mouvement des participants, l’occupation de l’espace différencié en fonction des réponses apportées au quizz par des réponses simples (oui/non), permettent d’interpeller sur l’importance du sujet et d’enclencher la réflexion et l’engagement de chacun dans un espace de débat.
Le projet TEHDAS vise à créer un espace européen des données de santé (EHDS). Un groupe de travail piloté par le Health Data Hub, et associant la NHS Confederation et Sciensano, a été mis en place pour connaître les perceptions des citoyens sur l’utilisation secondaire de leurs données de santé, et la manière dont ils souhaitent être impliqués dans l’EHDS. A l’issue de ces travaux, le groupe de travail a produit douze recommandations qui ont été présentées à la Commission Européenne. Une plus grande sensibilisation des citoyens aux données de santé et à leur utilisation secondaire sont particulièrement attendues.
Cet article a pour objectif de présenter succinctement les étapes de mise en œuvre d’un cycle d’ateliers collectifs et les principaux résultats de cette expérimentation dans le cadre de la recherche-action « Comment soutenir sur le plan psychosocial les citoyens précarisés cumulant différents impacts négatifs de la crise sanitaire Covid-19 ? », soutenue par la Région Wallonne dans le cadre des Stratégies concertées COVID-19 en Wallonie [1] [2].
NB:Les autrices s’expriment pour l’ensemble de l’équipe de recherche
crédit: Adobe
Les pandémies ont bien souvent cette capacité d’amplifier les inégalités déjà existantes au sein des communautés en atteignant de manière disproportionnée les groupes les plus vulnérables. La crise sanitaire Covid-19 n’a pas fait exception en exacerbant les difficultés pré-existantes, qu’elles soient liées à l’accès au logement, aux soins de santé et aux services sociaux, à l’emploi mais également en matière de solidarité, de liens sociaux (Champagne et al., 2023 ; Rapport Final des Stratégies Concertées COVID-19 en Wallonie, 2022); elle a aussi créé de nouvelles formes de détresses psychologiques (Rens et al., 2021).
Les troubles anxieux et dépressifs ont notamment considérablement augmenté, et ce, surtout auprès des personnes déjà fragilisées (Renard et al., 2021 ; Santomauro et al., 2021). Les personnes et les groupes cumulant différents impacts négatifs de la crise (perte d’emploi, isolement, logement et environnement précaires, comorbidités, etc.), associés à des facteurs de vulnérabilité préexistants auraient ainsi le plus souffert. Enfin, le manque de liens sociaux est apparu comme un stresseur psychologique majeur, impactant le bien-être et la santé de manière générale (Renard et al., 2021 ; Gisle et al., 2021). Par ailleurs, lors de la crise sanitaire, le Réseau Santé Wallon de Lutte contre la pauvreté (RWLP) a également souligné l’accentuation de l’isolement social des personnes en situation de pauvreté (Rapport Final des Stratégies Concertées COVID-19 en Wallonie, 2022).
Face à ces constats, la nécessité de favoriser la cohésion sociale, la solidarité, l’empowerment individuel et collectif en renforçant le soutien social et émotionnel, les compétences psychosociales et les liens communautaires a été soulignée, en Belgique comme dans d’autres pays (Observatoire de la santé du Hainaut, 2020 ; Buetti et al., 2021).
Contexte, objectifs et dispositif de la recherche-action
Face à ces difficultés constatées et en réponse à un appel à projet lancé par la Région Wallonne dans le cadre des Stratégies concertées COVID-19 en Wallonie, le RESO-UCLouvain et le Service de Santé Mentale de Gosselies (SSM) du Centre Public d’Aide Sociale (CPAS) de Charleroi se sont associés dans le cadre de la mise en œuvre d’un projet de recherche-action visant à renforcer les compétences psychosociales des participants [3] et à diminuer le sentiment d’isolement de ceux-ci.
Au départ de la recherche-action, l’équipe de recherche du projet a fait l’hypothèse que « la réalisation d’un cycle d’ateliers collectifs s’inscrivant dans une démarche communautaire de renforcement de compétences (psychosociales) et plus largement de promotion de la santé permettrait d’apporter un soutien psychosocial à des personnes en situation de précarité ». (Champagne et al., 2023, p. 15). Le renforcement de compétences psychosociales, tant individuelles que collectives, a en effet été identifié comme susceptible de contribuer à l’augmentation du pouvoir d’agir et à la promotion de la santé de publics vulnérables impactés par la crise sanitaire (Observatoire de la santé du Hainaut, 2020 ; Buetti et al., 2021).
La démarche de recherche-action s’est ainsi concrétisée par la mise en œuvre concomitante d’un cycle de 5 ateliers collectifs (septembre 2022 – décembre 2022) dans 4 espaces citoyens liés au CPAS, sur le territoire de la ville de Charleroi et d’une recherche autour de ce dispositif d’animation collective. Le public cible visé par la recherche-action était un public précarisé, bénéficiant de services du CPAS et fréquentant habituellement les Espaces Citoyens. Ce sont au total 25 personnes (mixité hommes/femmes, d’âge variant entre 40 et 86 ans) réparties en 3 groupes de respectivement 6, 7 et 12 personnes qui ont ainsi régulièrement participé au cycle d’ateliers.
Les objectifs généraux de la recherche-action visaient d’une part la planification et l’expérimentation d’ateliers collectifs portant sur la réduction des impacts psychosociaux liés à la crise sanitaire auprès de populations précarisées (dans une perspective d’approche communautaire et participative) et, d’autre part, l’analyse du processus d’expérimentation des ateliers collaboratifs/collectifs et la formulation de recommandations quant au développement de pratiques liées aux ateliers collectifs de type communautaire. Il s’agissait donc de documenter les conditions de réussite et les effets des ateliers collectifs, dans le cadre d’une démarche contextualisée, participative et itérative.
Dès lors, il s’agissait d’accompagner les participants dans l’expression de leurs vécus en lien avec des « traces laissées par la crise », et dans l’identification des besoins liés aux sentiments exprimés. La mise en œuvre des ateliers visait également l’acquisition de compétences psychosociales – individuelles et collectives – susceptibles de soutenir la capacité des individus à mobiliser des ressources intérieures et extérieures devant leur permettre de faire face aux impacts durables que la crise sanitaire a pu occasionner pour eux.
Le cycle de réalisation de la recherche-action s’est décliné en différentes étapes, la première passant par un diagnostic de situation (identification de la problématique de recherche, détermination des objectifs généraux et spécifiques, besoins, etc.). S’en est suivi la planification du cycle des ateliers collectifs (calendrier des ateliers collectifs, élaboration de canevas d’animation, mobilisation et constitution des groupes, etc.). La troisième étape concernait la mise en œuvre à proprement parler des trois cycles d’ateliers et les méthodes de collecte de données (transcription d’intervalles des ateliers collectifs, prise de notes d’observation, collecte de données sociodémographiques, feedback auprès des participants, évaluation collective des participants en fin d’atelier, débriefing comme outil principal de documentation du dispositif d’ateliers collectifs, évènement de clôture). La dernière étape du cycle s’intéressait à l’analyse des données issues des différents ateliers. La méthode d’analyse des différentes données recueillies était de type qualitatif, sur base essentiellement de matériaux écrits.
Notons que dans le dispositif d’animation des ateliers, l’animatrice, présente à l’ensemble des ateliers et qui bénéficiait d’une très bonne connaissance du territoire et du public-cible, était accompagnée par un chercheur/observateur (différent) pour chaque cycle d’ateliers.
Le déroulement des ateliers
Des activités spécifiques au premier atelier de chaque groupe ont été menées comme par exemple la co-construction d’une charte de groupe qui a permis de poser des règles et ainsi soutenir tout au long du processus l’émergence de conditions favorables à la dynamique de groupe. Un outil ‘brise-glace’ a également été mobilisé dans le but de créer du lien entre tous les participants : une pelote de laine était lancée vers une personne tout en tenant un bout de fil et en se présentant. Cette technique simple d’utilisation a contribué dès le démarrage du premier atelier à créer un climat de confiance et à tisser un lien symbolique entre les participants.
D’autres activités introductives ont été reproduites lors des ateliers suivants, à savoir : un outil météo qui permettait d’identifier l’humeur du groupe et de prendre la ‘température émotionnelle’ de chacun des participants, le rappel de la ‘charte de groupe’, une phase de restitution des ‘essentiels’ de l’atelier précédent de manière à faire le lien entre les ateliers, le suivi de la ligne du temps qui a facilité la mise en perspective du cycle d’ateliers et la perception d’un fil conducteur entre les différents ateliers.
Des activités conclusives étaient mises en avant à la fin de chaque atelier et constituaient en une restitution à chaud faite par le chercheur/observateur (les moments forts, les coups de cœur ou inversement les coups de massue) un feed-back collectif réalisé par les participants et une conclusion qui était assurée par l’animatrice des ateliers. Au terme de chaque atelier un débriefing à huis clos entre l’animatrice et le chercheur avait pour fonction de démarrer le travail d’analyse et d’ajuster les ateliers à venir.
Outre les activités décrites ci-dessus, d’autres activités spécifiques propres à chaque atelier ont été réalisées.
Atelier 1 : présentation des compétences psychosociales, mobilisation de l’outil Photolangage ‘Covid-19 & nous’ [4]. lors du premier atelier dont l’objectif était de faire émerger les vécus en lien avec la crise sanitaire et les traces laissées par celle-ci.
Atelier 2 : utilisation de trois outils ‘Mes sentiments, mes besoins’, ‘Emotika’et l’affiche ‘Opéraction’ dont la complémentarité a permis de faire émerger l’expression des sentiments et des besoins.
Atelier 3 : co-construction d’un outil personnalisé avec les participants (dessin d’un plateau de balance venant représenter un déséquilibre provoqué par un débordement de sentiments démontrant des besoins non rencontrés) lors du troisième atelier qui avait pour objectif de permettre aux participants d’identifier et mobiliser des ressources internes leur permettant de faire face aux difficultés vécues.
Atelier 4 : exploitation d’un Mind Map avec les participants dont l’objectif était d’identifier collectivement les ressources externes mobilisables.
Atelier 5 : exploration avec les participants de l’outil ‘Enjeu Santé : les déterminants de la santé sous la loupe’ afin d’identifier les freins et leviers à la mobilisation des ressources et mises en situation.
Outre les activités décrites ci-dessus, d’autres activités spécifiques propres à chaque atelier ont été réalisées.
Enfin, un événement de clôture du projet a été organisé à des fins d’évaluation et de co-construction des recommandations finales, le 12 décembre 2022 autour de trois tables de discussion (de type World Café) avec trois thématiques différentes (‘les récoltes pour soi : ce qui reste’ ; ‘des éléments pour la poursuite et la transférabilité du dispositif d’ateliers collectifs’ et enfin ‘ce que les participants aimeraient adresser aux politiques’. Cette activité de clôture a permis des ‘retours collaboratifs’ de la part des participants des cycles des 5 ateliers qui avaient en effet l’opportunité de pouvoir tous se retrouver ‘ensemble’ et ainsi pouvoir ‘s’exprimer une dernière fois’ sur leur vécu et sur les apports identifiés lors de leur participation aux ateliers.
Les principaux effets du dispositif sur le renforcement des compétences psychosociales et sur la diminution du sentiment d’isolement
Le dispositif d’ateliers mis en place a permis de confirmer ou renforcer l’isolement social comme une conséquence importante de la crise sanitaire. Au moment de la réalisation des ateliers collectifs, certains des participants étaient déjà sortis en partie de leur isolement par la participation à certaines activités hebdomadaires organisées au sein des Espaces Citoyens. Nos résultats soulignent cependant que les ateliers ont contribué à impulser une motivation supplémentaire pour que les participants ‘sortent de chez eux’. Le très bon taux de participation, dans la durée, à un cycle complet de 5 ateliers en témoigne. Ainsi, il est probable que la mise en place des ateliers ait pu répondre à un besoin chez les participants de pouvoir se rencontrer, de partager et de s’exprimer. Les participants ont particulièrement apprécié ‘le fait d’avoir pu vivre une expérience riche en rencontres et découvertes où la confiance et le partage ont pris le dessus sur la méfiance’. (Champagne et al., 2023, p.99).
Pour mémoire, les activités menées dans le cadre des ateliers collectifs portaient principalement sur le développement de compétences psychosociales (sociales, émotionnelles ou cognitives) qui ont été abordées avec les participants comme étant des ressources internes à mobiliser lors de situations complexes de vie. Les ateliers ont ainsi favorisé la prise de conscience que chacun dispose de ressources internes qui peuvent être mobilisées et exploitées à tout moment ; la (re)découverte de nombreuses ressources extérieures parfois nouvelles et ‘insoupçonnées’ ; une reprise de confiance en soi et en l’autre ; une prise de conscience de la manière de gérer ses émotions. Les ateliers ont également permis de faciliter la capacité de s’exprimer avec confiance, y compris sur des sujets délicats et personnels ; de prendre conscience qu’il y a plusieurs vécus de la même crise sanitaire ; de partager ses expériences ; d’augmenter la tolérance et l’ouverture individuelles ; de co-engendrer un lieu de reconstruction d’un lien abîmé.
Cela a pu être confirmé lors de l’événement de clôture, au cours duquel‘ … les participants ont pu exprimer que l’espace-temps de parole reconstitué lors de ces ateliers avait été vécu comme restaurateur du lien social et d’une certaine façon, comme un facteur d’humanisation. Le souci du lien, de la relation, le sentiment d’appartenance à une même communauté, quelles que soient les références de chacun, a commencé à se reconstruire au travers de ces différents ateliers. Le groupe a donc pu (co)engendrer un lieu de reconstruction d’un lien qui avait été mis à mal pour certains par la crise sanitaire’.(Champagne et al., 2023, p. 104). Ce constat rejoint par ailleurs les observations de l’équipe de recherche, qui est restée très attentive durant tout le processus à l’évolution de la dynamiquede groupe et à la notion de ‘faire groupe’. Ainsi, elle a pu observer l’instauration rapide d’un sentiment de confiance et de sécurité auprès des participants, la répétition d’interactions de soutien entre les participants, une dynamique positive, enthousiaste et engagée de la plupart des participants, le partage de vécus et la reconnaissance mutuelle des vécus respectifs des différents membres du groupe.
En guise de conclusion…
Nous pensons pouvoir dire que lors du cycle d’ateliers co-construit et expérimenté dans le cadre de ce partenariat entre le RESO-UCLouvain et le CPAS de Charleroi, certains besoins importants contribuant à la restauration de la confiance en soi et en autrui ont pu être entendus et rencontrés. En effet, le dispositif d’ateliers collectifs semble avoir été vécu comme restaurateur d’un lien social et de certaines compétences psychosociales, individuelles ou collectives, qui avaient été mises à mal par la crise sanitaire.
Nous ne pouvons clôturer ce partage de résultats à propos de la mise en œuvre d’un dispositif d’ateliers collectifs s’inscrivant dans une démarche communautaire de promotion de la santé sans citer quelques éléments de transférabilité du dispositif: la co-construction d’une charte dès le démarrage des ateliers, l’importance du choix des outils mobilisés (et pré-testés), la capacité d’ajustement des ateliers en fonction des besoins, la mise en place d’un cadre bienveillant et sécurisant, la clarté des explications communiquées aux participants, l’importance de la fonction de l’animatrice, les échanges réguliers au sein de l’équipe de recherche, en particulier les binômes animatrice/chercheur pour soutenir la cohérence (« fil-rouge ») et la flexibilité (ajustements) du dispositif.
[1] Dans le cadre des Stratégies concertées Covid-19 (round 2- automne 2021), le RESO-UCLouvain et le Service de Santé Mentale de Gosselies (SSM) du Centre Public d’Aide Sociale (CPAS) de la ville de Charleroi ont répondu conjointement à l’appel à projet : « Quelles stratégies préconiser pour (re)tisser le lien social et favoriser le bien-être psychosocial des populations défavorisées cumulant divers impacts négatifs de la crise du Covid-19 en Wallonie ? ». Une recherche-action participative.
[2] Champagne L., Thibaut C., Santorone N., Doumont D., Dallemagne G., Aujoulat I. « Comment soutenir sur le plan psychosocial les citoyens précarisés cumulant différents impacts négatifs de la crise sanitaires liée à la Covid-19 ? ». Rapport d’une recherche-action dans le cadre des Stratégies Concertées Covid-19 en Wallonie 2022. UCLouvain/CPAS de Charleroi, février 2023, 116 pages.
[3] L’écriture inclusive n’a pas été privilégiée dans le cadre de la rédaction de cette publication. Par conséquent, les mots tels que « participant » ou « chercheur » doivent être compris comme pouvant désigner tant un homme qu’une femme.
[4] Il est à noter que le projet a pu bénéficier d’une collaboration avec le CLPS de Charleroi-Thuin pour le choix des outils pédagogiques et d’animation mobilisés dans le cadre des ateliers.
Pour nous contacter
UCLouvain-IRSS/RESO Clos Chapelle aux champs 30 bte B1.30.14 B – 1200 Woluwe-St-Lambert https://uclouvain.be/fr/instituts-recherche/irss/reso reso@uclouvain.be
32 2.764.32.82
Bibliographie
Buetti, D., Taylor, S., & Lapierre, S. (2019). Interventions fondées sur les déterminants sociaux de la santé : quelles implications pour le travail social structurel ? Service social, 65 (1), 40–53. https://doi.org/10.7202/1064589ar
Champagne L., Thibaut C., Santorone N., Doumont D., Dallemagne G., Aujoulat I. « Comment soutenir sur le plan psychosocial les citoyens précarisés cumulant différents impacts négatifs de la crise sanitaires liée à la Covid-19 ? » Rapport d’une recherche-action dans le cadre des Stratégies Concertées Covid-19 en Wallonie 2022. UCLouvain/CPAS de Charleroi, février 2023, 116 pages. https://cdn.uclouvain.be/groups/cms-editors-reso/publications/recherches/RESO-CPAS_RapportSCCovid19_RW_28022023.pdf
Renard F., Scohy A., De Pauw R., Jurčević J., Devleesschauwer B., Health status report 2021 – L’état de santé en Belgique. Bruxelles, Belgique: Sciensano. Numéro de dépôt: D/2022/14.440/07. https://www.belgiqueenbonnesante.be/fr/etat-de-sante
Rens, E., Smith, P., Nicaise, P., Lorant, V., & Van den Broeck, K. (2021). Mental Distress and Its Contributing Factors Among Young People During the First Wave of COVID-19 : A Belgian Survey Study. Frontiers in Psychiatry, 12, 35. https://doi.org/10.3389/fpsyt.2021.575553
C’est à la mi-mai qu’Education Santé a poussé la porte des Pissenlits, au cœur de Cureghem à Bruxelles, pour rencontrer Fatima, Joëlle, Loubna, Naïma et une partie de l’équipe. Le but de notre rencontre : présenter l’ouvrage récemment paru, le Journal intime d’un groupe de femmes – Une mise en œuvre de la démarche communautaire en santé. Le groupe de femmes porteuses du projet, racontent comment, au travers de cet ouvrage, elles ont lié l’intime, le groupe et le collectif.
crédit image: Raquel Santana de Morais
Le groupe de paroles
« Il faut remonter assez loin dans le temps, démarre Vérane Vanexem, co-coordinatrice des Pissenlits et une des deux responsables du projet, mais comme tous les projets des Pissenlits, celui-ci est né d’une demande des participantes ». Au départ, un groupe « santé et bien-être » alliait séances de sport et discussion autour de thématiques santé. Progressivement a émané un groupe « santé au féminin » pour aborder des questions plus spécifiques telles que le dépistage du cancer du sein, la nutrition, les allergies… C’est à la suite de leurs rencontres avec Catherine Markstein, fondatrice de Femmes et Santé, pour aborder la ménopause que le groupe est devenu « Femmes, hormones et société ». Un groupe qui souhaitait se rassembler pour aborder les différentes étapes de la vie d’une femme. « Dès le départ, l’idée était d’enregistrer les échanges pour en faire un recueil, sans avoir une idée plus précise de la forme que cela prendrait », avance déjà Vérane.
Ce sont au total 19 femmes qui ont participé aux échanges durant les 4 années où le groupe s’est rencontré, d’âges différents, d’origines ou de cultures différentes, certaines mamans ou épouses, d’autres non, des femmes sourdes et des femmes entendantes. « Certaines sont venues du début à la fin à toutes les réunions, d’autres ne sont pas restées jusqu’au bout. Mais chacune, d’une façon ou d’une autre a contribué à cet ouvrage », complète Joëlle.
Un cadre pour partager l’intime
Démarrer le groupe de parole impliquait dès le départ de poser un cadre bienveillant, respectueux, et surtout la nécessité de taire à l’extérieur ce qui se partageait à l’intérieur. « C’est un endroit où on pouvait s’exprimer en toute confiance, raconte Naïma. On avait une charte de confidentialité qui nous a mises à l’aise, on a pu raconter des histoires intimes sans s’inquiéter que ça sorte des murs. » L’engagement, oral au départ, a pris la forme d’une charte écrite plus formelle (et collectivement construite) après que l’équipe des Pissenlits ait été conseillée par une psychologue spécialisée dans les récits de vie et un avocat.
« Je n’arrivais plus à m’arrêter de parler »
Au cours de notre conversation, une participante mentionne plusieurs fois à quel point les échanges du groupe de parole lui ont « fait du bien ». Avant de revenir sur le processus de création du journal intime, nous questionnons les femmes présentes : en quoi participer au groupe de parole vous a fait du bien ?
« Ça m’a permis d’extérioriser des choses que je n’osais pas exprimer dans ma communauté, dans mon couple ou avec mes enfants, explique tout de suite l’une d’entre elles. On a pu rencontrer des professionnelles (une sexologue, une anthropologue, une psychologue…). J’ai pu comprendre des choses, me libérer et dire des choses que je ne pouvais pas dire à mes proches. Ici j’ai trouvé un endroit où j’ai pu m’exprimer librement, je portais un poids à l’intérieur qui a pu sortir… ça m’a soulagée, libérée. Et du coup, le débit ne s’arrêtait plus avec moi ! ”, ajoute-t-elle en riant.
Loubna raconte qu’au départ elle ne s’attendait pas à grand-chose et pensait venir sans a priori. “Je réalise qu’en fait j’arrivais avec des idées, mais je repartais avec d’autres (rires). On a parlé, on a débattu chaque idée. Pour moi, c’était une forme de bien-être de venir au groupe.” Et Fatima renchérit : “Je n’avais jamais vraiment osé parler et m’exprimer dans un groupe, j’en ai peu l’occasion dans ma vie. J’ai changé ici, j’ai pu m’ouvrir”. Joëlle confirme : “l’ouverture. (…) Au premier abord, tout nous différenciait, et je ne suis pas sûre que nous nous serions rencontrées sans ce groupe de paroles… pendant des années ! Pourtant, la puberté, les règles, nous sommes toutes passées par là.”
La rencontre de la théorie et du vécu
Occasionnellement, à la demande du groupe, une professionnelle (ce ne sont que des femmes qui ont participé, bien que ça n’ait pas été un critère) était invitée à rencontrer le groupe. Pas question ici de déverser un savoir et de tourner les talons, mais de participer à une dynamique d’échange. “Ces professionnelles arrivent avec un savoir parfois théorique qui rencontre ici le vécu des personnes. C’est un contact dont la plupart n’ont pas l’habitude. Elles nous ont toutes dit être reparties nourries des échanges, avoir pris conscience d’aménagements possibles dans leur consultation (pour l’accueil des personnes sourdes et malentendantes, par exemple), etc. », ajoute Frédérique Dejou, co-coordinatrice des Pissenlits et aussi responsable du projet.
Un savoir collectif, sujet après sujet
Joëlle insiste par ailleurs sur un autre aspect clé de la démarche communautaire : « nous prenions le temps qu’il fallait. Chaque sujet pouvait durer plusieurs séances. Quand nous avions l’impression d’avoir fait le tour, nous décidions ensemble de passer à un autre sujet. »
Mais un fil rouge a relié toutes les thématiques entre elles : les questions autour de ce qui est inné, naturel, acquis ou culturel dans chaque étape de la vie des femmes. “Ce sont ces réflexions collectives qui ont fait que ce travail intime est devenu un travail de groupe. Nous ne sommes pas restées au niveau des histoires individuelles et intimes, mais nous avons construit un savoir collectif”, appuie Vérane.
Du groupes de paroles à l’écriture d’un journal intime
Pour passer d’un groupe de paroles de l’intime à un groupe de co-rédactrices d’un journal collectif, il y eut tout un processus à vivre, tant pour les participantes que pour les chargées de projet. En effet, toutes témoignent que, prises dans les échanges au fil des rencontres, elles avaient jusqu’à oublié l’idée du recueil. « Il y a donc eu une phase où les participantes ont vécu pleinement les apports d’un groupe de paroles, puis ce temps charnière où des questions nous ont occupées durant plusieurs mois : comment passer de la parole intime vers un récit à rendre public ? » (Frédérique).
Un petit groupe plus restreint – cinq femmes et des responsables de projet dont les deux avec lesquelles nous discutons ce matin- s’est alors engagé dans le long processus de rédaction et d’anonymisation des récits. Un personnage du livre peut cacher plusieurs femmes, ou plusieurs personnages ne sont en fait qu’un même témoignage, les lieux ont été changés, etc. L’enjeu a été à la fois de rendre compte du réel, garder l’essence de ce qui a été partagé sans dénaturer le récit, tout en garantissant l’anonymat (et l’intime). Même les illustrations du Journal ont fait l’objet d’un choix collectif et d’un travail de co-création.
« C’est un journal intime car chacune de nous a raconté sa propre histoire. Mais le fait de pouvoir échanger et partager a fait de nous un groupe » – « Comme ça nous avait fait vraiment du bien et permis de comprendre les différentes cultures ou traditions, pourquoi ne pas le transmettre à d’autres personnes ? Ce journal intime d’un groupe allait devenir collectif ».
Loubna et Naïma
Ce travail d’écriture a lui aussi laissé des traces auprès des femmes qui y ont participé. « En relisant une histoire que j’avais racontée, nous explique Naïma, je me suis mise à pleurer, je voulais même retirer cette histoire du Journal. Je me suis rendu compte que je n’étais plus d’accord avec la manière dont j’avais agi à l’époque, que j’aurais pu réagir autrement, dire autrement… Finalement, j’ai accepté qu’on laisse cette histoire, elle pourra servir aux autres. Et moi, je sais que si je revis ça, ce sera différent cette fois. » Joëlle ajoute : « Quand j’ai relu certains passages près de 10 ans plus tard, ça m’a donné une grande confiance en moi ! En fait, je savais déjà plein de choses, je n’étais pas naïve, ça a apaisé des peurs que j’avais d’être ignorante. Je ne m’attendais pas du tout à ressentir ça. »
La deuxième partie du livre : la méthodologie
Le livre ne s’arrête pas au Journal intime mais comprend une seconde partie sur tout le processus méthodologique. Bien que le Journal en lui seul soit déjà un riche outil, il permet également d’illustrer la démarche communautaire telle qu’elle est pensée et pratiquée aux Pissenlits. Cette seconde partie a d’ailleurs été rédigée par l’équipe et engage sa vision institutionnelle.
Bien que plusieurs éléments de la démarche communautaire en santé aient été amenés tout au long de cet article (la participation, la co-construction, le temps…), Frédérique revient sur la notion de « communautaire », entendue au-delà d’un territoire, d’un quartier « géographique ». « La démarche communautaire fait appel, chez nous, à une méthodologie de projet et au fait de faire communauté et de créer du lien. Notre porte d’entrée n’est pas non plus identitaire (être issu.es de la migration ou d’une communauté ethnique spécifique, être sourd.es, etc.), tous nos projets sont en mixité inclusive au niveau des âges, des cultures… sauf celui-ci qui est réservé aux femmes. Ce sont des communautés d’intérêt qui se rassemblent autour d’un sujet ou d’une thématique. »
Un message pour les suivant.es ?
« On sait quand on commence, mais on ne sait pas quand on finit! » lance Loubna, accompagnée des rires de tout le monde. Toutes s’accordent à souligner à quel point ce fut riche en termes d’apprentissage et de connaissance de soi et des autres, mais un travail fastidieux pour aboutir à une restitution écrite collective en respectant ce que chacune avait déposé dans la confiance.
« Lancez-vous, vous en ressortirez changé.es ! »
A découvrir en version imprimée (livre) ou traduit en langue des signes (vidéos)
Auto-édité par l’asbl les Pissenlits, le Journal intime d’un groupe de femmes – Une mise en œuvre de la démarche communautaire en santé est disponible sous forme de livre sur demande auprès de l’équipe. La première partie du livre (le Journal intime) est également disponible en langue des signes francophones de Belgique (LFSB) sous forme de capsules vidéo. Retrouvez-les sur le site www.lespissenlits.be ou via Youtube (sous le compte @asbllespissenlits1336), ou encore en scannant le QR code imprimé dans le livre/en le demandant à l’équipe.
L’asbl Nos Oignons a récemment été reconnue comme opérateur en promotion de la santé et a rejoint la Fédération bruxelloise de promotion de la santé (FBPSanté), l’occasion toute trouvée de vous en dire plus dans la revue Education Santé ! Nos Oignons met en lien des agriculteur·ices et des personnes désireuses de mettre les mains dans la terre. Parmi un panel d’activités, les journées collectives s’adressent en priorité aux personnes que la vie a amenées à fréquenter des services de santé mentale, addictions et aide sociale. Ces journées sont placées sous le signe de l’entraide et du rétablissement.
crédit photo: Nos Oignons asbl
De projet pilote à opérateur en promotion de la santé
Cette année 2023, notre asbl a reçu une reconnaissance en tant qu’opérateur en promotion de la santé des Bruxellois·es, après quatre années de subsides en initiative pour son projet-pilote « Sème qui peut » et dix années d’existence en Wallonie. Désormais, le projet-pilote se rallie derrière le nom Nos Oignons, pour plus de lisibilité ; mais sur le terrain, rien ne change.
La formule de base – qui a fait l’objet d’une démarche de recherche-action participative – consiste en l’organisation de journées de volontariat collectif, libre, accompagné et défrayé, auprès de fermes partenaires. Les fermes avec lesquelles nous avons établi un partenariat sont reconnues pour leur fonction d’accueil et de transmission de savoir. Concrètement, les partenaires agricoles ouvrent leurs fermes, mettent à disposition leurs infrastructures et partagent leur savoir-faire à un groupe de volontaires libres de venir ou pas, d’accorder leur mode de présence à leur énergie du jour, en présence d’un.e chargé.e de projet qui veille à accompagner la dynamique de groupe et les cheminements individuels.
A cette formule hebdomadaire s’ajoutent des expériences résidentielles (stages de partage de savoir-faire paysans), des actions ponctuelles (mobilisations) et un ensemble de temps de rencontre axés sur la prise de décisions (assemblées locales), l’évaluation continue (focus group via la méthode d’analyse de groupe) et la création collective (dépliants, calendrier, fanzines…).
Cette offre portée par Nos Oignons est le fruit d’un riche processus co-porté et participatif. A Bruxelles, 4 co-porteurs initiaux (La Trace, Nos Oignons, Commune Racine et le Début des Haricots) se sont impliqués activement, mais également des volontaires qui ont co-construit les balises du projet (telles que la liberté d’aller et venir, l’écoute des rythmes de chacun·e, la non-consommation de drogues et d’alcool articulée à un intérêt pour la mise en débat de tout ce qui fait addiction et consommation au sens large ; la co-existence du défraiement des volontaires et de l’accès pour elleux aux légumes du champ – via un abonnement aux paniers souscrit par le projet…).
Des finalités qui traversent les découpages sectoriels
Les finalités générales de Nos Oignons sont intersectorielles :
soutenir la résilience alimentaire, écologique et sociale de nos régions et favoriser l’accès à une alimentation locale, paysanne et durable pour tous·tes ;
soutenir l’émancipation et le rétablissement du vivant et des vivant·es en valorisant les ressources individuelles et collectives ; participer à déconstruire les dynamiques d’exclusions et de stigmatisations ;
soutenir l’agriculture paysanne rurale et urbaine, et valoriser leurs apports sociaux et écologiques.
Ainsi, nos actions agissent sur plusieurs déterminants de la santé de l’humain et du vivant que sont le lien social, l’accès à l’alimentation de qualité et à des environnements naturels, l’activité physique, etc.
Les volontaires, inscrit.es dans une démarche participative
Le public auquel Nos Oignons s’adresse a été défini, à l’issue d’un processus participatif, comme tel : « toute personne qui souhaite mettre les mains dans la terre, respirer au grand air et se faire du bien. Le projet s’adresse prioritairement aux personnes que la vie a amenées à fréquenter des services actifs en santé mentale, addictions ou aide sociale ».
Les personnes qui rejoignent le projet sont désignées comme « volontaires ». La plupart d’entre elles arrivent initialement avec un besoin de
retrouver un rythme et des repères après une hospitalisation, une cure, une incarcération, un exil, un burn-out ou toute autre expérience qui appelle un temps de rétablissement;
sortir de la solitude et de l’isolement, renouer contact avec son corps, apaiser l’angoisse existentielle ;
partager des moments de convivialité, en particulier grâce au repas partagé du midi ;
être dehors en faisant quelque chose (pas seulement être dans un parc à « tourner en rond »), participer à une activité « réelle », inscrite dans la vie du quartier, faire partie d’un projet ;
être valorisé pour son travail, sa participation, sa présence ;
découvrir le travail de la terre, retrouver des pratiques anciennes, partager des savoir-faire.
Ce qui rassemble, c’est l’élan de mettre les mains dans la terre, pas l’enjeu diagnostique ou toute autre qualification porteuse de stigmate. Mais notre vigilance partagée est que soient largement majoritaires (en termes de nombre et d’occupation de la parole et de l’espace) celles et ceux qui, dans notre société, sont plus facilement amené·es à être en situation d’exclusion sociale et de marginalisation par leur parcours en santé mentale, addiction ou aide sociale.
A Nos Oignons, les volontaires font partie de la gouvernance à plusieurs niveaux de la structure : il y a des réunions décisionnelles, des rencontres d’évaluation et des rencontres de création.
L’accès à l’alimentation local, paysanne et durable pour les volontaires ?
Cette question est centrale pour nous, et la manière dont Nos Oignons vise à y contribuer est assez spécifique. Comme expliqué plus tôt, les personnes qui nous rejoignent ont souvent au départ une autre demande et d’autres besoins. Mais notre action favorise l’accès à l’alimentation durable parce qu’elle permet d’y arriver par des chemins variés. Par exemple, l’asbl souscrit à des paniers de légumes au bénéfice des volontaires pour que soit garantie la possibilité de repartir avec des légumes comme les autres « mangeur·euses de paniers ».
Mais ce n’est parfois qu’au bout de quelques mois que certain·es s’intéressent aux légumes produits et repartent avec un panier. Parce que les repas partagés ont permis de les goûter et de les cuisiner. Parce qu’iels ont accès entre-temps à une cuisine personnelle. Parce que les conversations ont amené à découvrir d’autres pratiques de consommation (l’abonnement à un panier de légumes ou l’achat commun des produits secs via le projet VRAC [1] par exemple). Même si la consommation alimentaire n’est pas nécessairement une préoccupation initialement, favoriser la participation à des lieux de production agricole permet d’en faire un objet de débats et d’améliorer concrètement les conditions d’accès à cette alimentation dite « durable ».
Témoignages de volontaires
Pour moi travailler la terre c’est un bien-être. Comme je dis souvent, pour moi c’est une forme de méditation. Je vis le moment présent, je suis au contact avec la terre et elle me procure un bien-être. Au niveau collectif aussi c’est bien. On rencontre beaucoup de gens, on participe à des réunions, et les réunions en dehors du maraîchage m’apportent aussi. Au niveau émotionnel, au niveau savoirs et au niveau du partage, c’est très important de le dire parce qu’il y a un contexte aussi en dehors du maraîchage. Cela je voulais le souligner quand même parce que je trouve que c’est très important. Maraîchage, Amour et Partage ! (rire) »
« Quand je suis arrivée dans le projet la première fois, j’ai vu un lieu vivant, souriant, où on m’a directement ouvert les bras. Peu importe ce que j’étais. J’ai découvert un lieu super sain. A savoir que pendant deux ans ce sont les hôpitaux qui ont fait à manger pour moi. Et là je rencontrais un monde où les légumes étaient valorisés, où les tisanes étaient valorisées, où ce qu’on consomme est bon pour nous et bon pour la nature aussi. J’avais besoin d’un environnement comme cela où je pouvais m’épanouir, un environnement où il n’y avait pas de consommation d’alcool durant les journées de travail, où la non-consommation est demandée pour tous. Et malgré cette absence d’alcool, tout le midi c’est la fête. Parce qu’on mange bien, on se fait des soupes avec les légumes du champ. Cela m’a permis de me rendre compte qu’on peut être dans un repas festif où la boisson n’a pas sa place et on s’amuse tout autant. C’est quelque chose que je savais déjà, mais là je l’ai vécu et pouvoir le revivre chaque semaine je trouve cela vraiment très très chouette. Cela me fait du bien.
Pour plus d’informations
Les journées collectives ont lieu de 9h30 à 16h tous les mercredis au Champ du Chaudron à Anderlecht (rue du Chaudron 62) et tous les vendredis au Courtileke à Bruxelles-Haren (rue de Verdun 145).
Des journées « portes ouvertes » ont lieu environ tous les deux mois pour des visites groupées d’institution du secteur social-santé. Car, parfois, venir en groupe avec des référents d’institutions du secteur social-santé facilite la découverte. Si vous souhaitez venir ou si vous avez des questions sur le projet, vous pouvez contacter Bryce pour les mercredis (0470/48.43.27) et Aurélie pour les vendredis (0488/588.981), mais également nous suivre sur la page Facebook de Nos Oignons, ou sur notre site internet : www.nosoignons.org.
On ne présente plus PIPSa, le service de Pédagogie Interactive en Promotion de la Santé, son outilthèque pipsa.be et ses fameux ‘coup de cœur’ qu’on relaye au fil de nos numéros. Mais connaissez-vous the new PIPSa ?
En 2023, le projet se réinvente et prend un nouveau virage, pour coller toujours plus aux besoins des acteurs de terrain. En marge des journées La Santé en Jeu(x) qui se sont déroulées fin mars, Lucie Hubinon et Catherine Spièce nous dévoilent la nouvelle silhouette de PIPSa.
Coup d’œil dans le rétroviseur
L’histoire de l’outilthèque PIPSa remonte au crépuscule du siècle dernier, nous raconte avec malice Catherine Spièce. C’est en effet en 1999, au moment où la Fédération Wallonie-Bruxelles a publié son décret relatif à la promotion de la santé et organise le paysage sur son territoire, que le service de promotion de la santé des Mutualités socialistes – désormais Solidaris – propose un programme autour des outils pédagogiques en promotion de la santé. L’idée est audacieuse et novatrice pour l’époque : un site internet qui recenserait le matériel pédagogique existant et donnerait un avis sur la qualité de chaque outil et son apport à la promotion de la santé. Une grille d’évaluation est alors élaborée avec le soutien de l’APES (devenu ESPRiST entre-temps), des cellules d’évaluateurs avec des experts du terrain sont mises sur pied. Le projet est lancé ! L’analyse des outils pédagogiques existants continue, et ce fut le cas sans discontinuer jusqu’à ce jour.
Au fil des ans, le projet se déploie et PIPSa ajoute à son offre l’accompagnement méthodologique pour créer des outils en promotion de la santé : formations, coaching individuel et en équipe, site www.creerunoutil.be. Accompagnée par la COCOF, l’équipe mène ensuite une enquête portant sur les besoins des acteurs bruxellois en matière d’outils. Elle interroge, au-delà des membres reconnus du secteur de la PS, d’autres associations issues de la médiation scolaire, des services d’alphabétisation, des maisons médicales, etc. Le besoin le plus fortement exprimé par tous : connaître des outils et des processus ludiques (comprenez « relatifs au jeu [1]»). PIPSa fait alors appel à l’asbl LUDO pour dispenser des formations destinées à enrichir la culture ludique des opérateurs afin que les jeux créés dans le cadre de la PS aient un potentiel ludique et de plaisir.
Un autre constat paradoxal est tiré de cette enquête : d’après les acteurs eux-mêmes, le temps leur manque pour aller emprunter un support pédagogique, qui existe mais qui n’est pas toujours parfaitement adapté à leurs besoins ou leurs publics ; par contre, ils sont plus enclins à créer leurs propres supports pédagogiques. Concevoir un outil prend énormément de temps mais les acteurs estiment que le temps investi dans la création leur permet de s’approprier la matière et l’outil, et de se sentir plus légitimes auprès de leurs publics.
Face au double besoin exprimé par les opérateurs d’enrichir leur culture ludique d’une part, et de créer leurs propres outils d’autre part, PIPSa et LUDO s’associent pour créer le Ludovortex (voir encadré ci-dessous).
Aujourd’hui, à la faveur des agréments et nouveaux programmes en Wallonie et à Bruxelles, PIPSa propose de se donner pour ligne conductrice de favoriser et faciliter l’utilisation du ludique dans la pédagogie en promotion de la santé.
Le jeu, un outil puissant pour parler santé
« Le jeu n’est pas le contraire du sérieux, mais le contraire de la réalité »
Sigmund Freud
Comme l’explique Lucie Hubinon, «le jeu offre la possibilité de vivre des expériences qui sont semblables à celles de la vie réelle, mais en ayant le droit à l’erreur. C’est un lieu où on peut venir interroger et titiller nos représentations. ». Avant d’ajouter : « parler de santé touche à l’ordre de l’intime, voire du très intime avec les thématiques de l’EVRAS, des addictions, de nos comportements et nos habitudes de vie… Quand on est dans un jeu, dans une réalité ‘qui n’est pas le réel’, on peut venir tester, s’interroger et même se tromper».
De plus, le jeu a la capacité de favoriser la motivation et l’engagement, tant des enfants que des adultes, de manière individuelle et collective. Il a aussi la formidable possibilité de (re)créer du lien, d’inciter des démarches participatives… Le jeu est ainsi un outil précieux en promotion de la santé pour augmenter le pouvoir de dire et d’agir des personnes.
Pour autant qu’il utilise à bon escient les ressorts de la ludopédagogie…
Ludopédagogie, vous avez dit ?
Qu’entend-t-on par-là ? Comme l’explique Michel Van Langedonckt [2], la ludopédagogie combine à la fois la pédagogie du jeu, mais aussi la pédagogie des jeux. La pédagogie du jeu fait appel à l’attitude de l’animateur, qu’on appelle l’attitude ludique, et au fait d’appliquer des mécanismes ludiques (« la ludification ») aux apprentissages. Quant à la pédagogie des jeux, elle renvoie à la conception, à l’adaptation et à l’utilisation de jeux à des fins pédagogiques.
En faisant appel au concept de la ludopédagogie, PIPSa entend soutenir les acteurs de terrain sur ces différents axes
« Tous les jeux ne sont pas ludiques »
Cette affirmation va à l’encontre de la définition proposée dans les dictionnaires, mais comme nous l’expliquent Catherine Spièce et Lucie Hubinon : « notre postulat de départ est qu’on apprend mieux avec le plaisir. Certains jeux sont des ‘faux jeux’. C’est une stratégie qui utilise le jeu en pédagogie… mais qui n’a de jeu que le nom. Tandis qu’il existe des jeux, parfois très simples, à fort potentiel ludique. Nous souhaitons partir de ces jeux pour que les acteurs et animateurs puissent se les approprier et développer des contenus liés aux thématiques de santé ».
C’est donc lié au premier axe de la pédagogie des jeux : la création, l’adaptation et l’utilisation de jeux existants à des fins pédagogiques.
Une question d’attitude aussi
Le second axe quant à lui porte sur l’attitude et les mécanismes ludiques. « Même si on est convaincu de la puissance du jeu comme outil de prévention et de promotion de la santé, ça ne signifie pas qu’on soit à l’aise avec la posture ludique », renchérit Lucie Hubinon. Le développement de l’attitude ludique renvoie tant à l’animateur qu’à l’environnement qui soient suffisamment accueillant et bienveillant pour inviter le plaisir.
Le plaisir du jeu et dans le jeu
Le plaisir : voici justement un élément qui est revenu dans la bouche de tous les intervenants lors des deux matinées La Santé en Jeu(x). Olivier Grégoire (Ludeo) l’exprime ainsi : « Ce n’est pas parce qu’un outil a des cartes ou un dé que c’est un jeu. En tant que professionnels du jeu, l’idée est plutôt de ramener le tout à la notion de plaisir. S’il n’y a pas de plaisir, il n’y a pas de jeu. Notre outil, ce n’est pas le jeu, c’est le plaisir de jouer ! ».
Et d’ajouter ensuite « pour le dire de manière provocante : on peut détruire un groupe avec un jeu coopératif, tout comme on peut souder un groupe avec un jeu compétitif. La compétition peut être porteuse si elle est amenée dans un but de plaisir, de décalage, si elle est bien encadrée.»
Les recommandations d’experts du jeu
Quels sont les freins et les leviers pour augmenter le pouvoir de dire et d’agir des personnes par l’entremise du jeu ? Voici la question substantielle qui était posée aux intervenants de La Santé en Jeu(x). Voici un florilège de recommandations tirées de l’expérience de professionnels du jeu.
« Partir des questionnements et des envies du public », commence Mathieu Blairon, de l’AMO TTC Accueil. « Mon retour de la pratique, quand on veut construire un instrument de prévention par le jeu comme en EVRAS avec des adolescents, est avant tout de partir d’expériences positives et de leurs envies plutôt que de partir des peurs des animateurs ». D’ailleurs, c’est important « la manière d’entrer en jeu pour un animateur : ne pas adopter une posture d’expert mais se mettre à la hauteur des personnes avec lesquelles on travaille », renchérit Véronique Joris de l’asbl Le Grain.
« Avant de jouer pour apprendre, il faut réapprendre à jouer. »
Quentin Daspremont , Ludo-Social
Trouver l’équilibre entre l’objectif pédagogique et le plaisir est un frein important à lever, selon Thibaut Quintens (Seriously Fun et Acting Games). Ne pas rester braqué sur le message qu’on veut faire passer, mais se focaliser sur un seul objectif, un message simple… le reste suivra, et beaucoup plus de choses se diront et se vivront qu’anticipé au départ. « Au-delà même du plaisir, cherchez à maximiser l’expérience humaine, favorisez le relationnel et créez un souvenir ! », insiste enfin Quentin Daspremont (Ludo-Social).
PIPSa dans l’avenir
Forte de ces notions et de ces recommandations, PIPSa a désormais comme objectif, d’une part, de « faire sortir les jeux de l’enceinte de notre outilthèque », explique Catherine Spièce, et aller les présenter davantage auprès des intervenants de première ligne qui les utilisent ou pourraient les utiliser. « Ceci nous permettra aussi de proposer ce qui touche au développement de l’attitude ludique ».
D’autre part, un autre objectif est d’aller (re)créer du lien social et du collectif, de favoriser et promouvoir l’intersectorialité. Regrouper différents acteurs autour d’outils ou de thématiques particulières permettra de les rassembler, de favoriser les échanges et les pratiques. PIPSa souhaite davantage encore devenir un point de liaison entre les acteurs de première ligne, mais aussi un acteur de liaison entre le ludique, le pédagogique et la santé.
Ludovortex: Vingt mille jeux sous les mers
Créé par l’asbl LUDO, en partenariat avec PIPSa, le Ludovortex est un jeu de cartes « couteau suisse » destiné à concevoir, adapter, analyser, animer ou encore débriefer des jeux ! Il est composé de 8 catégories de cartes correspondant aux différents éléments constitutifs d’un jeu :
Matériel (« Ce avec quoi on joue »)
Animation (le processus de mise en jeu),
Déterminants (les notions incontournables),
Mécanismes (les actions qui se répètent en cours de jeu),
Compétences (les aptitudes sollicitées dans le jeu),
Structures relationnelles (« ce qui conditionne les interactions ») ,
Expérience (le vécu du joueur),
Débriefing (la mise en commun faisant suite au jeu).
Le Ludovortex facilite l’articulation des mécaniques ludiques et des compétences à mobiliser pour atteindre les objectifs de prévention et de promotion de la santé.
Pour le découvrir, le tester, apporter des suggestions pour le faire évoluer ou l’acquérir, rendez-vous sur : www.ludovortex.games.
SATRAQ est un projet Interreg de 3 ans, lancé en 2020 et clos fin 2022. Son but ? Interroger nos habitudes de consommation d’alcool et agir en territoire transfrontalier pour une meilleure santé.
Une initiative transfrontalière
Le projet SATRAQ (signifiant Sensibilisation et Action Transfrontalière pour une Réduction de la Consommation de l’Alcool au Quotidien) a pour objectif de sensibiliser la population de part et d’autre de la frontière franco-belge à propos de sa consommation journalière d’alcool grâce à un message de santé identique en France et en Belgique, d’informer sur des accompagnements possibles en cas de consommation excessive et de renforcer les réseaux de professionnels présents sur le territoire transfrontalier. Il s’inscrit dans le programme transfrontalier Interreg V de coopération territoriale européenne (France-Wallonie-Vlaanderen).
En matière de coopération transfrontalière dans le domaine de la santé et des addictions, les acteurs locaux utilisent déjà les possibilités de prise en charge sanitaire tels que les SMUR (Service Mobile d’Urgence et de Réanimation) ou les ZOAST (Zones Organisées d’Accès aux Soins Transfrontaliers) pour les coopérations inter hospitalières. Avec SATRAQ, l’enjeu était d’aller plus loin que les dispositifs actifs dans la prise en charge des addictions, en les complétant par une dynamique transfrontalière en prévention et en promotion de la santé. Le projet s’inscrit de part et d’autre de la frontière dans des politiques régionales: le WAPPS en Wallonie, la prévention des conduites addictives du Projet Régional de Santé 2018-2028 de l’Agence Régionale de Santé Grand-Est (sans parler de la relance par le gouvernement belge du « plan alcool »)
La population frontalière est en partie composée de travailleurs frontaliers (80% des travailleurs français entrants en Belgique travaillent en province du Hainaut, Luxembourg et Namur, qui, elles, drainent 81% des travailleurs belges frontaliers allant en France [1]). Cette population est moins susceptible de bénéficier des messages de prévention et des prises en charges organisées au niveau national, en raison de leur statut et de leurs habitudes transfrontalières notamment au niveau des soins de santé. Ces habitudes rejoignent le besoin de messages uniformes et de ressources pensées dans un espace de vie commun transfrontalier.
Les partenaires du projet
Le projet a ciblé les provinces du Hainaut, de Namur et de Luxembourg (Belgique) et en France, le département des Ardennes, les arrondissements de Reims (département de la Marne), d’Avesnes-sur-Helpe (département du Nord) et de Vervins (département de l’Aisne). Les opérateurs belges ont été le Centre d’Éducation du Patient asbl (CEP) et la Mutualité Chrétienne (MC). En France, les pendants ont été la Caisse Primaire d’Assurance Maladie des Ardennes (CPAM) et Addiction Champagne-Ardenne (ADDICA). Les partenaires associés ont été l’Agence pour une Vie de Qualité (AviQ) (B), l’Hôpital psychiatrique de Bertrix (B) et l’Agence Régionale de Santé Grand-Est (ARS GE) (FR). La CPAM, la MC et le CEP avaient déjà travaillé ensemble sur un précédent projet Interreg encourageant une meilleure santé cardiovasculaire : le projet ICAPROS (Instance de Coordination des Actions pour la Promotion en Santé franco-belge) [2].
Les constats à l’origine de SATRAQ
La France et la Belgique font partie des pays où la morbidité liée aux consommations d’alcool est très élevée. Ainsi, en 2016, si l’Europe affiche une consommation de 9,8 litres d’alcool pur par habitant, en Belgique la consommation est de 12,1 litres contre 12,6 litres en France [3].
Responsable de 5% et 7% des décès en Belgique et en France, la consommation d’alcool y est la deuxième cause de mortalité évitable après le tabac. L’alcool a également un impact délétère sur 200 pathologies, atteintes et traumatismes (cancers, maladies cardiovasculaires, accidents, actes de violence…). Or, c’est aussi un produit socialement valorisé dans nos deux pays, ancré dans les habitudes de vie et associé à des moments de vie festifs (pot entre collègues, naissance, bon repas…). Ainsi, en Belgique comme en France, 10% de la population boit de l’alcool tous les jours de la semaine et 40% consomme une boisson alcoolisée au moins une fois par semaine.
La situation sanitaire est préoccupante en zone frontalière couverte par SATRAQ. L’espérance de vie à la naissance y est plus basse que dans les autres régions de France et de Belgique. Cette mortalité prématurée est en partie imputable à l’alcool et au tabac. En effet, un certain nombre de pathologies ou accidents (liés à la consommation d’alcool) y sont fortement prévalents (cancer colorectal, des voies aérodigestives ou encore du sein, les maladies cardio-neurovasculaires, les suicides, les accidents de la circulation). La santé de la population pourrait donc être améliorée grâce à de meilleures habitudes de vie, dont la réduction des consommations de boissons alcoolisées.
En effet, les risques et les dommages sur la santé liés à cette consommation ne sont pas obligatoirement liés à la dépendance. On parle de « mésusage » (voir encadré). En Belgique, selon la SSMG (Société scientifique de médecine générale), près de 25% des patients vus en consultation sont concernés par ce mésusage et 50% des morts prématurées liées à l’alcool touchent des personnes non dépendantes. La population active et les plus de 65 ans sont particulièrement à risque. Dans la pratique, les consommations excessives ne concernent pas uniquement les jeunes, qui sont souvent le public cible en matière de prévention concernant l’alcool. Leurs ainés boivent aussi parfois en excès, mais différemment. Plus on avance en âge, plus on trouve de consommateurs quotidiens et moins de consommation excessive répartie sur un à deux jours de la semaine. Ainsi, moins de 4% des Wallons de 31 à 45 ans boivent quotidiennement alors qu’ils sont plus de 14% parmi les 46-60 ans [4].
Selon les estimations de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), « … quatre consommateurs d’alcool sur cinq réduiraient leur risque de décès, quelle qu’en soit la cause, s’ils réduisaient leur consommation d’alcool d’une unité par semaine. Il est donc largement possible d’améliorer le bien-être des consommateurs et de la société de façon générale, d’autant qu’on n’a jamais disposé de données aussi nombreuses ni aussi détaillées qu’aujourd’hui montrant l’ampleur des risques liés à l’usage nocif de l’alcool et l’efficacité des multiples mesures que les pouvoirs publics peuvent prendre pour en corriger les méfaits. … » [5].
Les repères de consommation 10/2/0
10 unités standards au maximum par semaine 2 verres standards par jour au maximum Plusieurs jours d’abstinence par semaine.
Le mésusage débute quand on dépasse les repères 10/2/0 et/ou lors de n’importe quelle consommation dans certaines circonstances (enfance, grossesse, conduite de véhicule, maladie…).
Ces repères – ainsi que la définition du mésusage – ont fait l’objet d’une concertation des experts du comité scientifique du projet afin d’avoir un message unique sur l’espace transfrontalier.
Un projet innovant
Le projet SATRAQ cible les habitudes qui s’installent souvent insidieusement et représentent autant de facteurs de risque pour la santé (consommation d’alcool de plus en plus importante ou régulière, sédentarité…) chez les personnes chez qui une dépendance n’est pas encore installée. Par la sensibilisation, la formation, l’information, la mise à disposition d’outils, le projet vise à accompagner le changement de comportement, afin de favoriser la mise en place d’habitudes positives pour la santé.
Plus précisément, le projet s’est déployé sur plusieurs axes, présentés ci-dessous. Chacun d’entre eux a bénéficié de l’implication des acteurs locaux tels que les communes et provinces (BE), les mairies, communautés de communes (FR), les professionnels de santé (médecins généralistes principalement), les centres sociaux de proximité, les entreprises…
En se penchant sur le mésusage de consommation de boissons alcoolisées chez les personnes « en emploi », SATRAQ met en évidence des comportements de consommation courants, voire valorisés, à l’origine de problèmes réels mais qui sont « occultés », relégués par une banalisation culturelle des consommations. En réponse, le projet a développé une méthodologie et des outils mis à disposition en libre accès, à l’ensemble des acteurs professionnels et locaux, de part et d’autre de la frontière franco-belge.
Sensibiliser le public en améliorant la connaissance des risques pour la santé de la consommation d’alcool
Une campagne grand public et un slogan pour faire connaitre les repères de consommation
Une campagne grand public a été menée autour d’un slogan : « Après 2 verres c’est…Non merci ! ». L’objectif principal de cette campagne est de faire connaitre au plus grand nombre les repères de consommation d’alcool (10/2/0) entrainant un moindre risque pour la santé.
La communication de masse représente un climat anonyme, où chacun peut ou non se reconnaître. En diffusant un même message par divers canaux (radios et TV locales, réseaux sociaux, affichage…) tant sur le versant français que belge, les opérateurs ont souhaité toucher le plus grand nombre via une communication cohérente et répétée. Des affichages sur des bus ont eu lieu en France. Des affiches, flyers et outils de prévention ont été conçus et distribués (près de 10 000 exemplaires) dans le cadre des diverses activités du projet.
Des animations en entreprise et en stands
Pour sensibiliser les personnes dans leurs lieux de vie, des animations en entreprises ont été mises en œuvre avec des services de médecine du travail. Les obligations liées à la situation sanitaire Covid lors du déploiement des actions du projet ont nécessité des adaptations : les animations sont devenues des expositions, moins contraignantes pour la vie et le rythme des entreprises. Pour être sur le terrain au plus proche des publics (jeunes, travailleurs ou seniors), les opérateurs ont aussi investi des forums, stands de prévention… L’important était d’être là : dans un marché à Revin (FR), lors d’animations vers les travailleurs de la Délégation territoriale des Ardennes (Agence régionale de santé) et d’entreprises privées à Charleville… Du côté belge, à Arlon, Libramont, Bastogne, Marche, Bertrix… les partenaires ont rencontré, toujours en animations, des bénévoles de la Mutualité chrétienne (MC), des étudiants de haute école et des collaborateurs du CESI [6]. Les interventions ont privilégié des formules interactives et ludiques favorisant le dialogue et la réflexion, via un jeu de questions-réponses autour de l’alcool et des fausses croyances, des exercices de mesure des unités standards ou des lunettes de simulation [7]. Des réglettes ou des verres doseurs ont été également distribués. Au total, 39 animations (23 en ateliers et 6 via des stands prévention) ont été organisées, touchant environ 1223 personnes.
Former les professionnels de la santé et du social à la question de la consommation d’alcool
Le problème est connu mais peu de professionnels, y compris les médecins généralistes, se sentent légitimes et compétents pour aborder le mésusage de l’alcool. Comment ouvrir le dialogue sur cette question « sensible », et, plus encore, que faire des réponses, vers qui référer au besoin ? Pour répondre à ces difficultés, des formations transfrontalières à la méthode du Repérage Précoce et de l’Intervention Brève (RPIB) mêlant formateurs français et belges, ont été initiées. Elles ont permis de faire connaître les relais de proximité de part et d’autre de la frontière, en créant aussi de nouveaux contacts. 15 professionnels de santé français et belges, formés en addictologie et à la méthode du RPIB, ont animé la partie théorique de ces formations. Le contenu des formations a aussi tenu compte des différents freins relevés lors de précédents déploiements du RPIB notamment en France. Pour renforcer la légitimé des professionnels à aborder la question des consommations, le projet SATRAQ a développé un micro-trottoir diffusé lors des formations. Pour permettre une appropriation de la méthode, des mises en situations et jeux de rôle ont été mis sur pied, avec un comédien formé en addictologie, qui adaptait son intervention en fonction de la situation professionnelle de son interlocuteur, avec un débriefing collégial. Cette méthode a permis aux participants d’expérimenter les concepts présentés et de partager leurs connaissances. 35 formations ont été ainsi réalisées en Belgique et en France, avec des groupes aux profils professionnels multiples : médecins généralistes, médecins du travail, infirmiers, kinésithérapeutes, pharmaciens, assistants sociaux, éducateurs, aides-soignants, encadrants d’équipe, aides à domicile…. Cette pluridisciplinarité permet des échanges fructueux de ressources et de bonnes pratiques. Pour les formations, une évaluation à 6 mois montre que 80% des répondants ont utilisé la méthode depuis leur formation, 60% abordent plus régulièrement les consommations d’alcool avec leurs interlocuteurs et 58% se sentent plus à l’aise pour aborder le sujet. Le projet SATRAQ démontre ainsi que les formations qu’il a déployées ont un réel impact dans la durée, sur la pratique de la plupart des professionnels qui y ont participé.
Les perspectives
A l’issue du projet, sur base de la littérature scientifique, d’entretiens avec les acteurs de terrain et des évaluations des actions du projet, les partenaires ont créé une fiche thématique dans laquelle ils formulent trois grandes recommandations pour une politique de prévention plus efficace : sensibiliser le public, former les professionnels et adopter une stratégie européenne autour de l’alcool déclinable à l’échelle de chaque pays et qui ne soit pas que pour les jeunes. Bien que le projet soit clôturé, ADDICA continue à former les professionnels en France, et, en Wallonie, les animations en entreprise, les formations de professionnels se poursuivent en 2023 par le CEP et les synergies avec les référents hospitaliers (CHU UCL Namur, EpiCURA, Grand-Hôpital de Charleroi) permettent de continuer le travail de formation des professionnels.
Les outils de communication et de sensibilisation développés par SATRAQ sont disponibles en téléchargement gratuit sur le site www.preventionsante.eu.
[3] Source : World Health Organization, Global status report on alcohol and health, sept. 2018.
[4] Source : L. Gisle. S. Demarest. S Drieskens . Enquête de santé 2018 : Consommation d’alcool. Bruxelles, Belgique : Sciensano.
[5] OCDE, Lutter contre la consommation nocive d’alcool : Politiques économiques et de santé publique, 2015, p.15.
[6] Le CESI, Service externe de prévention et de protection au travail belge, veille au bien-être des travailleurs des entreprises affiliées.
[7] Ces lunettes permettent de sensibiliser, de manière ludique et pédagogique, aux effets néfastes de l’alcool en reproduisant les effets visuels perçus sous divers taux d’alcoolémie, de jour ou de nuit. Perte d’équilibre, vision floue… au moyen d’exercices d’habilité, les lunettes de simulation alcoolémie mettent en difficulté les utilisateurs en rendant leurs déplacements et leurs mouvements plus difficiles ou maladroits.
La santé mentale ne se réduit pas qu’au trouble psychique, bien au contraire ! C’est en tout cas la philosophie mise en avant par le Réseau Matilda, le Réseau de santé mentale intersectoriel et collaboratif pour enfants et adolescents en province de Luxembourg. Découverte dans cet article.
« On dit souvent qu’il n’y a pas de santé sans santé mentale, mais l’inverse est aussi vrai » explique Katalijne van Diest, coordinatrice du Réseau Matilda, le réseau de santé mentale pour jeunes en province de Luxembourg et qui promeut une vision globale et positive de la santé mentale. « La santé mentale n’englobe pas seulement la santé psychique, c’est aussi notre bien-être au sens large. La santé mentale couvre bien des domaines et c’est par conséquence l’affaire de tous ! »
Cette approche globale de la santé mentale implique la reconnaissance de la multitude de facteurs qui impactent notre bien-être de manière positive ou négative, comme par exemple une relation familiale ou sociale, les passe-temps, un événement, l’alimentation… « Cette vision globale est aussi plus positive, car elle permet certes de mettre le doigt sur ce qui ne va pas, mais aussi sur ce qui fonctionne, nos ressources, nos forces » ajoute Katalijne van Diest.
Pour étayer cette philosophie, le Réseau Matilda a d’ailleurs créé avec ses partenaires le modèle 6 facettes qui met en évidence 6 facteurs qui impactent notre santé mentale et donc notre bien-être :
Fun – les activités qui nous amusent, dans lesquelles on éprouve du plaisir.
Famille – les relations avec les personnes que l’on considère comme notre famille.
Forme physique – ce que nous faisons pour être en bonne santé, mais aussi notre état de santé général, comme une maladie, un handicap ou une allergie…
Forces et faiblesses – les domaines où l’on se sent fort et ceux où l’on se sent moins doué.
Fraternité – les relations avec les amis et amies, nos pairs, les professeurs et les personnes qui sont importantes, ainsi que les relations amoureuses.
Futur – nos attentes, nos rêves pour l’avenir, pour évoluer.
Des facettes interdépendantes
La prise en compte de ces six éléments qui impactent notre bien-être permet d’aborder autrement la santé mentale, c’est-à-dire de manière plus globale. Tous ces facteurs étant interconnectés, une facette peut impacter de manière positive ou négative une autre facette. Tous ces éléments gravitent en nous et autour de nous et impactent positivement ou négativement notre santé mentale tout au long de notre vie.
Ajuster les facettes et préserver notre santé mentale
La mise en évidence de ces facteurs est une première étape, ensuite, il faut aller plus loin. « Il est en effet important d’être attentif à l’état de nos facettes, d’en prendre soin chaque jour, de les comprendre, de les ajuster, avec de l’aide si nécessaire, et ce, pour améliorer, préserver, renforcer notre bien-être. C’est aussi le message de notre vidéo didactique intitulée « Envolée au cœur de notre santé mentale » qui met en évidence les facteurs influant notre bien-être. »
La santé mentale s’observe donc dans sa globalité. « Nous avons également créé un outil d’observation du bien-être chez les jeunes, intitulé « Mes 6 facettes du bien-être ». L’outil permet de considérer le bien-être des jeunes dans sa globalité avec un focus sur leurs forces et leurs ressources. L’outil, à destination des professionnels, favorise la discussion avec le jeune sur les différentes facettes de sa vie qui impactent de manière positive et/ou négative son bien-être. »
Une nouvelle politique en marche depuis 2014
Cette prise en compte de l’ensemble des déterminants de la santé fait partie intégrante de la nouvelle politique de santé mentale pour les enfants et adolescents mis en place par la conférence interministérielle de Santé publique de 2014. « Notre mission en tant que réseau est de mobiliser nos partenaires (professionnels, jeunes et leurs proches) en faveur de l’amélioration de la santé mentale et du bien-être des 0-23 ans prenant en compte l’ensemble des déterminants de la santé. »
Le réseau est une collaboration entre des partenaires de différents secteurs – les soins spécialisés en santé mentale, les soins de santé, l’aide aux personnes, l’action sociale, et la société.
L’amélioration de la santé mentale passe notamment par la promotion de la santé et la prévention, la détection et l’intervention précoce ou encore par des soins spécialisés plus accessibles. « En effet, en plus de nos équipes mobiles Odyssée, nous travaillons, en collaboration avec nos partenaires, sur différents projets, comme actuellement l’âge de transition, la déficience intellectuelle, la participation ou encore les soins psychologiques avec des psychologues conventionnés permettant une meilleure accessibilité financière et géographique aux patients », ajoute Katalijne van Diest. Le Réseau organise aussi des activités pour ses partenaires tout au long de l’année.
Santé mentale et participation des jeunes
Cette vision globale de la santé mentale est également indissociable de la participation des jeunes et de leurs proches. « Le Réseau Matilda souhaite à la fois soutenir et renforcer les pratiques participatives des professionnels et donner aux jeunes un espace d’expression et d’action. Participer, ce n’est pas uniquement être informé ou donner son avis. Nous souhaitons que le jeune, s’il le souhaite, puisse prendre part activement aux projets qui concernent son bien-être », explique Géraldine Henneaux, Coach Participation au Réseau Matilda. Elle poursuit : « actuellement, nous travaillons avec différents partenaires sur la création d’un espace participatif en santé mentale pour et par les jeunes. L’objectif est de donner l’opportunité aux jeunes de se positionner en tant qu’acteurs de changement dans des activités, projets, associations concernant leur santé mentale. »
La pandémie de COVID-19 a contribué à l’accentuation des inégalités sociales déjà existantes en matière de santé, en atteignant de manière disproportionnée les groupes de population les plus fragilisés. Dans ce contexte, les Stratégies concertées Covid ont été initiées en mai 2021 par le cabinet de la Ministre Christie Morreale et l’Agence wallonne pour une Vie de Qualité (AViQ) – avec le soutien du secteur de la promotion de la santé – dans le but de lutter contre les conséquences de la pandémie sur la santé globale et ses déterminants, et d’anticiper des épidémies futures.
Le rapport détaillé de cette année de concertation a été transmis fin septembre aux autorités wallonnes. Depuis quelques semaines, sa synthèse est diffusée auprès des acteurs du social et de la santé en Wallonie, afin qu’ils puissent y trouver matière à réflexion pour la mise en place de leurs projets futurs. La synthèse s’accompagne en effet d’une série de pistes d’actions qui ont été coconstruites avec les opérateurs de terrain au cours du dispositif des Stratégies concertées. Ces constats et propositions d’actions sont par ailleurs intégrés dans le cadre plus large du WAPPS et de la programmation 2023-2027.
Les 4 axes de travail des Stratégies concertées Covid
AXE 1 : Elaborer des repères pour les politiques et les pratiques futures.
AXE 2 : Stimuler l’enrichissement réciproque de pratiques par l’accompagnement de projets.
AXE 3 : Evaluer les plus-values du dispositif.
AXE 4 : Valoriser et augmenter la visibilité des actions de terrain.
Un travail collaboratif misant sur l’intersectorialité
Aux commandes du volet opérationnel du dispositif des Stratégies concertées, cinq acteurs du secteur de la promotion de la santé wallon, à savoir : la Fédération Wallonne de Promotion de la Santé (FWPSanté) et l’Observatoire du sida et des sexualités pour la coordination opérationnelle et méthodologique, les 9 Centres Locaux de Promotion de la Santé (CLPS) pour assurer un ancrage local du dispositif grâce au déploiement de Points d’Appui Covid (PAC), Question Santé asbl pour la stratégie de communication et ESPRIst-ULiège pour la mise en place d’une démarche d’évaluation. Le dispositif a également bénéficié du soutien du Service universitaire de promotion de la santé de l’UCLouvain/IRSS/RESO en matière de partage de connaissances sur les inégalités sociales de santé au prisme de la pandémie de COVID-19.
Le processus de concertation était chapeauté par un comité de coordination général et transversal, regroupant des représentants du cabinet de Mme la Ministre Morreale, de l’AViQ, du SPW Intérieur et Action sociale, des secteurs de la santé mentale, de l’action sociale, de la première ligne de soins et de la promotion de la santé.
L’ouverture aux autres secteurs était également de mise dans le déploiement du dispositif, basé notamment sur un diagnostic participatif intersectoriel. Différents secteurs particulièrement exposés à l’impact de la crise sur la santé (promotion de la santé, action sociale, cohésion sociale, santé mentale) ont en effet été mobilisés lors des concertations. D’une part, au niveau local, une centaine d’entretiens a permis de rendre compte du vécu et des attentes des professionnels interrogés et de celui de leurs publics cibles. D’autre part, deux ateliers participatifs intersectoriels régionaux ont été organisés afin de définir ensemble les principaux enseignements et les priorités d’actions liés à la gestion de crise.
Un ensemble de repères stratégiques
Cette mise en réseau d’acteurs de terrain a permis, après analyse des données récoltées, d’établir des repères stratégiques pour la pratique professionnelle et les politiques publiques futures. Ceux-ci pourront servir à orienter les actions destinées à lutter contre les impacts à long terme de la COVID-19 sur les déterminants de la santé, mais aussi à instaurer plus globalement une meilleure gestion des risques liés aux maladies infectieuses.
Un focus sur l’importance de mobiliser la promotion de la santé en temps de crise
Le rapport des Stratégies concertées met notamment en lumière l’effet conjoint, sur la santé et ses déterminants, de la pandémie elle-même et de mesures de gestion au caractère universel, trop largement basées sur un modèle hygiéniste biomédical. Les exemples de vécus recueillis montrent bien l’importance d’inscrire les mesures de réponses à la crise dans une démarche de promotion de la santé. Dans cette optique, ce rapport peut également soutenir un plaidoyer auprès des décideurs politiques. C’est pourquoi la synthèse du rapport a été envoyée à divers acteurs politiques wallons, accompagnée d’un document spécifique axé sur les perspectives (également disponible en ligne, à l’adresse citée plus haut).
Qu’en est-il des autres axes de travail ?
Parallèlement à ce travail de concertation et d’analyse, deux appels à projets ont été lancés à l’automne 2021 par le Gouvernement wallon, sur base des premiers diagnostics élaborés par la coordination des Stratégies concertées et ses partenaires. 34 projets ont été retenus et financés par l’AViQ afin de renforcer le travail de terrain. Les porteurs de projets lauréats pouvaient bénéficier d’un accompagnement par les Points d’Appui Covid mis en place au sein des Centres Locaux de Promotion de la Santé (CLPS).
Augmenter la visibilité des actions de terrain était également un axe de travail des Stratégies concertées. Dans ce cadre, 7 reportages vidéo ont été réalisés par l’asbl Question Santé afin de présenter le travail d’opérateurs lauréats des appels à projets :
L’Observatoire de la Santé du Hainaut : « Après la Covid-19, osons la santé en Hainaut »
L’asbl De Bouche à Oreille : « Ensemble, bien vivre avec l’épidémie de Covid »
La Maison médicale La Passerelle : « Passerelles et résiliences : ensemble pour un mieux-être »
La Maison médicale Espace Santé : « L’Éducation à la santé digitale »
L’asbl Le Monde des Possibles : « Prévention multilingue en santé »
L’asbl Cultures et Santé : « Covid’Anim »
L’asbl Comme chez Nous : « Vivre en Santé dans un monde post-Covid »
Vous pouvez visionner ces reportages sur la chaîne Youtube ou le site web de la FWPSanté.
Le financement du dispositif des Stratégies concertées s’étant clôturé fin décembre 2022, une évaluation globale est maintenant en cours. Elle est réalisée par ESPRIst-ULiège avec la participation de l’ensemble du groupe de coordination. Cette évaluation permettra d’apporter des réponses aux questions identifiées comme particulièrement importantes par les parties prenantes du dispositif : le dispositif peut-il permettre de donner une réponse adéquate et rapide aux besoins des publics cibles ? Quels apports et quels processus du dispositif peuvent être remobilisés dans un contexte hors COVID-19 ? Quelle est la plus-value des nouveaux partenariats ? Etc.
Il est déjà possible d’affirmer que les Stratégies concertées Covid en Wallonie ont constitué une expérience pertinente de concertation intra- et intersectorielle. Elles ont pu mettre en avant l’importance, en cas de crise sanitaire, de moduler les mesures en tenant compte de la réalité de vie des différents groupes de la population. Une concertation des opérateurs de première et deuxième ligne – en ce compris les opérateurs du secteur de la promotion de la santé – et des publics fragilisés est en ce sens cruciale dès les premiers moments d’une épidémie.
L’asbl Question Santé propose cet article pour la coordination des Stratégies concertées Covid en Région wallonne.
À Liège, une épicerie solidaire a ouvert ses portes en février 2022 afin de venir en aide aux étudiants en situation de précarité alimentaire. Elle propose des produits à petits prix, notamment frais, en vrac et en circuit court, dans une optique qui allie solidarité et durabilité.
Selon l’étude sur les conditions de vie des étudiants de l’enseignement supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles BDO-Sonecom (2019), commandée par le Ministre de l’Enseignement supérieur Jean-Claude Marcourt, un étudiant sur trois est en situation de précarité et plus d’un étudiant sur quatre doit travailler pour payer ses études. Le covid n’a fait qu’accentuer ce phénomène, non seulement parce que certains étudiants ne pouvaient plus exercer leur job (par exemple dans l’Horeca), mais aussi parce que certains ont connu des reports de stage et par conséquent un allongement de la durée de leur cursus. Sans compter ceux dont les parents indépendants ont vu leurs revenus diminuer pendant la pandémie… L’étude de 2019 faisait par ailleurs ressortir deux préoccupations émergentes au sein de la population étudiante : la santé mentale et l’alimentation. « L’alimentation, c’est la valeur ajustable sur un budget. Donc il y a des étudiants qui se privent, des étudiants qui me contactent et qui parfois n’ont plus mangé depuis deux jours », raconte Isabelle Jardon, coordinatrice de Kotidien, l’épicerie solidaire mise sur pied par le Pôle académique Liège-Luxembourg, dans le prolongement de cette étude et des « paniers solidaires » proposés pendant le confinement.
Accès simplifié
Située rue des Clarisses, non loin de la Place du XX août qui accueille une partie des locaux de l’ULiège, le Kotidien, avec sa vitrine opaque, se fait volontairement discrète depuis la rue. À l’intérieur, on pourrait se croire dans une épicerie bio de quartier, avec les légumes frais disposés dans les cageots, les produits de consommation courante alignés sur des étagères en bois, les frigos à porte vitrée où ne se repère que peu de marques industrielles. « Nous sommes fournis par la Banque alimentaire et le Carrefour d’Ans. Nous complétons nous-mêmes, à hauteur de 30 % environ, avec des produits plus locaux, plus bios, venus du circuit court, et notamment d’un maraîcher de la région, grâce à des subsides. Nous recevons aussi des dons de certaines entreprises, parfois des one shots », explique Isabelle Jardon. Ce jour-là, Kotidien propose par exemple du gel douche, des savons solides et des chutes de savon qui lui ont été donnés. Bientôt, un vélo cargo permettra aussi à des étudiants bénévoles d’aller chercher des invendus à différents endroits de la ville pour remplir les rayons.
« L’épicerie est accessible à tous les étudiants du supérieur et il n’existe pas d’enquête préliminaire, précise la coordinatrice. Unrevenu d’étudiants est lié aux revenus des parents or celui-ci n’est pas toujours représentatif de la situation des jeunes. » En raison des revenus de leurs parents, beaucoup d’étudiants ne rentrent en effet pas dans les conditions qui leur permettraient de recevoir une aide alimentaire « classique » alors que certains, dans les faits, ne reçoivent pas d’aide de cette famille elle-même en difficulté ou avec qui ils sont parfois en conflitou en rupture. « C’est pour cette raison que nous avons voulu un accès simplifié, sur simple présentation de la carte d’étudiant, assortie d’une déclaration sur l’honneur attestant qu’ils sont en situation délicate. »
L’accueil et le choix
Ouverte deux heures en fin de journée, trois jours par semaine, l’épicerie connaît depuis son ouverture un vif succès. « 600 étudiants sont inscrits mais ils ne passent pas toutes les semaines. À chaque moment d’ouverture, nous accueillons entre 40 et 50 personnes. Il y a toujours un vrai respect et une très bonne ambiance : aucune tendance à l’exagération comme on pouvait le craindre au début et à tort », résume Isabelle Jardon. Ce sont des étudiants jobistes qui tiennent la caisse, pour favoriser la convivialité et l’échange. Certains produits sont vendus à petits prix : le prix du marché est alors indiqué sur l’étiquette, pour que chacun puisse se faire une idée du coût « réel » des denrées. D’autres produits sont gratuits car ils proviennent de dons. Seule une participation pour la logistique est alors demandée. Chaque étudiant est invité à repartir avec une dizaine de produits maximum pour un montant de quatre euros en moyenne. « Chacun est conscient qu’il faut être solidaire avec les autres et on se rend compte que certains étudiants qui en auraient vraiment besoin n’osent pas passer la porte… À la fin du mois, certaines personnes m’appellent pour me dire qu’il ne leur reste qu’un euro, mais il est évident qu’elles peuvent aussi venir… Et chacun compte ses cents. On ne vient pas du tout ici pour faire une bonne affaire ! »
Les fruits, les légumes et la viande sont les produits les plus recherchés par les étudiants, de même que les produits en vrac comme les lentilles. « On voulait vraiment que les étudiants puissent avoir le choix, que ce ne soit pas des paniers tout faits. » Nombre de jeunes, conscients des enjeux de santé liés à l’alimentation comme des enjeux écologiques, ont en effet à cœur de manger « sain » et « durable », malgré leurs faibles moyens. « Ce n’est pas parce qu’on a peu de moyens qu’on doit mal manger… Le secteur de l’aide alimentaire est d’ailleurs de plus en plus conscient de cela, commente Isabelle Jardon. Mais notre but premier, ça reste de lutter contre la précarité, de permettre aux étudiants de manger, tout simplement. Bien manger vient en plus. »
Précarité et conscience écologique
Les produits d’entretiens proposés par Kotidien sont eux aussi écoresponsables. Bicarbonate de soude, vinaigre… : beaucoup de jeunes savent faire leurs produits eux-mêmes et connaissent les bons gestes pour la planète. Désormais bien identifiée, la précarité menstruelle fait aussi partie des situations à laquelle l’épicerie solidaire tente de répondre. « Certaines jeunes femmes viennent exclusivement chez Kotidien pour se procurer des protections hygiéniques », remarque Isabelle Jardon. Les femmes sont d’ailleurs nettement majoritaires parmi les inscrits, peut-être en raison de leur plus grande préoccupation concernant l’équilibre alimentaire mais peut-être aussi parce que les hommes éprouvent davantage de réticences à solliciter ce type d’aide. On retrouve aussi une majorité d’étudiants autour de la vingtaine et davantage. « Les parcours ne sont pas toujours linéaires : ce sont souvent des jeunes qui veulent absolument continuer leurs études même si leurs parents ne les financent plus et qui se débrouillent donc par leurs propres moyens », commente la coordinatrice. On rencontre aussi parmi les inscrits beaucoup d’étudiants étrangers, français notamment, qui n’ont droit à aucune aide et ne bénéficient pas sur place de réseaux de solidarité.
Préoccupés par l’environnement, la plupart des étudiants reviennent chaque semaine avec leur boîte à œufs et n’oublient pas non plus d’amener des sachets réutilisables pour leurs légumes et leurs fruits. Car la solidarité et le respect se pense à tous les niveaux : envers la nature, les producteurs et soi-même. « On essaie aussi d’être un endroit où les étudiants peuvent se rencontrer, discuter, où l’on peut aussi avoir une réflexion autour de la précarité et de la durabilité, par exemple à travers des ateliers d’écriture, etc. C’est une génération plus consciente », conclut Isabelle Jardon. Et donc la précarité n’empêche pas, au contraire, l’engagement.
Depuis sa création en 2003, le Réseau Santé Diabète Bruxelles (RSD-B) œuvre pour favoriser l’accès à une alimentation équilibrée et à l’activité physique tout en développant une approche globale de la santé en mettant l’accent sur les déterminants sociaux de la santé, ses inégalités qui en découlent ainsi que sur la prise en charge pluridisciplinaire et intersectorielle du diabète et de ses facteurs de risques.
Thomas Deschepper est diététicien chargé de projets dans l’équipe du Réseau Santé Diabète. Bénédicte Hanot est chargée de projets à la Maison Médicale des Marolles. Les auteurs de l’article sont tous deux porte-paroles de l’équipe et des membres du Réseau Santé Diabète. L’article original est paru dans la revue Santé Conjuguée, Maladies chroniques, tous concernés !, n°97, décembre 2021. La version publiée ici a été légèrement remaniée par les auteurs.
Le diabète est un enjeu de santé publique majeur. La prévalence de cette pathologie n’a fait que croitre au cours des dernières décennies. Le diabète peut entraîner de lourdes complications ayant un impact sur la qualité de vie et le risque de décès prématuré. Ces complications sont multiples, comprenant notamment l’infarctus du myocarde, l’accident vasculaire cérébral, l’insuffisance rénale, l’amputation des jambes, la perte de vision et des lésions nerveuses.
En effet, cette maladie dite « silencieuse » à cause de son évolution lente et son diagnostic tardif touche 6,5% de la population en Belgique (soit 1 personne sur 15). Cependant, on estime que le pourcentage de cas de diabète non diagnostiqué varie entre 30 et 50% et pourrait donc toucher en réalité jusqu’à 1 personne sur 10 dans certaines régions du pays. A Bruxelles, un adulte de plus de 40 ans sur quatre est diabétique. Outre la génétique (présence de diabète dans sa famille) et l’âge (au-delà de 40 ans), les autres facteurs de risques sont principalement comportementaux et donc modifiables : surpoids et obésité, sédentarité, alimentation et tabagisme.
Une réponse, un réseau
Cette maladie chronique est donc fortement liée aux modes de vies. La relation entre le mode de vie du patient et l’évolution de son état de santé nous plonge dans une prise en charge complexe qui nous invite à considérer l’intégralité des déterminants sociaux de la santé qui caractérisent le patient. Cela est essentiel afin d’adapter au mieux cette prise en charge en fonction de ses caractéristiques sociales, économiques et culturelles, ses motivations et sa capacité à devenir acteur de sa propre santé.
Le Réseau est né dans le quartier des Marolles, un quartier multiculturel présentant une précarité importante, grâce à une opportunité de la COCOF en novembre 2003. Suite à une impuissance médicale face à la complexité de la prise en charge du diabète de type II, des intervenants de différents champs (médical, social, aide alimentaire, éducation permanente, démarche communautaire, promotion de la santé, documentation) se sont associés en multidisciplinarité et intersectorialité pour tenter d’apporter une réponse plus adéquate aux besoins des personnes en difficulté socio-économique, tout en veillant à promouvoir la qualité des soins, à développer des actions de prévention, et assurer une prise en charge efficace et globale de la santé. Cette mise en Réseau combinée au développement de l’approche communautaire au sein du projet permet de lever les principales barrières présentes dans la plupart des structures de soins classiques, ce qui entraîne un accompagnement du patient au plus proche de sa réalité de vie.
Actuellement 11 associations font partie du Réseau et une équipe de 5 travailleurs en est le cœur : deux diététicien(ne)s-chargé(e)s de projet, une chargée de projet, un coach sportif et une coordinatrice.
Les membres du réseau
Les Capucines Epicerie Sociale, le CARIA, le Centre de Santé du Miroir, le Comité de la Samaritaine, Cultures & Santé, L’Entraide des Marolles, la Fédération des Services sociaux, la Maison Médicale Enseignement, la Maison Médicale des Marolles, Nativitas, Les Pissenlits.
Un réseau de professionnels
Le Réseau favorise un travail de communication et de liens entre ses membres (maison médicale, épicerie sociale, restaurant social, centre d’alphabétisation, etc.). L’un de ses objectifs est de dynamiser et d’augmenter les ressources et les compétences professionnelles et communautaires par la création, dans le quartier, d’un espace d’expression, d’échanges, de constitution de partenariats et d’élaboration de projets entre ces différents professionnels.
Par ailleurs, plusieurs groupes de travail existent sur des thématiques variées : alimentation, activité physique, participation communautaire, douleur chronique, etc. Ces groupes de travail sont constitués de professionnels issus de différentes associations du quartier. Le soignant n’est pas seul, il collabore avec d’autres disciplines de soin et au-delà avec d’autres champs de prévention et promotion de la santé pour un travail sur les déterminants de la santé et les facteurs influençant le diabète. Le professionnel démultiplie ses ressources, bénéficie d’autres points de vue (du patient /habitant aussi) et améliore sa prise en charge, la réoriente, l’enrichit de manière multiple et globale. Il apprend également à revoir sa posture et à mieux envisager l’expertise du patient et son libre-arbitre.
Le groupe « activité physique » est composé du coach sportif, d’une animatrice en éducation permanente, d’une accueillante en maison médicale et d’une infirmière en santé communautaire. Ensemble, ils concrétisent et encadrent diverses activités (apprentissage du vélo, marche nordique, …) qui s’ajoutent aux ressources disponibles dans le quartier.
Actuellement, dans le cadre d’un nouveau projet « On bouge dans les Marolles », des agrès ont été installés dans le quartier par la Ville mais sont sous-exploités. Suite à un diagnostic communautaire, des actions facilitatrices seront mises en place : fiches explicatives pour l’utilisation des appareils, accompagnement des utilisateurs à des horaires précis, parcours reliant les différents sites d’agrès dans le quartier.
Des ressources accessibles
Pour le patient, le point de départ est très souvent médical. Que le patient soit diagnostiqué (pré-)diabétique à la suite d’une prise de sang ou qu’il présente des facteurs de risques de développer un diabète de type II, il est fréquent que ce soit le médecin qui recommande la prise en charge (préventive ou curative) du patient. Il encouragera notamment, et ce la plupart du temps, à une adaptation du mode de vie, notamment en ce qui concerne les comportements liés à l’alimentation et à l’activité physique, aussi cliniquement appelés « mesures hygiéno-diététiques ».
C’est à ce moment que le rôle du Réseau Santé Diabète prend sens. Adopter un comportement dit « santé » dépend de la volonté personnelle mais est également tributaire des conditions de vie. La responsabilité n’est donc pas uniquement individuelle. Le Réseau souhaite alors identifier et lever des barrières afin de favoriser l’accès et la mise à disposition d’une multitude de ressources « santé » pour les habitants dans leur environnement de vie sur le long terme. Tout cela passe par un travail sur l’accessibilité aux ressources, qu’elle soit financière, psychosociale, culturelle, politique, d’information, de compréhension, etc. L’objectif est que les patients et habitants puissent aisément adapter leur mode de vie selon leurs souhaits, leurs besoins et leur bien-être.
Au cours des dernières années, le quartier des Marolles a vu l’offre de l’activité physique s’élargir. Les habitants ont désormais le choix entre des activités vélo, des cours de gymnastique et gymnastique douce, de la natation, de la marche nordique, du yoga, etc. Ces ressources sont répertoriées dans un « agenda santé » mensuel.
Lors d’une Assemblée plénière entre professionnels et habitants, ces derniers ont exprimé l’envie d’aller à la piscine mais certains freins en bloquaient la pratique : peur, ne savent pas nager, coût financier, ne veulent pas y aller seules… En collaboration avec l’échevinat des sports et la direction de la piscine, un créneau horaire hebdomadaire a été réservé aux habitants leur permettant de bénéficier de l’entrée à prix réduit et de cours de natation. Le résultat à terme fut pour eux la satisfaction d’une compétence acquise (savoir nager en cas de danger), de voir leur estime de soi augmentée et la joie de pouvoir aller nager en famille, avec leurs enfants. Dans la foulée, des membres du Réseau ont proposé des cours d’aquagym, et la piscine a aussi ouvert une tranche-horaire réservée aux femmes.
Parcours du patient diabétique, exemple autour de l’alimentation
Le patient diabétique (ou à risques) se rend à la consultation de la diététicienne. Débute ici un dialogue, un temps d’écoute et de compréhension. Bien vite, sont repérées des difficultés ou barrières au changement alimentaire : faible revenu, absence d’équipement voire de cuisine à la maison, manque de connaissances et savoir-faire culinaires, habitudes culturelles et religieuses dont il faut tenir compte. Vient alors un véritable exercice d’adaptation et de gestion qui balisera le cheminement du patient.
Il commence par fréquenter l’un ou l’autre restaurant social du quartier, pour un repas ou pour un colis. Il va faire ses courses à l’épicerie sociale. Mais il arrive que les menus, les produits ne soient pas toujours adaptés à ses besoins. En Réseau, une réflexion s’enclenche alors sur l’offre alimentaire dans le quartier. Les restaurants sociaux revoient la qualité et diversité des menus. L’épicerie va chercher à varier ses sources, elle mène des combats, et après plusieurs années, obtient un achalandage beaucoup plus varié avec des fruits et des légumes frais. La diététicienne est appelée à réfléchir avec la Fédération des Services Sociaux et la Croix-Rouge sur le contenu des colis alimentaires, une formation voit le jour.
Pour augmenter les compétences du patient, la diététicienne met en place avec l’épicerie sociale une plage horaire hebdomadaire où elle sera présente pour le conseiller lors de ses achats. Elle proposera aussi de petites dégustations réalisées avec les aliments du magasin et fournira la fiche-recette.
Les associations du quartier développent d’autres ressources ; certaines invitent à la culture (champignons, chicons), à l’élaboration de potager, organisent des ateliers cuisine où plaisir, santé, petit prix sont de mise. Le patient peut venir expérimenter, ramener et peut-être reproduire chez lui. D’autres offrent la possibilité aux habitants de se retrouver pour déposer leurs préoccupations, s’exprimer, discuter, échanger et aiguiser leur esprit critique autour de l’alimentation dans tous ses aspects : qualitative, découverte (épices), stratégies commerciales, environnementale (production, pesticides), santé mentale, contexte familial, etc. La diététicienne circule parmi ces différentes activités pour écouter, apprendre des habitants et transmettre son expertise. Ce contact privilégié avec le public dans cette diversité de lieux, moments et activités favorise le climat de confiance entre le professionnel et son public. Cette continuité relationnelle combinée à une prise en charge « globale » du patient dans son quotidien et son environnement de vie sont des critères de qualité des soins bien ancrés dans le travail et dans les valeurs du Réseau.
Un évènement particulier, la JMD
A l’occasion de la Journée Mondiale du Diabète, le Réseau organise un événement chaque année dans le quartier. Cet événement consiste en une mobilisation collective ayant pour objectif de mieux faire connaître le diabète, sa prise en charge et surtout les moyens de prévenir son apparition. C’est l’occasion de mélanger le grand public, les personnes diabétiques ou à risques, les membres du Réseau mais aussi les partenaires du quartier. Le but est aussi de partager l’information sur les ressources disponibles et accessibles au sein du quartier liées au soin, à l’alimentation saine et à la pratique d’activité physique, et de faire émerger les besoins.
Cet événement met en avant la multidisciplinarité et l’intersectorialité au sein du Réseau. Différents professionnels (médecins généralistes, infirmières, kinésithérapeutes, diététiciennes, podologues, acteurs médico-sociaux et animateurs) et patients/habitants proposent aux diabétiques et au grand public des stands d’informations, de dépistage, des ateliers d’échanges et animations tout au long de la journée sur tous les aspects du diabète. C’est un moment privilégié entre public et professionnels.
Conclusion
Le Réseau adopte une approche visant à renforcer la capacité d’un quartier à mener des actions de promotion de la santé intégrées à la réalité locale en assurant la cohérence et la pertinence des actions sur les thématiques de l’alimentation et de l’activité physique dans le quartier.
Le Réseau travaille en amont, en douceur et sur du long terme, en position de facilitateur. Il impulse des réflexions qui donnent envie aux associations de travailler à leur niveau sur des changements structurels. Il veut développer les compétences, la littératie en santé et mettre en action professionnels et publics dans une dynamique de co-construction de la démarche de soin. Sa forme est souple, permettant diverses façons de participer suivant les questions, activités, intérêts, les besoins.
Au-delà de son approche par quartier qui est au cœur du projet, le Réseau partage avec de nombreuses associations bruxelloises du secteur social-santé sa démarche en santé, son expertise d’intersectorialité, d’interdisciplinarité et d’articulation entre le domaine de l’ambulatoire et celui de la promotion de la santé.
Il est reconnu que la période « covid » a eu un impact négatif sur la santé mentale de la population en général et sur les jeunes en particulier. En province de Namur, le Réseau Santé Kirikou [1] et l’ensemble de ses partenaires n’a pu faire que le malheureux constat de cette détérioration de la santé mentale des jeunes : isolement social, décrochage scolaire, désenchantement, dépression, passages à l’acte, … Lors d’une réunion mensuelle entre les professionnels de la santé prenant en charge des situations de « crise », nous avons été informés que la commune de Namur débloquait un subside à l’attention des jeunes. Il n’en fallait pas plus pour que la réflexion et la concertation se lancent…
crédit: Projet Nomade
Angélique Vrancken est Chargée de projets transversaux au Réseau Santé Kirikou et coordinatrice du Projet Nomade.
La première réunion du groupe de travail autour de la mise en place du Projet Nomade regroupait des pédiatres, des pédopsychiatres, des psychologues et des éducateurs du secteur hospitalier. Au départ de leurs constats quotidiens, le champ d’action possible était immense ! Le souhait d’aider un maximum de jeunes nous animait. Mais il fallait être réaliste et nous nous sommes vite rendu compte que nous ne pourrions pas agir sur tous les facteurs, ni toucher la totalité des jeunes de Namur.
A force d’échanges, de réflexion, de partages d’expériences, nous avons donc choisi d’élaborer un projet visant à lutter contre le décrochage social et/ou scolaire.
Le lancement du projet
L’objectif étant fixé, il nous fallait déterminer comment l’atteindre. La nécessité d’une approche plurisectorielle a rapidement été une évidence.
Certains membres du groupe de travail collaboraient avec des associations actives auprès des jeunes (Infor-jeune Namur, Action Média Jeune et Jeune Et Citoyen). Des représentants de ces services ont été invités à rejoindre le groupe de travail. La machine « partenariale » était lancée ! Au fur et à mesure de nos réunions, chacun a invité ses partenaires à se joindre au projet et à alimenter notre réflexion de ses expériences, expertises et constats.
Lors du lancement du projet, nous comptions parmi les partenaires la Maison des Jeunes de Basse-Enhaive, la Maison des Jeunes des Balances, l’AMO Passages, la MADO de Namur, le service de pédiatrie du CHR de Namur, l’Athanor (du CNP Saint Martin), l’@tribu Mobile, Action Média Jeunes, Jeune et Citoyen, Infor Jeunes Namur. Le Réseau Santé Kirikou a été désigné comme coordinateur du projet.
Chacun des partenaires avaient un panel d’animations à proposer : expression créative, atelier de sensibilisation, expression des émotions, etc. Chacune des animations proposées était un outil pour atteindre notre objectif et, par l’intersectorialité des partenaires, le panel était complémentaire.
Il a vite semblé évident que pour lutter contre le décrochage social et/ou scolaire, il fallait faire sortir les jeunes de chez eux. Mais comment ? En allant dans leur milieu de vie, à savoir…leur quartier ! L’idée de base était de voyager dans les différents quartiers namurois et d’organiser les animations chez un service « hôte », le projet étant « nomade ».
La Ville de Namur compte 46 quartiers. Il était ambitieux de vouloir passer dans chacun d’eux. Afin d’objectiver nos choix et d’être au plus proche du public qui nous souhaitions toucher, nous nous sommes basés sur le Diagnostic Local de Cohésion Sociale de Namur et avons choisi de cibler les 8 quartiers diagnostiqués sensibles à savoir Les Balances, Basse-Enhaive, Plomcot, Germinal, Hastedon, Petit-Rhy, Amée et Saint-Nicolas.
Chacun de ces quartiers a une réalité qui lui est propre et pour atteindre notre objectif, il était nécessaire que notre action corresponde au mieux à leur réalité, leur population et, bien évidemment, leurs jeunes.
Nous avons élaboré la stratégie suivante : pour chacun des quartiers ciblés, un « stratège » a été désigné au sein des partenaires. Le rôle de ce stratège était de contacter les associations locales présentes dans les quartiers afin de co-construire avec eux le projet d’animation. Les Maisons de quartier, le Service de Santé Mentale, les Maisons médicales, les écoles de devoirs, les Maisons de Jeunes étaient autant de ressources locales que de nouveaux partenaires. En plus d’étoffer le partenariat du Projet Nomade, cela permettait de cibler au mieux les actions à mettre en place dans chacun des quartiers, en adéquation avec les besoins, souhaits et centre d’intérêts des jeunes.
Chaque animation organisée dans les quartiers faisait l’objet de réunions préparatoires avec les partenaires locaux. Des réunions de débriefing afin d’évaluer les actions étaient également organisées après chaque animation. Ces réunions de débriefing permettaient également, le cas échéant, de revoir l’adéquation de notre stratégie pour l’animation suivante.
Cette méthodologie a permis d’étoffer le partenariat et ainsi l’offre d’animation : sont venues s’ajouter les ASBL Initiation cirque, Spray Art, Excepté Jeunes et Scan-R.
Parallèlement aux animations par quartier, le Projet Nomade a développé d’autres axes d’action : des propositions de séances de cinéma suivies de moments d’échanges, des animations dans les écoles (atelier animation/parole durant les jours « blancs » et ateliers de sensibilisation aux pairs dans les situations de harcèlement), la collaboration avec les services provinciaux autours de deux expositions durant l’été ainsi qu’un appel à projet à l’attention des jeunes de Namur. Toutes ces initiatives ont été réfléchies et mises en œuvre avec les partenaires du projet.
Et la santé mentale dans tout cela ?
Dés ses prémisses, le Projet Nomade était empreint du désir de renforcer les initiatives déjà existantes sur le territoire. Bien que l’organisation des animations dans les quartiers semblait davantage relever de l’événementiel que d’une réelle action de prévention, la plus-value amenée par ce projet résidait en la présence, dans chacune des animations, d’un binôme de travailleurs du secteur de la santé mentale. Mêlés aux autres animateurs, leur expertise leur a permis de détecter des signes de fragilités chez les jeunes présents et, le cas échéant, de les informer, orienter ou simplement écouter. Il est difficile de chiffrer exactement le nombre de jeunes ayant bénéficié de cette expertise mais certains suivis ou accompagnements ont débuté lors d’une action du projet Nomade.
La présence de travailleurs du secteur de la santé mentale a également eu un impact sur les partenaires présents lors des animations. Le secteur de la santé mentale fait encore l’objet de nombreux a priori, les échanges intersectoriels ont permis de le démystifier.
Et après ?
Le Projet Nomade s’est clôturé le 31 décembre 2022 après 18 mois d’action. Durant toute sa durée, adaptativité, évolution et flexibilité ont été les maîtres-mots.
Nous avons eu à cœur que les actions soient bénéfiques pour les jeunes mais également pour les professionnels. Bien que l’objectif principal soit la lutte contre le décrochage social et/ou scolaire, il est ressorti que, pour l’atteindre, d’autres objectifs devaient être atteints : faire connaître les services, travailler sur les représentations que peuvent avoir les jeunes de ces services, mutualiser les moyens existants et favoriser l’intersectorialité.
Les services et associations travaillant avec les jeunes ont chacun leur réalité, leurs limites institutionnelles et leur champ de compétences. Or, les besoins des jeunes sont souvent transversaux et nous avons pu constater, tout au long du Projet Nomade, que le fait de faire « tomber les barrières » entre les secteurs est favorable aux prises en charge et aux accompagnements globaux de ces jeunes.
Les réunions de débriefing ont permis de mettre l’accent sur l’importance d’avoir des actions régulières pour lutter contre le décrochage social et/ou scolaire des jeunes. Cependant, les moyens dont disposent les acteurs locaux ne sont pas suffisants au vu de l’ampleur de la tâche. Une piste de solution se dégage néanmoins : mutualiser les moyens des différents quartiers permettrait d’organiser des actions plus régulières et plus complètes.
A cette fin, une rencontre entre tous les professionnels impliqués, de près ou de loin, dans les actions du projet Nomade sera initiée début 2023. Cette rencontre sera l’occasion de partager les différentes expériences vécues durant le projet, de mettre l’accent sur les freins et leviers identifiés tout au long du projet et de réfléchir aux perspectives.
En conclusion…
Le projet Nomade fut une merveilleuse expérience tant pour les jeunes que pour les professionnels impliqués. Riche de cette expérience, il y a un réel souhait de continuer ce qui a été amorcé : les collaborations intersectorielles, la mutualisation des moyens et ressources et la multiplication des moyens d’expression mis à la disposition des jeunes (que ce soit par le graff, l’écriture, l’activité physique ou simplement, la parole).
Les jeunes ont des choses à dire et des besoins à exprimer. N’est-ce pas notre rôle, à nous, adultes et professionnels, d’essayer de favoriser cette expression, de les guider ou simplement, d’être là quand ils en ont besoin ?
Les partenaires du Projet Nomade continueront à appliquer les enseignements de cette expérience…
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