Invoquer la Charte d’Ottawa est un réflexe en promotion de de la santé. Boussole pour l’action, tel le serment d’Hippocrate, ce réflexe rassure celleux qui la connaissent, déroute celleux qui la découvrent pour la première fois, et agace parfois celleux qui ont l’impression que le secteur de la promotion de la santé se l’est accaparée.

Pour les 40 ans du texte, Éducation Santé a choisi de s’emparer des doutes et des remises en question pour déconstruire Ottawa. Car si la Charte de 1986 est bien connue, ses nombreuses actualisations le sont moins, alors qu’elles ont tenté de pallier ses manques, d’améliorer ses stratégies, ses connaissances et ses postures, et ainsi d’augmenter sa portée.
« Nous ne pensions pas changer le monde »
En novembre 1986, 235 personnes, pour la plupart issues de pays de l’OCDE, se réunissaient à Ottawa. Le monde était alors en pleine guerre froide et le mur de Berlin n’était pas tombé. « Nous ne pensions pas changer le monde aussi radicalement, se remémore Evelyne de Leuw, aujourd’hui titulaire de la Chaire d’excellence en recherche du Canada ‘Une Seule Santé Urbaine’ à l’Université de Montréal. J’étais étudiante, jeune et ignorante. Je me disais que c’était juste une déclaration, mais c’était sans compter sur l’habileté d’Ilona Kickbusch, la mère de la promotion de la santé, qui avait soigneusement préparé la rencontre en amont. »
La Charte a posé les fondements d’une « nouvelle santé publique » et de ses stratégies : agir sur les déterminants sociaux de la santé, élaborer des politiques publiques saines, créer des environnements favorables, renforcer l’action communautaire, acquérir des aptitudes individuelles, et réorienter les services de santé. Ses principes ne sont pas pour autant gravés dans le marbre, car depuis 1986, une dizaine de Chartes, conférences mondiales et déclarations ont permis de prolonger le texte fondateur pour que la vision initiale s’adapte à l’évolution des contextes sanitaires, sociaux, climatiques et politiques. (voir infographie)

Actualiser Ottawa, un défi permanent
Les principes de la Charte d’Ottawa ont été progressivement repensés à la lumière des rapports de domination, des inégalités sociales de santé, de la crise climatique, de l’influence des lobbies ou encore de la complexification des environnements informationnels.
Ce dossier vise à nourrir la réflexion sur les points à actualiser et s’interroge sur les marges de manœuvre des acteurs et actrices de la promotion de la santé, du social et de la santé.
Pour commencer, et ce malgré les ambitions politiques affichées, les inégalités sociales de santé demeurent encore très marquées en Belgique, notamment en raison de la persistance d’approches centrées sur la responsabilité individuelle plutôt que sur les déterminants sociaux.
Le même travers touche les efforts en matière de littératie. Ainsi, le chercheur allemand Orkan Okan décrit l’importance de renforcer la littératie en santé organisationnelle pour contrer l’infobésité et la désinformation. Son modèle d’« école promotrice de littératie en santé » vise à adapter à la fois l’organisation, la communication et les pratiques scolaires, dans le but d’alléger le fardeau des enfants et de réduire les inégalités sociales de santé.
Mais tous ces efforts pour améliorer les environnements impliquent aussi de mettre en lumière la puissance des lobbies, notamment du tabac, de l’alcool et de l’agroalimentaire, dont les stratégies commerciales freinent la mise en place de politiques favorables à la santé.
Lever les angles morts
Le texte fondateur comportait aussi des angles morts. Sur la question du genre, il reconnaissait certes les femmes et les hommes comme des partenaires égaux en promotion de la santé, mais les approches contemporaines mettent désormais davantage l’accent sur l’équité et l’intersectionnalité.
Par ailleurs, sur la question des limites planétaires, l’urgence est désormais de mise. Les chercheurs du CERAC rencontrés insistent sur le fait que le changement climatique est devenu un déterminant majeur de santé, qui expose davantage les populations précarisées.
Enfin, la Charte identifiait la paix, le logement et la justice sociale comme des prérequis à la santé, sans toutefois aborder explicitement les enjeux migratoires. Dans un contexte marqué par les migrations, les conflits et les déplacements liés aux guerres et au changement climatique, certains acteurs et actrices plaident pour ajouter un axe « Santé et mobilités humaines » à la promotion de la santé, afin de garantir un accès effectif à la santé indépendamment du statut administratif.
À travers les travaux actuels sur le racisme en santé, il est aussi nécessaire de décoloniser les politiques et les pratiques de promotion de la santé et d’actualiser la Charte pour qu’elle tienne davantage compte des rapports de domination liés aux héritages coloniaux.
Renouer avec l’ambition politique
Les 9 et 10 novembre prochains, la conférence de Montréal, dont certains débats seront rediffusés en ligne, propose de changer de paradigme en passant de la promotion de la santé à la promotion d’« Une seule santé ». Une partie de la conférence sera consacrée à la nécessité de créer de nouveaux partenariats intersectoriels avec le social, le médical et les acteurs et actrices de l’environnement.
Le thème de la conférence renoue avec l’ambition que la promotion de la santé soit subversive. « Au centre du logo de la Charte d’Ottawa, figurent les termes ‘enable, mediate, advocate’. Ce sont les stratégies pour rééquilibrer les pouvoirs. La santé est politique. C’est une lutte, une contestation, comme le dit Harold Lasswell : faire de la politique, c’est décider qui obtient quoi, pourquoi, quand et comment », précise Evelyne de Leuw.
L’heure est donc au « plaidoyer massif », estime Louise Potvin de l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Invitée du symposium en l’honneur du départ à la pension de Stephan Van den Broucke de l’UCLouvain fin septembre, la présidente de l’International Union for Health Promotion and Education (IUHPE) a pris le temps de distinguer plusieurs formes de pouvoir dans sa présentation : « Le savoir, les pouvoirs économique, politique, idéologique et narratif, celui des réseaux citoyens et celui de la ‘disruption’. »
Elle en tire cinq leçons stratégiques pour la santé publique : consolider le pouvoir des citoyen·nes, développer l’autodéfense idéologique, renforcer le pouvoir du savoir, s’allier pour user du pouvoir disruptif, et défier le pouvoir économique et politique des intérêts financiers. Pour le plaidoyer, cela suppose d’inclure une analyse du pouvoir, d’ajuster sa stratégie à son auditoire, de s’allier hors du secteur de la santé et d’élargir les messages.
« Il y a de l’espoir pour un monde meilleur. Ne soyons pas déprimé·es parce que quelques personnes stupides font des choses stupides : c’est un contretemps, les derniers sursauts d’un monde qui disparaît », estime Evelyne de Leeuw.
Bonne lecture !
Suivez la conférence de Montréal en ligne sur 40e-charte-ottawa.openum.ca