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Santé et justice sociale : qu’est-ce qui a changé ?

Le 30 Déc 20

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L’apparition de la notion de déterminants sociaux de la santé a modifié la structure de la justice sociale. Depuis leur prise en considération, la manière dont sont appréhendées la justice sociale et la santé ont profondément changé. C’est ce qu’affirme et explique le philosophe québécois Daniel Weinstock.
Professeur au Département de philosophie de l’Université de Montréal, Daniel Weinstock était l’invité des Journées annuelles de santé publique, événement québécois réunissant le monde de la santé en novembre dernier. Son remarquable exposé fut l’occasion pour l’assemblée d’assister à une application des concepts de la justice sociale au domaine de la santé. Car le philosophe l’affirme: depuis que l’on observe la santé sous l’angle de ses déterminants sociaux, la définition de ce qu’est «une société socialement juste» s’est vue modifiée.

L’analogie de la course

Ce passionné des questions de justice sociale et de philosophie politique est soucieux d’appliquer ses réflexions aux réalités concrètes de la société. Il a ainsi partagé avec l’assistance ses observations relatives aux différentes conceptions de ce qu’est une société juste. « Dans l’après guerre », indique Daniel Weinstock, « les institutions avaient un rôle d’égalisation des chances . Prenons l’analogie de la course à pied : à cette époque , la société avait la responsabilité que les gens partent du même point de départ et aient des chances égales dans la vie .» Dans une telle conception, les inégalités qui sont constatées en fin de parcours – sur la ligne d’arrivée de la course – ne sont pas considérées comme préoccupantes, puisqu’elles sont le fruit d’un point de départ égalisé. « Aujourd’hui , le tournant de la santé publique a changé le regard sur les théories de la justice », annonce le directeur du Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal. « On s’intéresse de plus en plus à la ligne d’arrivée », ce point d’arrivée qui est assimilé à la santé.

La justice distributive admet les inégalités sociales

Dans la conception traditionnelle d’une justice distributive qui veille à ce que chacun ait les biens et ressources nécessaires pour vivre une vie décente, certaines inégalités dans la distribution des ressources sont acceptables. En effet, pour les tenants de la justice distributive, il importe surtout que les biens soient suffisants pour vivre décemment.
Au-delà de ce seuil minimal requis, des différences sont acceptables, qui peuvent d’ailleurs avoir un effet bénéfique sur la motivation et la productivité des individus. L’effet des circonstances et du hasard, quant à lui, est contrôlé par des mécanismes d’assurance comme la sécurité sociale. Dans ce modèle dans lequel la société se charge d’offrir les ressources minimales de départ et des systèmes de contrôle des hasards de la vie, les inégalités sociales existent et sont admises, parce qu’elles résultent des choix individuels. Dans un tel modèle social, les gens sont considérés comme libres et responsables de leurs choix. Une société juste n’a pas à immuniser les gens contre l’impact de leurs choix, lesquels entraînent inévitablement certaines inégalités.

La place de la santé dans cette société

« Quelle est la place de la santé dans cette conception d’une société juste ?» s’est interrogé le philosophe. À l’instar de multiples autres valeurs, la santé est vue comme une ressource et non comme une fin. Elle est un moyen pour jouir d’une bonne vie. Ainsi, si les points de départ sont équitables et si les individus sont assurés contre les effets du hasard, les inégalités de santé ne sont pas préoccupantes du point de vue de la justice sociale. Selon ce paradigme, il peut donc y avoir des inégalités sociales de santé dans une société dite juste.

Vers une nouvelle vision de la santé et de la justice

Depuis quelques années, on assiste à un changement majeur de logique, au Québec comme ailleurs dans le monde: les déterminants sociaux de la santé font l’objet de l’attention de plus en plus de spécialistes de la santé publique. Il n’est plus correct d’affirmer aujourd’hui qu’une société est socialement juste si elle assure à tous un seuil minimal de biens et ressources et laisse chacun agir selon ses choix. Par exemple, selon Sir Michael Marmot , spécialiste de la question des inégalités sociales de santé, les différences de statut et de revenus ont un effet majeur et mesurable sur la distribution des états de santé, même au sein des bien-nantis.
Dans cette nouvelle conception, les inégalités constatées à la fin de la course sont révélatrices d’injustices et doivent être combattues. Selon ce modèle également, la santé n’est plus un moyen parmi d’autres permettant d’atteindre la ligne d’arrivée de la course, mais elle en est la fin: la qualité de la distribution des ressources se mesure désormais à son impact sur la santé. En fait, toute inégalité sociale de santé est vue comme étant problématique du point de vue de la justice. Une telle vision a un impact non négligeable sur notre vision du rôle de l’État.

Choix de société

Voulons-nous d’une société qui assure le minimum vital et laisse ses membres vivre selon leurs choix, ou préférons-nous un monde avec moins d’inégalités sociales de santé, mais dont l’État serait nécessairement un peu plus ‘intrusif’? Sans avoir analysé la question sous l’angle éthique, nous sommes nombreux à avoir été confrontés à cette question. Les critiques adressées à ceux qui sont perçus comme des «ayatollahs» de la santé y font directement référence.
Peut-on avancer vers un monde présentant moins d’inégalités de santé sans (trop) sacrifier les libertés individuelles, si chères à nos sociétés occidentales? Daniel Weinstock, quant à lui, est un philosophe: si son travail est de révéler et d’analyser ce changement de focus, il refuse de trancher en faveur de l’un ou l’autre de ces modèles. « Mon rôle est de mettre en lumière les impacts que les décideurs ont à connaître avant de faire leurs choix .» a-t-il indiqué en conclusion de son exposé.
Pascale Dupuis , Correspondante Éducation Santé au Québec
La vidéo de l’exposé est disponible sur https://www.inspq.qc.ca/aspx/fr/jasp_videos.aspx?sortcode=1.55.58.62.69.80&Annee;=2010

Intérêts économiques et santé publique : équation impossible ?

Le 30 Déc 20

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Plaidoyer en faveur d’un conseil fédéral de la publicité

Chacun d’entre nous est confronté en moyenne à 1200 messages commerciaux, visuels ou sonores, par jour (1). La publicité est donc omniprésente: à la télévision, la radio, dans la rue, sur le web, sur notre GSM, dans les jeux vidéos, dans les événements, les stades, etc. La grande majorité de ces nombreux messages quotidiens est perçue inconsciemment. Et la tendance va vers encore plus de pubs et mieux ciblées. Le consommateur n’en sortira pas gagnant, bien au contraire. De plus, certaines de ces pratiques commerciales vont à l’encontre du bien commun, de l’éthique ou de la santé publique.
Ces pratiques de plus en plus excessives (de forme ou de contenu) incitent à la surconsommation ou heurtent l’éthique. Ainsi, la quantité et la fréquence excessive des messages publicitaires dans notre société en général constituent une pression constante sur les individus, et le développement massif des «nouveaux médias» fait affluer une nouvelle vague de pratiques commerciales encore plus pointues, voire agressives, dont les jeunes, premiers utilisateurs de ces médias, sont les cibles principales. Le consommateur devient de plus en plus partie prenante de l’acte publicitaire à travers ces nouvelles pratiques (marketing viral, sites de socialisation, blogs, etc.) et les systèmes classiques et actuels de contrôle sont en panne.
Une démarche de promotion de la santé peut relever d’actions à plusieurs niveaux. Il s’agit dès lors ici de travailler notamment sur les obstacles attitudinaux et structurels. En effet, promouvoir des contextes plus favorables à des consommations responsables implique aussi de promouvoir des politiques publiques saines. Dès lors, agir non seulement sur la régulation des pratiques commerciales mais aussi sur les représentations que le public peut en avoir relèvent de ces stratégies de promotion de la santé.

La publicité: face visible de l’iceberg ?

La publicité est un processus de séduction qui crée un manque et contraint à consommer. Elle s’immisce dans la vie du consommateur mais celle-ci est masquée par un sentiment de libre choix et de droit à être soi. Les destinataires du message se projettent dans les valeurs, la notoriété, le prestige associés à la marque et il y a place pour des comportements hors du commun. Dans la création publicitaire, le message s’autonomise par rapport au produit; c’est l’image qui s’impose et qui l’emporte sur les caractéristiques du produit. La force identitaire des marques développe une croyance plutôt qu’une connaissance du produit. La publicité s’inscrit dans un processus de socialisation. Les inégalités sociales sont gommées: le produit devient une nécessité pour tous. Et la publicité n’est pas neutre: elle valorise et propose des modèles de conduite.
La grande majorité d’entre nous voit la publicité là où elle est facilement identifiable comme telle: dans les messages à la télévision, dans la presse écrite, dans l’affiche public, à la radio… Bref, dans les médias de masse. Mais il faut comprendre la publicité comme toute action visant à mettre en avant un produit ou un service dans un but commercial. Cela veut donc dire que la publicité couvre tout le spectre des pratiques commerciales, des plus évidentes (comme dans les médias de masse), aux plus discrètes ou sournoises (le packaging, le placement de produits dans les films, dans l’événementiel, le buzz marketing, le parrainage, etc.). Il faut donc comprendre la publicité comme toute démarche commerciale et non uniquement comme une démarche médiatique.

Le jeune est-il plus concerné encore ?

Si, en grandissant, les enfants apprennent à repérer les publicités et à se montrer critiques vis-à-vis d’elles, ils n’en restent pas moins fortement influençables. En effet, plusieurs études (dont celle d’ Arnaud Pêtre , chercheur en neuro-marketing à l’UCL) ont démontré la fragilité du public jeune face aux pratiques commerciales. Lors de l’enfance et de l’adolescence (jusqu’à environ 20 ans pour les filles, et 24 ans pour les garçons), le cortex pré-frontal, siège de l’inhibition, est immature. Or, lorsque celui-ci est dépassé, c’est le cerveau «émotionnel» qui prend l’ascendant (putamen, claustrum, cortex cingulaire antérieur, amygdales) sur lequel les annonceurs jouent en permanence (couleurs, personnages rigolos, images rythmées, musique, etc., génèrent des émotions qui sont alors inconsciemment associées à la marque). Et l’émotion est un accélérateur de la mémoire épisodique, chère aux annonceurs.
Le libre arbitre de tout un chacun est guidé par la capacité des lobes frontaux et pré-frontaux à inhiber les réponses de notre cerveau primitif. Cela permet de comparer les messages perçus, reçus, avec des éléments de notre mémoire, ce qui, dès lors, provoque l’inhibition de la réponse émotive et guide notre intention d’achat ou pas selon les arguments et nos besoins.
L’enfant et le jeune, dont les lobes frontaux et pré-frontaux sont encore immatures, montrent donc des difficultés accrues à traiter scrupuleusement un message, à comprendre l’intention persuasive, à distinguer une publicité d’un jeu, d’une information, et à contre-argumenter. De plus, toutes ces difficultés sont accrues avec les nouvelles techniques de marketing plus discrètes ou insidieuses (marketing viral, buzz marketing, placement de produits dans les films et les jeux vidéos, etc.).
Par ailleurs, comme le souligne Nadine Fraselle (2), alors que les certitudes du passé sont mises en question par les jeunes, les marques compensent les pertes de repères institutionnels. Les valeurs proposées par les marques ont tendance à être mieux entendues que celles proposées par les parents, l’école, les institutions et organisations.
La compréhension de la fonction publicitaire dépend donc en effet notamment des capacités de perception et de l’âge. Les plus jeunes distinguent mal l’information de la publicité et ils s’attachent aux éléments d’exécution (visuel, couleur, animation). Ils se projettent dans le monde des adultes auxquels ils veulent ressembler et qu’ils imitent. L’attitude envers l’annonce et envers la marque sous un angle hédoniste explique l’intention d’adhérer à la marque.
Quant aux adolescents, s’ils ont conscience de l’aspect persuasif de la publicité et se montrent critiques à son encontre, ils n’en demeurent pas moins largement influencés dans leur quête d’identité qui se juxtapose à une quête des marques: «Je suis ce que j’ai».
Pour amener les jeunes à adopter de nouveaux comportements favorables aux produits mis en valeur, il faut communiquer sur une base permanente. Les annonceurs utilisent plusieurs techniques d’approche des jeunes: l’hyper-segmentation des marchés et le ciblage pointu, l’interaction information-publicité donnant lieu à la présence de publicités masquées et fugitives dans l’information, la combinaison de plusieurs médias. Ils recourent à des tierces parties (les pairs auxquels les jeunes peuvent s’identifier) pour étendre une cible ou s’en rapprocher en prodiguant des conseils sur la manière de modifier sa façon de se distraire et de consommer. La première réaction attendue par l’annonceur de la part du consommateur est de dire «oui» à une offre et ensuite de maintenir le contact avec lui. Par ailleurs, le (jeune) consommateur qui s’écarterait du discours généralement adopté pourrait se voir marginalisé, ce qui pourrait également modifier certains comportements par la favorisation du «mal-être» social qu’engendre cette mise à l’écart.
Cependant, ne soyons pas non plus trop pessimistes, la majorité des adolescents font preuve d’esprit critique développé, notre rôle est d’aider les jeunes à l’utiliser à bon escient afin de favoriser chez eux le réflexe du «consom’acteur» critique et responsable. Mais l’immense marché publicitaire et son énorme pouvoir persuasif font de notre action éducative une entreprise sans cesse à renouveler ainsi qu’un combat inégal.
Il est temps maintenant que les pouvoirs publics prennent des mesures plus égalitaires afin de mieux protéger le consommateur. Comme les mineurs ont accès à l’ensemble des messages publicitaires en dehors des émissions qui leur sont destinées, c’est toute la publicité qui doit être réfléchie en fonction du souci de protection des mineurs.

La Responsabilité Sociale des Entreprises, de la poudre aux yeux ?

La «Corporate Social Responsability» (Responsabilité Sociale de l’Entreprise: RSE) prend en compte les questions adressées à celle-ci par les acteurs externes. Nadine Fraselle nous rappelle que l’entreprise doit participer au développement durable de la planète aux côtés d’autres acteurs (pouvoirs publics, consommateurs, citoyens) par des actions de précaution à l’égard des dommages environnementaux et des problèmes sociaux, et par des actions positives envers la société civile. L’éthique de la responsabilité de l’entreprise est associée au devoir de s’intégrer et d’être responsable dans le contexte de société dans lequel elle mène ses activités. En apportant des réponses aux exigences du marché, l’entreprise se redéfinit dans sa légitimité citoyenne et dans son efficacité économique. Cet engagement social et environnemental est devenu inévitable face aux pressions sociales. Il se traduit le plus souvent par l’adoption d’un code de «bonne» conduite.
Les entreprises sont appelées à répondre de leurs actes auprès des actionnaires mais aussi auprès des employés, des clients, des représentants de la société civile (l’ensemble des parties prenantes). Dans les années 90, cette «culture de l’intégrité» s’est généralisée à tous les secteurs d’activité car les entreprises y ont trouvé plusieurs avantages substantiels: devancer et désamorcer de nouvelles réglementations, s’adapter en souplesse aux exigences du marché, bénéficier des fruits de la mondialisation contre quelques engagements envers la société.
Mais peut-on parler de responsabilité lorsque les bases institutionnelles des actions menées par les entreprises sont faibles ou inexistantes? L’absence de politique globale et coordonnée handicape le mouvement de la RSE car les actions mises en œuvre ou proposées sont prises au cas par cas et elles agissent isolément plutôt que sur des processus et sur des fonctions collectives. De plus, on peut se demander si ce n’est pas une occasion pour certaines entreprises de se dédouaner de leurs responsabilités en créant l’illusion de s’engager d’un point de vue sociétal.
Pour les organisations de consommateurs ou les acteurs de prévention, l’intervention des pouvoirs publics est un gage de reconnaissance de normes de protection harmonisées, élevées et ayant une portée large. Les codes de conduite ne sont pas adaptés lorsque des droits fondamentaux comme la protection de la santé sont en jeu.
Les codes prennent en compte les seules questions pour lesquelles les entreprises acceptent d’agir, ce qui rend l’action publique dépendante de celles-ci et réduit considérablement les ambitions d’une approche globale et intégrée des problèmes que rencontrent les consommateurs. En outre, la disposition des entreprises à agir est mince si les pouvoirs publics réservent peu d’attention à ces problèmes.
Les codes de conduite sont nécessaires pour faire valoir les valeurs que les entreprises entendent respecter et pour que les parties prenantes puissent s’y référer. Mais ils présentent certains problèmes d’efficacité juridique dont les principaux sont la diversité des moyens de contrôle et très souvent l’absence de sanctions. Enfin, la grande hétérogénéité des positions rend difficile toute tentative de dégager une vue cohérente.

L’autorégulation a ses limites !

À l’heure actuelle, le seul organisme supposé réguler l’ensemble des pratiques commerciales en Belgique est le JEP (Jury d’Éthique Publicitaire), créé en 1974 par le Conseil de la Publicité. Même si depuis 2007, le JEP a évolué vers une forme plus démocratique en s’ouvrant à la société civile, il n’en demeure pas moins que les représentants commerciaux du secteur restent majoritaires. Le conflit d’intérêt est donc flagrant.
De plus, le JEP présente plusieurs lacunes importantes en matière de (auto-) régulation. En effet, il ne se déclare compétent que pour la publicité «above the line», c’est-à-dire des médias de masse (télévision, radio, presse écrite, affichage, cinéma) – dont on estimait en 2005 (3) qu’il ne représente plus que 30% des investissements publicitaires – ainsi que, plus récemment, pour Internet, dans sa forme publicitaire «classique». Quid alors de la régulation de la masse publicitaire «below the line», laquelle représenterait donc pourtant plus de 70% des investissements commerciaux aujourd’hui? Or, les dérives les plus graves et les plus fréquentes se retrouvent de plus en plus dans les nouveaux médias, lors d’événements ou dans la rue (télécommunications, street marketing, marketing viral, tribal, buzz marketing…). Et il faut ajouter à cela que seuls les chiffres du marketing «above the line» sont relativement connus; la part consacrée aux autres médias allant grandissant, le contrôle n’en deviendra que plus complexe et les pratiques plus obscures.
Par ailleurs, le JEP n’a pratiquement aucune possibilité d’empêcher la sortie avant diffusion de publicités sortant du cadre légal: « 15 % des campagnes que nous étudions nous sont transmises avant diffusion par les agences , les annonceurs ou les médias » (4). Le «mal» est donc déjà fait pour au moins 85% de ces publicités!
Enfin, le Conseil d’État a rendu un avis négatif sur le Projet de Loi du 28 mai 2006 modifiant la loi du 24 janvier 1977 relative à la protection de la santé des consommateurs stipulant, entre autres, que de telles mesures concernant la publicité (l’autorégulation, telle la convention réglementant la publicité pour l’alcool) ne devraient pas être proposées par le secteur lui-même; et, comme le souligne le CRIOC, « consommateurs , producteurs et distributeurs doivent être conscientisés à l’importance du « contrôle social » (et donc public) sur la vente et la consommation (…) Croire que le marché pourra mieux s’organiser par l’autorégulation relève de l’utopie ou de la mauvaise foi . Tous les systèmes économiques montrent qu’en l’absence de régulation par les pouvoirs publics , les intérêts individuels entrent en conflit et des distorsions se créent entre les acteurs . Ainsi , les codes de conduite ( ou conventions privées ) ont montré plus d’une fois leurs limites ».

Que pourrait être le rôle des pouvoirs publics ?

La solution proposée serait de légiférer en matière de pratiques commerciales et de réguler la publicité à travers un Conseil fédéral de la publicité , organe public, indépendant et dont les activités feraient indirectement pression sur les producteurs. Ses procédures de fonctionnement devraient être claires, précises et transparentes. Elles devraient produire des résultats effectifs et mesurables.
Pour réguler la communication commerciale, il faut appliquer une législation précise qui identifie toute communication publicitaire ou marketing et la sépare d’un contenu éditorial. Les règles en matière d’exposition et de durée devraient être précisées et simplifiées. Plutôt que de ne réglementer que le contenu de la publicité, il serait plus efficace d’autoriser la publicité en fonction des lieux de diffusion: seuls les lieux interdits aux mineurs diffuseraient de la publicité pour des produits et services réservés aux adultes et les lieux «enfants admis» ne pourraient diffuser que des publicités dont la vente des produits est autorisée aux mineurs.
Enfin, la régulation des techniques publicitaires doit s’élargir à l’ensemble des médias. La créativité publicitaire et le marketing développés aujourd’hui font qu’on ne peut plus faire l’impasse sur l’éthique, le développement durable et le respect d’autrui.
Il faudrait donc créer un Conseil fédéral de la publicité, organe public, indépendant, au pouvoir réellement contraignant et aux missions d’observation élargies. Ses missions seraient d’observer l’ensemble des pratiques commerciales (tant en amont qu’en aval de la diffusion), de contrôler et sanctionner lorsque les lois et réglementations ne sont pas respectées, et d’assurer des missions d’éducation en participant aux travaux d’éducation aux médias émanant du secteur public et/ou associatif.
Pour remplir ses missions, ce Conseil se baserait sur la législation en vigueur ainsi que sur les accords collectifs de consommation plutôt que sur les codes de bonnes conduites dont on a largement pu mesurer les limites.
Ce Conseil fédéral pourrait être financé via une participation financière indirecte des annonceurs à la hauteur de seulement 0,1% des montants engagés dans les campagnes à travers un mécanisme qui doit être public et transparent afin de donner toutes les garanties d’indépendance et d’éthique. Ceci représenterait un budget annuel de l’ordre de 2,4 millions d’euros si l’on prend pour référence les chiffres de l’année 2005 pour la seule publicité «above the line» (5).
Aujourd’hui, alors que l’éthique revient au premier plan dans le monde économique, alors que l’on parle de responsabilité sociale de l’entreprise, ne conviendrait-il pas de s’interroger sur l’autorégulation et ses limites, sur la volonté du monde de la publicité de s’octroyer un permis de créer sans réserves, sans règles autres que celles qu’il se donne à lui-même, et de l’abandon des pouvoirs publics sur ces questions?!
L’heure des choix s’impose. Mieux réguler ces pratiques ne va pas à l’encontre de la prospérité économique, que du contraire. Tant les entreprises que les responsables politiques ont intérêt à envisager les pratiques commerciales de manière plus durable et dans un meilleur respect des consommateurs. Il en va de leur notoriété, de leur image, de leur survie…
Martin de Duve , Directeur d’Univers santé
Adresse de l’auteur : Univers santé, Place Galilée 6, 1348 Louvain-la-Neuve. Tél. : 010 47 28 28. Fax : 010 47 26 00. Courriel : univers-sante@uclouvain.be. Internet : https://www.univers-sante.ucl.ac.be

Cet article est une version légèrement modifiée d’un texte publié dans la revue trimestrielle «Drogues-Santé-Prévention» n°56 (2010) de Prospective Jeunesse. Nous le reproduisons avec son aimable autorisation. (1) Outil de sensibilisation «Notre cerveau n’est pas à vendre», Les Équipes Populaires, mai 2007.
(2) Fraselle N., Chercheur UCL, Marketing et responsabilité des alcooliers envers les jeunes , travail préparatoire à la publication «Les publicitaires savent pourquoi», cahier de l’éducation aux médias, Média-Animation, août 2006.
(3) Contrastes , mars-avril 2007.
(4) «Quand la pub fait de la pub à la pub», Interview du Président du Conseil de la publicité, article du Soir du 16 novembre 2006.
(5) Contrastes , mars-avril 2007.

L’adolescence et le risque. 2e partie L’évolution des usages

Le 30 Déc 20

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Dans la première partie de notre article (Éducation Santé 265, mars 2011), nous vous avons présenté quelques considérations générales sur l’adolescence et sur la question des prises de risque à cette période de la vie. Des prises de risque qui sont parfois l’objet d’une attention suspecte des ‘adultes’, que nous nous sommes efforcés de nuancer quelque peu.
Venons-en maintenant aux conduites de consommation, qui méritent aussi quelques nuances.
Nos analyses nous permettent de mettre en évidence une série d’évolutions au niveau des conduites juvéniles de consommation de psychotropes et d’usage abusif de télévision et jeux électroniques.
Depuis 1994, les conduites suivantes sont en régression:
–l’expérimentation et l’usage au moins hebdomadaire d’alcool parmi les jeunes de 5e et 6e primaires;
–la consommation au moins hebdomadaire d’alcool parmi les jeunes de l’enseignement secondaire et plus particulièrement celles de bière et de vin;
–l’expérimentation d’ecstasy ainsi que son usage au cours des 30 derniers jours précédant l’enquête chez les jeunes de l’enseignement secondaire;
–l’abus de télévision parmi les jeunes de l’enseignement secondaire.
L’expérimentation de l’ivresse et l’expérimentation tabagique parmi les jeunes de 5e et 6e primaires sont en léger recul depuis 1994. La consommation d’au moins 20 cigarettes par semaine parmi les jeunes fumeurs du secondaire connaît aussi une légère diminution. À noter aussi que la consommation au moins hebdomadaire des ‘alcopops’ est en légère diminution depuis 2002; date à laquelle cette information était disponible pour la première fois.
Au cours du même laps de temps, les comportements suivants sont restés relativement stables:
–l’expérimentation de l’alcool, la consommation de plus de 7 verres d’alcool et l’usage de plus de 2 verres quotidiens parmi les jeunes de l’enseignement secondaire;
–l’expérimentation et l’usage quotidien de tabac parmi les jeunes de l’enseignement secondaire.
L’usage quotidien de cannabis parmi les jeunes de l’enseignement secondaire, pour lequel nous disposons de l’information depuis 1998, est resté également stable.
Par rapport à 1994, les usages suivants ont connu une augmentation:
–l’ivresse parmi les jeunes de l’enseignement secondaire;
–l’expérimentation et la consommation au moins hebdomadaire de cannabis auprès des jeunes de l’enseignement secondaire;
–l’abus de jeux électroniques sur console ou sur ordinateur parmi les jeunes de l’enseignement secondaire.
Le «binge drinking» pour lequel nous avons collecté une information depuis 2002 connaît également une légère hausse.
En un peu plus de 10 ans, la situation s’est améliorée et ce, plus particulièrement, en ce qui concerne les usages de tabac et d’alcool des jeunes en fin de scolarité primaire et les usages d’ecstasy des jeunes suivant l’enseignement secondaire. Parmi les jeunes du secondaire, les usages réguliers d’alcool sont généralement stables ou en diminution tout comme le tabagisme qui se caractérise par une diminution de la quantité de cigarettes consommées. À l’inverse, auprès des jeunes de l’enseignement secondaire, les abus d’alcool sont en augmentation tout comme les usages de cannabis hormis en ce qui concerne l’usage quotidien. L’usage abusif de jeux électroniques augmente depuis 2002 alors que l’abus de télévision diminue au cours de la même période.

La persistance des inégalités

Dans l’ensemble des conduites analysées, les garçons s’illustrent plus négativement que les filles. Seuls les usages tabagiques ne présentent pas de différence entre les garçons et les filles de l’enseignement secondaire. Cette différence entre les sexes ne se limite pas aux conduites présentées dans cet article, elle caractérise également d’autres conduites à risque telles que l’alimentation, le recours à la violence physique, la consommation médicamenteuse, la survenue d’accidents, etc.
Elle n’est pas propre à l’adolescence et s’appuie, en partie, sur des logiques comportementales différenciées entre les sexes. En effet, les adolescentes se distinguent notamment par un rapport à soi, tant physique que psychique, plus problématique (moins bonne confiance en soi, moins bonne image du corps, plaintes psychosomatiques plus fréquentes, plus grande consommation médicamenteuse, plus adeptes des régimes, etc.) alors que les adolescents se particularisent, entre autres, par davantage de conduites à risque (plus grands consommateurs de drogues illicites, port moins fréquent de la ceinture de sécurité en voiture, recours plus fréquent à la violence physique, etc).
Cette distinction entre les sexes est vraisemblablement à rattacher à des processus différents de socialisation masculine et féminine qui vont intensifier des divergences physiologiques d’origine et façonner un rapport distinct entre adolescents et adolescentes, entre personnes de sexe masculin et personnes de sexe féminin, à la prise de risque et à l’usage de produits psychotropes. Ce formatage de l’identité sexuelle commence dès le plus jeune âge avec, notamment, une attention plus particulière donnée au développement moteur des petits garçons et au développement verbal des petites filles, une interprétation des pleurs des petits garçons davantage perçus comme de la colère et des pleurs des filles comme de la peur, des jeux plus typiquement masculins (associés à la force physique, au contrôle des émotions, à l’«espace public», etc.) et des jeux plus typiquement féminins (associés à la fragilité, à la coquetterie, à l’«espace domestique», etc.).
Ce formatage se poursuit au cours de l’adolescence et de l’âge adulte. Cette construction de l’identité sexuelle va donner lieu à des manières d’être différentes (façon de se vêtir, capacité à contrôler ses émotions, appréhension de son corps, façon de considérer l’espace public/privé, manière de percevoir les comportements, rapport à l’école, etc.) qui transparaissent vraisemblablement dans les comportements de santé (Bourdieu, 1979, Berger et al., 1996, cités par Van Campenhoudt, 2001; Étienne et al., 1997, Cipriani-Crauste et al., 2005; Currie et al., 2008). Sur le plan des relations amicales, les adolescents ont généralement un plus grand nombre d’amis et privilégient les contacts directs, les relations face à face alors que les adolescentes entretiennent davantage de rapports via les médias électroniques (Currie et al., 2008). Cette différence de genre se conjugue vraisemblablement dans les consommations psychotropes comme le montrent certaines études. Ainsi, par exemple, l’anxiété constitue un facteur de risque de l’abus d’alcool chez les filles ou encore une faible estime de soi influence le tabagisme des adolescentes alors que ces liens n’apparaissent pas automatiquement chez les adolescents (Pulkkinen et al., 1994, Abernathy et al., 1995, cités par Ledoux et al., 2000). En matière de consommation d’alcool, les garçons seraient davantage influencés par les normes du groupe de pairs tandis que les filles seraient plus sensibles aux normes parentales (Pedersen et al., 1998, cités par Ledoux et al., 2000). De même, l’usage anxiolytique du tabac se rencontrerait plus souvent chez les femmes que chez les hommes (Sorensen et al., 1987, Waldron, 1991, Lawn et al., 2002, cités par Beck et al., 2006).
Comme dans les résultats des enquêtes précédentes, les jeunes de l’enseignement professionnel et de l’enseignement technique présentent généralement un profil de consommation plus «problématique» que les jeunes de l’enseignement général. Ce profil plus défavorable se retrouve notamment dans les usages de tabac, cannabis et ecstasy ainsi que dans les abus de télévision et de jeux électroniques. Pour les usages d’alcool, la situation est quelque peu différente. En effet, les usages d’expérimentation et d’habitudes hebdomadaires se retrouvent davantage dans l’enseignement général et technique. À l’inverse, les consommations importantes et abusives caractérisent davantage les jeunes de l’enseignement professionnel et technique. À remarquer que cette inégalité entre les filières de formation est sans doute plus importante qu’il n’y paraît. En effet, l’absentéisme pour raison inconnue le jour de l’enquête est plus important dans les formations techniques et professionnelles alors que les «brosseurs» présentent un profil plus à risque que les jeunes ne brossant pas les cours. En 2006, dans le troisième degré de l’enseignement secondaire, les jeunes suivant une filière de formation professionnelle étaient 13,9% à être absents pour une raison inconnue contre 10,3% des jeunes poursuivant une filière technique de transition ou de qualification et 8,1% des jeunes fréquentant une filière générale.
Par ailleurs, les jeunes de l’enseignement professionnel et technique se caractérisent par un retard scolaire beaucoup plus fréquent que chez leurs homologues de l’enseignement général. En 2005-2006, 75,6% des élèves de 1ère accueil (1B) ont au moins un an de retard scolaire contre 29,0% en 1ère général (1A) et la répartition des jeunes ayant au moins un an de retard scolaire en 3ème année est respectivement de 25,3% en général, 53,8% en technique de transition, 68,8% en technique de qualification et de 76,5% en professionnel (www.statistiques.cfwb.be). De sorte que les filières qualifiantes regroupent une majorité de jeunes se situant en marge d’une «scolarité normale».
Les types d’enseignement sont aussi le reflet de différences d’origine socio-économique entre les jeunes d’une part, et de disparités sur le plan de leur future intégration socio-professionnelle d’autre part. Ainsi d’un côté, les jeunes de milieux défavorisés sont sur-représentés dans l’enseignement professionnel et technique. Et d’un autre côté, les jeunes inscrits dans l’enseignement professionnel, et dans une moindre mesure dans l’enseignement technique, éprouveront plus de difficultés à s’insérer plus tard sur le marché de l’emploi que ceux de l’enseignement général (Ouali et al., 1995, Delvaux, 2001, Piette et al., 2003, Jacobs et al., 2007).
Les résultats de nos analyses ne conduisent pas à une association entre une aisance matérielle peu élevée – mesurée par le nombre de voitures familiales, de vacances annuelles en famille et d’ordinateur présents dans le ménage – et l’usage de produits psychotropes. En ce sens, ce ne seraient pas spécifiquement les jeunes des familles les moins aisées des formations techniques et professionnelles qui apparaîtraient comme les principaux usagers de psychotropes. Ce résultat renforce aussi l’idée d’un lien probable entre les usages de psychotropes et le déclassement socio-économique inhérent à un cursus scolaire caractérisé par des échecs et des réorientations successives. Cependant, si nous n’observons pas de relation entre aisance matérielle et usage de psychotropes à l’adolescence, nous constatons par contre que le fait d’avoir un père professionnellement actif se retrouve plus fréquemment parmi les jeunes ayant un usage régulier et récurrent d’alcool. À l’inverse, le fait de ne pas avoir un père professionnellement actif se rencontre davantage parmi les jeunes fumeurs de tabac et parmi les usagers récents d’ecstasy.
La situation est différente pour l’usage abusif de télévision et l’excès de jeux électroniques. Le fait d’avoir une faible aisance matérielle ou un père inactif caractérise davantage les jeunes abusant de télévision. Par contre, l’inverse s’observe pour l’abus de jeux électroniques qui se retrouve plus communément parmi les jeunes obtenant un score d’aisance matérielle élevé ou moyen.
Les échecs et réorientations scolaires diminuent l’éventail des possibilités pour les jeunes concernés d’envisager sereinement l’avenir. Il est vraisemblable, comme le montrait Hoggart dans ses travaux sur le style de vie des classes populaires, que dans une telle perspective la tentation est grande pour les jeunes de profiter pleinement du moment présent, de s’octroyer des plaisirs immédiats, d’égayer autant que possible le quotidien, de pallier un sort ressenti comme peu enviable (Hoggart, 1970, cité par Van Campenhoudt, 2001). Ce cursus scolaire entrave également le sens que peut revêtir l’école. À quoi bon s’investir dans un apprentissage alors que ce dernier est perçu comme ne servant à rien. En ce sens, être bon ou mauvais élève, ce n’est pas uniquement une différence de résultats scolaires, c’est aussi in fine une disparité dans la capacité de se projeter dans le futur, de choisir son mode de vie, de se percevoir et de construire son rapport aux autres, d’être sensibilisé aux messages diffusés par les campagnes de prévention, etc.
De même, un parcours scolaire chaotique peut entailler l’adoption de conduites préventives qui sont, par essence, un investissement sur le futur. Ainsi, ce qui distingue les élèves des diverses filières de formation, ce ne sont pas simplement les comportements à risque mais aussi le cumul des éléments déterminant ces conduites.
Il est probable que derrière ces filières de formation transparaissent également des styles de vie, des pratiques et des goûts culturels qui varient en partie selon les catégories d’appartenance des adolescents. Cette assertion apparaît notamment au niveau des consommations hebdomadaires d’alcool où l’usage de vin, symbole du repas familial, est plus fréquent parmi les jeunes de l’enseignement général alors que la consommation d’alcopops se rencontre plus fréquemment parmi les jeunes de l’enseignement technique et professionnel. Il en est, sans doute, de même avec l’abus de télévision plus fréquent chez les jeunes de l’enseignement professionnel. En effet, cet abus reflète vraisemblablement le rôle souvent joué par la télévision en milieu populaire qui, allumée en permanence, contribue à animer la vie de famille et dont les programmes sont régulièrement l’objet de multiples joutes verbales (Harrinton et al., 1995, cités par Van Campenhoudt, 2001).
Dans nos analyses, la consommation et plus encore la polyconsommation de substances psychoactives s’accentuent avec l’âge. Habituellement, les polyconsommations, les usages récréatifs et abusifs de psychotropes connaissent leur taux le plus élevé parmi les jeunes adultes pour diminuer ensuite avec l’accroissement de l’âge. Par contre, les usages quotidiens d’alcool ont tendance à s’accroître et l’usage quotidien de tabac à se maintenir au fur et à mesure de l’avancée en âge (Von Sydow et al., 2001, ISP, 2006, Beck et al., 2007, Costes et al., 2007, OEDT, 2007). En fin d’adolescence, la polyconsommation serait le fruit de l’association tabac-cannabis et, dans une moindre mesure, de l’association tabac-alcool. Cette dernière s’imposerait avec l’avancée en âge (Costes et al., 2007).
Contrairement à cette accentuation avec l’âge des consommations de psychotropes, l’abus de télévision diminue et l’abus de jeux électroniques reste stable au cours de l’adolescence. Ces deux types d’abus de petits écrans existent au début de la scolarité secondaire et sont vraisemblablement davantage conditionnés par l’environnement familial que les autres usages observés dans notre enquête.
La fois prochaine , nous aborderons quelques perspectives d’intervention .
Damien Favresse et Patrick De Smet , Service d’information promotion éducation santé – SIPES ULB
Référence et origine du texte – Favresse D., De Smet P., Tabac, alcool, drogues et multimédias chez les jeunes en Communauté française de Belgique. Résultats de l’enquête HBSC 2006. Service d’Information Promotion Éducation Santé (SIPES), ESP-ULB, Bruxelles, 2008.

L’adolescence et le risque. 3e partie – Quelques perspectives d’intervention

Le 30 Déc 20

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Dans les numéros précédents (Éducation Santé 265 de mars et 266 d’avril 2011), nous avons dressé un rapide état des réflexions sur cette période importante de transition entre l’enfance et l’âge adulte, qui a ses caractéristiques propres dans tous les domaines, et pas seulement ceux de la santé physique et psychologique comme le voulait une lecture traditionnelle.
Dans le cadre de l’enquête HBSC (1), nous nous focalisions plus particulièrement sur les aspects problématiques de cette période, comme la gestion des risques.
Il n’existe évidemment pas un profil type du jeune adoptant des conduites à risque tout comme il n’existe pas un ensemble de facteurs permettant à coup sûr de les prédire. Ces dernières sont généralement le fruit de multiples combinaisons de facteurs (personnels, familiaux, amicaux, scolaires, sociaux, économiques, culturels, politiques, etc.) interagissant entre eux et prenant corps dans une histoire de vie en construction, dans une société véhiculant des valeurs et des normes en constante modification.
Il est aussi illusoire de penser que le risque zéro existe, qu’il est possible de le contrôler dans son intégralité. Tout au long de sa vie, le jeune sera confronté à la prise de risque alors autant le préparer à l’anticiper et l’aider à le gérer au mieux.
Partant de ces principes et du fait qu’il existe des points de convergence entre les conduites analysées dans cette étude, les quelques perspectives d’intervention présentées ici sont davantage centrées sur la prise de risque en général plutôt que sur des approches ciblées sur des produits ou des usages. Il n’en demeure pas moins que les deux perspectives sont évidemment complémentaires.

Agir sur plusieurs dimensions

Le caractère pluridimensionnel des comportements plaide en faveur de la mise en place, à différents niveaux d’actions, de diverses stratégies d’interventions (développement de compétences personnelles, implication de la communauté éducative, participation des parents, information par les pairs, régulation de la publicité relative aux psychotropes licites, réorientation des politiques de santé, dénormalisation des conduites de consommation courante, etc.).
En tant qu’intervenant auprès des jeunes, il est évidemment utopique d’imaginer pouvoir agir sur l’ensemble des déterminants favorisant l’usage de psychotropes. Il est par contre plus réaliste d’accompagner le jeune dans son développement personnel et social, de «lui permettre de construire les compétences qui lui permettront de prendre en charge sa propre existence», de l’amener à s’émanciper à l’égard des représentations véhiculées par les médias, de lui apprendre à porter un regard critique à l’égard de ses conduites, de lui donner confiance quant à ses capacités d’action, etc. (Bantuelle et al., 2008, p.62). En accompagnant l’enfant et le jeune dans les différentes phases de ce développement, la famille et l’école exercent un rôle fondamental qu’il convient de prendre en compte lors de l’élaboration de programmes d’actions visant à prévenir les conduites à risque.

Agir sur le caractère transversal

Comme nous avons pu l’observer, chaque usage ne relève pas d’une problématique distincte. Au contraire, des points communs émergent des différents usages et abus pouvant apparaître à l’adolescence. Ces points de convergence constituent autant de points d’achoppement sur lesquels il est possible d’agir si nous voulons avoir un impact sur les conduites développées à l’adolescence.
En ce qui concerne les enfants et les adolescents, les interventions centrées sur leur développement psychosocial (renforcement de l’estime de soi, gestion des situations stressantes, capacité à dépasser ses problèmes, capacité de se projeter dans l’avenir, résolution de conflit, capacité de résister à la pression des pairs, régulation de l’agressivité, dédramatisation des expériences anxiogènes, etc.) permettent de réduire la consommation de psychotropes (Cuijpers et al., 2002; Botvin et al., 2006, cités par Bantuelle et al., 2008; Riggs et al., 2006, cités par Roussel et al., 2008). Évidemment, les effets de celles-ci «sont renforcés lorsqu’elles sont associées à des interventions réalisées auprès des familles, des enseignants et de l’environnement scolaire» (Webster-Stratton et al., 2001, cités par Bantuelle et al., 2008, p.65).
Sur ce point, il est bon de rappeler que les caractéristiques des expérimentateurs de tabac et d’alcool en fin de primaire (sensation fréquente de nervosité, problèmes d’intégration scolaire, etc.) sont les mêmes que celles des usagers fréquents et abusifs de psychotropes dans le secondaire. Ainsi, mener des actions sur ces déterminants dès l’enseignement primaire laisse présager une amélioration de l’efficacité des projets s’attablant à diminuer la consommation de psychotropes à l’adolescence.

Impliquer les acteurs

Il ne s’agit pas uniquement d’intervenir sur les adultes gravitant autour des adolescents mais de leur donner la capacité d’être associés et de prendre part aux actions mises en place. Ainsi, par exemple, les parents éprouvent bien souvent des difficultés à aborder avec leurs enfants le sujet des psychotropes (en raison notamment d’un déficit de connaissance, d’une connaissance formatée par les médias, de la crainte à l’égard des psychotropes, etc.) alors que la communication parents-enfants à ce sujet constitue un facteur de protection contre les abus de substances psychoactives (De Haes, 1994, Cohen, 1998, cités par Mallick, 2007; Mallick, 2007).
De même, les projets en milieu scolaire faisant appel à des intervenants extérieurs, déployant des actions ponctuelles, se basant sur un faible engagement des acteurs scolaires, «ayant peu investi dans la formation des enseignants et bénéficiant de peu de ressources de soutien, sont considérés comme peu prometteurs» (Binyet et al., 1993, Perez-Stable, 1998, cités par Bantuelle et al., 2008). Ce constat ne signifie pas qu’il faut laisser un projet aux mains d’un seul acteur dont les compétences et les ressources sont forcément limitées mais implique de tisser des liens et construire des projets avec les multiples acteurs concernés (jeunes, parents, enseignants, éducateurs, intervenants spécialisés, professionnels de santé, intervenants extra-scolaires, etc.). Cette co-construction constitue un excellent moyen de mieux tenir compte des différentes dimensions impliquées dans l’usage de psychotropes.
Agir sur les compétences psychosociales, c’est également mettre en place une dynamique d’intervention encourageant la participation des bénéficiaires (lieu de parole, tutorat, réalisation d’une enquête, concours d’affiches, etc.), privilégiant «les méthodes interactives et expérientielles (jeux de rôle, mises en situation, travail pratique sur les ressentis et les émotions, etc.)»; méthodes garantes d’une meilleure efficacité (Bantuelle et al., 2008; Bruvold, 1993, cité par Craplet, 2007; Greydanus et al., 2005, cités par Roussel et al., 2008, p.18).

Étaler les interventions dans le temps

L’adolescent n’est pas un produit fini, c’est un processus en construction, en maturation, en évolution se modifiant au gré des expériences de vie, des rencontres, du parcours scolaire, etc. Il est donc «illusoire de penser que quelques heures d’information ou de discussion peuvent avoir un impact important sur la consommation de produits psychotropes» (Piette et al., 2003, p.62). Ce type d’intervention ponctuelle donne généralement de piètres résultats alors que les interventions construites dans la durée ou, mieux encore, s’étendant sur plusieurs années procurent généralement de bons résultats (Webster-Stratton et al., 2001, Botvin et al., 2006, cités par Bantuelle et al., 2008; Cuijpers et al., 2002).
S’il est pertinent d’étaler les interventions sur plusieurs années, il faut aussi prendre en compte le degré d’évolution et de maturation des jeunes sur lesquels sont portées les actions, les spécificités du public ciblé et du milieu d’intervention. Ainsi, si le programme d’actions cible les enfants d’écoles primaires, il est quasi indispensable d’y impliquer les parents vu notamment l’influence parentale à cet âge du développement de l’enfant.
Étaler des interventions dans le temps, c’est aussi veiller à ce que les divers programmes d’action couvrent les différentes périodes de la vie des adolescents.
Il paraît également important de ne pas attendre l’adolescence pour mettre en place des interventions et ce, d’autant plus que la précocité des conduites à risque est un indicateur de conduites problématiques à l’âge adulte.

Prendre en compte les particularités d’usage

Afin d’être cohérent avec la réalité adolescente, il est souhaitable d’apporter des réponses appropriées à leurs pratiques de consommation. Ainsi, par exemple, nous avons vu que bon nombre d’adolescents fumeurs avaient l’intention d’arrêter de fumer mais que, dans un même temps, cette intention n’était pas nécessairement définie précisément. Cette intention est vraisemblablement associée à des moments clés de la vie du jeune mais non encore «projetable» (grossesse, vie de couple, entrée dans la vie professionnelle, etc.). Dans ces conditions, mener auprès des adolescents fumeurs, une action ponctuelle d’aide à l’arrêt tabagique risque d’avoir peu de succès alors que la mise à disposition de ressources permanentes, adaptées et accessibles aux jeunes concernant ce sujet se révèle plus en adéquation.
Nous avons également vu qu’une partie des usages réguliers et abusifs s’insèrent dans une logique sociale, dans une dynamique amicale parfois seule garante d’un bien-être psychosocial. Il paraît dès lors peu concevable de mettre en place des actions de prévention de l’usage de psychotropes sans prendre en compte l’aspect positif de cette dynamique sociale pour le jeune.
Par rapport aux évolutions relatives aux usages de psychotropes, il importe de prendre en compte qu’en début d’adolescence les consommations sont davantage exclusives et expérimentales alors qu’en fin d’adolescence, les consommations sont plus régulières et multiples. Ce constat sous-tend que les actions portant exclusivement sur un produit se révèlent de moins en moins pertinentes au fur et à mesure de l’avancée en âge des jeunes.
Concernant le genre, l’inscription de l’usage de produits psychotropes dans les logiques comportementales différentes nous interpelle sur la nécessité de prévoir des moments d’intervention séparant les adolescents des adolescentes. Ce type d’intervention séparée étant plus à même de favoriser la liberté d’expression.
Concernant les abus en milieu festif, il importe de prendre en compte que d’un côté, les usagers de psychotropes s’appuient essentiellement sur les conseils de leurs pairs et sur leur expérience personnelle pour réguler leur consommation et d’un autre côté, ils se sentent habituellement peu concernés par les services d’aide spécialisés associés pour eux à l’image du toxicomane (Duprez, 2007). Dans ce milieu de vie, les actions impliquant les pairs et la réduction des risques (opération «boule-de-neige» de prévention par les pairs, mise à disposition de préservatifs, etc.) s’avèrent parfaitement pertinentes. Et ce d’autant plus que les risques principaux proviennent des comportements adoptés sous l’influence de substances psychoactives et que ce type d’usage récréatif a tendance à s’estomper avec l’entrée dans la vie adulte.
Dans les interventions relatives à l’enseignement secondaire, il paraît important de prendre en considération trois points: d’abord les profils de consommation varient entre types d’enseignement; ensuite entre le début et la fin du secondaire, les profils socio-économiques ont tendance à s’homogénéiser entre types d’enseignement; enfin le profil d’une classe en matière d’assuétudes n’est pas nécessairement le profil de la classe d’à côté et ce même dans une filière identique d’enseignement. Au vu du lien étroit avec la prise de risque, il importe aussi de donner une place particulière aux jeunes confrontés à des problèmes d’adaptation et de décrochage scolaires.

Dépasser les interventions centrées sur les risques

La prévention des usages de psychotropes et des conduites abusives ne s’arrête naturellement pas aux interventions ciblant spécifiquement les usages d’un ou plusieurs produits, d’un ou plusieurs comportements. En effet, les jeunes connaissant des déficits d’intégration scolaire et des problèmes d’ordre familial présentent un risque plus élevé d’adopter des conduites abusives. En outre, pour les jeunes adultes, l’intégration professionnelle et la construction d’une famille diminuent la fréquence des comportements abusifs. D’une manière générale, il apparaît que toute mesure ou action permettant d’optimiser le «métier» de parents dans son accompagnement des enfants et dans l’émancipation des adolescents, permettant de favoriser l’intégration scolaire et socio-économique des jeunes participe d’une manière ou d’une autre à la promotion de la santé et à la prévention des usages de substances psychoactives.
De plus, encadrer des jeunes n’est pas toujours une sinécure et ce, d’autant plus, que ces ‘encadrants’ ne sont pas nécessairement préparés à relever les défis qui les attendent, qu’ils ne disposent pas nécessairement de ressources et de soutien pour apporter une aide à un parcours parfois chaotique, qu’ils agissent quelquefois maladroitement malgré de bonnes intentions, etc. L’adolescent se construit en interaction avec l’univers des adultes et la qualité de ce «construit» dépendra du «bien-être» des différents acteurs impliqués dans cette interaction. Prévenir les assuétudes et promouvoir la santé, c’est aussi s’assurer du bien-être des diverses composantes de l’environnement psychosocial du jeune, d’améliorer les conditions permettant aux divers encadrants (parents, professeurs, éducateurs, professionnels de santé, etc.) de mener à bien leurs missions, leurs interventions, leurs accompagnements.
De même, aborder les conduites abusives, ce n’est pas uniquement se centrer sur les risques liés à leurs usages, c’est aussi aborder la notion de plaisir, des consommations en général, des valeurs véhiculées par la société, de la dimension sociale des comportements, de l’école, des loisirs, etc. Sur ce point, il apparaît que les approches centrées sur la peur à l’égard des adolescents et des parents s’avèrent peu recommandables (Robertson, 1996, cité par Mallick, 2007, Binyet et al., 1993, Perez-Stable, 1998, cités par Bantuelle et al., 2008). À ce sujet, il est aussi bon de rappeler que les jeunes ne raisonnent habituellement pas en termes de risque.
Ces perspectives d’intervention ne peuvent se faire sans une implication des divers secteurs œuvrant auprès des jeunes, ce qui suppose entre autres des concertations et mesures interministérielles permettant de favoriser cette rencontre intersectorielle.
Enfin, n’oublions pas que les adolescents présentent des atouts non négligeables (capacités critiques, créativité, adaptabilité, dynamisme, etc.) sur lesquels les intervenants peuvent s’appuyer pour mener à bien leur programme d’action, qu’ils sont rarement installés dans des conduites addictives même si, pour une minorité d’entre eux, les usages de psychotropes à l’adolescence sont les prémisses de comportements durables, que leurs usages présentent souvent un caractère instable et réversible.
Damien Favresse et Patrick De Smet , Service d’information promotion éducation santé – SIPES ULB
Référence et origine du texte – Favresse D., De Smet P., Tabac, alcool, drogues et multimédias chez les jeunes en Communauté française de Belgique. Résultats de l’enquête HBSC 2006. Service d’Information Promotion Éducation Santé (SIPES), ESP-ULB, Bruxelles, 2008.
(1) Voir https://www.ulb.ac.be/esp/sipes – onglet Publications, pour télécharger les documents de l’Enquête Health Behaviour of Schoolaged Children. Vous y trouverez notamment la bibilographie complète relative à cet article.

La santé se sublime-t-elle dans l’Art ?

Le 30 Déc 20

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Libres propos inspirés de l’affaire de l’affiche du film de Joann Sfar sur Serge Gainsbourg, seconde partie

Dans la première partie de cet article (1), j’ai rappelé le contexte précis de la polémique autour de la sortie du film de Joann Sfar Gainsbourg (vie héroïque) voici un peu plus d’un an. J’ai interrogé les valeurs dominantes d’aujourd’hui auxquelles j’opposais le souci de l’autre, en particulier de l’autre dans sa finitude et sa vulnérabilité.
Poursuivons maintenant notre quête du sens du combat si difficile contre la dépendance tabagique, combat tant individuel que collectif et sociétal.

Transgression volontaire ou non de la loi Évin?

Il me semble que s’il faut chercher l’erreur dans cette histoire d’affiche, ce n’est pas dans le chef de la loi Évin (voir encadré) ni dans son application mais bien plutôt dans l’esprit de la création de l’affiche. Était-il celui d’une transgression?
La transgression, c’est l’action de ne pas respecter une obligation, une loi, un ordre, des règles. Mais il est utile de distinguer plusieurs types de transgressions. Au fond, Gainsbourg était le prototype du frondeur indocile et transgresseur patenté, probablement autant d’ailleurs par dérision qu’ostentation. Un exemple (lié à la santé): Serge Gainsbourg, victime en mai 1973 de sa première crise cardiaque, annonce à la presse depuis son lit d’hôpital, qu’il va réagir «en augmentant sa consommation d’alcool et de cigarettes»!
Boutade? Frime? Dandysme suicidaire? Il n’y a pas de fumeur heureux (de fumer) et je ne connais aucun fumeur qui, devant le diagnostic d’un infarctus ou d’un cancer, ne regrette amèrement d’avoir commencé un jour à fumer. Peut-être voulait-il s’identifier au réfractaire, à l’indestructible, au superman qui est au-delà de toutes règles élémentaires de bonne hygiène? Ou bien cherchait-il simplement à transformer cet événement en élément promotionnel pour son anticonformisme? Ou bien encore, n’était-ce là qu’un jeu? Le jeu avec les règles s’apparente à un test de liberté. Les enfants connaissent cela. De même, nous, lorsque, piéton, nous traversons la rue au feu rouge (de préférence en dehors des clous). N’y retrouvons-nous pas une joyeuse espièglerie d’enfant?
La vie d’artiste est toute bigarrée de transgressions. Elles fondent même sa «liberté», le nécessaire dépassement dans le processus de la création hors normes, pour atteindre parfois, le trait de génie. Lisez Rimbaud ou Verlaine, voyez «Le déjeuner sur l’herbe» de Manet et la version de Rip Hopkins en 2008.
Que, dans l’art, le but poursuivi soit d’encenser ou de dénoncer, de réconcilier ou d’attaquer, cela ne change rien au postulat qu’on attend de l’art un effet. Ainsi donc, la voie est ouverte pour que l’art entre en collision avec les valeurs trop conformistes de la société. Mais même si l’art bouscule l’inertie des cultures, jamais, il ne le fait au nom d’intérêts mercantiles ou personnels.
«Notre» affiche comme toute publicité, emprunte à l’Art, la créativité et la «provoc». Comme disait Georges Bernanos, « les moteurs de la publicité , ce sont les sept péchés capitaux » (2); mais il y a une distinction de taille: la gratuité et l’objectivité lui font défaut.
Ajoutons qu’au cours de l’histoire, certains ont désobéi aux lois, au nom d’une morale supérieure, comme ce fut le cas des résistants pendant la guerre, de Gandhi, de Martin Luther King ou de tous ceux que Camus nomme «les hommes révoltés». Étrange paradoxe auquel nous confronte notre civilisation qui nous demande d’obéir aux lois, mais aussi honore ceux qui lui désobéissent par «sursaut moral».

La loi Évin, (très) bref historique

En 1976, la France, sous l’impulsion de Simone Veil alors Ministre de la santé, engagea sa propre politique de lutte contre le tabagisme. La loi Veil reprenait les recommandations faites par l’OMS l’année précédente. Cependant, l’industrie du tabac découvrit rapidement des manières de détourner la loi Veil, qui présentait quelques lacunes.
En 1986, le Comité national contre le tabagisme publiait un catalogue des entorses à la loi Veil.
Une nouvelle loi s’imposait. Claude Évin , Ministre des affaires sociales, initia alors la loi qui semble faire le tour des principales mesures de lutte contre le tabagisme. Elle interdit toute publicité directe ou indirecte en faveur du tabac ainsi que toute distribution gratuite (sauf aux enseignes des débits de tabac) et interdit également de fumer dans des lieux affectés à un usage collectif.

L’autre prototype de transgression très populaire, c’est le sacrifice de l’Antigone de Sophocle, cette héroïne révoltée qui brava au prix de sa vie les dures lois de la cité pour donner à son frère une sépulture décente, ou plus près de nous, le coup de boule de Zidane à un adversaire ayant manqué de respect à sa mère. Chaque société a les transgressions qu’elle peut…
Ces actions d’éclat sont pourtant plus discutables que les premières. Je ne juge pas de leur fond, mais bien de leur forme … qui ne fait souvent qu’empirer les choses. Leur principal mérite, quand nous-mêmes nous y succombons dans un moment de passion, c’est d’au moins réveiller bruyamment notre conscience.
Si je me suis attelé de la sorte à décrire les différents modes de transgression, c’est pour mieux comprendre pourquoi nous nous sommes pris spontanément de sympathie pour le créateur de l’affiche et de révolte envers l’interdit. Il s’est joué des règles et des lois? Cela nous rappelle l’enfant qui est en nous, l’artiste génial, le résistant, Antigone, Zidane et bien-sûr, c’en est presque voulu, Serge Gainsbourg lui-même (n’est-il pas affublé dans le titre d’une «Vie héroïque» ?). Mais pour que cette affiche mérite vraiment son titre de «transgression sympathique», posons-nous les 3 questions suivantes.
Était-elle consciente? Comment en douter lorsqu’on entend le réalisateur s’indigner, insistant sur le fait qu’ils avaient «pris soin de ne faire apparaître aucune cigarette sur l’affiche». L’habileté, ici, consiste à se jouer des règles tout en signifiant qu’on les respecte. Il y a comme un soupçon de préméditation et un soupçon de maquillage du délit. Le publicitaire connait la loi Évin et s’amuse à la transgresser subtilement, en substituant la fumée à la cigarette.
Quelle intention cachée ? L’hypothèse d’un coup médiatique, par provocation bien dans le style «Gainsbarre» n’est pas à écarter. Faut-il aller chercher plus loin? Rode toujours le spectre du scandale des pots-de-vin des compagnies de tabac envers l’industrie du cinéma des années 70 pour promouvoir leurs marques dans des films hollywoodiens (3).
N’engageait-il qu’eux-mêmes? Contrairement, à Antigone, qui n’exposait qu’elle-même, les conséquences sur la population ici sont incalculables, je l’ai mentionné dans la première partie de mon article. J’ajouterais aussi que c’est un peu compromettre Serge Gainsbourg dans son plus mauvais rôle. Gainsbourg avait un double, « Gainsbarre », un homme perturbé, accumulant peines de cœur, addiction à l’alcool, dépendance au tabac et un comportement autodestructeur qui l’a mené à son naufrage cardio-néoplasique.
Ces hypothèses de réponses à ces trois questions écornent le mythe d’une affiche qui veut s’en tenir à la réalité historique. Sans preuve à l’appui, rien ne dit que la démarche était intéressée. D’un côté, absence de preuve n’est pas preuve d’absence. De l’autre méfions-nous de procès d’intention… Mais si intention, il y avait eu, je n’y aurais rien vu de très évangélique, rien de très universalisable. Et de la transgression, cela ne contribue qu’à diminuer l’éclat.

Déconstruction et reconstruction d’une idole fumante

Ne pas choisir une photo originale laissait libre cours à la créativité. Dommage ici que tout se soit finalement réduit à une «nuée de mégot»! Alors qu’il y avait, qu’il y a tant de choses à dire… La pseudo-cigarette au bec du pseudo-Gainsbourg reproduit la caricature clichée et rabâchée à toutes les sauces du personnage: de comiquement macho, cela en devient désuet et bêtifiant à force de rengaine et d’imitation, mais aussi d’oubli… S’il est vrai qu’il parut toute sa vie une clope en main, il n’en a pas moins subi les conséquences désastreuses (5 crises cardiaques entre 1973 et 1991, un cancer et sa mort prématurée à 63 ans). Caricaturerait-on des êtres chers avec l’objet de leur souffrance? À moins qu’on veuille ressusciter les représentations icono-hagiographiques pour nos idoles préférées, n’y avait-il pas d’autres choix pour représenter Serge Gainsbourg?
Cela pose une question philosophique fondamentale. On peut dire «la» question reine de l’historiographie. Quels sont le rôle et le but de ce que l’histoire retient, et dans ce cas précis, des vedettes disparues ? Charles Trenet a sa caricature exhibant un sourire qui respire l’«Y a d’la joie», Elvis Presley sa célèbre statue en habit du King, Édith Piaf sa photo mythique toute menue collée derrière un énorme micro. Aucun, à ce que je sache, n’est représenté en train de faire autre chose que ce pour quoi il est resté dans nos mémoires. Le numéro de Gainsbarre avec son regard vide éthylique, loin du monde, la cigarette qu’il allumait très vite, et dont il soufflait la fumée au visage de son ou de sa partenaire, c’était un peu le numéro du mauvais garçon, d’accord, érigé en art, mais tout de même… À cela, je lui préférais ces subtils décrochages de la voix dans le grave, histoire de rappeler, s’il en est besoin, combien ses chansons sentaient la vie et le sexe.
Loin de moi, ici, l’idée d’intenter un procès injuste à Gainsbourg. D’ailleurs, pour commencer, l’ «ennemi», ce n’est pas le fumeur ou l’alcoolique mais le tabac et l’alcool… Avant d’être fumeur, Serge Gainsbourg était un poète, un mélodiste immense et un musicien de génie et je doute qu’il ait tiré une quelconque fierté de sa consommation de tabac. Pour s’en convaincre, ce petit couplet « Ne commettez pas d’imprudences . Surtout n’ayez pas l’impudence de vous faire foutre en l’air avant l’heure dite » dans l’une des ces dernières chansons, c’est vrai peut-être pas la meilleure (peut-être, justement, à cause de son couplet moralisateur?), «Aux enfants de la chance». Serge Gainsbourg n’y tente-t-il pas de dissuader les enfants de s’adonner à la consommation des drogues et de toute autre dépendance qui détruit la santé?
Ensuite, juger un homme en se référant à l’échelle des valeurs de notre époque serait un contresens absolu. À l’époque où il commença à fumer (à 10 ans d’après le film), tout le monde fumait. C’était une façon de se voir au monde et de l’apprivoiser. C’était un style que le cinéma avait divinisé. Loin d’être condamnée comme faiseuse de veuves, la cigarette symbolisait la pause au pays de la précipitation et on lui attribuait même quelques «bienfaits» à renfort de publicités et de vedettes hollywoodiennes: ne virilisait-elle pas les cowboys et aussi James Dean (dans La fureur de vivre de Nicholas Ray, 1956) et n’érotisait-elle pas femmes fatales et aussi Audrey Hepburn ( Diamants sur canapé , du regretté Blake Edwards, 1962).
Mais comme le disait Cicéron «O tempora, o mores!» («Autre temps, autre mœurs») et donc, maintenant, tout chanteur ou acteur est devenu sensible aux influences néfastes qu’il peut jouer à son insu. Fini d’entraîner ses fans dans le sillage de ses mauvaises habitudes! Renaud, un bon exemple parce qu’il est considéré à bien des égards comme un des fils spirituels de Gainsbourg et qu’il avait, à ses débuts, une carrière de chant tout aussi rauque et aussi fumante, s’en est ému au point de se lancer dans le militantisme antitabac qui lui a d’ailleurs valu les honneurs à l’OMS en 2007 (4). Aussi, n’est-il pas inconcevable de penser que si donc Serge Gainsbourg avait pu donner son dernier mot sur cette affiche, il aurait peut-être condamné lui-même la première version.
Ainsi donc, prêtons-nous au jeu de l’artiste devant sa toile blanche et demandons-nous s’il y a une autre représentation pensable de Serge Gainsbourg ou même, de manière plus démocratique, comment lui, aurait aimé se voir représenté? Exercice difficile, mais pas impossible.
Réfléchissons. Du génie de Gainsbourg à sa folie créatrice, il n’y avait qu’un pas, que lui faisait franchir une passion qui le possédait et l’aliénait avec une puissance qui le dépassait: la Femme. La femme, seule capable de percer le personnage à travers sa carapace cynique, seule capable d’enflammer l’inspiration du génie qui s’y cachait. Ses égéries, multiples, qu’il a séduites malgré «sa tête de chou», tant par ses mots que ses chansons, j’en ai compté 28 sur Wikipédia. Et la liste en est sans doute plus longue!
Mais je crois que c’est déjà assez pour vous esquisser ce qu’aurait pu être l’affiche. D’un coté, le visage de Gainsbourg, embrasé par ses orages capricieux mais enténébré par les stillations alcooliques et tabagiques, arrogant de cynisme, mais génial d’impudence. De l’autre, le visage de sa passion, un de ces visages féminins en beauté absolutisée mais fragile, pudique mais captivante. Parfaite dissymétrie entre les sexes ou cohabitation de l’enfer et du paradis! Image rédemptrice de ce qu’était l’oeuvre de Serge Gainsbourg!
Rien d’édifiant ici dans ce message bien sûr, mais au moins une métaphore implicite qui fait le pari de l’intelligence interprétative du passant. Bien que, peut-être suis-je encore loin du compte…. tout le monde n’a pas la création métaphorique et délirante de Gainsbourg. Dommage!

En conclusion

«La santé se sublime-t-elle dans l’Art?» évoquait le titre de cet article… Les impératifs de santé peuvent-ils se volatiliser, se dissiper devant ceux de l’Art, fussent-ils même historiographiques?
L’Art et la vérité historique sont-ils à ce point souverains, qu’ils justifient d’en oublier d’autres biens comme la santé? Questions difficiles, questions de dosage? En cas d’épidémie globale et massivement mortelle d’un Ebola virus, qui se sacrifierait pour un Rembrandt? Même pour un cas aussi extrême, cela restera toujours une question éthique, sans bonne ni mauvaise réponse, mais seulement de moins mauvaises qui se discutent au cas par cas. Après tout, aucune éthique n’est ni vraie ni fausse, elle propose juste une façon de penser et au final une façon de vivre.
Qu’appelle une telle histoire? J’aurais bien quelques idées qu’il m’est impossible de développer ici. Mais je crois que la plus importante serait de «dépassionner» les débats comme celui-ci qui ont trait à la santé. Je veux dire qu’il serait préférable qu’on mette la «santé», autant que faire se peut, à l’abri des passions médiatiques. Elle ne devrait pas être un lieu de confrontation des idées, parce qu’elle impose au contraire la recherche de l’objectivité et le travail critique de la rigueur intellectuelle.
S’il fallait pousser plus loin la chansonnette et tirer, comme Jeanneton , une leçon positive de cet incident, voici ce que j’adresserais au législateur édictant des lois telle celle de Évin, et aux futurs publicitaires qui s’essaieraient à l’art de la «cigarette volatilisée» ou de tous autres artifices critiques: face à tout problème pouvant engendrer des conflits de valeurs tels celui-ci, s’offrir l’occasion d’une concertation préalable. La démocratie ne se caractérise-t-elle pas justement par cette chance donnée à la fécondité des conflits de pensée? Alors, plutôt que d’imposer des lois intangibles, plutôt que de s’immiscer en Antigone aveugle, pourquoi ne pas, pour de telles matières, soumettre les décisions d’agir au débat citoyen. Pourquoi ne pas plutôt suggérer aux publicitaires d’interroger une autorité compétente, un organisme de promotion de la santé, par exemple? Une telle discussion permettrait de faire confondre utilement et sereinement les intérêts de la santé des citoyens, à ceux des médias et du cinéma.
À l’égard de la critique envers la loi Évin et son application, serait-il besoin de rappeler que « l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs » (Walter Benjamin)? Il y a même une certaine légitimité à réinterpréter sans cesse les événements passés puisqu’on ne peut faire autrement que d’assumer les valeurs de sa propre époque!
Le temps n’est plus à la «provoc», façon « mai 68 » ou façon « Gainsbarre», révolutionnaire ou bohème face à une morale bourgeoise guindée et absconse. Encore que ce que raillait Gainsbourg n’était pas la morale bourgeoise, mais bien plutôt notre propre complexion à nous y complaire pour échapper à notre «mortel ennui» et pour «tuer le temps». Alors même, pourquoi ne pas se réjouir pour une fois que, s’il y a «réécriture», elle se fasse à l’avantage de la libération de l’homme à l’égard d’une de ses dépendances artificielles et funestes, fruit d’un marché lucratif, marché ni «équitable» ni «éthiquable»? Pourquoi ne pas rêver que, pour une fois, les trompettes de la victoire retentissent du bon coté, celle de la santé contre une industrie qui l’use et en abuse?
Face à une humanité confrontée à l’enjeu d’une mondialisation schizophrénique (5) que plus personne ne semble maîtriser vraiment, l’heure est à l’information réfléchie et éclairante, consensuelle et responsable.
Éclairons donc notre conscience éthique et ne la laissons plus se réduire à de simples reflets d’impressions subjectives ou de choix idéologiques ou, pire, à un amalgame de banalités et de truismes. Ainsi, dans notre affaire, beaucoup ont frondé par facilité en adoptant envers la décision de changer l’affiche le ton de la sensiblerie («Il est esthétique ce halot de fumée»), de la révolte (face à une pseudo-récriture de l’histoire), de la nostalgie («la gitane fait partie intégrante du personnage») ou de la tolérance infinie.
En fait, on fuit la question au lieu d’y répondre car il ne s’agit pas tant de justifier les raisons pour lesquelles cette affiche vaut mieux esthétiquement ou historiquement qu’une autre, mais bien celles qui ont motivé l’artiste à le représenter comme telle. À chacun d’y répondre, mais pour ma part, je ne trouve pas non plus la position des médias sur internet ou dans les journaux totalement défendable… Trop démagogique, trop facile, trop hasardeux aussi. Le «tout peut être permis», le «il est interdit d’interdire» mène vite au pire, c’est-à-dire à l’indifférence, la pire des inhumanités que puisse subir un homme comme disait un autre chanteur, Gilbert Bécaud .
Au demeurant, je ne pense pas que Serge Gainsbourg, du moins celui des derniers jours, aurait apprécié qu’une telle polémique se nourrisse à ce point de ses propres ambiguïtés. Évidemment, après sa mort, il ne peut plus faire grand chose pour décider quel souvenir il laisse dans la mémoire de ceux qui restent.
D’un autre côté, cher Serge, ce que tu ne peux plus voir ni entendre ne blesse pas…. Mais tes chansons restent et, n’en déplaise à certains, on n’a pas besoin de ta cigarette ou de ta fumée pour continuer de les apprécier.
Ainsi donc, pour lui laisser le dernier mot, voici ce qu’il disait à propos de sa « survivance morale » après sa mort: « Faut pas se survivre. Faut survivre par ses enfants. … Moi, j’en ai rien à foutre! C’est certainement orgueilleux de se dire: je vais laisser quelque chose derrière moi. Mais non! Inutile! Allez! Fais ch…r! Dehors! On coupe! » (6).
Olivier Descamps , médecin, spécialiste en médecine interne et docteur en sciences de la santé publique, Directeur du Centre de recherche médicale de Jolimont, Président du Comité d’éthique des hôpitaux de Jolimont-Lobbes-Nivelles-Tubize, et Coordinateur du Service Objectif-Santé à la commune de Manage
Remerciements à Nathalie Hanet et Sylvie Mabille pour leurs relectures attentives et leurs précieux conseils
(1) Voir ‘La santé se sublime-t-elle dans l’Art?’ , Education Santé n° 263, janvier 2011
(2) Georges Bernanos, La France contre les robots, 1947
(3) L’astuce exigée était qu’à chaque moment de succès sentimentaux, de gloriole financière ou même de contestation de l’autorité, le héros allume une cigarette https://smokefreemovies.ucsf.edu/
(4) L’OMS lui a même remis comme certificat honorifique, une ‘distinction pour ses efforts dans la lutte antitabac par son combat personnel et médiatique’. Rappelons aussi sa chanson antitabac, ‘Arrêter la clope’.
(5) Je ne parle pas de la maladie mais de ces situations ambiguës où chaque geste s’accompagne de sa dénégation, comme celle qui consiste à prôner la santé mais permettre en même temps la diffusion des messages qui appâtent vers des produits malsains, à commercialiser des bolides alors que la vitesse tue et même à commercialiser des outils informatiques sans doute performants mais aussi tellement sédentarisants, alors que l’immobilité prolongée sur une chaise prédispose à l’obésité, à l’hypertension, aux dyslipidémies, au diabète et aux maladies cardiovasculaires. Et je ne parle même pas des enjeux climatiques!
(6) https://www.youtube.com/watch?v=4ryEJj6jnoY

L’adolescence et le risque, 1e partie – Quelques considérations générales

Le 30 Déc 20

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L’adolescence a longtemps été confinée au processus de puberté biologique qui s’est vu complété plus tard, avec l’apport de la psychologie, de sa dimension psychique. Limité à cet aspect pubertaire, les études du 19e siècle sur l’adolescence se sont attelées à déceler les «troubles causés par la puberté» (goût du viol, agitateur politique, etc.) afin d’essayer d’y remédier. L’approche psychologique de la première moitié du 20e siècle va continuer dans cette direction en focalisant sur la crise adolescente.
Appréhendée sous cet angle restreint, l’adolescence a été considérée principalement comme un moment critique, comme un danger pour la société, comme une période d’immaturité, comme un vecteur de désordre par rapport à l’enfance, perçue quant à elle comme une période d’harmonie, d’obéissance et de soumission à l’adulte (Fize, 2002, p.25-29).
L’adolescence s’est vue réduite à une période de crise et il a fallu attendre, la fin des années 60 pour que cette appréhension réductrice soit remise en question. D’abord parce que cette «crise» ne concerne qu’une partie des adolescents, parce qu’elle est inconnue de certaines sociétés ritualisées, parce qu’elle n’est pas l’apanage de cette catégorie d’âge, parce qu’elle constitue un moyen de maintenir les adolescents «hors du champ des responsabilités sociales» ou encore parce qu’elle apparaît lorsqu’il y a des troubles antérieurs à l’adolescence. En outre, l’adolescent d’hier n’est pas celui d’aujourd’hui, notamment, parce qu’anciennement il n’y avait aucune période de transition entre l’enfance et l’âge adulte. Ce n’est qu’à la fin du 19e siècle, «avec le développement de l’enseignement secondaire», que l’on a vu apparaître, chez les jeunes de milieux aisés, une période de transition entre l’enfance et l’âge adulte.
Cette période de transition va ensuite, après la seconde guerre mondiale, se répandre progressivement, avec la massification de l’enseignement, à l’ensemble des couches sociales. Ce n’est donc que récemment que l’adolescent que nous connaissons actuellement avec ses valeurs, ses modes, ses usages, ses styles de vie, ses formes de sociabilité particulières prend naissance et ne se réduit plus à une transformation physique et psychique problématique (Fize, 2002, p.15-18).
Depuis, l’âge adolescent se conçoit aussi comme une période de transition entre l’enfance et l’âge adulte au cours de laquelle se construit l’identité du jeune. Construction combinant le développement individuel et social qui va amener le jeune d’une part, à se différencier, à se singulariser, pour devenir un être unique et d’autre part, à s’identifier, à s’intégrer, à se référer aux autres pour devenir un être social (Tap, 1980).
Dans ce processus dialectique entre le moi et les autres, la relation développée avec les parents et avec le réseau amical est fondamentale. D’abord, parce que dans son processus de singularisation, le jeune va se confronter aux prescrits parentaux qui vont tantôt le soutenir dans sa démarche, tantôt s’y opposer. Ensuite, parce que dans son processus d’identification, le jeune va se confronter aux autres jeunes parmi lesquels il va se constituer un réseau amical et des symboles identitaires (vêtements, goûts musicaux, manières de parler, etc.). Enfin, parce que les abus et les consommations de psychotropes peuvent, dans une certaine mesure, faire partie de ce processus parce qu’ils peuvent permettre au jeune de se découvrir, d’exprimer son autonomie envers ses parents, de tester ses limites mais aussi, le cas échéant, de se sentir reconnu et valorisé par ses pairs.
Généralement, l’influence de la famille, qui occupe une place prédominante pendant l’enfance et en début d’adolescence, va s’estomper au profit de celle des pairs au cours de l’adolescence et de l’entrée dans l’âge adulte.
La famille, de par ses valeurs, ses conduites, ses attitudes envers les consommations, son encadrement, ses relations entre ses membres va influencer cette construction identitaire. Elle peut également initier, voire inciter, les conduites à risque à l’adolescence. Cette place de la famille est importante pour ce qui est des usages «licites» tels que l’expérimentation de l’alcool ou la consommation abusive de jeux électroniques qui apparaissent en début d’adolescence. Elle est moins importante pour les usages «illicites» tels que la conduite d’un véhicule sous l’influence de l’alcool ou la consommation de cannabis qui sont davantage des conduites se développant entre pairs en fin d’adolescence.
Bien entendu, pour une majorité de jeunes, les usages et conduites adolescentes vont être limités aux prescrits parentaux ou être confinés à des conduites expérimentales circonscrites à une période spécifique avec l’accord plus ou moins tacite des parents. Il en est, par exemple, de l’expérimentation de l’ivresse ou des sorties arrosées du samedi soir qui se réalisent bien souvent avec le cachet implicite des parents.
À l’inverse, pour une minorité de jeunes, ces conduites vont débuter précocement et prendre une tournure beaucoup plus régulière et accentuée. Lorsque c’est le cas, ces conduites s’inscrivent, bien souvent, dans un processus caractérisé par une distanciation plus ou moins aiguë, voire une opposition, à l’égard de la famille. Une telle distanciation se combine généralement avec un rapprochement plus ou moins intense à l’égard des amis adoptant eux-mêmes des comportements similaires. Ce cheminement identitaire se trouve d’autant plus facilité qu’il existe au sein de la famille des caractéristiques qui vont inciter le jeune à se différencier, à s’écarter de son univers familial (perception négative des parents, relations conflictuelles parents-enfants, maltraitance infantile, dépression parentale, déficit d’affection, absence d’intérêt à l’égard des activités de l’enfant, alcoolisation parentale, etc.).
Dans ce cas de figure, les transgressions à l’égard des normes parentales (brossage des cours, consommation de cannabis, «mauvaises fréquentations», etc.) sont habituellement l’enjeu de tensions intergénérationnelles alors que, dans un même temps, elles constituent bien souvent des conduites structurant et cimentant les relations entre les pairs, devenant le symbole de l’identité sociale du jeune. Un tel cheminement se rencontre, notamment, chez une partie des jeunes en marge du système scolaire (Pavis et al., 1999; Favresse et al., 2000).
Au-delà de la sphère familiale et amicale, l’école ou plutôt les liens tissés entre le jeune et l’institution scolaire occupent également une place prépondérante dans la survenue et l’adoption des conduites à risque. Cette prépondérance se perçoit particulièrement au niveau des jeunes connaissant des problèmes d’adaptation scolaire. Ces derniers cumulent en effet les conduites à risque, s’y adonnent plus régulièrement et adoptent moins de comportements de protection. En outre, ils ont habituellement débuté ces comportements plus précocement que les jeunes qui ne connaissent pas de problèmes de scolarité (Favresse et al., 2003).
Ces problèmes d’adaptation scolaire ne peuvent se comprendre qu’en les rattachant à la fonction même de l’école. En effet, l’institution scolaire constitue non seulement un lieu d’apprentissage et d’adaptation sociale (acquisition de comportements prosociaux, transmission de valeurs et normes de la vie en société, etc.), mais également un lieu de sélection des «bons» et des «mauvais» élèves, un lieu de détermination de l’intégration socio-économique future. Cette sélection s’opère, entre autres, par le biais de l’itinéraire scolaire et des réorientations dans un univers éducatif caractérisé par une hiérarchie entre filières de formation et entre établissements scolaires (Dubet, 2000; Delvaux, 2000).
L’école, pour une majorité de jeunes, va jouer pleinement son rôle d’intégration sociale alors que pour une minorité d’entre eux, elle va se vivre comme un instrument de sanction, de dévalorisation et d’avenir hypothéqué. De telles circonstances favorisent l’attrait envers des pairs connaissant les mêmes problèmes d’adaptation scolaire ou se situant en marge du système scolaire. Ces derniers constituent une «roue de secours» pour l’adolescent en difficulté scolaire en lui permettant, entre autres, de se sentir exister socialement, d’obtenir une reconnaissance sociale et de se (re)construire une image positive. En contrepartie, il va s’adapter et se conformer aux normes et modes de vie de ce groupe en marge du système scolaire et ce, d’autant plus que ce groupe lui procure des compensations psychoaffectives et répond à ses attentes (Pavis et al., 1999, Favresse et al., 2004). Pour le jeune fragilisé sur un plan scolaire et familial, les amis proches apparaissent comme un rempart contre les événements de la vie, comme un moyen de se préserver mentalement et socialement. Si dans les cas extrêmes, le jeune se construit une identité en dehors du système scolaire, il existe également au sein des écoles des classes rassemblant des élèves connaissant des problèmes de scolarité (brossage scolaire, doubleurs) ou consommant des psychotropes (tabac, alcool, cannabis) (De Smet, 2004).
Les rapports familiaux, scolaires et amicaux ne sont évidemment pas les seuls à déterminer le développement adolescent et l’adoption plus ou moins importante de conduites à risque. Des caractéristiques personnelles (sentiment de capacité personnelle, inclination à l’anxiété, goût de l’innovation, motivation scolaire, tendance à l’hyperactivité, etc.), socio-démographiques (sexe, zone d’habitat, niveau socio-économique, etc.) ou familiales (caractéristiques personnelles des parents, interactions parents/enfants, manque de clarté des règles familiales, etc.) vont servir de fondements, vont formater l’itinéraire de vie et l’adaptation scolaire de l’adolescent (Tremblay et al., 1994; Ryan et al., 1998; Delvaux, 2000; Favresse et al., 2004; Reynaud et al., 2007; Riggs et al., 2006, cités par Roussel et al., 2008). Ainsi, l’enfant n’arrive pas «indemne» à l’adolescence. Il est lui-même le fruit d’un parcours de vie le prédisposant plus ou moins à l’adoption de conduites à risque; prédisposition qui va, le cas échéant, connaître son éclosion pratique avec l’émancipation adolescente.
De même, l’adolescent n’est pas le simple produit de ces instances de socialisation que sont l’école, la famille et les amis. Il est aussi un acteur interagissant avec ces diverses instances, se construisant un parcours personnel fait d’essais et d’erreurs, de réussites et d’échecs, de transformations du réseau amical, de confrontations raisonnées et critiques, de recherches de plaisirs, etc. Ce qui change fondamentalement à l’adolescence, c’est la transformation du rapport à soi et à l’autre, du rapport à la famille, à l’école, aux amis et à la société en général. Ce changement s’effectue généralement de façon progressive mais il peut également revêtir un caractère brusque et chaotique.
Dans l’ensemble, les résultats de l’enquête HBSC 2006 (1) confirment l’importance de ces instances de socialisation que sont la famille, les amis et l’école dans l’adoption de comportements à risque. Ils montrent clairement que les conduites à risque et abusives se développent dans un contexte de vie particulier caractérisé notamment par une prédominance des amis, par des difficultés d’intégration scolaire et par des caractéristiques spécifiques sur le plan familial. Une partie de ces caractéristiques se retrouve associée aux différentes conduites analysées plus loin. C’est le cas notamment des sorties avec les amis le soir ou juste après l’école, de la difficulté d’établir une communication avec le père ou la mère, du fait de ne pas vivre avec ses deux parents ou encore du fait de ne pas aimer l’école. D’autres traits comportementaux se retrouvent associés aux divers usages de psychotropes observés dans nos analyses tels que le brossage scolaire et le changement fréquent d’école, le fait de s’être battu ou d’avoir été agressé ou encore la multiplication des partenaires sexuels pour les plus âgés.
Sur le plan personnel, deux éléments sont transversaux à l’ensemble des conduites analysées: les plaintes régulières en matière de nervosité et la sensation récurrente de déprime. La fatigue matinale les jours d’école caractérise également plus fréquemment les adolescents consommant régulièrement des produits psychotropes et ceux abusant de télévision et de jeux électroniques. À l’inverse, les jeunes adoptant les conduites analysées dans notre étude ne ressentent pas de déficit de confiance en soi et ne se sentent ni plus malheureux, ni plus heureux que les jeunes n’adoptant pas ces types de comportements.
Les résultats de nos analyses laissent ainsi entendre qu’en général les consommations de psychotropes et les conduites abusives à l’adolescence ne sont pas le fruit d’un mal-être global. Ces conduites semblent d’une part, survenir chez des jeunes faisant état de moments réguliers de mal-être (déprime, nervosité) et d’autre part, obéir à des facteurs interpersonnels et sociaux (relations avec les pairs, intégration scolaire).

L’adolescence et le risque

Si l’observation du risque (toxicomanies, suicides, sexualités dangereuses, etc.) n’est pas nouvelle, le développement de cette notion telle que nous la connaissons actuellement est relativement récent et «repose largement sur l’application du paradigme épidémiologique à l’étude des comportements humains». Ce développement récent va de pair avec un accroissement des conduites considérées comme à risque (mauvaises habitudes alimentaires, imprudences au volant, consommation de café, «brossage» scolaire, non-port du casque à vélo, etc.) qui sont elles-mêmes déterminées par une multitude de facteurs de risque (attitudes, connaissances, influence des pairs, comportements familiaux, recherche de nouvelles expériences, ennui, etc.). Cet accroissement des comportements considérés comme à risque provient notamment de l’extension de la notion de santé qui, en tant que bien-être physique, mental et social, se voit déterminé par un nombre plus important de conduites mais aussi du fait que «le nombre de facteurs de risque potentiels pour un problème de santé donné est incalculable» (Perretti-Watel, 2004, p.103-112). Il s’inscrit aussi dans l’évolution des connaissances médicales qui font que des comportements jugés anodins dans le passé acquièrent le statut de risque dans le présent.
Derrière la prise de risque chez les jeunes, nous avons une multitude de comportements dont «le trait commun consiste dans l’exposition de soi à une probabilité non négligeable de se blesser ou de mourir, de léser son avenir personnel ou de mettre sa santé en péril» (Le Breton, 2007, p.122). Cette conception du risque appliquée à la santé globale concerne des comportements marginaux de «mise en jeu de sa propre vie» (Adès et al., 2004), de confrontation au danger et à la mort (suicide, anorexie, course automobile, etc.), des conduites de «souffrance» (automutilations, boulimie, etc.), des conduites socialement valorisées (sport intensif, addiction au travail, etc.), des comportements socialement réprouvés (délinquance, violence, usage de psychotropes, etc.) ou encore des conduites largement répandues au sein de nos sociétés (consommation d’alcool, habitudes alimentaires, rapports sexuels, etc.).
Aborder la question du risque, c’est aussi se rappeler que la vie est en soi un risque et que le risque zéro n’existe pas. Prendre en considération que le risque fait partie intégrante de la vie, qu’il est utopique de pouvoir le contrôler dans son intégralité, c’est aussi préparer le jeune à l’anticiper, à le gérer, à le dépasser, à réaliser des choix en «connaissance de cause».
Comme souligné ci-dessus, les conduites à risque font fréquemment partie de la construction identitaire de l’adolescence (découverte de soi, de son autonomie et de ses limites, reconnaissance et valorisation auprès des pairs, etc.) sans pour autant signifier automatiquement une mise en péril de la santé. Sur ce point, il importe de conserver à l’esprit que le risque à l’adolescence renvoie, majoritairement, à une expérimentation d’indépendance et, minoritairement, à une construction d’une personnalité déviante ou pathologique. La dépendance à des produits psychoactifs, hormis pour le tabagisme, présente un caractère relativement marginal notamment parce que les usages de drogues dites dures (cocaïne, héroïne, etc.) sont particulièrement peu répandus chez les mineurs ou, encore, parce que les symptômes de sevrage font suite à des années de consommation. Aborder les usages de substances psychoactives à l’adolescence, c’est aussi prendre en compte que:
–ces usages sont instables et les motivations liées à ces usages sont changeantes au cours de cette période de vie;
–le niveau de consommation à l’adolescence est peu prédictif de la consommation à l’âge adulte et ceci, contrairement à la précocité de ces usages;
–les usages adolescents – et plus encore ceux des jeunes adultes – sont plus souvent abusifs et liés à des moments spécifiques à forte connotation sociale que ceux des adultes qui sont davantage inscrits dans le quotidien et liés à des raisons personnelles (oublier le travail, se détendre, etc.);
–les usages abusifs ont tendance à diminuer avec l’entrée dans la vie active et l’implication dans une relation affective et familiale stable.
À l’adolescence, et encore plus pour les jeunes adultes, ce sont surtout les comportements sous l’influence de psychotropes et plus particulièrement sous l’influence de l’alcool (conduite d’un véhicule, rapports sexuels non protégés, bagarres, etc.) qui sont les plus préoccupants. Quant à l’installation dans des conduites d’usage répété et/ou de dépendance, si elle connaît habituellement ses balbutiements au cours de l’adolescence, elle dépendra aussi en grande partie de la manière dont l’adolescent arrivera à s’intégrer de manière satisfaisante dans la vie adulte (création d’une vie de famille, intégration professionnelle, etc.) (Williams et al., 2001; Briefer, 2002; Bachman et al., 2002, cités Bingham et al., 2008; Maggs et al., 2004/2005; O’Malley P., 2004/2005, Beck et al., 2007).
La prise de risque à l’adolescence s’inscrit bien souvent dans des rapports intergénérationnels, dans un décalage entre des conduites «subjectivement» perçues comme bénéfiques par les adolescents et «objectivement» conçues comme à risque par les adultes. Ce sont donc davantage les adultes qui perçoivent les comportements adolescents comme à risque plutôt que les adolescents eux-mêmes.
Les jeunes ne raisonnent généralement pas en termes de risque –raisonnement peu cohérent avec leurs représentations relativement abstraites du futur– mais plutôt en termes d’apports immédiats, d’apports inscrits dans le concret des actions. C’est par leurs diverses expériences personnelles, qu’elles soient à risque ou pas, qu’ils entendent se déterminer (Fize, 2002). La consommation de psychotropes par les jeunes est ainsi habituellement orientée vers d’autres fins que le risque: dépasser ses inhibitions, accroître sa capacité physique, se valoriser auprès des pairs, «expérimenter des états de conscience modifiée», etc. Cette quête apparaît notamment lors de l’usage assez répandu d’alcool au cours des premières relations sexuelles. Si cet usage peut favoriser l’adoption de rapports non protégés ou non souhaités, il constitue bien souvent pour le jeune un moyen de contourner la crainte de l’échec, un prétexte si nécessaire, «au fait de ne pas avoir été soi-même», «une manière de se garder une porte de sortie, de sauver la face» (Le Breton, 2006, p.22 et 25).
Les discours, les valeurs et les normes véhiculées dans la société, créés par les divers secteurs d’activité (économique, politique, scientifique, sanitaire, culturel, etc.) et disséminés par les médias vont aussi participer au façonnage des conduites à l’adolescence. Ainsi des valeurs de performance, de dépassement de soi, d’hédonisme, de réalisation personnelle ne sont pas limitées à un secteur de vie particulier. Elles se conjuguent également dans les conduites de consommation de produits psychoactifs qui peuvent devenir pour les jeunes un moyen de se mesurer entre eux, de s’affirmer et de se dépasser. Comme le souligne Le Breton, «le fait de «tenir l’alcool» suscite l’admiration et permet d’exister dans le regard des autres» (2006, p.25). Le risque peut donc lui-même se révéler enjeu de compétition avec comme conséquence, entre autres, que plus le risque est important et extrême, plus il est valorisable aux yeux des pairs. Dans ces circonstances, le principal danger pour le jeune, c’est probablement lorsque sa valorisation sociale se limite à cette prise de risque, lorsqu’il n’arrive pas à se valoriser ou à se structurer autour d’autres dimensions de sa vie (scolaire, familiale, affective, etc.). À remarquer que ces valeurs de dépassement de soi, de compétition, d’hédonisme se retrouvent particulièrement bien dans les stratégies mises en place par les cigarettiers et les alcooliers afin de favoriser la consommation de leurs produits. Leurs publicités ou stratégies d’action sont ainsi largement associées à des symboles de préférence eux-mêmes à risque mais connotés positivement par la société (sport, soirée, aventure, festival, etc.).
À force de pointer du doigt les conduites à risque à l’adolescence, il est aussi légitime de se demander dans quelle mesure nous façonnons les normes juvéniles, nous construisons de nouvelles identités juvéniles et ce même si ces réalités sont loin d’être représentatives de la réalité adolescente. Ce formatage, nous en sommes tous responsables à des degrés divers même si nous n’en avons pas toujours conscience. Comme le signale le site d’Infor-Drogues (www.infor-drogues.be), une campagne telle qu’il n’y a «pas de fêtes sans Bob» si elle vise à prévenir l’insécurité routière, avalise également l’idée qu’il n’y a pas de fête sans alcool. De même, en tant que producteurs de données, lorsque nous décrivons les conduites adolescentes uniquement au travers du prisme de données chiffrées, nous appréhendons ces comportements sous un regard froid, restrictif, «insensé» alors que ces comportements prennent tout leur sens lorsqu’ils sont «saisis de l’intérieur, resitués dans leur contexte» (Van Campenhoudt, 2001, p.34).
L’adolescence, ce n’est pas une simple juxtaposition de conduites à risque. Les adolescents, ce sont également des adultes en devenir, ni pires, ni meilleurs que ces derniers mais qui, dans un même temps, présentent des qualités indéniables. Ils sont souvent sensibles aux injustices et un bon nombre d’entre eux croit profondément à l’amour, à l’amitié, à l’égalité. Moins utopistes que leurs aînés, beaucoup ont des rêves «raisonnables»: fonder une famille, trouver un travail intéressant. Ils sont habituellement en plein développement de leurs capacités critiques et font souvent preuve d’inventivité, de créativité, de dynamisme, d’adaptabilité. Souvent, pour eux, la pratique d’un sport, d’une activité, d’un loisir (roller, vélo, jeux électroniques, musiques, tag, etc.), ce n’est pas un simple moyen de se maintenir en forme ou de se détendre, c’est aussi souvent l’occasion d’exprimer leurs habiletés, de faire preuve de dextérité (Fize, 2002). Une autre force des adolescents, c’est leur capacité à dépasser leurs souffrances, leurs détresses, à renverser le développement d’un processus pathologique (Laufer et al., 1989, cités par Le Breton, 2007).
Dans la deuxième partie de cet article , nous aborderons l’évolution des conduites de consommation ainsi que la persistance au cours du temps des inégalités entre filles et garçons et entre filières d’enseignement . Nous terminerons en évoquant quelques pistes d’intervention .
Damien Favresse et Patrick De Smet , Service d’information promotion éducation santé – SIPES ULB
Référence et origine du texte – Favresse D., De Smet P., Tabac, alcool, drogues et multimédias chez les jeunes en Communauté française de Belgique. Résultats de l’enquête HBSC 2006. Service d’Information Promotion Éducation Santé (SIPES), ESP-ULB, Bruxelles, 2008.

(1) Voir https://www.ulb.ac.be/esp/sipes – onglet Publications, pour télécharger les documents de l’Enquête Health Behaviour of Schoolaged Children. Vous y trouverez notamment la bibliographie complète relative à cet article.

La santé se sublime-t-elle dans l’Art ?, première partie

Le 30 Déc 20

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Libres propos inspirés de l’affaire de l’affiche du film de Joann Sfar sur Serge Gainsbourg, première partie

À Maria Porcu et Olga Postiaux, mes précieuses partenaires lucides et infaillibles dans nos actions de promotion de la santé

« Si tu ne respectes que la vérité , alors tu ne respecteras pas grand chose . 2 + 2 = 4 , voilà ce qui sera l’unique objet de ton respect . À part ça , tu vas affronter des éléments incertains : les sentiments , les normes , les valeurs , les choix , autant de constructions fragiles et fluctuantes . Rien de mathématique . Le respect ne s’adresse pas à ce qui est certifié mais à ce qui est proposé . » (Réplique de Père Pons à Joseph dans le livre «L’enfant de Noé» d’Éric-Emmanuel Schmitt) Voici un peu moins d’un an, nous évoquions la ‘censure’ de l’affiche du film ‘Gainsbourg (vie héroïque)’, invitant nos lecteurs à partager leurs sentiments à ce sujet. Cela nous a valu une jolie analyse sémiologique de Thierry Poucet (1). Cette polémique a inspiré à Olivier Descamps une foisonnante réflexion que nous vous proposons en deux épisodes vu sa longueur.
J’avoue que ma première réaction a d’abord été celle de vos correspondants, qui dénonçaient l’interdiction avec une certaine révolte à l’encontre de ce qui apparaît comme une réécriture de l’histoire, mêlée d’un petit penchant d’ordre esthétique pour la première affiche. Toutefois, quelques détails qui ont toute leur importance dans cette polémique soulèvent des questions essentielles qui méritent l’effort d’y réfléchir plus posément et d’y confronter un autre point de vue.
D’abord, ce n’est pas des lèvres de Serge Gainsbourg mais de celle de son avatar dans le film, l’acteur Éric Elmosnino, que sortent les volutes de fumée sur l’affiche. Comme le dirait Jean Luc Godard « Ce n’est pas une image juste , c’est juste une image ». On ne manipule donc plus la photo historique d’une idole, on interroge l’esprit de la création d’une affiche. Ce qui en soi fait de la question de la réécriture, une fausse question. Le problème est plutôt d’ordre historiographique: quels sont le rôle et le but de ce que l’histoire retient des personnes ( vedettes ) disparues ?

Bref résumé du ’problème’

Une affiche de promotion du premier long métrage du fameux créateur de BD Joann Sfar , un biopic fantasmé sur la vie de Serge Gainsbourg, affiche destinée aux couloirs du métro parisien a été refusée par Metrobus, la régie publicitaire de la RATP.
Motif: la fumée de cigarette sortant de la bouche du chanteur contrevenait à la loi Évin de 1991 qui interdit toute propagande ou publicité, directe ou indirecte, en faveur du tabac. Une autre affiche a pris sa place.
Les réactions ne se sont pas fait attendre:
One World Films (qui s’occupe de la production et de la distribution du long métrage): «Cette décision dénature la représentation d’un des monuments de la musique française » … «Alors même qu’il avait été pris soin de ne faire apparaître que la fumée et non la cigarette sur l’affiche en respect de la souplesse autorisée par la loi Évin».
Le producteur du film, Marc Du Pontavice : «La position du service juridique de la RATP ne tient pas debout et est comparable à celle d’une dictature soviétique».
Il a donc fait appel de cet ‘excès de zèle’ auprès du ministre de la Communication et de la Culture Frédéric Mitterrand (je n’ai trouvé aucune suite à cet appel sur internet).
Le réalisateur Joann Sfar trouvait quant à lui ce refus « insultant envers la création artistique ».
Dans l’ensemble (je n’ai pas trouvé d’exception), les médias eux-mêmes se sont émus de cette décision.
Le cas Gainsbourg n’est pas une première. En avril 2009, les affiches de l’exposition Jacques Tati à la Cinémathèque française et du film ‘Coco avant Chanel’ d’Anne Fontaine avaient également été refusées par la RATP pour le même motif alors que pour tous les autres afficheurs, elles ne posaient aucun problème: sur l’une on pouvait voir Monsieur Hulot sur son vélomoteur la pipe aux lèvres, sur l’autre Audrey Tautou dans le rôle de la célèbre couturière, tenant la pose, une cigarette à la main.
À cette époque, la Société des Réalisateurs français et le Syndicat de la Critique du Cinéma sont vite montés au créneau, pour dénoncer « une atteinte à l’intégrité et à l’esprit de l’oeuvre de Jacques Tati ».

Ensuite, s’il est vrai qu’il n’y a pas de cigarette représentée sur l’image, comme l’a déclaré pour sa défense le réalisateur, l’image est pour le moins très suggestive: le jet de fumée propulsé de la bouche de l’acteur évoque à s’y méprendre une cigarette et l’expression de son visage ne laisse aucun doute sur le plaisir extatique qu’il prend à fumer… Associer cigarette et plaisir, c’est le B A BA de la vocation publicitaire, et à peine une «pro-vocation» déguisée (en terme professionnel, on dira, “subliminale” avec effet d’amorçage (2)) !
Celui qui n’identifierait pas Serge Gainsbourg jurerait voir dans cette affiche une de ces anciennes publicités toute en malices et subtilités dont s’était rendu experte l’industrie tabagique. Ce qui soulève l’hypothèse de la transgression. Ainsi donc, si transgression il y a, volontaire ou non, quelle en était l’intention sous-jacente?
Mais la polémique ne se limite pas seulement à un problème historiographique, ni d’ailleurs à la liberté contrariée d’une stratégie publicitaire. Ici un artiste culte de la chanson est représenté, l’affiche annonce un film artistique, l’image est elle-même une création « artistique ». Et c’est la détérioration esthétique de l’image et la dénaturation d’un des monuments de la musique française qui ont été évoquées par la critique. Et ceci, à grand renfort d’arguments idéologiques fustigeant la violation de la libre expression et de la spontanéité de l’Art. D’où la question: se doit on de s’interdire certaines libertés artistiques pour le salut de la santé ?
Enfin, le retrait de l’affiche s’est appuyé sur un interdit, la loi Évin. Or, personne n’aime les interdits parce qu’ils limitent nos comportements, nos envies et nos plaisirs. Toutefois, personne ne peut non plus nier que ces interdits soient nécessaires, parce que s’ils nous ferment à certaines libertés individuelles, ils nous ouvrent à plus de justice, de paix et de sécurité, et donc à plus de vie sociale: pensez aux feux rouges qui permettent à tous de passer aux feux verts en toute quiétude.
Les interdits démocratiques se distinguent des prohibitions totalitaires en ce qu’ils sont discutés au préalable avant d’être promulgués, restent toujours discutables et ont une visée positive universalisable. La loi, l’interdit, c’est ce qui se « dit entre nous » (3) pour organiser le vivre ensemble. Elle est toujours la conclusion justiciable d’une discussion éthique préalable.
D’où la question, quelles sont les fondements éthiques d’une telle loi ?
Donc, pseudo-cigarette au bec d’un pseudo-Gainsbourg mais, en revanche, vrai enjeu idéologique. Et ce serait dommage de se laisser embrouiller par des pseudo-controverses de réécriture de l’histoire, et pour la santé et pour l’occasion manquée de discuter de ce que pourrait être le débat autour de ces quelques questions essentielles dans le domaine de la promotion de la santé.

Fondements éthiques de la loi Évin et discussion éthique autour de notre affiche

Tout interdit, comme on l’a dit, sacrifie certaines valeurs individuelles pour d’autres. Il y a conflit entre « valeurs » aussi légitimes soient-elles les unes et les autres. C’est bien là la caractéristique d’une question dite « éthique ».
Quelles sont ici les valeurs à charge et à décharge ?
S’il fallait dresser une telle liste, viendraient tout naturellement en premiers, celles qui plaident en faveur de l’affiche: liberté d’expression , vérité historique et esthétisme . Après tout, chacun a le droit de s’exprimer, tous nous savons que Gainsbourg fumait en studio, et puis, entre nous, ces volutes de fumée ont assez belle allure. Mais ne nous laissons pas entraîner par le poids des mots. Après tout, (toujours cette vieille question philosophique !), les valeurs ne bénéficient pas du caractère universel qu’on leur accorde souvent. Elles ne sont pas des faits mais restent relatives à la culture et à l’histoire. Souvent d’ailleurs, admettons-le, elles ne valent vraiment que dans la mesure où l’objet sur lequel elles portent le mérite à nos yeux. Interrogeons-nous donc de manière plus « philosophique » sur la pertinence dans le cas présent de ces concepts un peu trop souvent galvaudés.
Commençons par la liberté d’expression de nos démocraties. Elle nous incite à la tolérance pour toute forme d’expression (y compris artistique comme une affiche), c’est vrai ! Il y a pourtant des formes d’expression que l’on admet ne pas (plus) pouvoir tolérer comme par exemple celles qui valorisent le racisme ou l’intolérance elle-même.
C’est là où on voit que la tolérance a ses limites et n’est pas une valeur absolue, peut-être même pas une valeur du tout. Appelons-là plutôt une disposition d’esprit ou une vertu bénéfique à la vie sociale. Vu sous un angle nietzschéen, elle ne serait même qu’«une liberté accordée aux minorités par des dominants» qui entendent bien le rester. Preuve que la tolérance, ce n’est pas l’égalité des droits. De même demandons-nous: si on peut bien tolérer une seule affiche avec quelques symboliques très suggestives du tabagisme, combien d’autres pourrait-on voir s’afficher dans des lieux publics, spécialement ceux où il est interdit de fumer (le métro)? Tout dépend probablement de la sensibilité personnelle de chacun. Demandez à un non-fumeur. Peut-être vous dira-t-il qu’il peut très bien s’en accommoder. En fait, le plus souvent, plutôt, il n’en a cure. Posez maintenant la même question à un ex-fumeur qui se bat pour ne pas replonger ou qui a vécu le calvaire d’un cancer… C’est là où souvent, on confond tolérance et indifférence, qui n’est déjà plus une vertu mais en signe au contraire l’absence, le point neutre. Comme le disait Gainsbourg dans sa chanson de Prévert: « Peut on jamais savoir où commence et quand finit l’indifférence ?» Je connais des personnes qui, jadis, s’enfuyaient d’un bar ou d’un restaurant à la moindre odeur de cigarette, non pour le «risque d’être intoxiqué», mais pour la pénibilité des souvenirs que cela leur remémorait. Et il n’y a rien d’exagéré à cela.
Quid de la vérité ? Sauf à être nietzschéen, on voit mal comment on pourrait ne pas voir dans la vérité une valeur objective, à prétention universelle. Mais quid de «dire toute la vérité»? Autrement dit, la sincérité se résume-t-elle à dire toute la vérité pure, dure et crue?
Nous gardons tous en mémoire le visage de Serge Gainsbourg enveloppé de volutes de fumée. Est-ce à dire qu’il faille absolument le représenter chaque fois avec sa cigarette? Pour éclairer mon propos, j’ai trouvé dans un livre d’ Éric-Emmanuel Schmitt La rêveuse d’Ostende cette phrase assez évocatrice: « Aujourd’hui , on valorise la sincérité en littérature . Quelle blague ! La sincérité ne saurait constituer une qualité que pour un procès verbal ou lors d’un témoignage devant la justice et alors il s’agit plus d’un devoir que d’une qualité . La construction , l’art d’intéresser , le don de raconter , la facilité de rendre proche ce qui est lointain , la capacité d’évoquer sans décrire l’aptitude à donner l’illusion du vrai , tout cela n’a rien à voir avec la sincérité et ne lui doit rien ».
Posons-nous alors la question suivante: est-il du devoir d’une affiche de présenter toute la ‘vérité’ sur le tabagisme de Serge Gainsbourg? Il est vrai qu’un autre Emmanuel (alias Kant ) présentait la vérité comme un devoir, et donc le mensonge comme « le rejet et l’anéantissement de la dignité ». Cet Emmanuel-là ne pêchait-il pas par inconséquence? Et d’ailleurs, peut-être pas seulement par inconséquence, mais aussi par ignorance du fait qu’il ne suffit pas de dire la vérité pour être dans le juste et dans le bon !
Benjamin Constant réfutait Kant par: « Dire la vérité n’est un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité . Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui . Tout homme en revanche à droit au mensonge qui réconforte (sixième cahier, n° 1, 1797) ». Phrase contestable si on n’y réfléchit que sommairement. Et pourtant ! Combien de vérités sont-elles révélées, dictées non par la vertu mais par d’autres motivations moins vertueuses ? Quelles furent, dans cette affiche, les vraies motivations de la One World Films pour y faire figurer une pseudo-cigarette? Est-ce par souci d’authenticité pure ou par volonté de provoquer? S’il faut être sincère jusqu’au bout, et non pas simplement vouloir dire la vérité, ne faudrait-il pas aussi révéler les raisons véritables qui nous conduisent à la dire? Mais j’irais encore plus loin. N’est-il pas déjà mentir par omission que de prétendre dire toute la vérité? Vous voulez dire la vérité sur Serge Gainsbourg, ajoutez-y alors un verre de whisky, ajoutez-y une mention indiquant que cet homme a fait 5 infarctus, un cancer et est mort à 63 ans de son tabagisme et de son alcoolisme. Cela n’a rien à voir avec la carrière de Gainsbourg? La cigarette non plus !
Mais « elles étaient si jolies ces volutes », ai-je entendu d’un de vos correspondants ! Question: Quelle est la valeur esthétique d’un nuage de fumée? Question difficile. Une phrase toute trouvée pour balayer la question: « les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas ». Allez dire cela à Van Gogh qui a attendu 150 ans pour qu’on vende ses «tournesols» 41 millions d’euros (en mars 1987) !
On aimerait cette fois se ranger du coté de Kant qui est plus catégorique. Pour lui, le beau, c’est l’expression du bon, du bien, du sain. Mais y croit-on encore? Selon les neuropsychologues actuels, « voir le beau », ça s’apprend, ça s’imprègne dans les circonvolutions de notre cortex.
C’est vrai qu’au cinéma, la cigarette a fait un tabac. Comme le rappelle Adrien Gombeaud (4), c’est avec des visions de fumée, celles de l’arrivée du train en gare de La Ciotat, que les frères Lumière ont commencé. D’abord prémices du fondu-enchaîné au temps du noir et blanc, le motif fumant devient en passant à la couleur symbole d’intensité et de liberté: Marlon Brando la clope au bec et l’autre fichée sur l’oreille dans Un tramway nommé désir ou James Dean qui, dans La fureur de vivre , brûlait la vie virilement par les deux bouts. Il faut dire, comme l’écrit Adrien Gombeaud qu’« au cinéma , le tabac n’a pas d’odeur , ne pique pas les yeux , n’imprègne pas les vêtements , ne fait pas cracher , ne donne pas mauvaise haleine , ne tache pas les dents et ne tue que très rarement …».
Coté femme, la cigarette est un signe d’indépendance. Elle offre de la détermination, de la consistance. En un mot: elle s’affirme. Mais passé cette période de révolution, il me semble que la cigarette n’occupe plus dans les scènes que la place de l’ennui. Un passe-temps, dirait le philosophe Martin Heidegger , à la mesure de l’ennui qu’elle couvre. Les acteurs peuvent bien combler leur ennui par quelques bouffées de cigarettes, entrecoupées de quelques intimes confidences, s’ils fument ce n’est jamais que pour accroître leur consistance à attendre… Attente, patiente ou impatiente, de la fin ou de la mort… avec toute la gamme des émotions, entre la clope qui tremble de peur et le cigare de la fausse volupté. De ses allusions de moins en moins convaincantes, j’anticiperais presque la fin de cet artifice de cinéma et j’attends le jour de … la dernière cigarette !
Si la cigarette a pu asseoir une belle réputation au cinéma, elle est plutôt absente de l’art pictural. Des impressionnistes à nos contemporains, je ne connais pas d’artistes qui aient consacré leurs oeuvres à l’incandescence des cigarettes. Même la pipe qui n’en était pas une de Magritte était éteinte et non fumante ! Les seules images artistiques de fumées tabagiques qui me viennent à l’esprit sont celles des publicités de cigarettes… des Gitanes pour être plus spécifique…
Bien curieuse coïncidence quand on pense que Gainsbourg ne fumait que des Gitanes… L’art de la volute aurait ainsi été imaginé par ceux-là mêmes qui profitent du marché de la cigarette. Cela égratigne sérieusement toute l’élégance désintéressée de ces élégantes figures s’exhalant de la bouche de Serge.

Valeurs dominantes et conflit de valeurs

Ainsi donc, l’allusion à ces valeurs de liberté d’expression, de respect de la vérité historique et d’accomplissement esthétique nous entraîne dans le grand chaudron bouillonnant de l’idéologie. Et l’idéologie, ça n’est pas simplement doctrine et endoctrinement (si c’était cela, on pourrait les reconnaître et les combattre très facilement). C’est d’abord la représentation spontanée, la croyance toute prête. C’est le « ça ne se discute pas », c’est le « ce qu’il faut respecter absolument »… Respecter des personnes (dans leur humanité), d’accord. Cela ne se discute pas, même vis-à-vis du pire des criminels. Respect des idées, c’est tout autre chose. Faut-il respecter les idées qui ne respectent pas toujours tous les individus?

Vous voyez où je vous emmène… . À ces valeurs dominantes qui s’imposent spontanément parce qu’impensées et jamais critiquées, à ces idées un peu tyranniques à force d’être « sacro-saintes », à ces idéologies qui cristallisent nos émotions individuelles et mobilisent les foules, j’opposerais le respect de l’autre .
Les idées et les idéologies, c’est ce qui doit, pour mériter notre respect, d’abord être interrogé en face d’autrui. Surtout si autrui, ce sont les plus vulnérables ou si, d’autrui, il s’agit de respecter les efforts. Par effort , j’entends celui de chaque ex-fumeur qui s’efforce souvent durement de ne pas rechuter, mais aussi, pourquoi pas, celui de chaque membre et bénévole de ces associations qui luttent contre l’épidémie du tabagisme. Par les plus vulnérables , j’entends ceux qui seront fragilisés dans leur santé, par l’exposition au tabac, assuétude ou pire (cancer, infarctus). Identifier précisément ces intéressés n’est pas aisé. Tout au plus, peut-on avancer des statistiques et peut-être avec une certaine probabilité, peut-on dresser le profil d’un citoyen cible…
Combien de vies perdues à 20, 40 ou 60 ans, par de telles affiches promotionnant indirectement le tabagisme? Difficile de répondre ! Mais, comme beaucoup de questions éthiques, le simple fait de se poser la question y répond déjà partiellement. Même si on estimait à une seule, le nombre de ces vies menacées, cela vaudrait-il la peine de la sacrifier pour l’esthétique d’une affiche? Qui nierait que parmi les milliers d’adolescents qui croisent cette affiche, dans le métro, les boulevards, les vitrines des shoppings ou les cinémas, au rythme d’une dizaine de fois par semaine, il n’y en aura pas un qui ne se laissera prendre au jeu d’imiter le nuage de fumée de Gainsbourg. N’oublions pas que la première cigarette, c’est «pour faire comme les autres, pour se donner un genre».
Mon souci s’adresse donc surtout aux plus jeunes, parce qu’en quête d’un modèle, comme Gainsbourg peut l’être aujourd’hui encore, digne parangon du rebelle, mélange explosif de génie et de destruction, à l’image de leurs aspirations… Parce qu’en quête de vaincre leurs propres complexes, comme Gainsbourg l’avait fait lui-même par l’alcool et la cigarette. Loin de moi, toutefois, ici, l’idée de les déresponsabiliser par un discours surprotecteur, on peut faire confiance à l’esprit critique de la majorité d’entre eux. Plus vulnérables toutefois, seront ceux qui possèdent enfouies dans leur nature (génome) ou leur culture (famille) quelques susceptibilités pour le goût et la dépendance au tabac. « Que sait l’homme de ce qui le détermine ? » Cette question de Spinoza incline à douter du libre arbitre, quand elle ne le nie pas absolument, et nous convie à la prudence quant à croire à une volonté suffisamment infinie pour résister à toutes les passions. J’en ai parlé dans un autre article (5).
Cette recherche de précision et de clarté à propos de valeurs conflictuelles devrait au moins nous révéler les limites de nos opinions trop vite exprimées, nous exonérer de la tentation d’être ordinaires et nous extirper de notre existence moelleuse de citoyens avachis sous une démocratie que nous aimons tellement critiquer.
En démocratie, il y a et il y aura toujours ce périlleux calcul entre les valeurs qui, sans tomber dans un utilitarisme excessif, mérite d’être soigneusement interrogé et discuté. Ce calcul, on s’en rend compte, pourrait différer d’une personne à l’autre, mais pas absolument. Pour s’en persuader, que celui qui hésite, se couvre du « voile d’ignorance » façon John Rawls . Dans son modèle de société, des individus, libres et égaux doivent inventer les principes selon lesquels ils veulent vivre ensemble. L’astuce que Rawls ajoute à cette histoire pour promouvoir un système le plus juste possible est ce qu’il nomme le «voile d’ignorance»: chaque individu ne sait pas quelle place il occupera dans cette société.
Appliqué à notre question, nul ne sait à l’avance s’il tombera un jour dans les écueils du tabagisme et restera accro tout sa vie, ou sera prédisposé pour le cancer ou l’infarctus auquel cas, le tabagisme l’y précipitera. Avec ce voile d’ignorance, Rawls soutient que chacun cherchera à se protéger du pire et voudra donc limiter la liberté individuelle par des règles favorisant la solidarité et l’aide aux moins avantagés. Tout être humain qui raisonne correctement peut-il alors concevoir une société où on donne libre cours aux incitants du tabagisme, quel qu’ils soient? Ainsi, par raisonnement philosophique ou tout simplement par souci d’humanité, ne doit-on pas se placer du côté des plus faibles ?
Pour ma part, je pencherais donc pour la santé des adolescents et le respect du travail de ceux qui luttent à arme inégale contre le tabagisme et pour la santé de nos ados.
Dans la seconde partie de mon texte, je reviendrai sur la transgression, volontaire ou non, de la loi Évin, et sur la figure ‘fumante’ exceptionnelle de Serge Gainsbourg. Olivier Descamps , médecin, spécialiste en médecine interne et docteur en sciences de la santé publique, Directeur du Centre de recherche médicale de Jolimont, Président du Comité d’Éthique des hôpitaux de Jolimont-Lobbes-Nivelles-Tubize, et Coordinateur du Service Objectif-Santé à la commune de Manage. Remerciements au professeur Michel Dupuis , Institut supérieur de philosophie, Université catholique de Louvain et à Christian De Bock , rédacteur en chef d’Éducation Santé et membre du Conseil supérieur de promotion de la santé pour leurs encouragements et leurs conseils avisés. (1) Lire ‘Votre Serge, avec ou sans fumée?’ , Éducation Santé 254, mars 2010, et ‘Dieu n’est plus un fumeur de havane’ , ainsi que ‘Cachez ce malsain que nous ne saurions voir !’ , par Thierry Poucet, Éducation Santé 255, avril 2010.
(2) Un effet d’amorçage consiste à faciliter un comportement en le faisant précéder d’un stimulus (c’est la version publicitaire du réflexe de Pavlov). Par exemple, le mot pain évoque spontanément les mots « beurre » et « tartine ». Lire à ce sujet Olivier Corneille. Le cerveau, victime de la publicité . Cerveau & Psycho. 2010; 39:24-30.
(3) Interdit est d’ailleurs formé des mots latins « inter » entre et « dicere » dire.
(4) Adrien Gombeaud (2008). Tabac & Cinéma – Histoire d’un mythe. Édition Scope.
(5) Olivier Descamps. La «liberté», concept essentiel de la médecine préventive et de la promotion de la santé . Louvain Médical 2010; 129 (2): 83-94. Disponible au secrétariat de la revue de la faculté de médecine de l’UCL: isabelle.istasse@uclouvain.be

Les groupes Balint dans un monde en évolution accélérée

Le 30 Déc 20

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Je fréquente les groupes Balint depuis peu d’années, et y retrouve avec intérêt des ressemblances et aussi des différences avec ce que j’ai vécu au GERM (Groupe d’Études pour une Réforme de la Médecine). Dans les maisons médicales imaginées par le GERM, le malade bénéficie d’une attention multidisciplinaire, apportée par l’éventail de généralistes, d’infirmières, de kinésithérapeutes, voire de psychologues. Chez les groupes Balint, l’accent est davantage mis sur le vécu psychologique du patient et du soignant lui-même. La distinction entre ces deux approches est à vrai dire artificielle, puisque certains membres d’un groupe Balint pratiquent dans une maison médicale.

Qui était Balint ?

Fils d’un médecin généraliste hongrois le docteur Michael Balint fit carrière en Angleterre où il devint psychanalyste et y développa le concept des groupes qui portent son nom. Parmi les nombreux textes qui exposent ses réflexions, je choisis, en traduction française, Le médecin , son malade et la maladie (1).
En voici quelques phrases clefs. «Le médicament le plus fréquent utilisé en médecine, c’est le médecin lui-même», et «Le patient peut ressortir d’une consultation médicale avec un résultat psychologique peu relié à la prescription de médicaments mise en poche». Mais une autre idée clef ressort: «On se préoccupe moins de la retombée psychologique sur le médecin». De cette philosophie, réduite ici à son essence, naîtront les Groupes Balint , où les soignants se réunissent pour discuter de leurs relations individuelles avec chaque soigné.

Les relations du praticien avec son patient

Au cours de l’entretien

Quelles sont, de façon générale, les situations psychologiques rencontrées par le médecin généraliste? Pour le concevoir, je bénéficie d’entretiens avec le docteur Manoël Le Polain . Il y a d’abord, dans la pratique médicale, une contrainte assez triviale, le «cadre thérapeutique» dont dispose le généraliste: celui-ci ne peut laisser s’accumuler les plaintes diverses d’une personne qui, parfois, recherche avant tout l’occasion de parler d’elle. Mais, plus fondamentalement, il y a la «distance thérapeutique» envers chaque patient. On ne demande pas que le praticien soit dépourvu de subjectivité. D’une part, consciemment ou non, il peut ressentir des forces attractives ou répulsives envers telle personne, mais il doit s’abstenir de juger l’autre, et traiter chacun avec le même respect. D’autre part, inconsciemment, se jouent entre un patient et son médecin des sympathies qui ne peuvent qu’être bénéfiques – à condition, pour le médecin, de ne pas verser dans la compassion car il ne peut porter la souffrance de tout le monde. Et ceci représente sans doute la raison d’être principale des Groupes Balint: la bonne distance thérapeutique .

Aller jusqu’à l’empathie?

L’empathie, c’est quand on fait jouer ses neurones miroirs . Depuis peu, les neurologues s’intéressent à ce phénomène: lorsqu’un singe, ou une personne humaine, exécute un mouvement devant un spectateur, celui-ci allume une même zone dans son propre cerveau. Cette activité cérébrale en miroir est illustrée de façon frappante par les techniques de l’imagerie médicale. Ainsi serait matérialisée l’empathie: la faculté de s’identifier à quelqu’un, de ressentir ce qu’il ressent. Les sujets les moins disposés à l’empathie, comme les autistes, présentent un déficit des neurones miroirs, ce qui les empêche de se mettre dans la peau de l’autre. Bien plus, certains patients se plaignent d’avoir perdu contact avec eux-mêmes : «Je suis moins que tout seul. Je ne suis plus en compagnie de moi-même.»
Mais jusqu’où le médecin doit-il allumer ses neurones en miroir devant chaque patient ? On imagine aisément l’état du cerveau du praticien, en fin de journée, après ce marathon des neurones en miroir… Mais dans certains cas, l’empathie, se mettre dans la peau de l’autre, peut huiler la relation.

Jusqu’à la curiosité !

Le praticien, face aux diverses personnalités qui défilent devant lui, doit-il s’exercer à ranimer chaque fois sa curiosité, envers chaque patient, comme on s’entraîne à une performance sportive ? Ou bien, est-il vraiment répréhensible de se blinder contre la compassion pour éviter le burn out ?
Il y a une autre face à ce problème: jusqu’où le praticien peut-il se permettre une investigation psychologique chez son patient? Le client n’est pas venu demander aide à un psychiatre. Quel dialogue personnel et discret échanger? Jusqu’où le médecin doit-il se livrer un peu lui-même, pour amorcer la confiance? Car le patient ne va pas dévoiler quelque détail nécessaire, s’il se trouve devant un sphinx. Et ce patient aime personnaliser celui qu’il appelle mon médecin. D’aucuns disent même:«il est préférable que ma femme et moi ne partagions pas le même médecin». Aujourd’hui encore, où la technique prend tellement d’importance, le médecin n’est pas une pièce mécanique interchangeable.

Les activités Balint

(2)
Les groupes Balint sont répartis géographiquement dans la Belgique francophone, et se réunissent une fois par mois, de septembre à juin, sous la responsabilité de deux animateurs : un médecin généraliste et si possible un psychanalyste. C’est alors qu’ils discutent de situations vécues. Là, assis en rond autour d’un animateur, l’un ou l’autre des soignants participants expose une situation clinique qui l’a mis lui-même dans l’embarras, dans un inconfort par rapport à sa relation au patient.
Une fois par an, un Printemps Balint organise des séminaires à thème.
À ceci viennent s’ajouter les journées d’études qui réunissent des conférenciers de grande valeur et d’appartenance intellectuelle variée: la liste de ces conférenciers vous ferait monter l’eau à la bouche. Quelle différence avec d’autres cycles de conférences? Une participation très active du public aux discussions. L’après-midi, on se répartit en petits groupes d’une dizaine de soignants, qui choisissent de participer à l’un des 6 à 10 thèmes proposés.

Mon expérience dans un groupe Balint en mars 2010

On aura deviné à la lecture de ce qui précède que la présence d’une virologue dans un groupe peut intriguer. Gentiment, l’animateur de ‘mon’ groupe souligna que la participation d’un membre de l’ancien GERM était justifiée. Mais j’écris le présent texte avec une expérience très ponctuelle et limitée, et peut-être la relation qui suit donnera-t-elle une idée de ma naïveté.
Lors de ma première participation, j’ai choisi le groupe qui discutera de la question : jusqu’où peut on assumer la souffrance de l’autre ?
Nous nous présentons brièvement; il y a là plusieurs types de praticiens: celui de quartiers urbains pauvres ou privilégiés – et même, encore, des médecins de campagne. Mais aussi une infirmière, un kinésithérapeute. Je me sens un peu ridicule, avec ma spécialité qui consiste à psychanalyser des virus ! Et je tente de me raccrocher au groupe en rappelant que mon intérêt pour les groupes Balint remonte aux réflexions du GERM.
Puis, après un silence un peu timide, l’un d’entre nous annonce qu’il est prêt à tenter d’analyser un problème qu’il a vécu. L’animateur fait un appel pour que le sujet soit traité par une deuxième personne. Silence prolongé. Je finis par me lancer pour proposer l’histoire d’une jeune infirmière qui, au service des maladies infectieuses, où se mouraient les sidéens, sans traitements efficaces à l’époque, assuma tellement les problèmes de chacun d’eux qu’elle en dépérit.
L’animateur me répond que je n’ai pas le droit de parler à sa place. Qu’elle vienne… «Mais elle s’est suicidée». Alors ma proposition est refusée. On m’explique que le processus de ces rencontres, c’est de tenter d’amener le narrateur vers un autre point de vue – par exemple, dans le cas présent, l’aider à accepter «l’injustice» qui accable ces malades. Il faut toujours que le héros de l’histoire soit présent dans le groupe. On ne peut modifier quelqu’un à son insu… a fortiori si ce quelqu’un est mort.
J’acquiesce, évidemment.
Puis, sagement, pour retenir la quintessence de ce qui va se passer, je sors un bout de papier et un stylo pour prendre quelques notes. On me regarde gentiment, mais avec un peu de gêne, comme si je venais de sortir un outil étrange. «On ne prend pas de notes car il est bon de se regarder l’un l’autre.» Effectivement, c’est mieux ainsi. J’observe donc la narratrice qui commence par esquisser le profil psychologique du sujet qu’elle soignait. Mais l’un d’entre nous interrompt et demande «Comment est-il physiquement, votre cas? On a besoin de le voir pour supputer par quel côté il faudrait le prendre ». Toutefois, ce n’est pas l’essentiel, car notre centre d’intérêt se dirige vers celle qui raconte. Pourquoi donc, a-t-elle ressenti un étrange malaise dans cette situation particulière là ? Le groupe tente d’analyser, ose questionner : «Te sentais-tu sous l’emprise d’une réaction psychologique de retrait, de répulsion, ou… d’attrait, envers ce patient?»
LT

Les titres des derniers numéros de la revue Balint en disent long sur les préoccupations des groupes: La relation thérapeutique en médecine et en psychothérapie , Le rêve et l’imaginaire en médecine , Qui me soignera demain ?
Attardons nous à ce dernier. Son premier chapitre s’intitule A t on vraiment besoin de médecins ? Le médecin indien Raj Arol y déclare sans détour que les médecins ne sont pas la solution pour les pays les plus pauvres du monde. Lui-même réussit à assurer à sa région un certain niveau en formant des agents sanitaires recrutés parmi les villageois.
Mais, chez nous, les moyens sont très différents. Notre décor est planté dans le cabinet du médecin, avec un ‘client’ inquiet qui ressent des symptômes et en arrière-plan, hors scène, l’Internet, cette manne de données, avalée avidement, qui a déjà fait sourdre chez le patient quelques inquiétudes. Derrière le bureau du cabinet médical, le profil du médecin face à son ordinateur. Il récolte les chiffres de laboratoire concernant la personne en face de lui.
Puis le film se déroule et voici le même médecin, vu de face. C’est maintenant une vraie personne, qui dialogue avec le patient. Et le flair clinique reprend son rôle.
Cet amalgame entre l’informatique et la relation humaine fonctionne plutôt bien. La maladie est souvent traquée – mais, chez la personne probablement guérie, une angoisse persiste parfois, implantée par l’omniscient Google.

Comment ‘personnaliser’ son patient dans l’esprit balintien?

Un autre numéro de la revue Balint a pour titre, un peu énigmatique, Soigner au delà des preuves . Certes, «l’attitude Balint» accepte que, devant un patient qui pose une certaine énigme diagnostique ou thérapeutique, il faille aller puiser dans les enquêtes scientifiques qui ont porté, dans le monde entier, sur un nombre important de cas semblables – mais ce doit être comme ressource pour les mettre en comparaison avec le cas particulier de votre patient, pour lequel vous avez l’occasion d’approfondir la situation. Car, pour repérer une corrélation statistiquement significative entre des symptômes et un traitement efficace, on publie des méta-analyses dans lesquelles on est obligé de ne retenir que les points communs entre les diverses populations comparées. On néglige ainsi certains aspects des problèmes individuels. L’attitude des groupes Balint, c’est de fonder le comportement médical vis-à-vis d’un cas donné, en faisant une sorte d’intégration entre trois paramètres: les données de la littérature, le contexte clinique particulier à ce cas-ci, et les attitudes psychologiques particulières de cette personne (par exemple ses préférences pour telle action particulière face au problème.) Ce qui peut se résumer ainsi: le patient amène au généraliste son contexte, ses symptômes, le médecin intégre ces données spécifiques à celles de la littérature scientifique, le patient apporte en outre ses préférences pour une action, qui sont à leur tour intégrées pour l’intervention du généraliste.

Le portrait du patient

Sa mémoire implicite

Face au médecin, se trouve une personne qui fut progressivement formée par les souvenirs accumulés dans la mémoire de base appelée mémoire implicite. Elle est tissée par les traces des émotions accumulées dans notre corps. Cette mémoire, si personnelle, ne peut se caractériser par des chiffres et ne peut donc figurer dans les rapports de l’ordinateur, aux côtés des taux de cholestérols. Les psychologues nous disent que certains passages à l’acte, certaines crises de désespoir sine materiae , trouvent leur fondement dans cette mémoire et ne relèvent pas de la folie. Il s’agirait d’un cerveau sain malchanceux qui a accumulé des souvenirs néfastes.

Sa résilience

Le praticien qui reçoit de l’hôpital un rapport sur l’un de ses malades verra-t-il un jour figurer une estimation quantitative de la résilience du patient? En physique, la résilience d’un matériau mesure sa résistance au choc. Chez l’homme, il s’agit d’une attitude qui permet de faire face aux mauvaises fortunes. Aux groupes Balint, on se demande si les résiliences aux traumatismes physiques et aux blessures morales sont liées. Un être humain peut-il résister à un coup de bâton, comme le fait un socle de marbre, mais vibrer dangereusement à une peine sentimentale? Les artistes qui expriment beaucoup de sensibilité seraient-ils peu résilients?

Sa souffrance interne

Se distinguant du Moi cérébral, entre en jeu un troisième personnage: le corps même du malade. Lui seul connaît la douleur ressentie. Le corps s’approprie même la maladie: «Et voilà ma migraine qui vient me revisiter.»
Au lieu d’observer seulement le corps du malade, il faut donner sa place au visage, lequel peut refléter ce que les battements cardiaques ne font pas. Le métier de médecin consiste aussi à dépister la souffrance, et à tenter d’éviter la dérive vers la dépression. Pour ce faire, il faut essayer d’induire le malade à prendre son sort en main, à devenir l’acteur de sa vie.
Par ailleurs, le médecin ne doit pas réduire son rôle à celui de prescripteur de médicaments, mais au contraire, jouer un rôle actif contre la médicalisation des problèmes sociaux. En 2008, le journal Le Monde émettait à ce propos un avis pessimiste: « Les psychotropes ont été détournés de leur usage premier (l’épisode dépressif majeur) pour soigner le mal-être et l’anxiété sociale et en devenir l’unique réponse.»

Son droit à la vérité

Ce corps joue évidemment un rôle dans le diagnostic global. S’il y a une atteinte organique précisée, le médecin doit-il la révéler dans sa sévérité? Lorsque le patient affirme qu’il a droit à toute la vérité, le médecin doit-il s’y laisser prendre? On peut avoir droit à une chose sans vraiment désirer l’avoir. Faut-il distiller progressivement une mauvaise nouvelle, ou bien la faire avaler d’une gorgée? Le problème, avec la vérité, c’est qu’il est impossible de faire marche arrière. En tout cas, il ne faut pas laisser le patient partir à l’hôpital sans qu’il connaisse au moins la vérité contenue dans son dossier. Là bas, le cadre est peu propice aux nuances dans le dialogue. Et les longues nuits esseulées que passe le malade dans un lit d’hôpital sont tout aussi peu propices à l’optimisme.

La personnalisation génétique

Aujourd’hui, une nouvelle donne surgit: les progrès triomphalistes de la chimie dans le séquençage des nucléotides de notre génome. Selon cette tendance actuelle, la personnalité de chacun d’entre nous est entièrement écrite dans cette chaîne de molécules. Et pour quelques centaines de dollars, on va vous proposer ce séquençage.
Francis Collins , l’un des chercheurs les plus brillants dans ce domaine publie un livre (3) (2) dont le titre se traduit en français par Le langage de la vie . L’ADN et la révolution dans la médecine personnalisée (c’est moi qui souligne). Et sur la couverture, ce titre est surmonté d’une phrase de Barack Obama,véritable ode à Collins. Je la traduis: Son travail fracassant a changé nos façons mêmes de considérer notre santé et d’examiner la maladie .
Je lis donc avec avidité ce texte. À chaque chapitre, j’essaie de percevoir en quoi les résultats évoqués pourraient modifier la relation médecin – patient. Certes, chacun de nous recèle, dans son ADN, des petites variations de nucléotides, qui individualisent notre profil chimique. Mais je ne vois pas en quoi les connaître aurait aidé Freud…. En quoi ce paysage détaillé de notre ADN pourrait-il nous faire pencher pour une cause génétique, plutôt qu’environnementale, dans les problèmes dont se plaint celui qui se trouve devant le praticien ? Par exemple, dans notre cerveau, nos 20.000 gènes doivent gérer le fonctionnement de 50 à 100 milliards de neurones, avec l’aide de 38.000 protéines différentes. Mais l’éveil de ces fonctionnements dépend essentiellement de l’interaction de l’environnement avec le cerveau. Chacun sait que cet éveil dépend des stimuli affectifs que le jeune enfant va recevoir, et non de la simple présence de tel ou tel nucléotide. Sans intervention de signaux extérieurs, les nucléotides stagnent dans le retard mental.
Par ailleurs, Collins lui-même admet que toute la science des biochimistes de l’ADN ne parviendra sans doute jamais à déchiffrer les séquences de nucléotides qui seraient caractéristiques de la schizophrénie, par exemple.
Ce «désordre multiple de la personnalité» ne peut être réduit à des phrases chimiques sous un crâne. Alors, pourquoi parler du langage de la vie à propos de la séquence des nucléotides dans nos chromosomes ? Pourra-t-on personnaliser la médecine à partir de ces déchiffrages? Un beau sujet pour une journée Balint ?
Lise Thiry
Avec la collaboration de Manoël Le Polain, médecin généraliste et administrateur de la Société Balint

(1) Michael Balint Le médecin , son malade et la maladie , Éd. Payot, 1966
(2) Pour de plus amples informations, voir le site https://www.balint.be
(3) Francis Collins The language of life . DNA and the revolution in the personalized medicine . Profile books 2010.

Les médias sociaux, une opportunité pour les organismes de santé?

Le 30 Déc 20

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Ne pensez pas que cet article est réservé à ceux et celles qui ont fait du Web 2.0 leur réflexe quotidien. Il s’adresse au contraire aux personnes sceptiques, qui se demandent s’il serait opportun de pousser la porte virtuelle des médias sociaux dans leur cadre professionnel. Deux organismes québécois, parmi d’autres, ont choisi d’exploiter les outils de la nouvelle génération d’Internet au service de leurs missions de promotion de la santé.
Quand on évoque les médias sociaux, le Web 2.0 ou encore le Web social, il est question des sites et applications Internet qui permettent à leurs utilisateurs non seulement de s’informer, mais aussi et surtout de créer et d’échanger leurs propres contenus. Les médias sociaux peuvent prendre diverses formes, plus ou moins connues de l’utilisateur «moyen»: les forums, les blogs, les sites de partage d’image ou de vidéos, les sites de réseautage social, etc. D’un certain point de vue, le courriel et la messagerie instantanée (le «chat») font également partie des médias sociaux puisqu’ils répondent à cette définition de partage de contenus. Quand le média social a pour objectif premier de mettre ses utilisateurs en relation, on parle de réseau social: c’est le cas de Facebook ou Twitter par exemple.

Toucher le public, une nécessité

Marc Drolet est le directeur des affaires publiques de la division du Québec de la Société canadienne du cancer (SCC). Invité dans le cadre des Journées annuelles de santé publique qui eurent lieu en mars dernier à Montréal, il a exposé comment la SCC parvient à faire d’Internet un outil de diffusion d’information et de visibilité bien sûr, mais aussi de dialogue avec son public.
La SCC a pour mission d’éradiquer le cancer et d’améliorer la qualité de vie des personnes touchées. Reposant sur la générosité de ses donateurs et le travail de ses bénévoles, la SCC mène sa lutte en s’engageant dans cinq secteurs: la répartition des fonds recueillis pour la recherche; la prévention par la sensibilisation aux saines habitudes de vie et par le changement des environnements; l’information; l’organisation de programmes de soutien; et enfin la défense de l’intérêt public par la mobilisation de la population en faveur de changements sociaux et politiques. On le constate: qu’il s’agisse d’informer, de mobiliser, de recruter des bénévoles ou de susciter des dons, la SCC Québec a besoin d’être connue et reconnue par son public et l’ensemble de la population. Marc Drolet confirme: « Nous voyons dans les médias sociaux , populaires et gratuits même s’il ne faut pas négliger leur coût en ressources humaines l’opportunité de faire du recrutement de bénévoles , de créer des mouvements , de rejoindre les jeunes et les moins jeunes ( 1 ) et de rassembler des dons

De la diffusion à la mobilisation

Pour la division québécoise de la SCC, l’utilisation des médias sociaux est donc apparue comme un incontournable. Il ne s’agit pas seulement d’un nouveau mode de communication qui s’ajouterait aux méthodes existantes, mais d’un véritable changement de stratégie: de la diffusion d’information par les médias traditionnels, on passe à la mise en réseaux de la population. « Les gens veulent partager leur histoire , indique Marc Drolet. Ces témoignages touchent , rassemblent et incitent à passer à l’action .» En encourageant l’expression de la population, les médias sociaux auraient donc un pouvoir mobilisateur à un degré que l’Internet informatif, émanant principalement de l’organisation elle-même, peine à atteindre.

Réseautage social via Facebook et Twitter

Comme beaucoup d’autres organismes, la SCC Québec s’est créé une page sur Facebook. En un an, 4137 personnes en sont devenues «adeptes», c’est-à-dire qu’elles se sont abonnées pour en recevoir les informations sur leur propre mur Facebook (leur «babillard», en langue de la Belle Province). Des contenus brefs y sont publiés très régulièrement, qui concernent les campagnes en cours, des appels à la mobilisation ou à signer des pétitions, des liens vers divers sites, des sondages, des commentaires de faits d’actualité, des invitations à témoigner… La page offre aussi un onglet «infos», des photos, des vidéos, des forums de discussions thématiques et des articles rédigés. Les participants sont actifs, les échanges sont nombreux et respectueux, les internautes proposent leurs propres sujets ou posent des questions.
Twitter est un site de réseautage social créé en 2007 qui a pour fonction de livrer des informations courtes, fréquentes et instantanées, par Internet mais aussi par messagerie instantanée ou encore par SMS. La SCC l’utilise principalement pour envoyer le signal qu’un nouveau sujet a été publié sur Facebook. Car tout est lié!

Youtube, pour toucher une autre corde

Youtube est un canal gratuit de diffusion de vidéos. Afin d’exploiter le plein potentiel des nouveaux médias, la SCC possède aussi sa propre page sur Youtube ( https://www.youtube.com/sccf), sur laquelle elle publie des spots de sensibilisation, des extraits de discours, des témoignages de personnes touchées par le cancer. On y trouve quelques perles… Il est certain que l’utilisation de la vidéo touche la sensibilité différemment de l’écrit.

Suivre les communiqués de presse grâce à un fil de nouvelles

Un fil de nouvelles, dont le fil «RSS» (Really Simple Syndication) est le format le plus fréquent, est un résumé de contenus Web accompagnés de liens vers les versions intégrales de ces contenus. Les internautes peuvent s’abonner au fil de nouvelles de la Société canadienne du cancer pour recevoir un sommaire des communiqués de presse dès qu’ils sont publiés sur le site https://www.cancer.ca . La SCC propose aussi d’ajouter son fil de nouvelles à iGoogle, une page personnalisée sur laquelle il est possible d’afficher toutes sortes d’informations présélectionnées provenant d’Internet. Pour l’utilisateur, c’est un système pratique qui permet de se créer sa propre page d’accueil, mais qui comporte l’inconvénient de fournir à Google, une firme privée, de nombreuses informations personnelles sur ses intérêts.

Les blogues, ces journaux pas intimes

Parmi les médias sociaux, on compte aussi les blogs (ou blogues, au Québec), des sortes de journaux de bord en ligne proposant des billets fréquents et souvent personnels, auxquels les visiteurs sont invités à réagir. L’Institut Douglas, un institut universitaire situé à Montréal et spécialisé dans la recherche, les soins et l’enseignement concernant la maladie mentale, propose plusieurs blogues organisés en une «blogosphère».
Ils sont alimentés en français ou en anglais par des membres volontaires du personnel de l’Institut qui souhaitent partager leur expertise avec la population en vue de l’éduquer sur les enjeux de santé mentale et de démystifier les maladies mentales, ou avec d’autres intervenants et scientifiques du domaine. Chaque blogueur alimente son propre blogue: les Arts-Santé, le blogue d’Info-Trauma ou encore Soigner entre les lignes…
Voilà une manière originale de donner la parole au personnel et au public parallèlement aux structures traditionnelles de la communication de l’organisation.

Des enjeux à considérer

Il serait possible de rédiger un article, voire un ouvrage – ou un site – entier sur les enjeux liés à l’utilisation des médias sociaux, tant du point de vue des internautes que de celui des organismes qui font le choix de les utiliser. En voici quelques prémices.

Droit d’auteur et confidentialité

Les utilisateurs ne sont pas toujours conscients du fait que leurs écrits peuvent être accessibles au plus grand nombre.
Cet aspect est particulièrement délicat dans le cas de partage de témoignages, quand il est question de santé. Si la règle par défaut est la protection par le droit d’auteur, les conditions acceptées au moment de l’inscription sur un site (généralement sans être lues!) stipulent souvent que le contenu publié devient propriété de la firme. Des options permettant de déterminer les niveaux de confidentialité existent parfois, mais elles ne sont pas connues de tous. La plupart des internautes ignorent aussi que la duplication et diffusion d’un contenu dont ils n’ont pas les droits légaux est (théoriquement) punissable. En pratique, les utilisateurs sont supposés savoir qu’un texte, une vidéo, une photo déposés sur le Web risquent d’être utilisés par les entreprises qui gèrent ces médias ou par d’autres internautes.

Publicité

Notons aussi que de nombreux médias sociaux ne sont pas vierges de publicité commerciale. Sur Facebook notamment, l’organisation n’a pas de pouvoir sur les publicités qui pourraient apparaître en marge de sa page. Les produits vantés peuvent donc aller à l’encontre du message véhiculé par l’organisme, ou pire, en tirer parti.

Contrôle

Ensuite, il faut être conscient que le recours à ces médias participatifs induit l’acceptation d’une certaine perte de contrôle. Les discussions et débats suscités peuvent déraper dans un sens imprévu, voire indésirable. Il est donc nécessaire de prévoir du personnel (et du temps de travail) voué au suivi et à la modération des commentaires des internautes.

Accessibilité

Un dernier enjeu, mais non le moindre, du Web 2.0 comme de l’Internet classique, est son accessibilité. Même si le média se démocratise et intéresse toutes les tranches d’âge, la fracture numérique, c’est-à-dire la différence dans l’accès aux technologies de l’information entre groupes socio-économiques, reste bien réelle. En utilisant ces outils, surtout s’ils remplacent les médias traditionnels, un organisme touche une partie de son public mais en délaisse une autre et prend ainsi le risque important de participer à l’amplification des inégalités entre ces groupes. Un comble pour des organismes qui, visant la promotion de la santé, se doivent d’être engagées dans la réduction des inégalités sociales de santé.

Le pour et le contre, avant le choix

Pour un organisme dont les missions touchent à la promotion de la santé, l’utilisation des médias sociaux est un choix qui ne peut se faire sur un coup de tête.
D’un côté, un intérêt grandissant des publics et des organismes pour ces nouveaux outils, qui ne peut être assimilé à un simple effet de mode, la perspective de rester en contact avec son public et d’en atteindre de nouveaux en quelques clics et un pouvoir mobilisateur fort sont susceptibles de séduire. De l’autre, des enjeux importants comme la confidentialité, le droit d’auteur ou encore les inégalités d’accessibilité ne doivent pas être évacués de la réflexion. Finalement, la question ne porte pas tant sur la manière d’être sur le Web 2.0 – car tout cela s’apprend assez facilement et il existe dans la plupart des organisations des employés familiers de ces nouveaux médias – que sur le choix d’y être.
Pascale Dupuis
Avec l’aimable relecture de Benoît Dassy
(1) Des statistiques d’utilisation de Facebook peuvent notamment être consultées sur le site https://www.checkfacebook.com . Pour la Belgique comme pour le Canada, deux tiers des utilisateurs ont moins de 35 ans.

Le don, l’échange et le marché

Le 30 Déc 20

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“Tout s’achète et tout se vend”, comme le chantait Jacques Brel à l’époque où il croyait que le diable était revenu sur terre. Comment chanterait-il aujourd’hui la course aux profits financiers?
Sous la pression du “marché” et de la logique marchande, la part de l’espace public traditionnellement réservée au don et à la solidarité n’est-elle pas, lentement mais sûrement, en train de se réduire?
Quand on voit “le marché” breveter le vivant, s’emparer de la création culturelle, faire pièce à l’économie sociale, se rendre propriétaire de biens qui appartiennent à tous, privatiser des services collectifs… on se demande quels biens et quels services seront encore capables de résister à toute évaluation marchande.
L’évolution du monde contemporain, tout au moins dans nos sociétés occidentales, ne va-t-elle pas précipiter la fin de “l’esprit du don” et de la solidarité? Cette question est à la base d’une réflexion passionnante de l’anthropologue français Marcel Hénaff (1).
En apparence, dit-il, le débat semble clair: “ Ce qui ne peut se vendre , c’est ce qui doit se donner .” Le don serait ainsi l’antithèse du commerce. Et certains ont même rêvé d’une “économie du don” qui ferait pièce au système capitaliste.
Or, dit-il, cette alternative n’est pas pertinente “ parce que l’on tend ainsi à placer aux deux extrémités d’un même plan le don et le commerce comme s’il s’agissait de deux formes hétérogènes mais symétriques d’échanges de bien . L’une s’impose quand l’autre doit s’effacer …” Mais la relation de don, affirme Marcel Hénaff, n’est pas seulement un transfert de biens, un échange entre un donateur et un donataire, parce qu’elle ne porte pas tant sur les biens que l’on peut donner gratuitement que sur les valeurs de respect, d’attachement, de reconnaissance, de dignité qui y sont liées.
Et, c’est de cela, qui est source de lien social, “ que le processus de marchandisation voudrait nous délivrer’ en nous faisant entrer dans des logiques d’engagements purement contractuels , de risques savamment calculés , d’investissements garantis , de profits assurés et même de générosités rentabilisées .” Autrement dit, la logique du don affirme tranquillement que ce n’est pas de l’échange économique que l’on peut attendre la formation et le maintien du lien social.
Marcel Mauss l’avait bien compris en disant que “ donner n’est pas d’abord donner quelque chose , c’est se donner dans ce que l’on donne .” Voilà pourquoi il faut dire que la relation de don, même si elle se définit comme l’opposé du rapport marchand, n’a pas pour fonction de s’y substituer. Elle se joue sur un autre plan et elle ne cherche pas à empêcher l’échange monétaire dont, par ailleurs, on ne pourrait se passer.
Ce n’est pas l’argent comme outil d’échange qui pose problème. L’argent existe parce que nous avons besoin les uns des autres et qu’il nous permet d’échanger des services, des biens et des compétences selon des règles justes, en principe. Mais l’argent peut aussi être une imposture. L’argent peut rendre précieux ce qui ne l’est pas en lui donnant un prix élevé. L’argent peut donner de l’importance en procurant une position dominante à celui qui ne la mérite pas. Il peut aussi tricher avec le temps et le travail en permettant d’acquérir rapidement, par la spéculation, ce qui exige normalement de longs efforts.
Par ailleurs, “l’esprit du don” ne se réduit pas à une attitude moralisante. Ce n’est pas seulement faire la charité. C’est travailler à rétablir les conditions objectives d’une société juste, dans l’égalité et une chaleureuse solidarité. C’est ici que la marchandisation généralisée que l’on connaît aujourd’hui fait problème.
Marchandisation veut dire que tout a un prix et que tout peut faire l’objet d’une négociation profitable . Ainsi , une multitude de services que , traditionnellement , on se rendait gracieusement les uns aux autres , créant ainsi des liens de confiance et de soutien , tendent à être rémunérés ”.
La plus grave menace de la marchandisation, mais elle est imperceptible, est de fonder une nouvelle normalité: tout ce qui nous concerne peut et doit s’acheter. Tout, selon cette logique devrait être payant: le sport, la fête, la santé, l’enseignement… avec ce corollaire qu’aucune activité ne doit être développée si elle n’engendre pas des profits (privés).
C’est ainsi que l’on fait des économies sur la sécurité parce qu’elle coûte trop cher, que les loisirs doivent être rentables, que la recherche ne doit “trouver” que des produits commercialisables…
Nous risquons alors de vivre dans un monde de plus en plus étriqué puisque le marché ne peut offrir que ce qui peut se vendre.
Christian Van Rompaey
Article paru initialement dans le dossier ‘Soins de santé: un marché lucratif’ de la revue ‘Contact’ publiée par la Fédération de l’Aide et des Soins à Domicile (n° 121, octobre-novembre 2009), et reproduit avec l’aimable autorisation de la revue et de l’auteur. (1) C’est le thème d’un ouvrage essentiel de Marcel Hénaff, Le prix de la vérité. Le don, l’argent, la philosophie. Le Seuil (2002).

Grippe A/H1N1. De la désinformation à la peur…

Le 30 Déc 20

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La vedette 2009 aura été incontestablement la grippe A/H1N1v (1), quel que soit le nom que lui ont donné les responsables politiques, scientifiques ou les médias. Mais il est peut-être intéressant de se pencher sur ce succès soudain… Un besoin de catastrophisme, une menace réelle ou la grippe aurait-elle été seulement «première» à un concours de circonstances? Tentatives de réponses…

Une grippe pas comme les autres?

Tout d’abord, qu’a fait cette grippe de si particulier pour avoir suscité un tel émoi? Quelle est sa différence avec les autres?
Pratiquement rien! Cependant, direz-vous, à l’échelle du code génétique d’un virus, il en faut probablement peu pour passer de l’innocuité à la maladie mortelle! C’est vrai. Grosso modo, les virus grippaux sont forgés à partir du même moule. Cependant, il en existe de 3 types: A, B et C. Ils comportent du matériel génétique sous forme de 8 brins indépendants qui sont entourés par une enveloppe. Celle-ci comporte pour tous les types une protéine de type M qui est la base de l’enveloppe. Ensuite, dans les virus A et B, deux protéines doivent être distinguées: les hémagglutinines (H) et les neuraminidases (N). Vu la variation de ces protéines, on leur octroie un numéro selon leur conformation: 1, 2, 3… Chez les virus de type C, il n’y a qu’une seule protéine.
La combinaison des deux protéines pour les virus A renseigne ainsi sur le virus: H1N1, H9N2, etc.
Cette variation est due à des mutations aléatoires des protéines. Parfois ces mutations sont minimes; parfois elles sont plus importantes et sont dites majeures. Ce sont ces dernières qui peuvent donner lieu à une pandémie. En effet, la modification du virus est telle que personne ne l’a jamais rencontré et il constitue donc une nouveauté pour le système immunitaire humain. Le plus souvent cette recombinaison survient chez un animal (canard) qui le transmet à un autre (porc) pour arriver jusqu’à l’homme. Or avant que ce dernier réagisse, il faut un peu de temps. Le virus a alors l’occasion de créer plus de dégâts à l’organisme, mais aussi de se propager dans la population humaine.
C’était le premier motif d’inquiétude des autorités sanitaires concernant le virus A/H1N1. Celui-ci ne correspondait à rien de connu.
Les virus de la grippe sont des Orthomyxovirus du genre Influenzavirus. Ce nom Influenza (qui donne en anglais «Flu», prononcez «Flou») viendrait d’une expression italienne «influenza di freddo», influence du froid, ce qui rend compte du caractère saisonnier de la maladie (même si on peut contracter une grippe en été).
Il s’agit du deuxième motif d’inquiétude: le caractère non saisonnier de cette grippe a fait craindre une transmission très facile du virus. Et c’est effectivement le cas! En Belgique, le premier pic épidémique de cette grippe apparaît à la fin du mois d’octobre 2009 alors que l’épidémie grippale classique atteint son paroxysme en février habituellement.
Les symptômes grippaux sont bien connus: douleurs articulaires et musculaires, fièvre, troubles gastro-intestinaux… Habituellement ceux-ci passent rapidement et la maladie touche principalement les personnes à risque: les personnes âgées, les malades chroniques (cœur, rein, poumons), les diabétiques et les femmes enceintes… Bien sûr, sans surprise la grippe A/H1N1v a atteint aussi ces personnes, mais elle a touché aussi et surtout des jeunes adultes de 30-40 ans en parfaite santé et sans risque ajouté.
La gravité de la symptomatologie chez certaines de ces personnes constitue la troisième raison d’inquiétude, car le mécanisme par lequel agit le virus semble prendre tout le monde au dépourvu. Ce n’est que récemment que cela a été expliqué en partie du moins puisque ce virus s’attaquerait plus facilement aux poumons en provoquant une réaction immunitaire paroxystique détruisant tout sur son passage.
Par chance, cette réaction immunitaire aberrante est rare. Mais elle est suffisamment grave pour faire craindre des conséquences dramatiques au sein de la population. La question des enfants a également été soulevée au cours de cette épidémie. Habituellement, ils sont exclus des programmes de vaccination. Tout d’abord, on considère (à tort) que la grippe ne les atteint pas ou dans une moindre mesure que les adultes. Cette notion est fausse et plusieurs études montrent que les conséquences peuvent au contraire être très importantes allant jusqu’à des méningites. Cependant, les symptômes qu’ils présentent ne sont pas reconnus comme étant ceux de la grippe. Ensuite, il n’est pas matériellement possible de produire autant de doses pour vacciner tous les enfants. Et d’un point de vue économique, le coût ne pourrait pas être supporté par la communauté, ce qui ne serait pas éthique… Notons quand même que pour cette fois, les autorités sanitaires leur ont trouvé des vaccins. Et avec raison. Une étude toute récente publiée dans le très sérieux The Lancet montre que les enfants anglais ont été probablement les plus grands diffuseurs de la maladie dans nos sociétés. La raison est à rechercher d’une part dans le fait que la maladie n’est pas reconnue chez eux, et d’autre part, parce qu’ils restent contaminants bien longtemps après la disparition des symptômes (voir l’encadré pour plus de détails).

Mexicaine ou californienne?

Mais d’où vient ce virus? Voilà la question qui était sur toutes les lèvres lorsque l’épidémie s’est déclarée. Et c’était une quatrième source d’angoisse.
La réponse n’est venue que bien plus tard: le premier cas se situe aux alentours de fin mars 2009, dans l’État de Vera Cruz au Mexique. Cependant, cette découverte est remise en question et le premier cas serait survenu 15 jours plus tôt, voire en janvier 2009.
Cela n’a pas tellement d’importance, car il faut distinguer l’origine du premier cas de l’origine du virus! Concernant celle-ci il y a peu de chance qu’on puisse retracer l’histoire de la recombinaison du virus. Ce que l’on sait est qu’il s’agit d’un virus dont différents éléments viennent de l’homme, du porc et d’oiseau, probablement des canards. Le Center for Diseases Control (CDC) estime qu’il y a 4 virus différents qui ont participé à ce réassortiment, soit du «jamais vu», selon les spécialistes.
Comme le cas a été découvert au Mexique, le qualificatif de mexicaine a été rapidement attribué à cette grippe. Pourtant il faut savoir qu’habituellement, le nom donné au virus vient de la ville ou de la région du laboratoire où il a été isolé la première fois. En l’occurrence, c’était en Californie, la souche actuelle porte d’ailleurs le nom de «California 2009». On aurait donc dû parler de «grippe californienne», ce qui on s’en doute n’était pas bien vu par les autorités sanitaires… américaines.

Pandémie ou pas pandémie

Les mots des maux ne sont pas sans effet secondaire! Et ils s’avèrent même être la cinquième source d’inquiétude.
Par définition, une épidémie est l’émergence de nombreux cas d’une maladie dans une région déterminée tandis que la pandémie concerne de nombreux pays voire une extension au niveau mondial. L’Organisation mondiale de la santé définit 6 phases pour une pandémie (voir tableau ci-dessous)

Tableau: les différentes phases d’une pandémie (Source OMS)

Phase 1

Aucun cas d’infection chez l’homme due à un virus circulant chez les animaux n’a été signalé.
Phase 2 On sait qu’un virus grippal animal circulant chez des animaux domestiques ou sauvages a provoqué des infections chez l’homme et il est de ce fait considéré comme constituant une menace potentielle de pandémie.
Phase 3 Un virus grippal réassorti animal ou animal-humain a été à l’origine de cas sporadiques ou de petits groupes de cas de maladie dans la population, mais n’a pas entraîné de transmission interhumaine suffisamment efficace pour maintenir les flambées à l’échelon communautaire.
Phase 4 La transmission interhumaine d’un virus grippal réassorti animal ou animal-humain capable de provoquer des flambées à l’échelon communautaire a été vérifiée.
Phase 5 Le virus identifié a provoqué des flambées soutenues à l’échelon communautaire dans au moins deux pays d’une même région OMS.
Phase 6 Outre les critères définis pour la phase 5, le même virus a provoqué des flambées soutenues à l’échelon communautaire dans au moins un pays d’une autre région de l’OMS.

Or ce qu’il faut savoir est que dans une définition précédente, le nombre de personnes infectées et le nombre de décès dus à la maladie étaient pris en considération. Tel n’est plus le cas aujourd’hui. Il se fait que les responsables du CDC ont affirmé que sur base des données disponibles au 1/5/2009, il fallait estimer qu’une personne sur 20 infectées était détectée. Si les chiffres obtenus par l’OMS sont multipliés par 20, cela fait froid dans le dos. En fait, rien de neuf sous le soleil: on connaît la même proportion pour la grippe saisonnière.
Les explications des autorités n’étaient pas toujours claires. D’ailleurs, d’autres responsables du CDC annonçaient en même temps que le nombre de cas est sous-estimé, mais que la dangerosité du virus n’atteint pas celle du virus de la grippe de 1918.
Il n’en faut pas plus pour accuser l’OMS de favoriser ainsi l’industrie pharmaceutique (voir «Le grand complot?»). On ne peut pas dire que l’industrie n’a tiré aucun profit de l’opération, mais en l’occurrence il faut savoir aussi que l’OMS avait apporté ce changement de définition à cause de la grippe H5N1 dès 2005.
Par ailleurs, plusieurs voix se sont élevées dès le mois d’avril 2009 estimant au contraire que l’OMS n’allait pas assez vite pour relever le niveau d’alerte. Encore une fois, c’est la peur qui a incité les autorités internationales à agir. La peur, certes mais la pression des États aussi.
En augmentant le niveau d’alerte, l’OMS a permis également à toute une série de mesures préventives d’être prises. Bien sûr, on ne peut pas savoir ce qu’aurait été la pandémie sans celles-ci, plus grave ou identique, mais reconnaissons qu’elles ont probablement contribué à la limitation des dégâts dans nos pays industriels.
Attention en effet! Le virus circule toujours et il risque d’être bien plus mortel dans les populations les plus pauvres de la planète. C’est la raison pour laquelle la vigilance reste de mise et qu’une aide doit être proposée de manière proactive par nos dirigeants aux pays en développement.

Comme un ouragan…

Le tsunami médiatique qu’a soulevé le vent de la grippe A/H1N1v restera certainement dans les annales des écoles de journalisme. Si l’objectif des autorités sanitaires mondiales et nationales était de ne pas engendrer de panique, leur but a été réduit à néant par les médias qui en ont fait leurs choux gras.
Toute proportion gardée, il faudrait analyser le bénéfice net récolté par les médias avec tout ce battage et le mettre en balance avec celui de l’industrie pharmaceutique. Si les derniers chiffres sont potentiellement accessibles, les premiers ne le seront jamais… Transparence?
Peut-on alors en vouloir aux médias? La réponse est évidemment négative pour ceux en tout cas qui ont tenté d’y voir clair dès le départ. Or, et c’est là où le bât a blessé, la plus grande confusion régnait auprès des scientifiques interviewés.
La réponse la plus détestée probablement par un journaliste est quand la personne se trouvant en face de lui avoue honnêtement son ignorance. Or il en est souvent comme cela en sciences: on peut souvent plus qu’on ne sait. Le réflexe journalistique veut, mû probablement aussi par une parano professionnelle et un besoin de scoop, que l’on mette en doute celui qui dit qu’il ne sait pas. Avec un peu de manque de discernement, la nécessité de publier et la pression du rédacteur en chef, le journaliste trouvera «l’expert» qui voudra bien lui révéler quelque chose. C’est évidemment la porte ouverte à un grand charivari où la science n’a finalement plus grand-chose à voir.
Doit-on en vouloir aux journalistes alors? Encore une fois, ils ne sont responsables que de ce qu’ils écrivent, relatent ou narrent et cela, normalement, ils ne l’inventent pas! Face à des communiqués de presse de plus en plus alarmants émanant de différentes autorités, la tendance est forcément de toujours aller vers le pire. Ce «pire» relayé par les médias est amplifié par d’autres et repris par ces mêmes autorités. On arrive très vite à un phénomène similaire à une bombe nucléaire.
De plus, le message manque de cohérence, mais encore une fois, il semble que c’est la crainte d’une violente flambée pandémique mortelle qui dirige la manœuvre. Le premier rapport officiel date du 24/04/2009 et fait mention de quelques cas, 4 jours plus tard, une quarantaine de laboratoires américains confirme avoir retrouvé du H1N1 nouveau variant!
Il y a de quoi perdre son calme même si on ne déplore pas de décès. Le décès du premier patient ajoutera encore à la frénésie de contrôle des autorités. Il faut dire à leur décharge que la mortalité due aux H5N1 était beaucoup plus importante et que la dangerosité du virus n’était pas connue. Si un virus tue rapidement, il ne pourra se répandre que sur un petit nombre de personnes, comme c’est le cas pour le virus Ébola, par exemple. En revanche, s’il provoque des maladies mortelles, mais à long terme, il aura évidemment l’occasion de contaminer un grand nombre de personnes comme pour le papillomavirus humain. Entre ces deux extrêmes, toutes les variantes sont possibles.
Le paroxysme de l’incohérence est atteint lorsque l’OMS décide de relever le niveau d’alerte au maximum tout en demandant aux personnes de ne pas paniquer! Or ce que n’expliquent pas immédiatement (ou mal) les autorités est que ce relèvement de niveau d’alerte répond à une définition mathématique permettant la mise en place d’une surveillance mondiale de la maladie et du virus avec l’accession pour les états à des budgets réservés à cette fin. Il s’agit aussi d’un signal auprès de l’industrie pour le début de la fabrication d’un nouveau vaccin.
Le public comprend, lui, que nous sommes face à une menace imminente de mort!
La nouvelle se répand d’autant plus vite que les réseaux sociaux tels Facebook, Twitter, etc. amplifient une fois de plus la rumeur qui tient plus de la crise de folie collective que de la simple crainte.
La faute à qui? Nous sommes habitués à devoir trouver des responsabilités. Il faut bien avouer qu’au début la crise a été globalement assez mal gérée au niveau mondial. Vu les mutations forcément aléatoires du virus, il est difficile de prévoir la réponse autrement dit le vaccin à fabriquer. Toutes les firmes s’étaient attachées à créer un vaccin anti-H5N1 depuis 2005, d’autres laboratoires cherchaient à créer un vaccin absolu dirigé contre une protéine non variable du virus. Les spécialistes de la grippe estimaient lors du congrès trisannuel de l’European Scientific Working group on Influenza (ESWI, https://www.eswi.org ) en septembre 2008 que la menace viendrait d’un virus H9N2 et non d’un H5N1… Quelques mois plus tard, c’était le H1N1v qui frappait à nos portes. Pas simple!
Par ailleurs, beaucoup se sont plaints du délai qu’il fallait pour élaborer un vaccin. Deux soucis existaient.
D’une part, il fallait concevoir un vaccin inactivé correspondant au virus H1N1v sans entraver la production du vaccin contre la grippe saisonnière qui permet de protéger contre 3 autres types de virus de la grippe. Or à ce moment, il n’était pas possible de créer un vaccin sur cellules, mais uniquement à partir d’œufs fécondés. L’équation pour le vaccin contre la grippe saisonnière est simple: un vaccin, un œuf! En effet, on peut créer trois doses dans un œuf mais comme il y a trois types contre lesquels protéger, il faut donc un œuf par personne. Obtenir des œufs fécondés suppose non seulement d’avoir des poules pondeuses en suffisance, mais aussi des coqs fertiles… La question soulevée par le vaccin contre le H1N1v est d’un autre ordre puisque pour cette grippe pandémique, il fallait obtenir beaucoup de doses de vaccins protecteurs en peu de temps. L’utilisation d’adjuvants (2) était alors très logique. C’est l’option retenue par la firme GlaxoSmithKline, contrairement à Baxter par exemple.
Les firmes productrices comme Sanofi Pasteur, Novartis en plus des deux précédentes, avaient bien auparavant consacré des budgets importants en recherche et développement pour un vaccin contre le H5N1. Ils étaient prêts à réagir mais un vaccin ne se fabrique pas sans précaution et il eut été irresponsable de ne pas lui faire subir les tests habituels de sécurité et d’innocuité même si ceux-ci ont dû être accélérés.
Du côté des autorités publiques en Belgique, le plan était également prêt et a bien fonctionné dans l’ensemble. À posteriori, il apparaît que l’isolement des personnes potentiellement atteintes s’est avéré salvateur et a permis de limiter rapidement la propagation du virus.
Chez nos voisins français, la quarantaine n’a pas été respectée et le nombre de cas par habitant a été proportionnellement bien supérieur.
On peut reprocher un certain cafouillage de communication envers les professionnels de la santé, pharmaciens et médecins. Une fois de plus, cela s’est produit à certains moments de grande tension et quand les discours étaient peu clairs, voire discordants. C’est donc probablement une des leçons à retenir: il faut une communication cohérente et validée tant sur le plan scientifique que politique, ce qui n’est pas toujours facile à concilier.
Si on se place du point de vue des Belges, le CRIOC a publié récemment les résultats d’une enquête très intéressante. Elle se base sur 660 interviews téléphoniques chez des particuliers de 17 ans et plus (avec une marge d’erreur de 3,9%, les résultats peuvent donc être considérés comme significatifs). Elle a été menée entre le 13 et le 28/01/2010, soit après la crise.
Le public semble rassuré par rapport à la grippe dans 52% des cas et pas très inquiet dans 30%. Les personnes interrogées se disent d’ailleurs très bien informées (46%) ou bien informées (42%). Seuls 2% estiment ne pas être informés. Les Belges connaissent d’ailleurs très bien les mesures préventives comme l’hygiène des mains ou éviter un contact avec un malade.
En revanche, seuls 42% estiment que la vaccination contre la grippe est un «geste de prévention». Il y a une nette différence entre francophones (25%) et néerlandophones (55%) qui estiment la vaccination comme utile d’un point de vue préventif. Les trois quarts des personnes vaccinées contre la grippe saisonnière en sont convaincus également.
Près de 90% des personnes interrogées pensent qu’il est important que les personnes à risque se fassent vacciner et aussi que le vaccin contre la grippe A/H1N1v est efficace. Cela dit, la moitié des Belges pensent que ce vaccin comporte un risque pour la santé.
Un tiers des personnes interrogées pensent qu’une cure de vitamine C permet de réduire le risque de grippe (3).
Concernant l’action des autorités, elle est considérée comme trop importante par rapport à la menace réelle par 42% de la population, et 39% des gens estiment qu’elles font ce qu’il faut. Le bilan n’est donc pas négatif de ce point de vue.

Le «grand complot»

La peur engendre des réactions diverses, mais peu cristallisent aussi fort l’attention que celles qui concernent la vaccination, et ce depuis la première expérience de Jenner au XIXe siècle.
Il faut dire que la variolisation importée de pratiques du Moyen-Orient engendrait effectivement des effets secondaires importants, les «variolisés» développant même la maladie.
Pasteur et d’autres à sa suite ont permis la mise au point de vaccins de plus en plus sûrs et de plus en plus efficaces. Malgré tout, les fantasmes et les peurs persistent. Ainsi, ce n’est que récemment que le Lancet a accepté de retirer un article célèbre qui accusait, sur base de 12 cas rapportés, le vaccin contre la rougeole, la rubéole et les oreillons de provoquer un autisme chez les enfants vaccinés… Cet article, publié il y a 12 ans, avait fait l’objet d’une polémique. Plusieurs dizaines d’équipes de chercheurs ont tenté de reproduire les résultats comme cela se fait en science, mais rien à faire! Tous sont arrivés à la même conclusion: il n’y a aucun lien entre vaccin RRO et autisme. Le même type de craintes était apparu entre le vaccin anti-hépatite B et la sclérose en plaques. Encore une fois, aucun lien n’a pu être établi.

Comme Caïn !

Pour en revenir à l’influenza, lors de l’épidémie de grippe due au type New Jersey, un autre A/H1N1 montrant beaucoup de similitudes avec celui que nous connaissons aujourd’hui, la campagne de vaccination a été liée à l’apparition de syndrome de Guillain-Barré (4). Des études rétrospectives menées après l’épidémie ont montré que le risque de développer cette maladie était 10 fois plus important si on était atteint par la grippe ou une autre infection. Il est apparu que le nombre de cas chez les personnes vaccinées n’excédait pas ce qui était attendu dans la population générale. Toutefois, la mise en place d’un réseau de vaccino-vigilance a permis de détecter les cas plus tôt qu’auparavant. C’est notre point de vue qui change et non la maladie elle-même…
En parcourant ce qui est paru sur les blogs et autres réseaux sociaux, on s’aperçoit que la crainte liée au vaccin est liée à celle de l’implantation de micropuces électroniques chargées de nous surveiller, un peu comme l’œil divin sur Caïn!
Pour d’autres professionnels de la presse pseudoscientifique à sensation, la grippe A/H1N1v serait une arme biologique de destruction massive pour «lutter contre l’explosion démographique», explique une certaine Kerry Cassidy (membre fondatrice de Camelot) dans la revue «Dossiers Secrets d’États» de décembre 2009.

Série B

Plus loin dans la même revue, on retrouve une interview de Jane Burgermeister, une journaliste autrichienne. Celle-ci a été au centre d’une polémique lorsqu’elle a mis «au grand jour» un «complot» visant à intoxiquer nos contemporains par un vaccin anti-grippe falsifié de manière volontaire. Il faut dire que son curriculum vitae la place comme journaliste chez Nature et Science. Cela appuie donc forcément ses propos.
Son récit semble sorti de la littérature d’espionnage des années de Guerre froide. Elle voit dans la préparation de l’OMS et des États une opération coordonnée volontaire (jusque-là elle a raison) afin de vacciner les gens avec du matériel contaminé par d’autres virus comme celui de la grippe H5N1 (là, elle dérape…). Elle préconise donc de refuser le vaccin, de porter un masque et de consommer des vitamines C et D3. Elle porte plainte auprès des autorités autrichiennes et fait même enregistrer sa plainte auprès du FBI, incriminant l’industrie pharmaceutique, les dirigeants américains, les financiers, etc. Rien que ça! Elle affirme même que la «population mondiale» a refusé de se faire vacciner, prenant pour preuve des réactions de personnes sur des blogs…
Tout cela prêterait à rire si cela ne contribuait pas à la désinformation globale, probablement plus délétère que la grippe elle-même.
En serons-nous à désirer, pour résoudre la crise économique et démographique qui transparaît en toile de fond de l’argumentation de Burgermeister une «bonne grippe» comme d’aucuns à une époque que l’on espère révolue, souhaitaient une «bonne guerre»?
Cynisme inhumain qui voyait dans la décapitation de villes entières lors des grandes épidémies de peste, l’opportunité de mettre en place de nouveaux gouvernants, voire aujourd’hui un «nouvel ordre mondial»…
Or plus on lutte contre ce genre de théories, plus elles s’en alimentent, renforçant ainsi leurs propres hypothèses paranoïdes. Ne pas les combattre, les ignorer revient à se taire, argument qu’elles n’hésitent pas à utiliser puisque «qui ne dit mot, consent!». Pour Denis Duclos , anthropologue au CNRS, dans le Monde Diplomatique (09/2009), c’est le passage à travers la peau qui engendrerait cette peur, «qui constituerait le noyau du fantasme».

Prix à payer !

Autre aspect polémique né de l’utilisation de ces vaccins, les profits réalisés par l’industrie pharmaceutique grâce à l’aval de l’OMS et de ses experts. Accuser les laboratoires pharmaceutiques d’avoir organisé la crise et la panique qui a suivi est méconnaître l’histoire. Les scientifiques assurent depuis plus de 20 ans que nous devrons faire face à une mutation majeure du virus grippal. A l’époque, nous ne possédions aucune arme de réaction rapide. Avec l’arrivée des antiviraux comme le Tamiflu® et le Relenza®, les cliniciens ont pu un peu respirer, mais nous ne disposons toujours pas d’un vaccin qui serait efficace contre tous les virus grippaux à la fois. Que l’industrie ait fait des profits dans cette affaire, il fallait s’y attendre. Reprocherait-on aux aciéries d’augmenter leur chiffre d’affaires quand la demande en acier se fait plus forte sur les marchés mondiaux?
La santé n’a pas de prix, mais elle a un coût! De plus, l’industrie du vaccin a payé cher la recherche et le développement de ces vaccins pandémiques. Rappelons qu’au départ, elle travaillait sur le H5N1 et non sur le H1N1.
Que les experts qui ont été appelés par l’OMS soient également impliqués dans la recherche fondamentale ou clinique de ces mêmes vaccins ne peut étonner que ceux qui ignorent que ces experts travaillent bien souvent dans les meilleurs laboratoires de recherche universitaire. Or ils sont obligés de développer des contacts et des contrats avec l’industrie pharmaceutique pour la subsistance même de leur laboratoire. Et c’est parce que ce sont les meilleurs et les plus renommés qu’ils ont été appelés par les instances internationales en tant qu’experts.
Cependant, on ne peut effectivement s’empêcher de penser à l’importance démesurée donnée à cette grippe alors que sa cousine saisonnière fait bien plus de victimes dans le silence, sans même parler de la malaria (plus d’1 million de morts par an) ou d’autres maladies touchant les pays les plus pauvres. La peur comme la vie n’ont pas le même prix partout…

Que reste-t-il alors de toutes les accusations? Une série de faits qui ne peuvent être reliés les uns aux autres, une suite de coïncidences… Que certains lots de vaccins contaminés aient été retirés du marché, c’est certain; que certains aient retiré des bénéfices de la crise, c’est tout aussi probable, mais que l’on estime dès lors qu’il s’agit d’un vaste plan de destruction massive faisant intervenir des illuminati (5) et autres «anges et démons» tient du mauvais roman fantastique.
Que nous restions vigilants, en proie au doute, quoi de plus normal, quoi de plus sain? Toutefois si ce doute se mue en peur, voire en obligation d’avoir peur de l’autre, s’ouvre alors une boîte de Pandore libérant toutes les errances humaines, de celles qui ont mené à la mort de populations entières où la grippe ou d’autres infections n’ont aucune responsabilité…
Pierre Dewaele , journaliste Polyhedra

Grippe A/H1N1 – L’avis du Commissariat belge

Depuis avril 2009, plus personne n’ignore qui est le Dr Daniel Reynders , le coordinateur stratégique de la Cellule influenza, tant il a été sollicité par les médias. Aujourd’hui alors que nous sommes en phase post-épidémique, nous lui avons demandé quelles étaient ses impressions et les leçons à retirer des événements qui ont émaillé l’année dernière.
On sait que la vaccination n’a pas connu le succès qu’on supposait. Pourriez-vous nous dire la quantité de vaccins utilisée en Belgique?
Concernant les doses de vaccins, nous avons commandé à la firme GlaxoSmithKline 12,6 millions de doses. Vu la faible virulence du virus A/H1N1v, une réduction d’environ 30% des doses commandées a pu être obtenue, ce qui nous donne un stock d’environ 8 millions de doses dont 2,2 millions ont été distribuées dans les pharmacies.
Par ailleurs à la demande de l’OMS, la Belgique a donné plus de 1,2 million de doses pour permettre une vaccination gratuite dans les pays en développement. Le choix de la quantité de vaccins à produire a été réalisé en 2005-2006 donc bien avant qu’une pandémie se déclare. À ce moment-là, nous vivions avec le spectre du virus H5N1 qui était beaucoup plus dangereux que celui que nous avons connu en 2009. Il était donc raisonnable de vouloir protéger le plus de monde possible.
Concernant les coûts, il est trop tôt pour pouvoir réaliser un bilan définitif (6). Il faudra attendre les chiffres des mutuelles pour en savoir plus car les médecins apposaient sur le bordereau de consultation les lettres VGA (pour Vaccin Grippe A). La consultation était alors remboursée complètement au patient.
Dans les hôpitaux, la vaccination était totalement gratuite et bien enregistrée, donc nous avons dans ce cas des chiffres précis.
Est-ce à dire que 2,2 millions de résidents en Belgique ont effectivement été vaccinés?
Non, là encore on manque de données puisqu’en dehors des hôpitaux, l’enregistrement des vaccinations n’a pu être effectué de manière suffisamment précise. En effet, certains médecins généralistes ont refusé d’utiliser la plateforme e-Health .
Ce refus dépasse de très loin la problématique soulevée par le vaccin, mais le résultat est que nous n’avons pas de chiffres fiables à l’heure actuelle. Le remboursement VGA nous renseignera mais il est probable que nous n’atteindrons pas les 2,2 millions de personnes vaccinées. Un certain nombre de médecins ont sans doute gardé une réserve de vaccins chez eux; de plus, comme il s’agissait de flacons contenant 10 doses, il se peut que toutes n’aient pas pu être utilisées dans le délai imparti et ont atteint leur péremption avant l’injection. Quoi qu’il en soit, il est raisonnable de penser qu’ environ 2 millions de personnes en Belgique ont effectivement été vaccinées.
Quel est le coût d’une telle campagne?
Le budget qui a été voté devait tenir dans une enveloppe de 110 millions d’euros, dont 80 ont été consacrés à l’achat des vaccins. À cela, il faudra ajouter tous les autres frais de logistique, de communication et, bien sûr, le remboursement des consultations. On dépassera probablement les 100 millions. Cela étant, les consultations remboursées à 100% pour la vaccination des personnes à risque ont permis probablement d’éviter d’autres consultations et la prescription d’autres traitements. N’oublions pas non plus que la grippe est responsable d’un absentéisme important et qu’elle tue aussi par les complications qu’elle engendre. Si celles-ci ne sont, heureusement, pas toutes mortelles, elles induisent une invalidité plus ou moins longue et un taux d’hospitalisations non négligeable. C’est l’ensemble de ces bénéfices qu’il faudra prendre en compte dans le décompte final.
Au moment de la campagne de vaccination, on a connu un certain flottement. Les autorités ne semblaient pas très bien savoir comment gérer cette situation, comment l’expliquez-vous?
Nous avions un plan prévu au départ pour vacciner le plus de monde possible en un minimum de temps. La méthode la plus efficace est de rassembler les personnes et de réaliser une vaccination de masse via un plan communal. Ceci a été décidé sur base d’un virus grippal dangereux et qui se répand vite.
Le plan des hôpitaux a bien fonctionné, mais le virus étant heureusement moins virulent que prévu, les experts ont recommandé de vacciner certains groupes à risque. Nous avons donc dû passer à un autre système impliquant les pharmaciens et les médecins généralistes, ces derniers étant effectivement les mieux placés pour vacciner les personnes à risque dans ce contexte.
Quels sont les enseignements que l’on peut retirer de cette expérience?
Tout d’abord, nous avons découvert avec cette pandémie, et cela se reproduira encore dans le futur, que nous ne pouvons jamais être totalement préparés à ce qui va se passer. Nous pensions le virus plus dangereux qu’il n’était, heureusement. C’est donc un élément important à intégrer dans notre plan d’action et à expliquer à la population. Ceci permet de mieux comprendre ce qui se passe pendant et après la crise. L’investissement qui a été fait paraît peut-être démesuré aujourd’hui, mais il se justifiait parfaitement. Il est très probable que la même prudence serait de mise si une autre crise devait survenir dans le futur.
Ensuite, si on additionne le nombre de personnes qui ont contracté cette grippe (symptomatiques ou non) et le nombre de personnes vaccinées, cela laisse tout de même un grand nombre de personnes susceptibles d’être contaminées lors d’une prochaine épidémie. Le suivi épidémiologique des virus de la grippe nous apprend d’ailleurs que le nombre de personnes atteintes par le A/H1N1v ira croissant pendant quelques années puis sera remplacé par un autre type du virus de la grippe.
Je pense aussi que les autorités sanitaires au niveau mondial comme au niveau national n’ont pas compris l’importance des mouvements d’opinion mettant en doute l’intérêt de la vaccination. On peut s’interroger sur les conséquences de telles mouvances si nous avions été face à une maladie grave. C’est donc un élément à prendre en considération d’autant plus qu’aujourd’hui avec les réseaux sociaux, l’information (quelle que soit sa qualité) circule beaucoup plus rapidement qu’auparavant.
Enfin, les professionnels de santé de première ligne, les médecins généralistes, les pédiatres, les gynécologues et les pharmaciens, devraient peut-être mieux prendre conscience qu’il est essentiel de se préparer à ce type d’événements. Les autorités, de leur côté, doivent mieux organiser leur réponse en tenant compte justement de ces intervenants de première ligne.
Cette crise a permis de créer des partenariats, nous devons entretenir ces bonnes relations.
Propos recueillis par Pierre Dewaele

Et les enfants alors ?

On l’a dit par ailleurs, les enfants sont contaminés par le virus de la grippe, sont malades et la transmettent facilement. Selon le Conseil supérieur de la santé (CSS), il s’agit des vecteurs principaux du virus dans nos populations. Ils peuvent contaminer des personnes potentiellement à risque comme leurs grands-parents.
Si on regarde les chiffres publiés par l’Institut scientifique de la santé publique, on s’aperçoit que le nombre de personnes contaminées est beaucoup plus important chez les moins de 14 ans que dans les autres tranches d’âge. C’est vrai non seulement pour la pandémie de la fin 2009 mais aussi lors du pic épidémique de janvier 2009 où le virus était de type H3N2.
Est-ce à dire qu’il faudrait dès lors vacciner tous les enfants? Aux USA, le CDC d’Atlanta recommande dans sa dernière publication de mars 2010 que le vaccin soit effectivement administré à tous les enfants à partir de 6 mois. En Belgique, le CSS y réfléchit depuis longtemps, mais soyons concret, la vaccination antigrippale des enfants pose plusieurs questions.
Comme on l’a dit, la création d’un vaccin se fait toujours actuellement sur des œufs. Ceux-ci peuvent être difficiles à obtenir. En Belgique, nous n’avons pas moins de 100.000 naissances par an. Il faudrait par conséquent environ 100.000 doses supplémentaires par rapport à ce que nous consommons déjà. Par ailleurs, l’allergie aux œufs semble être de plus en plus importante chez les enfants. Il faudra donc attendre le développement en suffisance de vaccins dits «cellulaires».
Autre question: le schéma vaccinal sera-t-il encore acceptable pour les parents avec un vaccin de plus à faire chaque année?
Côté positif, le vaccin est beaucoup plus efficace chez l’enfant que chez l’adulte ou la personne âgée. D’un point de vue sécurité, il est très sûr d’utilisation même chez les tout-petits.
Nous possédons l’une des couvertures vaccinales les plus fortes en Europe; il serait dommage que cela diminue en raison d’un vaccin de trop.
Enfin et c’est peut-être le plus grand frein, pour être efficace, il faudrait que cette vaccination soit gratuite. Or on voit mal comment la Communauté française pourrait supporter ce coût supplémentaire, alors qu’elle a déjà fortement augmenté son budget ‘vaccinations’ ces dernières années.
Vacciner les enfants contre la grippe se justifie d’un point de vue médical, scientifique et épidémiologique, mais ce bénéfice doit être mis en balance face à d’autres types de prévention tout aussi efficaces.
PDw

La grippe H1N1 et les médias sous la loupe

Une après-midi d’étude organisée à l’initiative de l’Observatoire du récit médiatique de l’UCL (ORM) a décortiqué le traitement médiatique de ce «non-événement» mondial le 26 mars dernier.
Les médias ont-ils été trop loin? Ont-ils espéré le pire? Ont-ils dramatisé l’événement? Ou ont-ils été à la traîne de l’OMS et des services de prévention des gouvernements? Toutes ces questions se posent, au lendemain d’un an de passions médiatiques autour de ce qui aurait dû être un événement planétaire: la grippe H1N1.
Il y a un an, la panique s’abattait en effet sur la planète: une grippe mortelle touchait le Mexique. Le pays était mis en quarantaine, l’OMS tirait rapidement la sonnette de l’alarme maximale et, dans le monde entier, on commençait à compter les morts tout en lançant d’imposantes campagnes de prévention.
L’épidémie annoncée dans nos contrées pour cet hiver n’a toutefois pas eu lieu. Et de drame, la grippe H1N1 est devenue un non-événement significatif du fonctionnement médiatique actuel.
Le traitement médiatique de la grippe a été au centre du travail mené par un séminaire de recherches de 3e cycle en information et communication à l’UCL. Le phénomène a été analysé à travers l’étude de cas précis de fonctionnement médiatique, à la fois en Belgique et dans plusieurs pays étrangers.
Rien de spectaculaire ne sort de l’analyse du ‘Soir’, du JT de France 2, ou du ‘Journal du médecin’, qui ne sont sans doute pas au départ les médias les plus friands d’informations ‘choc’.
Par contre, on observera avec intérêt la présence bien visible de la théorie du ‘complot’ dans la presse francophone canadienne (contamination nord-américaine oblige), la spectacularisation quasi fictionnelle du sort des ‘victimes’ dans les télés turques, et le vocabulaire ‘innocent’ de la chaîne ‘Al Jazeera’, qui qualifia systématiquement la grippe de ‘porcine’ plutôt que de ‘mexicaine’! On trouve parfois le contentieux Orient-Occident là où ne l’attend pas!
CDB
Dossier du n° 45 de Médiatiques – récit et société, une publication de l’ORM. En vente au prix de 6 euros au Département de communication sociale de l’UCL, ruelle de la Lanterne magique 14, 1348 Louvain-la-Neuve. Internet: https://www.comu.ucl.ac.be

(1) Grippe A/H1N1v: le petit «v» se trouvant à la fin signifie simplement qu’il s’agit d’un nouveau variant, une nouvelle variation génétique du virus de la grippe.
(2) L’adjuvant est une substance qui renforce simplement la réaction immunitaire et permet donc de réduire la quantité d’antigènes administrés par vaccin. En réduisant la quantité d’antigènes par dose, on peut donc augmenter le nombre de doses tout en gardant la même efficacité.
(3) Ce qu’aucune étude clinique n’a permis de démontrer à ce jour.
(4) Syndrome de Guillain-Barré: il s’agit d’une atteinte des nerfs entraînant des douleurs et des paralysies partielles, de manière transitoire, mais qui peuvent durer longtemps. La maladie est sévère et invalidante, pouvant aller jusqu’à nécessiter un séjour en réanimation. Traitée, elle peut être guérie, mais pas toujours sans séquelles. On connaît mal son origine exacte mais elle survient le plus souvent après une infection bactérienne, virale, etc.
(5) Il faut entendre ici illuminati au sens de la théorie du complot: organisation conspiratrice supposée, agissant dans l’ombre du pouvoir, contrôlant prétendument les affaires du monde au travers des gouvernements et des grandes multinationales et visant à l’établissement du Nouvel ordre mondial (définition de Wikipédia).
(6) Interview réalisée le 2/3/2010

Est-il éthique de faire de la prévention? Est-il éthique de ne pas faire de prévention?

Le 30 Déc 20

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Certains auteurs frappent les esprits lorsqu’ils arguent que la médecine préventive n’est pas éthique. Leurs arguments portent généralement sur l’inévitable conflit entre la liberté individuelle et les choix imposés par la santé publique. Ils mettent aussi en exergue la difficulté pour les généralistes de consacrer une partie du temps normalement alloué aux soins curatifs pour faire de la prévention. Certains vont même jusqu’à dire que la médecine préventive systématique sert les intérêts financiers des firmes pharmaceutiques (1). Nous vous proposons quelques réflexions à ce sujet.
La question de l’éthique en prévention n’est pas neuve. Plusieurs aspects poussent en effet le corps médical à une saine prudence dans ce domaine. Quatre de ces aspects nous semblent essentiels: la volonté de ne pas nuire; le respect de la liberté individuelle; le désir de justice sociale; la question de la responsabilité de la prévention.

Primum non nocere

Commencer par ne pas nuire à son patient, voici un principe d’Hippocrate bien ancré dans nos mémoires. Il est d’ailleurs régulièrement évoqué en médecine préventive pour justifier l’abstention. Non sans raison d’ailleurs.
Car la prévention s’adresse à des personnes a priori non malades, ou à tout le moins non atteintes de la maladie que l’on veut prévenir. L’acte que l’on pose dans ce cadre ne vient pas soulager une souffrance mais vise à éviter un évènement de santé potentiel. Or qui dit potentiel, dit qu’on n’est pas sûr que la personne qui est en face de nous présentera vraiment un jour ce problème de santé. Avant d’agir, mieux vaut donc être sûr du bien-fondé de cette action.
Des balises existent. Que ce soit en vaccination, en dépistage ou en modifications de comportement, des recommandations sont régulièrement publiées. Celles-ci se basent la plupart du temps sur des analyses coût/efficacité.
En matière de dépistage , le Conseil supérieur de promotion de la santé de la Communauté française a rappelé récemment les critères de l’OMS à appliquer aux examens de dépistage pour de bonnes pratiques (2).
Synthétiquement, on peut dire qu’un examen de dépistage ne se justifie que si la maladie qu’il dépiste est sévère, fréquente, curable, décelable très tôt dans l’histoire de la maladie et si son pronostic peut être amélioré grâce à une prise en charge précoce. Le test de dépistage doit être efficace mais aussi acceptable par la population, continu dans le temps (le test ne peut être pratiqué une fois pour toutes) et d’un coût raisonnable. Les programmes de dépistage doivent par ailleurs répondre à certaines caractéristiques d’organisation (par exemple en termes de délai le plus court possible entre l’examen et la transmission du résultat et entre le résultat et le traitement), de gestion, d’assurance de qualité et de respect de l’autonomie des personnes ciblées.
Il n’est donc pas question de recommander un dépistage de problème de santé que l’on ne peut soigner ou pour lequel le dépistage serait synonyme de diagnostic avancé dans le temps sans modification de l’évolution de la maladie. Il n’est pas question non plus de recommander un dépistage qui entraînerait un coût excessif pour le patient, un taux de faux positifs excessif (avec la batterie d’angoisse et de prise en charge médicale inutile que cela entraîne) ou un taux élevé de faux négatifs (avec la fausse réassurance qui y est liée et qui peut entraîner une perte de confiance dans l’examen, voire un diagnostic trop tardif car différé).
C’est ce qui explique un nombre relativement restreint de dépistages recommandés et une nécessité impérative d’évaluer en continu ces dépistages. Car ce qui semble être une évidence aujourd’hui peut être mis à mal demain.
En matière de vaccination aussi, des balises existent. L’efficacité du vaccin doit être démontrée, avec un nombre et une forme d’effets secondaires acceptables. La faisabilité d’obtention d’une couverture satisfaisante du groupe cible doit également être prise en compte. Car un taux insuffisant de couverture peut avoir des effets délétères sur la population notamment parce qu’il n’empêche pas la circulation de l’agent infectieux. Celui-ci peut alors toucher d’autres groupes non protégés de la population, des personnes plus âgées par exemple.
Dans ce domaine, protection individuelle et protection publique ne vont donc pas toujours de pair et certains actes opportunistes peuvent avoir des effets extrêmement négatifs sur la communauté. Ce fut le cas de la rubéole, dont la vaccination opportuniste ne permit d’atteindre que 60-70% de couverture avec un déplacement de l’infection chez les adultes et une augmentation du risque de rubéoles congénitales par primo-infection chez des femmes en âge de procréer. Une systématisation de la vaccination fut nécessaire et recommandée. La question de l’impact collectif d’une vaccination opportuniste ne peut donc être ignoré (et devrait peut-être être posée pour d’autres vaccins comme la varicelle par exemple).
Outre le dépistage et la vaccination, la prévention peut également appréhender les facteurs de risque des maladies. La consommation d’alcool, de tabac, l’obésité, le manque d’exercice physique ont montré clairement leur impact délétère sur la santé. Oui mais… ces comportements ne sont pas là par hasard et concourent à un certain équilibre de la personne.
Pour ne pas nuire en tentant de modifier ces comportements, il faut aussi des balises. Un savoir, un savoir-faire et un savoir-être mais aussi des relais à qui faire appel en cas de difficulté sont indispensables.

Respect de la liberté individuelle

Notre société a fait de la liberté individuelle une valeur centrale. Et l’on ne peut envisager un acte médical sans que le patient ne puisse y opposer un refus, ou à tout le moins ne puisse donner son consentement éclairé (hormis les situations de grande urgence, ce qui n’est pas coutumier de la prévention, reconnaissons-le). L’adhésion de la personne à qui on propose un geste préventif est cependant perçue comme plus importante qu’en curatif parce que son objet est le futur, le probable même.
En dépistage, trois critères de l’OMS évoquent clairement cette préoccupation.
1) La procédure de recrutement ne doit pas constituer une entrave à la liberté des gens de participer ou non au programme de dépistage.
2) Les participants potentiels doivent recevoir une information adéquate sur le pour et le contre d’une participation. Les bénéfices ainsi que les risques devraient également être bien connus des prestataires de soins.
3) Les campagnes grand public doivent promouvoir une large accessibilité du programme mais sans exercer une pression morale .
Avec ces 3 critères, on aborde donc la possibilité de refus, la nécessité d’informer et le respect de l’autonomie.
Malgré tout, il faut être clair. Pour qu’un programme de dépistage soit efficace, il doit atteindre une couverture suffisante de la population. Sinon, les moyens alloués à ce programme ne sont pas rentabilisés et le rapport coût/bénéfice est négatif. Donc un patient peut refuser mais il ne faudrait pas qu’ils soient trop nombreux à faire de même. En matière de vaccination, le raisonnement n’est pas différent. En cas de refus, non seulement l’objectif de protéger la population risque de ne pas être atteint mais en plus il risque de mettre particulièrement en danger des sous-groupes de population.
Et dans le domaine de la modification des comportements? C’est le domaine où la question de la liberté individuelle se pose de la manière la plus cruciale. Le style de vie est par essence individuel, fruit d’une histoire personnelle, participant (ou non) à l’équilibre de l’individu. Il ne peut être changé qu’avec l’accord, la volonté de l’individu concerné. Il n’est pas question d’imposer du jour au lendemain l’abstinence à tous les patients consommateurs de tabac, l’exercice physique à tous les sédentaires ou l’amaigrissement à toutes les personnes obèses. Et c’est heureux car on plongerait dans un totalitarisme préventif qui ne nous grandirait pas.
Alors comment gérer cette apparente contradiction: systématisation versus respect de la liberté individuelle? En abandonnant tout objectif collectif? Certainement pas. En donnant une information éclairée pour que chaque individu puisse choisir en connaissance de cause? Oui mais sans tomber dans la persuasion ou la pression morale. Alors? Et si nous pensions à la promotion de la santé?
Le concept de promotion de la santé rassemble différents niveaux d’actions: politique, organisation des services de santé, environnemental, communautaire. Certaines de ses caractéristiques peuvent nous être utiles.
Un des objectifs clé de la promotion de la santé est de favoriser la participation des populations. La définition de la promotion de la santé telle que proposée par l’OMS en 1986 est « le processus qui confère aux populations les moyens d’assurer un plus grand contrôle sur leur propre santé , et d’améliorer celle ci . Cette démarche relève d’un concept définissant la santé comme la mesure dans laquelle un groupe ou un individu peut d’une part , réaliser ses ambitions et satisfaire ses besoins et , d’autre part , évoluer avec le milieu ou s’adapter à celui ci .
La santé est donc perçue comme une ressource de la vie quotidienne , et non comme le but de la vie ; il s’agit d’un concept positif mettant en valeur les ressources sociales et individuelles , ainsi que les capacités physiques . Ainsi donc , la promotion de la santé ne relève pas seulement du secteur sanitaire : elle dépasse les modes de vie sains pour viser le bien être
En promotion de la santé, le citoyen doit recevoir les moyens de prendre une décision sur sa santé en toute connaissance de cause. Cela implique que ce citoyen ait le savoir mais aussi que l’on prenne en compte ses priorités, sa perception du risque, de la maladie, sa représentation de la santé. Cela implique une vision globale et respectueuse de la personne avec laquelle on ouvre le dialogue.
Un meilleur taux de couverture pour les vaccins ou les dépistages ne suffit plus. Aujourd’hui, pour améliorer la santé des personnes concernées, c’est avec elles, dans le colloque singulier, que des décisions réalistes pour leur santé sont réfléchies. Chaque patient peut avoir ses propres priorités et il faut pouvoir en tenir compte: le dépistage et l’attitude à avoir en cas de risque ne doivent pas être mécaniques. L’autonomie de la personne, l’équité ou la bienfaisance ne peuvent se décider de manière unilatérale par les professionnels, mais dans un dialogue permanent où la participation des premiers concernés — les usagers — est encouragée.
En promotion de la santé, le refus d’un acte préventif est clairement envisagé. Il faut l’accepter mais ne pas en rester là. Il faut apprendre à négocier avec le patient, s’accorder sur le fait de pouvoir en reparler plus tard, suivre les étapes du processus de Prochaska. C’est là où le savoir, savoir-faire et savoir-être prennent tout leur sens. Or, une spécificité de la médecine générale est précisément ce travail de fond de rester présent au fil des ans, d’être disponible et de revoir chaque patient autant de fois que nécessaire pour sa santé. Et cela, quel que soi(en)t le(s) problème(s) de santé qui motive(nt) chaque contact. L’autonomie de chaque patient écouté et correctement informé est un objectif éthique des généralistes. Négocier — sans imposer — est une attitude favorisant la participation des patients.

Justice sociale et responsabilité en prévention

Depuis que la santé est devenue un ‘capital à préserver’, la responsabilité des individus est clairement pointée du doigt. Chacun doit en quelque sorte oeuvrer à la préservation de ce qu’il a reçu, en adoptant des comportements sains. Le concept de liberté individuelle est sous pression: on peut refuser un acte préventif, on peut refuser de modifier un comportement mais le risque est grand de se voir alors tenu pour responsable de sa situation en cas de maladie.
Pourtant, on sait que les comportements ne sont pas uniquement le fruit d’une décision raisonnée et individuelle. L’appartenance à un groupe social semble déterminante dans la prise de décision. Pour être juste et équitable, il ne faut pas ignorer les origines sociales complexes des problèmes de santé. Comme le disait déjà un auteur canadien en 1987, « L’accent mis sur le rôle central de l’individu risque de servir d’argument à une société pour fuir ses responsabilités à l’égard des groupes pauvres et culturellement désavantagés »( 3 ).
Pour être équitable, on ne peut donc se baser uniquement sur l’individu. Une vision plus globale s’impose. La prise en compte de l’environnement au sens large, physico-chimique mais aussi socio-économique est indispensable. Le travail en réseau, en collaboration, en partenariat peut s’avérer nécessaire dans ce cadre. Car le médecin ne peut résoudre à lui seul les problèmes sociaux de la communauté dans laquelle il officie. La responsabilité de la prévention ne lui revient pas plus qu’au patient seul. Elle est partagée par tous les niveaux de pouvoirs et d’actions. Elle exige l’action concertée de tous les intervenants. La prévention peut alors devenir promotion de la santé et dépasser le cadre des facteurs de risque pour s’intéresser aux conditions qui font que les gens se sentent en bonne santé et aux facteurs «producteurs» de santé (coping, self efficacity, locus of control) (4). C’est un angle différent de ce pourquoi le médecin est formé: la résolution de problèmes. D’autres partenaires sont dès lors indispensables, y compris des non professionnels de la santé (professeurs, parents, travailleurs sociaux, etc.).

Conclusions

La médecine préventive a des particularités qui font peur. Elle s’adresse à des personnes non malades a priori, alors que le primum non nocere d’Hippocrate est gravé dans nos mémoires. Elle a aussi parfois un objectif plus public qu’individuel. Elle peut culpabiliser, stigmatiser. Mais ne pas prévenir peut aussi être nuisible. Est-il éthique de ne pas évoquer l’arrêt du tabac à un patient fumeur alors qu’on sait que cette simple suggestion sera efficace dans 5% des cas? Est-il éthique de faire courir à son patient mais aussi à la communauté le risque d’une flambée d’infections pour lesquelles on sait qu’il existe un vaccin efficace?
Des balises sont indispensables et elles existent. La promotion de la santé est une piste favorable au respect de l’éthique dans la préservation de la santé. Ce concept modifie les rôles de chacun: individus, médecins mais aussi politiques, enseignants, acteurs sociaux… Il implique pour le médecin généraliste une relation tournée vers le dialogue, la négociation, une ouverture à d’autres intervenants, une approche globale.
En 1999, Axel Hoffman soulignait déjà que, « la promotion de la santé invite à se pencher sur le sens de la santé et de la maladie , tant dans le vécu de l’usager qu’au niveau des représentations collectives , à se détacher des concepts figés pour répondre à la demande de sens » ( 5 ).
À quoi le médecin généraliste faisant de la promotion de la santé doit-il dès lors être attentif pour rester cohérent avec les dimensions de la promotion de la santé (6,7) ?
1) À l’écoute des patients et à la prise en compte de leurs connaissances et expériences antérieures.
2) À l’information, aux avis et conseils adaptés aux patients sur les comportements à risque et les comportements sains.
3) À la connaissance des conditions de la vie quotidienne des patients et des déterminants sociaux qui influencent leur santé: (non)emploi, logement, niveau d’éducation, risque social, situations de précarité.
4) À l’attention particulière à accorder aux populations fragilisées (8).
5) Au suivi dans le temps et à l’accompagnement des patients dans leurs changements de comportement de santé si ceux-ci sont nécessaires. Pour cet accompagnement, le généraliste n’est pas seul. Il peut orienter le patient vers une diététicienne, un club de sport, un groupe d’entraide, etc.
Ce travail pluridisciplinaire en réseau ou en équipe montre sa pertinence et son efficacité (9). Il est d’autant plus efficace quand les différents partenaires se rencontrent et apprennent à se connaître (10).
Pascale Jonckheer , Jean Laperche , Vinciane Bellefontaine , Valérie Hubens , Marianne Prévost , Pierre Legat , André Dufour
Article publié dans la Revue de médecine générale n° 266, octobre 2009, et reproduit avec son aimable autorisation

(1) Eeckeleers P. La médecine préventive est-elle éthique? RMG 2009; 259: 31.
(2) Conseil supérieur de promotion de la santé de la Communauté française. Examens de dépistage – pour de bonnes pratiques. Document approuvé par le Conseil supérieur de promotion de la santé, août 2007.
(3) Doucet H. Médecine et prévention: considérations éthiques. Médecine sociale et préventive 1987; 32: 38-41.
(4) Deccache A. Comment ont évolué les concepts et pratiques de prévention des maladies et de promotion de la santé? Vingt-huit ans après: une relecture de Pierre Mercenier. Santé conjuguée 1999; 10:30-33
(5) Hoffman A. Promenade de santé. Santé conjuguée 1999; 10:34-40.
(6) Provost M-H et autres. Description, impact et conditions d’efficacité des stratégies visant l’intégration de la prévention dans les pratiques cliniques: revue de la littérature. Québec. Ministère de la Santé et des Services sociaux. 2007. 168 p.
(7) Quint-essenz. Développement de la qualité en prévention et promotion de la santé: critères de qualité. Promotion Santé Suisse, version 5. Nov 2007.
(8) Éducation Santé. Réduire les inégalités sociales de santé. 245. Mai 2009.
(9) Giet D. Les grands défis à relever en médecine générale. RMG 2008; 252: 154-156.
(10) Jonckheer P, Hubens V, Laperche J, Prévost M, Legat P, Wathelet T et Dufour A. Les médecins généralistes et les associations de promotion de la santé… RMG 2008; 255: 289-291.

Le bien-être

Le 30 Déc 20

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Il y a déjà belle lurette que l’OMS a défini la santé comme caractérisée par le bien-être.
Mais, lorsque l’on se préoccupe de la santé des gens, doit-on s’en tenir aux signes extérieurs, ou bien aller rechercher quelles angoisses, ou quel problème physique, l’apparence recouvre?
Le cinéaste Luc Dardenne , interrogé sur ce qu’il voulait faire dire à ses personnages, a répondu «montrer ce qui est vécu dans le privé mais n’est pas exprimé».

Faut-il rechercher les besoins cachés du malade ?

En médecine, jusqu’où aller dans l’ indiscrétion ? Tel est le problème que nous discutions déjà au Groupe d’étude pour une réforme de la médecine (GERM), vers les années 1970, et que nous résumions ainsi:

Le point de vue en A est celui d’un médecin en dialogue avec son malade, au cabinet. Il fait face à des demandes superflues, telle l’avidité de médicaments, mais il ne peut apercevoir des besoins cachés. Ceux-ci seront perçus par l’observateur B, qui serait:
– un membre d’une maison médicale;
– un médecin vigie, qui, au cours de visites à domicile, prend le pouls de la santé globale d’une famille. Et qui reçoit des autorités de santé publique certaines missions spécifiques pour lesquelles il fait rapport (par exemple, il enregistre les tentatives de suicide, indicateurs de mal-être autant que le suicide abouti);
– une aide familiale qui découvre, dans les foyers, les misères cachées, le manque de moyens pour une vie hygiénique.
Mais il y a des zèles abusifs dans le domaine du dépistage: chez des assureurs, des employeurs, voire dans des hôpitaux, qui pratiquent parfois un dépistage à l’insu, par des analyses sur un échantillon de sang ou d’urine.
Quand y a-t-il conflit d’intérêt? L’arrivée du sida, vers 1983, allait illustrer l’importance de ce dilemme. Je me souviens d’un jeune homme, victime d’un accident de moto. Après son entrée dans un hôpital, on avait effectué le test du sida sans lui en parler. Par contre, on jugea bon de lui révéler le résultat, quand le test se révéla positif. La nuit, le blessé se traîna hors de son lit pour se jeter par la fenêtre.
Par ailleurs, des laboratoires d’analyses médicales effectuent dans les urines la recherche de cotinine, dérivé de la nicotine. Le test est donc un moyen de dépister les fumeurs, lors de demandes d’emploi.

La santé des jeunes

Pour mieux la connaître, en Communauté française de Belgique, l’École de Santé publique de l’ULB, a effectué en 2006 une enquête portant sur 11000 jeunes, de la 5e primaire à la fin du secondaire (1). Les résultats furent publiés fin 2008, avec pour certains points, une comparaison avec des résultats déjà récoltés antérieurement. Par exemple, dans le cas des plaintes de fatigue matinale, dont la proportion a été croissante jusque 1998 pour se stabiliser ensuite.

Graphique 1 Évolution de la fatigue matinale au moins une fois par semaine Source: SIPES – ULB Pour tenter d’évaluer le mal-être, une batterie de questions furent posées, dont les suivantes apportèrent une discrimination parmi les groupes: «Vous sentez vous, plusieurs fois par semaine: a) déprimé? b) nerveux? c) incapable de faire face à un problème?» En fusionnant les réponses à ces questions-là, les enquêteurs arrivent à une définition d’un «certain mal-être». Graphique 2 Score de bien-être selon le sexe, la composition de famille et le degré d’aisance matérielle Source: SIPES-ULB Sa répartition parmi différentes catégories d’enfants en âge d’école primaire est montrée ci-dessus. On y donne la notation 1 au groupe «avec le moindre mal-être» (le moins nerveux, le moins déprimé…). Il se trouve que ce sont les garçons et que ces événements de mal-être sont presque deux fois plus fréquents chez les filles. Ce n’est pas vraiment inattendu. La maturité, plus précoce chez les filles, apporte-t-elle déjà des soucis?
Quant au rôle de l’environnement familial, il est, évidemment, le plus favorable dans le cas d’une vie avec les deux parents, et presque trois fois moins bon pour les enfants vivant dans un home. Comparé à celui de ces défavorisés, le sort des enfants élevés dans une famille recomposée ou monoparentale apparaît un peu moins défavorable, mais épouse la même tendance. La ressemblance entre les deux situations se retrouvera tout au long de l’étude.
Enfin, le bloc inférieur de ce même graphique donne le mal-être selon le niveau d’aisance matérielle de l’entourage: ‘télévision(s), auto(s), vacances annuelles. Curieusement peut-être, l’influence très faible de ce facteur se retrouvera dans la suite de l’enquête.

L’influence des addictions

Les questions relatives au mal-être sont ensuite posées aux adolescents du secondaire révélant une addiction envers l’alcool, le tabac, ou… la télévision et les jeux électroniques. L’addiction au cannabis ou à l’ecstasy a été aussi étudiée mais n’est pas montrée ici, car elle concernait moins de personnes et donnait donc des résultats peu significatifs.
Chez les adolescents du secondaire, le pourcentage de ceux qui consomment du tabac ou de l’alcool se trouve influencé par la consommation chez les proches, de la façon suivante:

Addiction

Consommation alcool chez le jeune étudié Consommation tabac chez le jeune étudié
Meilleur ami(e) consommant 41% 46%
Frère ou sœur consommant 29% 29%
Mère consommant 17%22%
Père consommant 16% 20%

Ce sont donc les jeunes qui s’influencent entre eux, plus que les parents, et de façon similaire pour les deux addictions.
Comment se comporte l’adolescent du secondaire à l’égard de l’école? Dans le graphique ci-dessous, la barre supérieure indique le comportement de celui qui fume quotidiennement, et la barre inférieure concerne celui qui ne fume pas.

Graphique 3 Caractéristiques scolaires des fumeurs quotidiens de 12-20 ans Source: SIPES-ULB On voit que 40% des fumeurs brossent l’école au moins une fois par trimestre, et 15% des non fumeurs. Un quart des fumeurs n’aiment pas l’école, mais ne se déclarent pas spécialement stressés par cet environnement. Sans doute l’école est-elle avant tout une entrave à la cigarette.
L’enquête sur les adolescents buvant régulièrement de l’alcool n’est pas montrée ici. Elle révèle le même profil à l’égard de l’école. En outre, une partie de ces élèves fument et boivent.

Les usagers abusifs de TV et jeux électroniques

La surconsommation de TV, étudiée depuis 1994, s’est mise à baisser en 2002 – mais cela paraît être dû à l’engouement pour les jeux électroniques. Serait-ce un bien? Les jeux ne sont-ils pas moins passifs?

Graphique 4 Élèves du secondaire qui ‘abusent’ de TV ou jeux électroniques Source: SIPES-ULB Quels facteurs influencent ces deux addictions? La présente enquête ne relève aucun rôle des facteurs trouvés dans le cas de l’alcoolisme et du tabac. Notamment, le rôle des amis paraît moins grand. Les techniques électroniques feraient leur propre propagande. Seule apparaît pourtant, chez ces passionnés des écrans, la caractéristique fréquente de «ne pas aimer l’école». Les devoirs scolaires feraient obstacle à ces deux addictions.
Le graphique suivant montre que l’addiction à la TV est trois fois plus fréquente pour les élèves de l’enseignement professionnel, par rapport à ceux du général. Une telle influence n’a pas été trouvée lors de l’étude des autres addictions. Graphique 5 Consommation de TV ou jeux les jours d’école par sexe, âge, type d’enseignement et année d’enquête Source: SIPES-ULB

Brève discussion

D’après l’enquête, les enfants qui ne sont pas élevés par leurs deux parents montrent tous un «déficit de bien-être». Et ce déficit est le pire chez les enfants sans parent, élevés dans un home. Dans les situations intermédiaires, le déficit apparaît ici le même si l’éducation de l’enfant s’est déroulée dans une famille recomposée ou bien s’il n’a été élevé que par le père ou par la mère. Ceci n’est-il pas surprenant? Si cela se confirme dans d’autres études, quels éloges nous devons adresser à ces pères, à ces mères qui élèvent seuls leur enfant! Mais pour que le bilan du bien-être global de la famille soit tiré, il faudrait interroger ce père, cette mère, sur le «bien-être» avec lequel ils ont chacun assumé l’éducation de cet enfant, et des frères et sœurs, éventuellement. Si, comme on le soupçonne, les responsabilités ont pesé lourd sur le parent isolé, sans retombées fâcheuses pour l’enfant, alors… coup de chapeau.
Quant aux addictions, on ne les combattra sans doute pas par la peur, (la tête de mort sur les paquets de cigarettes!), car la prise de risque fait partie de la tentation.
Mais faut-il mater ces tentations en bloc? La créativité de la jeunesse, son adaptabilité, son dynamisme, ne sont pas mis seulement au service du nuisible. Mater tout en bloc, pour faire rentrer tous les jeunes dans le carcan des études qu’on leur propose, serait-ce la solution optimale? N’est-ce pas désolant d’entendre certains jeunes aspirer à leur «libération», à 18 ans? J’en entends qui dénombrent avec délice ceux qui ont réussi leur vie à leur gré, tout en ayant raté ou contourné leur bac.
Et que penser de l’addiction aux multimédias? Les adolescents qui sont classés ici comme usagers ‘abusifs’ de télévision et de jeux électroniques ne se montrent pas, dans cette enquête, comme particulièrement déprimés, nerveux, heureux ou malheureux, et ne présentent pas de caractéristique particulière concernant la confiance en soi. Alors, pourquoi ne les laisse-t-on pas tranquilles? Si ces récréations sont nocives, la société doit pour le moins proposer des ‘addictions’ saines: sports, musique, que sais-je… Car la belle enquête commentée ci-dessus comporte pourtant un biais: on ne nous décrit pas à quoi le groupe témoin passe son temps, pendant les heures où la TV et les jeux électroniques lui sont interdits. Si les exclus lisent, que lisent-ils? Les «gadgets modernes» ne contiennent-ils aussi pas de l’information sur le monde?
Enfin, ne serait-il pas amusant de savoir comment les adolescents nous voient? Quel serait notre profil, si c’était eux qui imaginaient une enquête sur nos attitudes?
Lise Thiry

(1) Résultats publiés dans les deux brochure suivantes :
Godin I., Decant P., Moreau N., de Smet P., Boutsen M. La santé des jeunes en Communauté française de Belgique. Résultats de l’enquête HBSC 2006. Service d’Information Promotion Éducation Santé (SIPES), ESP-ULB, Bruxelles, 2008.
Favresse D., de Smet P. Tabac, alcool, drogues et multimédia chez les jeunes en Communauté française de Belgique. Résultats de l’enquête HBSC 2006. Service d’Information Promotion Éducation Santé (SIPES), ESP-ULB, Bruxelles, 2008.
Disponibles sur https://www.ulb.ac.be//esp/sipes/

Réflexion sur la réduction des inégalités en matière d’alimentation saine

Le 30 Déc 20

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La résorption des inégalités en matière de santé de manière générale et d’alimentation saine en particulier est une responsabilité collective. C’est pourquoi il faut encourager ou améliorer les pratiques et optimiser les processus existants en matière de promotion de la santé et d’action sociale en Communauté française et en région wallonne.
Suite à la journée d’échange entre les porteurs des projets sélectionnés par la Fondation Roi Baudouin dans le cadre de son appel lié à l’alimentation saine des publics précarisés, ceux-ci ont émis une série d’idées intéressantes. Éducation Santé en a fait une synthèse pour vous…

La réduction des inégalités en matière de santé, un objectif prioritaire

L’inégalité socio-économique reste la principale source d’inégalités face à la santé. En effet, les populations appauvries, marginalisées ou exclues développent une culture propre, au sens sociologique du terme. L’alimentation saine ne représente pas pour elles une priorité dans l’ensemble des problèmes auxquels elles sont confrontées au quotidien. Se loger, assurer sa sécurité, boire et manger passent avant la préoccupation de consommer une alimentation de qualité. Elles ne parviennent pas à se projeter positivement dans l’avenir, à penser à préserver leur capital santé et sont peu ou pas réceptives aux messages de promotion de la santé.
Pour ces raisons, l’amélioration du niveau de vie et du niveau socio-économique des personnes défavorisées devrait constituer un axe prioritaire pour la Communauté française, même si cette dernière ne dispose pas des principaux leviers politiques en la matière.

Collecter des données

Pour pouvoir réduire ces inégalités, il est nécessaire de se pencher sur la collecte de données concernant ce public particulier, et surtout de pouvoir les exploiter. Une personne ressource pourrait être chargée de mesurer l’impact des politiques menées sur les publics précarisés, avec l’aide des organismes de collecte des données, et de faire des propositions pour ajuster ces politiques.

Messages adéquats

Il s’agit de s’assurer de l’adéquation des messages de promotion de la santé avec les représentations des populations défavorisées. Les nombreuses campagnes autour de l’alimentation saine devraient être pré-testées spécifiquement auprès de ces publics pour s’assurer de la bonne compréhension des messages.

Le ‘nerf de la guerre’

Davantage de moyens devraient être accordés aux programmes de promotion de la santé visant spécifiquement à réduire les inégalités en matière de santé par des stratégies locales ou communautaires qui ont fait leurs preuves. Les conclusions tirées de ces expériences devraient aider les pouvoirs publics à prendre les décisions adéquates.

Augmenter l’offre de produits sains et abordables financièrement

Un grand nombre d’organisations telles que les banques alimentaires ainsi que les épiceries et les restaurants sociaux assurent une offre de produits alimentaires financièrement abordables. En outre, elles apportent une plus-value puisqu’elles donnent l’occasion d’entretenir une vie sociale pour les publics précarisés. On a aussi déjà pu constater l’impact direct et considérable de ces organismes sur la santé.
La plupart de ces initiatives sont pourtant axées sur la «survie». Ici, c’est de tout autre chose que nous parlons, de «vivre sainement».
Les structures d’aide alimentaire ont le souci de distribuer des aliments en adéquation avec les recommandations, en proposant notamment à leur personnel bénévole et salarié, des formations pour la constitution de colis ou repas équilibrés. Mais elles se heurtent souvent à de fortes contraintes d’approvisionnement. Elles sont en effet dépendantes des aides de l’État, des dons des acteurs privés ou de la population. En soutenant ces organisations, le pas de la «survie» au «vivre sainement» pourrait être franchi. Un mode de vie sain pourrait ensuite être plus facilement soutenu par ces organisations auprès des populations.

Recensement

Actuellement, il est difficile de quantifier ces initiatives de proximité en Wallonie et de connaître l’étendue de leur travail. Par conséquent, en faire un inventaire constitue un préalable nécessaire. Les CLPS pourraient prendre ce recensement en charge, chacun pour leur région. Cet état des lieux permettrait une meilleure distribution de ces organisations dans le paysage régional et favoriserait l’émergence de nouvelles initiatives, avec les partenaires locaux.

‘Bonnes pratiques’

Un guide à destination des professionnels sur la qualité et l’accessibilité financière de l’offre alimentaire visant les publics précarisés pourrait valoriser les expériences et démarches les plus intéressantes, comme la Fondation Roi Baudouin l’a fait pour l’alimentation à l’école.

Favoriser la participation citoyenne

Chaque groupe social possède un certain nombre de croyances par rapport à l’alimentation. Ces éléments constituent des déterminants importants en matière de nutrition. Les négliger peut hypothéquer les actions mises en place en faveur de la santé.
Pour chacune des actions visant à favoriser l’alimentation saine des publics précarisés, il conviendrait de prendre en compte les attentes et les résistances éventuelles de ceux-ci. De la définition des besoins et des actions jusqu’à la réalisation et l’évaluation de celles-ci, les populations précarisées devraient être impliquées pour pouvoir atteindre l’objectif ambitieux de faire changer les comportements de santé.
Dans ce sens, la participation des populations précarisées aux programmes / actions en lien avec l’alimentation devrait constituer une priorité stratégique pour les décideurs politiques et les responsables d’associations / d’institutions agissant en leur faveur. Ainsi, comme prévu précédemment par le Programme quinquennal 2004-2008 de promotion de la santé, cette volonté d’impliquer activement les populations devrait très certainement être réaffirmée.

Conclure des partenariats stratégiques…

Sans négliger de mettre en place des politiques / dynamiques interministérielles et intersectorielles.
La promotion de la santé est un jeune secteur en plein développement, confronté à de grandes attentes et auquel beaucoup de problématiques sont soumises.
L’envie ne manque pas de répondre à toutes ces attentes mais les moyens sont limités et des choix parfois difficiles doivent être opérés. Pour cette raison, les acteurs en promotion de la santé devraient privilégier un travail concerté, basé sur une approche stratégique et systématique.

Privilégier une démarche intersectorielle

Un certain nombre de projets ont vu le jour dans des structures telles que les épiceries et les restaurants sociaux, les CPAS… mais il s’agit trop souvent de projets isolés. On sait que la «bonne santé» est multifactorielle. C’est pourquoi il faudrait créer les conditions d’une action plus globale et plus adaptée aux réalités. Pour ce faire, il serait nécessaire de privilégier une démarche intersectorielle et d’opérer un travail de réseau.
Des partenariats devraient être conclus avec des secteurs qui ont une fonction de levier suffisamment importante auprès des publics défavorisés, qui les rencontrent dans leur cadre de vie, afin de déployer des pratiques de prévention proches de la population. Ce partenariat et ce travail de réseau devraient favoriser la responsabilité de chaque secteur d’une part (santé, éducation, politique…) mais également la mise en avant des actions menées par chaque partenaire d’autre part.
Des programmes stratégiques de collaboration au niveau local devraient également être mis en place, afin de viser des objectifs à plus long terme. Ces collaborations viseraient une intégration de la promotion de l’alimentation saine dans tous les secteurs et la création de plaques tournantes locales en promotion de la santé. Il s’agirait également de favoriser la concertation et les partenariats entre les différents pouvoirs publics et privés (fédéral, régional, communautaire, entrepreneurial, communal…).
Ce travail intersectoriel favoriserait le décloisonnement et la mise en commun de ressources.
Les politiques devraient susciter et soutenir la mise en réseau des associations en créant des passerelles entre les secteurs, en créant des points de rencontre entre ces réseaux et en accordant aux projets les moyens humains et financiers nécessaires pour y parvenir.

Mettre en place une dynamique interministérielle

Une approche interministérielle devrait également être privilégiée et l’interaction entre le champ de la santé et les autres champs devrait pouvoir être évaluée. Cette articulation aurait pour but de dépasser les limites des compétences des différents pouvoirs publics. Seule, une politique interministérielle peut tout au moins favoriser les décisions qui ont pour effet de produire de la santé. Mais il est nécessaire d’aller plus loin.
On sait qu’il existe une réelle difficulté de favoriser les approches intersectorielles, faute, notamment, d’accords interministériels. L’implication des acteurs de tous secteurs serait nécessaire, afin de veiller progressivement à ce que chaque législation ou initiative mise en place soit «porteuse» de santé, dans une logique de développement durable. L’enjeu des prochaines années sera d’articuler les différents programmes qui doivent intervenir, le plus possible, en amont des problèmes de santé et de façon globale.

Fixer des objectifs, mesurer l’impact et évaluer

Fixer des objectifs clairs

De bons objectifs devraient être:
– pertinents: cohérents avec l’analyse des besoins (réalisée en association avec la population concernée);
– réalistes: ils devraient, raisonnablement, pouvoir être atteints à l’issue de l’action ou de la recherche;
– acceptables: ils devraient l’être pour les acteurs impliqués et pour la population concernée;
– opérationnalisables: ils devraient être exprimés en termes évaluables.

Permettre l’évaluation des actions

Définir clairement ses objectifs ne constitue pas une garantie de les atteindre. C’est pourquoi la mise en place d’évaluations régulières des politiques serait nécessaire. Cela permettrait de déterminer quels objectifs ont été réalisés, d’identifier la manière dont ils l’ont été, de repérer les difficultés rencontrées et de tendre vers une amélioration constante des processus à mettre en œuvre.
Les stratégies et interventions qui promeuvent un mode de vie sain, visant ainsi la réduction des inégalités, ne sont pas simples à évaluer. L’impact sur la santé ne peut en effet se vérifier que sur du long terme. Cette évaluation de la réduction des inégalités implique donc des techniques spécifiques d’évaluation supplémentaires. Pour pouvoir évaluer l’impact d’une action déterminée, il faut prévoir des évaluations intermédiaires. Il serait donc important d’une part de laisser le temps nécessaire aux porteurs de projets pour mener à bien ces évaluations et, d’autre part, de mettre à leur disposition des outils co-construits avec eux.

Multiplier et ancrer les bonnes pratiques

Beaucoup de projets locaux promouvant l’alimentation saine des groupes défavorisés ont prouvé leur efficacité. Ils devraient être démultipliés à grande échelle et être ancrés structurellement dans le travail quotidien. Les acteurs doivent apprendre de leur expérience et les intégrer dans leur travail.
Plus que de nouveaux projets à soutenir, la valorisation des expériences probantes et de l’expertise devrait être soutenue. Il est plus aisé de travailler à partir de projets existants: ceux-ci peuvent servir de base, de point de départ.
Par exemple, certains secteurs comme les restaurants sociaux sont à peine organisés. Ils devraient, tant au niveau central que local, recevoir plus de soutien pour servir d’exemples.
Il est essentiel que les décisions politiques s’appuient sur les expériences croisées et les bonnes pratiques des professionnels de terrain et mettent en place des mécanismes financiers à cette fin.

Augmenter les compétences par la formation

Une offre de formation continuée pour les relais

Promouvoir l’alimentation demande un travail participatif avec les groupes défavorisés. Les acteurs de terrain doivent donc disposer de compétences leur permettant d’effectuer ce travail. Il est important pour eux de pouvoir partager leurs expériences grâce à une offre de formation, afin d’augmenter leurs compétences et leur capacité d’action en promotion de la santé.
Les politiques devraient s’assurer qu’une offre de formation continuée des acteurs de première ligne soit mise en place.

Former les prestataires de soins

En termes de formation, il apparaît également trop souvent que les médecins, les diététiciens et le personnel infirmier disposent d’une connaissance insuffisante des publics défavorisés. Un effort serait donc à faire pour compléter la formation des prestataires de soins.

Les enfants et les personnes qui les élèvent, un groupe cible prioritaire

Le travail préventif sur l’alimentation saine est plus efficace auprès des jeunes enfants. L’accompagnement des responsables de leur alimentation devrait clairement constituer un axe prioritaire. Celle-ci doit être mise clairement en lien avec l’éducation.
Il s’agit de mener des actions de sensibilisation, d’information et d’éducation à propos des comportements permettant une meilleure santé (alimentation, pas de tabac, activité physique): actions médiatiques, relation interpersonnelle (agir auprès des enfants et de leur famille, via l’école et autres lieux de socialisation), actions de proximité, événements communautaires…
Les acteurs prioritaires identifiés sont:
– les acteurs des milieux de vie (familles, écoles, milieux d’accueil…);
– les membres des collectivités locales (communes et associations locales, notamment sportives);
– les relais auprès des populations les plus vulnérables.
Les lieux de vie tels que les milieux d’accueil des jeunes enfants (accueil de 0 à 3 ans, accueil extrascolaire) mais aussi les lieux de soins et d’hébergement des différentes catégories d’âges se prêtent particulièrement bien à une stratégie de promotion de la santé. Certains milieux d’accueil touchent une population en situation de vulnérabilité et mériteraient, de ce fait, une attention particulière. Cette approche, visant les milieux de vie professionnalisés, ne doit pas faire négliger le milieu familial, source de toute éducation, y compris dans le domaine de la santé.
Le milieu scolaire ferait l’objet d’une attention toute particulière. En effet, la population des jeunes de 6 à 18 ans est soumise à l’obligation scolaire, et la Communauté française rassemble des compétences particulièrement orientées vers ce public. C’est évidemment une opportunité exceptionnelle pour développer des programmes cohérents de promotion de la santé à l’école.
Cette dernière devrait démarrer dès la maternelle dans le cursus scolaire et représenter un des axes de la lutte contre l’inégalité en matière de santé. Il est essentiel de veiller à toucher les parents par ce biais et de les impliquer dans les actions de santé organisées au sein de l’école. Les services PSE pourraient prendre en charge ce type d’initiatives mais cela nécessiterait aussi l’adhésion et des prises de position cohérentes de la part des autorités de tutelle et des pouvoirs organisateurs.

Inclure les personnes âgées dans les actions visant les publics précarisés

Dans les maisons de repos ou autres établissements d’hébergement pour personnes âgées, même si on peut considérer que, dans la plupart des cas, la nourriture est présente en quantité et en qualité satisfaisante, on constate qu’un haut pourcentage de résidents est en état de dénutrition. La dénutrition est une problématique fréquente avec des conséquences considérables sur la santé. Elle est un facteur de risque considérable d’augmentation de la morbidité.
Pour y remédier, conformément aux recommandations du Plan national nutrition santé, il faudrait prévoir des procédures de dépistage et de suivi de l’état nutritionnel des personnes âgées, sensibiliser et former le personnel des MRS/ MRPS à cette problématique et garantir l’accès à une alimentation saine et équilibrée.
La Région wallonne devrait donc poursuivre et renforcer son action en ce sens.En somme, il y a là un magnifique chantier pour les nouveaux responsables politiques à la Communauté française et à la Région wallonne. Gageons qu’ils ne manqueront pas d’entendre les acteurs de terrain.

La prévention des maladies est sous-développée en Belgique

Le 30 Déc 20

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Introduction

La prévention en matière de santé regroupe l’ensemble des activités qui permettent de réduire les risques futurs de maladie. La distinction entre la prévention primaire, secondaire et tertiaire est généralement effectuée, même si les actions de prévention n’appartiennent pas nécessairement de façon exclusive à l’une de ces trois catégories.
La prévention primaire fait référence aux activités qui réduisent la probabilité d’apparition d’une maladie, par exemple arrêter de fumer pour réduire la probabilité de cancer.
La prévention secondaire est associée aux actions qui atténuent la gravité de la maladie lorsqu’elle se déclare, c’est notamment le cas d’une mammographie qui permet de détecter et de traiter plus rapidement et donc plus efficacement un cancer du sein.
La prévention tertiaire regroupe les activités qui visent à réduire les risques de rechutes, par exemple cesser certaines activités à risque ou soigner son alimentation après un infarctus pour éviter qu’il ne se reproduise.
Dans tous les cas, la décision de prévention, qui est prise par les individus ou par la société en dehors d’une maladie effective, se distingue de la médecine curative qui est mobilisée après l’apparition des symptômes. L’activité de prévention revêt à la fois un caractère individuel (pratique du sport, arrêt du tabagisme, attention portée à l’alimentation…) et collectif (organisation de dépistages, de vaccinations, éducation à la santé…).
Mais, même lorsque les décisions qui affectent l’état de santé sont individuelles, un engagement des pouvoirs publics peut aider les individus à infléchir leurs comportements dans un sens favorable à leur santé. À titre d’exemple, l’arrêt du tabagisme est une décision individuelle mais les autorités publiques peuvent aider les individus à arrêter de fumer via différents dispositifs qui peuvent être légaux (interdiction de fumer dans les lieux publics, interdiction de vente aux mineurs…), financiers (taxes sur le tabac) ou autres (aide au sevrage tabagique, information…).

La prévention n’est pas une priorité politique

En Belgique, les compétences en matière de prévention des maladies et de promotion de la santé sont morcelées. Parmi les actions qui affectent la santé publique, certaines relèvent exclusivement du gouvernement fédéral (taxes sur le tabac et l’alcool) alors que d’autres (vaccination contre la polio et contre l’hépatite B, dépistage du cancer du sein…) font l’objet d’une coopération entre le gouvernement fédéral qui finance entièrement ou en partie les programmes et les Communautés qui les organisent. La santé étant une matière personnalisable, ces compétences ont toutefois été en grande partie attribuées aux Communautés. Sans être exhaustifs et sans se focaliser sur les priorités établies par chacune des deux Communautés (1), les actions mises en place, aussi bien en Communauté française que flamande, concernent les programmes de vaccination, les dépistages, les actions anti-tabagisme, la prévention des cancers, la prévention des maladies cardiovasculaires, la prévention du sida et des maladies sexuellement transmissibles, la santé mentale, etc. Il semble néanmoins que, par rapport au budget octroyé à la médecine curative, les efforts entrepris par les autorités publiques belges en matière de prévention des maladies et de promotion de la santé soient minimaux.
Allouer 0,1% de son PIB à de telles activités paraît en effet insignifiant lorsque, dans le même temps, 10% de ce même PIB est consacré à financer le traitement de ces maladies (2). Si le système de santé belge est apprécié pour sa réactivité et sa capacité à rendre disponible des traitements à un coût raisonnable pour les utilisateurs, la politique en matière de prévention – qui exige une vision et la mise en place de stratégies à plus long terme – ne semble pas constituer une priorité politique.
L’attention modeste accordée aux politiques de prévention des maladies et de promotion de la santé n’est cependant pas propre à la Belgique. Le tableau ci-dessous permet de comparer notre dépense publique de prévention par habitant à celle d’autres pays de l’OCDE (3).

Pays

Dépense publique de prévention par habitant (€ PPA) – 2003
Danemark 7,97
République slovaque 9,42
Italie 10,14
Mexique 13,04
Espagne 14,49
Corée 14,49
République tchèque 15,94
Pologne 6,66
Portugal 18,83
Luxembourg 18,83
Japon 21,73
Finlande 26,8
Autriche 27,52
Belgique 28,97
Islande 31,15
Suisse 40,56
Irlande 42,74
Norvège 44,91
France 51,43
Pays-Bas 57,22
Allemagne 68,09
Canada 131,83
Etats-Unis 144,87

Source: OCDE Éco-santé 2006

Selon les statistiques de l’OCDE pour l’année 2003, la dépense publique consacrée à la prévention des maladies en Belgique était de 28€ par habitant. À titre comparatif, la France y consacrait la même année 51€, les Pays-Bas 58€, l’Allemagne 67€, le Canada l’équivalent de 131€ et les États-Unis l’équivalent de 144€.
La Belgique n’est toutefois pas la lanterne rouge de ce classement puisque l’Espagne, l’Italie et le Danemark notamment font encore moins bien en consacrant respectivement 14€, 10€ et 8€ par habitant à des dépenses publiques de prévention.
À titre indicatif, la Belgique devrait augmenter sa dépense publique totale de prévention approximativement de 88 millions d’euros pour s’ajuster sur la dépense moyenne des autres pays mentionnés dans le tableau.
Il serait toutefois erroné de limiter la prévention à une politique budgétaire. La prévention passe aussi par la définition de nouvelles politiques qui ne sont pas uniquement de nature budgétaire. Citons à titre d’exemple la politique des sports, la législation relative au tabac ou les actions menées par les mutualités pour favoriser une meilleure alimentation ou des comportements de vie plus sains.

Les avantages de la prévention

Les activités de prévention présentent de nombreux avantages. Le premier effet de la prévention est d’assurer à l’ensemble de la population une meilleure qualité de vie en réduisant l’occurrence ou la gravité des maladies. Au-delà de ces bénéfices intangibles, la prévention a aussi des effets financiers importants. Une amélioration de l’état de santé général représente d’abord une capacité additionnelle de croissance économique et donc une source supplémentaire de revenus.
En guise d’illustration, 440.000 décès prématurés dus au tabagisme ont été enregistrés chaque année aux États-Unis entre 1995 et 1999 et le coût consécutif à la perte annuelle de productivité a été estimé à 81,9 milliards de dollars US par an (4). Du même coup la prévention permet aussi de réaliser des économies pour la sécurité sociale en réduisant la durée d’indisponibilité des travailleurs.

Qui est Itinera ?

Mission – Identifier, défendre et construire les chemins de réformes qui garantissent une croissance économique et une protection sociale durables en Belgique et dans ses régions.

Le contexte

La Belgique et ses régions réalisent des performances insuffisantes. Malgré des améliorations conjoncturelles, la croissance économique est structurellement limitée et le chômage est structurellement élevé. Notre compétitivité internationale décline régulièrement. Le niveau de taxation approche des records et pourtant notre État-Providence souffre de difficultés budgétaires persistantes. Le niveau de protection sociale s’érode graduellement sur tous les fronts. Les plus faibles de notre société – les personnes âgées, les jeunes, les personnes faiblement qualifiées, les immigrants, les handicapés, les pauvres – sont fortement marginalisés dans notre économie et sur le marché du travail. Alors que notre démographie change rapidement, nous ne réussissons pas à intégrer notre société et nous manquons d’une citoyenneté cohésive commune.
La Belgique est maintenant confrontée aux défis d’une société vieillissante et d’une concurrence internationale dans une économie mondiale dynamique et volatile. Nous devons choisir entre un déclin graduel et relatif ou des réformes structurelles qui rétablissent l’attractivité de notre économie et de notre société au bénéfice de tous. Sans réforme globale, nous risquons d’atteindre un point où le cercle vertueux de la création et de la redistribution de richesses deviendrait un cercle vicieux. Sans réforme globale, les prochaines générations perdront la combinaison entre opportunité économique et protection sociale dont les générations précédentes ont bénéficié après la deuxième guerre mondiale.

L’ambition de l’Itinera Institute

La réforme des politiques n’est pas uniquement de la responsabilité des partis politiques, des groupes d’intérêt ou des centres de recherche financés par le secteur public. Les ‘think-tanks’ indépendants ont toujours joué un rôle dans beaucoup de pays à travers le monde pour alimenter le programme des réformes au-delà des partis et des horizons politiques. Cette longue et prospère tradition d’instituts indépendants a largement dépassé la Belgique.
L’Itinera Institute a été fondé officiellement le 13 mars 2006 comme le premier think-tank et ‘do-tank’ réellement indépendant et professionnel qui se préoccupe spécifiquement de la Belgique et de ses régions. Là où les partis politiques, les organisations professionnelles, les universités et les médias s’arrêtent, l’Itinera Institute commence à défendre les réformes fondamentales pour arriver à une meilleure croissance économique et une protection sociale durable pour tous , particulièrement pour les générations futures .
L’Itinera Institute reste à ce jour la seule organisation de ce type en Belgique. Alors que la dénomination ‘think tank’ est de plus en plus utilisée par toute sortes d’associations et d’activités, aucune autre organisation en faveur de réformes en Belgique ne combine les caractéristiques de l’Itinera Institute: structure professionnelle, couverture nationale et indépendance complète – structurelle et financière – des partis politiques, des organisations professionnelles et des autorités publiques.
La structure et la position de l’Itinera Institute reflètent la tradition vaste et diverse des think-tanks professionnels d’autres pays à travers le monde. Les dimensions ajoutées d’Itinera sont ses divers axes de recherche, sa perspective internationale, son ouverture à tous les points de vue et arguments sans a priori politique ou idéologique et son ambition de promouvoir ses propres propositions politiques en tant que do-tank actif.
L’Itinera Institute est l’idée d’une jeune génération d’entrepreneurs, de professionnels et d’académiques. Avec le soutien d’une génération plus expérimentée dans ses organes et à travers un réseau multinational d’auteurs et d’orateurs, l’Itinera Institute agit par-delà les partis politiques et indépendamment de tout groupe d’intérêt ou organisation professionnelle. L’Institut est indépendant de tout agenda sur la structure de l’état et vise tous les niveaux politiques qu’ils soient internationaux, européens, nationaux ou régionaux.
https://www.itinerainstitute.org
Informations disponibles sur le site d’Itinera Institute – consultation le 22 juin 2009.

Ensuite, une politique de prévention ciblée peut également permettre de réaliser des économies pour l’assurance maladie en tant que telle en évitant ou en réduisant le coût des traitements futurs. Le tabagisme aurait ainsi engendré 75,5 milliards de dollars US de dépenses médicales annuelles supplémentaires durant la période 1995-1999 (4). Ce dernier effet n’est cependant pas toujours présent et dépend du type d’intervention. Dans tous les cas, c’est l’évaluation précise des coûts et des bénéfices (tangibles et intangibles) associés à chaque programme de prévention qui va déterminer la pertinence de sa mise en oeuvre. Car il ne convient évidemment pas d’adopter tous les programmes ou de nécessairement les appliquer à l’ensemble de la population. Allouer d’importants moyens financiers à des programmes de prévention dont l’efficacité est limitée est manifestement inopportun. Et si les analyses économiques ne montrent pas qu’il faille systématiquement allouer les moyens publics disponibles aux activités préventives plutôt que curatives, le déséquilibre actuel dans l’organisation des soins de santé en Belgique est certainement inapproprié.
Il existe en effet un grand nombre de programmes qui présentent un ratio coût-efficacité tel que leur mise en oeuvre soit justifiée. Les pneumonies à pneumocoque sont par exemple responsables de 2.000 décès annuels en Belgique. Une vaccination efficace existe pour prévenir ce type de maladies respiratoires mais ce vaccin est en Belgique uniquement remboursé pour les enfants de moins de 2 ans. Or, de nombreuses études ont montré que cette vaccination mise en oeuvre chez les personnes âgées était coût-efficace (5). Ces travaux invitent donc les autorités publiques à encourager ce type de vaccins pour toutes les personnes âgées de plus de 65 ans (voir par exemple De Graeve et al. 2000 (6)). Il existe de nombreux autres exemples du même type.
Alors que les pressions budgétaires déterminent de plus en plus l’organisation de notre système de santé, une intensification de la politique de prévention pourrait constituer une mesure intéressante en vue de dégager des marges. Il suffit d’examiner les données épidémiologiques pour s’en convaincre.
Selon l’Organisation mondiale de la santé, sept facteurs de risque expliquent près de 60% de la charge de la morbidité en Europe: l’hypertension (12,8%), le tabagisme (12,3%), l’abus d’alcool (10,1%), l’hypercholestérolémie (8,7%), le surpoids (7,8%), la faible consommation de fruits et de légumes (4,4%) et le manque d’activité physique (3,5%). Ces facteurs constituent en effet les causes majeures des principales maladies en Europe (maladies cardiovasculaires, maladies respiratoires, problèmes de santé mentale, cancers, diabète…). La lecture de ces facteurs de risque nous indique à quel point la prévention et la promotion de la santé constituent le moyen le plus efficace de lutter contre ces maladies. Car, toujours selon l’OMS, l’élimination des principaux facteurs de risque permettrait d’éviter 80% des maladies cardiaques, des accidents vasculaires cérébraux et du diabète de type II, ainsi que 40% des cancers.

Le découpage des compétences n’incite pas à la prévention

Quels sont les éléments qui permettent d’expliquer un tel déséquilibre entre les moyens financiers alloués à la prévention et ceux attribués au traitement des maladies?
Les dépenses effectuées à des fins de prévention présentent un double inconvénient pour les autorités compétentes en matière de santé en Belgique. Le premier problème n’est pas propre à la Belgique et résulte du fait que les effets des efforts de prévention ne se voient souvent qu’à long terme. Les autorités qui se lancent dans un vaste programme de prévention s’exposent donc à ne jamais entrevoir les bienfaits de leur politique (dont les bénéfices vont revenir à leurs successeurs).
L’architecture institutionnelle de notre pays – outre le fait qu’elle favorise les actions dispersées et peu coordonnées – constitue un deuxième frein à l’investissement dans de coûteux programmes de prévention des maladies. Ce domaine est en effet du ressort des Communautés. L’assurance maladie – qui prend en charge la majeure partie des coûts engendrés par les traitements – est quant à elle gérée au niveau fédéral. Ce qui signifie que l’effort de prévention entrepris par les Communautés profite surtout aux autorités fédérales. Bien évidemment, le bénéfice des politiques de prévention ne peut uniquement se réduire à un gain financier prenant ici la forme de coûts évités.
Les Communautés sont chargées des politiques liées aux personnes (et donc à leur bien-être) et sont donc à ce titre tenues de leur éviter des maladies. Elles sont par conséquent aussi jugées sur l’état de santé de la population. Mais le fait qu’elles ne soient pas affectées par toutes les conséquences de leurs politiques crée un sérieux problème d’incitation économique. Étant données les contraintes budgétaires, les autorités ne sont donc pas incitées à investir dans une politique qui ne leur rapporte pas. Comment sortir de cette impasse? Deux solutions – politiquement compliquées compte tenu du contexte institutionnel de notre pays – semblent évidentes. Elles sont basées sur le principe du paquet homogène de compétences que les autorités publiques devraient gérer. Autrement dit, il conviendrait de renvoyer toutes les compétences en matière de santé – y compris la politique de la prévention – soit au niveau fédéral, soit au niveau communautaire.
Une autre solution peut être mise en oeuvre tout en évitant ce débat politiquement sensible dans notre pays. Le gouvernement fédéral, dans la mesure où il bénéficie aussi des politiques menées au niveau des Communautés, devrait inciter ces dernières à effectuer plus d’efforts de prévention.
Par le biais de quels mécanismes peut-il atteindre cet objectif?
Une compensation financière proportionnelle à l’effort de prévention des Communautés peut contribuer à la mise en place d’une politique plus active.
Un des dispositifs suggéré par la théorie économique est celui dit des «matching grants». Suivant ce principe, l’État fédéral devrait octroyer aux Communautés une compensation conditionnelle à leur effort de prévention. La compensation peut par exemple prendre la forme d’un montant de x € accordés par le fédéral aux Communautés pour chaque euro dépensé par ces dernières. Ceci nécessite un effort de coordination entre la politique de la santé et la politique des soins de santé, par le biais de programmes déterminés en commun accord entre les différents niveaux de compétence.
Partant du même principe, on pourrait envisager une compensation conditionnelle non pas à une dépense des Communautés mais aux résultats obtenus par ces dernières en matière de santé publique. La compensation pourrait ainsi être basée sur l’évolution d’indicateurs tels que la proportion de fumeurs dans la population, le taux de survie à 5 ans après le diagnostic d’un cancer, la prévalence de certaines maladies évitables, etc.
Cette politique, plus ambitieuse, aurait le mérite d’inciter les Communautés à utiliser plus efficacement les moyens publics. Une telle mesure – qui ne constitue pour le moment qu’une piste de recherche – devrait néanmoins être appliquée avec précaution pour plusieurs raisons. La première provient de la mesure, parfois contestable, des indicateurs sur lesquels pourrait être basée la compensation. Par ailleurs, les autorités publiques en place ne sont pas les seules responsables de l’état de santé général de la population. Ce dernier résulte en effet aussi, d’une part, des décisions prises auparavant éventuellement par d’autres autorités (les objectifs de santé publics résultent de politiques à long terme) et, d’autre part, du mode de vie des individus sur lequel les gouvernements n’ont pas complètement prise.
Les deux mesures suggérées partent d’un principe commun qui consiste à conditionner le financement du gouvernement fédéral à des actions – si possible efficaces – entreprises par les Communautés. Notons ici qu’il est essentiel que la compensation accordée prenne – fût-ce partiellement – la forme d’une compensation conditionnelle à une action et non d’un montant forfaitaire qui n’aurait aucun effet incitatif pour les Communautés.

Une focalisation quasi exclusive sur la dimension curative

Le contexte budgétaire qui caractérise la Belgique engendre une politique de santé qui se développe presqu’exclusivement autour du traitement des maladies. Dans un environnement où les dépenses sont strictement limitées et où les possibilités d’allocation du budget sont multiples, il n’est en effet pas payant pour les Communautés d’investir massivement dans des activités de prévention dont les bénéfices ne se réalisent qu’à long terme et qui ne leur profitent pas politiquement compte tenu du découpage des compétences en matière de santé dans notre pays. Pourtant, la prévention comporte des avantages. Outre le fait qu’elle permettrait d’améliorer la productivité de travailleurs en meilleure santé et d’éviter le coût de certains traitements, une politique de prévention volontariste engendrerait des gains considérables en termes de qualité de vie pour la population.
François Daue , Senior Fellow à l’Itinera Institute, David Crainich , chargé de recherches au CNRS et professeur associé à l’IESEG School of Management (Université catholique de Lille)
Ce texte est extrait du rapport ‘L’avenir des soins de santé: oser le diagnostic et les thérapies’, publié fin 2008 par l’Itinera Institute. Ce document de près de 300 pages propose une ‘anatomie du système de santé en Belgique’; un ‘diagnostic des forces et faiblesses’ du système, dont est tiré ce chapitre sur la prévention; huit ‘solutions pour le XXIe siècle’.
Adresse des auteurs: Itinera Institute asbl, Bd Léopold II 184d, 1080 Bruxelles. Tél.: 02 412 02 62. Fax: 02 412 02 69. Courriel: info@itinerainstitute.org. Site: https://www.itinerainstitute.org .

(1) Pour plus de détails, voir Corens D. Health System review: Belgium. Health Systems in Transition, 2007; 9 (2): 1-172.
(2) OCDE, Éco-santé 2006
(3) L’OCDE renseigne en fait une dépense publique de prévention de 35 € par habitant en Belgique pour l’année 2003. Mais pour permettre une comparaison entre pays, nous avons utilisé le taux de change PPA (parité de pouvoir d’achat) qui intègre à la fois le taux de change d’une devise à l’autre et le niveau général des prix afin de mieux évaluer les actions qui peuvent être entreprises avec un montant donné dans chaque pays. Ainsi corrigée la dépense publique de prévention par habitant en Belgique est de 28 €.
(4) Morbidity and Mortality Weekly Report Highlights, April 12, 2002, Vol. 51, No. 14.
(5) Ce qui signifie qu’un programme de vaccination des personnes âgées engendrerait, comparativement aux autres programmes de santé entrepris, des bénéfices liés à une meilleure qualité de vie qui justifient son application.
(6) De Graeve, Verhaegen et al., Kosteffectiviteit van vaccinatie tegen pneumokokkenbacteriëmie bij bejaarden: resultaten voor België, Acta Clinica Belgica, 2000, 55,5, pp 257-265.

Comment sont définies les priorités de santé publique?

Le 30 Déc 20

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Il nous paraît intéressant de faire écho à un article de Jeremy Shiffman (Maxwell School, Université de Syracuse, État de New York) publié dans le Bulletin de l’OMS d’août dernier (1). Cet article questionne en effet le paradigme objectiviste qui prévaut dans le champ de la santé et met en avant un paradigme constructiviste pour expliquer les disparités entre les divers problèmes de santé publique selon l’intérêt que leur portent décideurs et donateurs.
Le débat entre ces deux paradigmes – on peut même parler de débat épistémologique – n’est pas neuf dans les sciences humaines mais il pourra paraître audacieux dans le monde médical, toujours soucieux d’objectivité scientifique.
L’article part d’un simple constat: certains problèmes de santé publique drainent l’attention des dirigeants politiques et des financeurs tandis que d’autres restent à l’arrière-plan, sans que ces différences s’expliquent forcément par des facteurs objectifs tels que la morbidité et la mortalité ou par l’existence de moyens d’action efficients (c’est-à-dire «rentables» en termes de coût/efficacité). C’est ainsi, écrit Shiffman , que les programmes portant sur le VIH/SIDA, qui représente environ 5% de la mortalité dans les pays à bas et moyen revenu, recevaient au début des années 2000 plus du tiers de toutes les grandes donations en matière de santé.
De même, le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) a drainé des ressources importantes alors qu’il n’était responsable que de quelques centaines de décès (2). Inversement, des maladies transmissibles comme la pneumonie ou la diarrhée, qui tuent chaque année des millions de personnes et contre lesquelles on dispose de moyens d’intervention efficients, n’attirent que des financements modestes.
L’idéal objectiviste, selon lequel c’est l’importance rigoureusement mesurable d’un problème (gravité, fréquence, etc.) ainsi qu’une neutralité gestionnaire (calcul coût/bénéfice) qui prévalent dans les décisions en matière de santé publique, est ainsi mis à mal.
Pour expliquer ces disparités, il faut recourir au paradigme constructiviste ( social constructionism ): ce que nous appelons «réalité» n’est pas quelque chose qui serait là, devant et hors de nous, indépendamment de l’observation humaine. La réalité n’est pas un donné objectif mais un construit social; nous la construisons à travers des catégories mentales et des interactions sociales.
Il en va ainsi, par exemple, du «risque» au sens courant du terme (le fait de percevoir tel phénomène, tel comportement comme risqué ou non est sujet à de multiples variations en fonction de facteurs socioculturels) mais aussi au sens médical: un «facteur de risque» est le résultat de la réduction explicite d’une question à certaines variables et du calcul d’associations statistiques entre celles-ci.
L’implication pour la question qui nous occupe ici est la suivante: un problème de santé se voit accorder de l’attention moins en raison de son «importance» objectivable que de la manière dont il est mis en exergue par ceux qui sont convaincus de son importance (et/ou qui y ont intérêt, ajouterons-nous). Cela ne signifie pas, souligne Shiffman, qu’il n’existe aucun lien entre la matérialité des faits et l’attention accordée à un problème, mais que ce lien est distendu et qu’il est toujours influencé par des représentations sociales.
Pour aller plus loin, l’auteur se réfère à une publication précédente (3), qui montrait à quel point il avait été difficile d’attirer l’attention des politiques sur le problème de la mortalité maternelle et, à partir de là, proposait 11 facteurs explicatifs regroupés en quatre catégories: le poids des acteurs motivés par un problème de santé publique; la force de leurs arguments; le contexte politique; les caractéristiques propres du problème de santé. Il se propose ici de centrer son hypothèse explicative sur trois de ces facteurs (mais sans expliciter les raisons de ce choix): les policy communities mobilisées par un problème de santé; les types d’arguments et de représentations du problème qu’elles développent; les institutions qui promeuvent cette argumentation et ces représentations.

Intérêt partagé

La notion de policy community pose un problème de traduction qui n’est pas seulement linguistique mais conceptuel. Shiffman définit en effet ces ensembles comme «des réseaux d’individus (chercheurs, militants, décideurs politiques, fonctionnaires…) et d’organisations (gouvernements, ONG, agences des Nations Unies, fondations…) qui partagent un intérêt pour un problème particulier». L’expression «intérêt partagé» est évidemment assez vague (4) et la polysémie du terme «réseau» n’arrange rien. En tout cas, il ne s’agit pas simplement des lobbies installés auprès des grandes institutions politiques comme l’Union européenne. Alors, faut-il dire simplement «communauté d’intérêts» ou «alliance objective»? Ces formulations sont très générales et n’impliquent pas forcément d’action concertée… Le manque de précision de ce concept nous semble constituer une faiblesse de la démonstration proposée ici.

Représentations sociales

Quoi qu’il en soit, le cœur de l’activité d’une policy community serait de l’ordre des représentations sociales: fixer l’attention de l’opinion (l’opinion publique mais surtout celle des cercles de décision) sur un problème de santé qui doit apparaître comme une problématique sociale crédible, convaincante en soi, mais aussi marquante, importante dans la vie des gens ( salient ).
Par exemple, l’éradication de la poliomyélite a été présentée comme une croisade humanitaire contre un fléau qui a affecté les enfants pendant des milliers d’années. Plus d’un occidental d’âge mûr aura été séduit par la possibilité de débarrasser le monde d’une maladie qui faisait naguère encore des ravages dans son propre pays.
L’enjeu est donc de déceler quelles images, quelles représentations d’un problème de santé sont susceptibles de «faire tilt», particulièrement auprès des relais d’opinion, des élites et des décideurs. Lesquels sont multiples et variés: pensons à un militant des droits de l’homme, à un épidémiologiste, à un ministre des finances… Aussi les problèmes de santé qui ont été le plus mobilisateurs sont-ils ceux qui ont mis en œuvre de multiples représentations: « par exemple , écrit Shiffman, le VIH / SIDA a été dépeint comme un problème de santé publique , une question de développement [ socio économique ], une crise humanitaire , une affaire de droits humains et une menace pour la sécurité ».
Exemples à l’appui, il montre aussi que les discours destinés à promouvoir tel ou tel problème de santé développent presque tous une rhétorique qui se situe sur deux versants. Le premier porte sur le problème, présenté comme grave et sous-estimé: « le problème X reçoit beaucoup moins de ressources financières qu’il le mérite , eu égard aux dommages sérieux qu’il cause ou peut causer à l’avenir ». Le second porte sur la solution, présentée comme réaliste et avantageuse: « le problème X est surmontable ( ou , s’il ne l’est pas encore , le besoin est urgent de trouver le moyen d’y arriver ) et , une fois qu’il sera surmonté , les gains et / ou les dommages évités seront remarquables ».

Institutions porteuses

Mais la qualité de l’argumentation ne suffit pas: encore faut-il que celle-ci soit portée, valorisée et pérennisée par des «institutions». Par ce dernier mot, il faut entendre non seulement des entités organisationnelles bien précises (par exemple l’OMS, l’UNICEF, ONUSIDA ou de nombreuses ONG et associations centrées sur telle ou telle question de santé publique) mais aussi «les règles, les normes et les stratégies adoptées par les individus qui interviennent à l’intérieur des organisations ou de manière transversale ( accross organizations )» (5), ce qui correspond plus ou moins à la notion de «culture institutionnelle». Pour Shiffman, l’existence de telles institutions est cruciale pour que la problématique qu’elles portent parvienne puis reste à l’agenda de la santé dans les cercles de décision politique.

La communication, indispensable

Si l’on suit cette thèse, la communication, loin d’être une activité secondaire en santé publique, apparaît comme une stratégie de premier plan. Les «communautés d’intérêts en matière de politiques sanitaires» devraient dès lors apprendre à communiquer en mettant systématiquement en avant la gravité et la sous-estimation du problème qu’elles veulent promouvoir ainsi que l’efficacité et les avantages des réponses qui peuvent y être apportées.
Il leur faudrait aussi apprendre à présenter leur dossier en fonction des préoccupations des décideurs et en choisissant les représentations du problème le plus susceptibles de retenir leur attention. Elles auraient enfin avantage à fonder des institutions dévolues à plaider en faveur de «leur» problème plutôt que d’espérer voir les institutions existantes s’y intéresser; à défaut, elles devraient tout faire pour que celles-ci créent un département affecté à cette problématique. Reste que tous les problèmes de santé publique ne se prêtent vraisemblablement pas à un tel traitement: ce n’est pas un hasard si Shiffman donne souvent en exemple le VIH/SIDA.
« Mon intention initiale , conclut-il avec candeur ou cynisme, n’était pas de suggérer aux policy communities ce qu’elles devraient faire ni de dire en quoi consiste le comportement le plus approprié en matière de plaidoyer». Précaution oratoire, comme il en est d’autres dans le texte? Mais la suite est plus surprenante car elle semble jetée comme un pavé éthique dans une mare jusque là pragmatique. Nous traduisons quasi intégralement ce passage (6): «Puisque de multiples policy communities luttent pour attirer l’attention en développant des arguments et en créant des institutions pour promouvoir leur propre problématique, les pauvres reçoivent ils leur dû ? Certains observateurs ont exprimé des doutes quant à l’intérêt d’une telle compétition . Ils plaident pour une architecture plus rationnelle , qui soit focalisée sur le bien public dans son ensemble , prenne en compte , pour l’allocation des ressources , des facteurs matériels comme le coût réel de la maladie , et soit attentive aux priorités des citoyens du pays . On trouve ces préoccupations derrière plusieurs initiatives nouvelles visant à promouvoir l’harmonisation de l’aide sanitaire (…) et l’appel à rejeter les initiatives axées sur un problème spécifique , au profit d’une approche intégrée mettant l’accent sur le renforcement des systèmes de santé . D’autres observateurs , par ailleurs , font remarquer que la compétition peut aider à faire surgir des idées et des énergies nouvelles pour affronter les besoins de santé des pauvres , et que les initiatives ciblées sont plus susceptibles d’engendrer résultats , responsabilisation et soutien politique . Ils signalent aussi que l’harmonisation peut conduire à une architecture non pas rationnelle mais autoritaire : une petite élite d’organisations coalisées pour dicter ce qui est le mieux pour la santé des pauvres
Outre que, d’une manière ou d’une autre, c’est toujours une «petite élite», coalisée ou non, qui décide de ce qui est assez bon pour les pauvres, le débat apparaît alors comme un nouvel avatar de l’opposition classique entre planification et libre concurrence. Un débat tranché d’avance dans le monde contemporain, surtout aux USA. Du coup, on se dit que le «pavé éthique» a peut-être surtout une fonction rhétorique. Qu’il a peut-être été jeté essentiellement pour conforter l’option selon laquelle la compétition est bonne en soi parce que c’est le meilleur qui l’emportera pour le bien de tous. Encore une «représentation sociale»?
Alain Cherbonnier , licencié en éducation pour la santé, chargé de projet à Question Santé asbl

(1) A social explanation for the rise and fall of global health issues, Bull. World Health Organ. , vol. 87, 8, 608-13.
(2) Et la même chose a bien l’air de se produire avec l’épidémie de grippe A (H1-N1)…
(3) Shiffman J., Smith S., Generation of political priority for global health initiatives: a framework and case study of maternal mortality, Lancet 2007, 370, 1370-9.
(4) Pas un mot sur les divers intérêts (institutionnels, idéologiques, corporatistes, financiers, carriéristes, politiques stricto sensu ) qui mobilisent toute cette énergie…
(5) Ostrom E., Institutional rational choice: an assessment of the institutional analysis and development framework, in Sabatier P. A. (ed.), Theories of the policy process , Boulder (Colorado), Westview Press 2007, 21-65. Cité par l’auteur.
(6) Traduction dont ni l’auteur ni son éditeur ne peuvent être tenus pour responsables.

APES – ULg

Le 30 Déc 20

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Appui en Promotion et Éducation pour la Santé en Communauté française de Belgique

L’APES-ULg est une équipe pluridisciplinaire intégrée dans l’École de Santé Publique de l’Université de Liège. Elle collabore aux activités du Service de Santé au Travail et d’Éducation pour la santé.
Dans le champ de la promotion de la santé, l’APES-ULg se positionne résolument à l’interface entre les acteurs de terrain, les acteurs politiques ou administratifs et les acteurs de la recherche. Dans cette optique, le soutien, l’accompagnement ou le conseil méthodologique restent au centre des préoccupations de l’équipe. L’expertise se veut une incitation à l’échange de compétences et à la construction collective des connaissances .
Ainsi, les services offerts par l’APES-ULg sont nourris grâce à la synergie entre les différents acteurs : d’un côté, par les références documentaires, les recherches et les contacts scientifiques; de l’autre, par la description des demandes et des pratiques des intervenants et des décideurs, ainsi que par la construction d’outils et de démarches en collaboration avec eux.

Un Service Communautaire de Promotion de la Santé

(SCPS)

L’APES-ULg est un Service Communautaire de Promotion de la Santé agréé par le Ministère de la santé de la Communauté française de Belgique pour vous conseiller et vous aider dans la conception et l’évaluation de vos projets en promotion, prévention et éducation pour la santé. Il apporte ce soutien à la demande.
Depuis 2006, l’APES-ULg accorde une attention particulière à la Promotion de la santé à l’école en développant des outils et des démarches pour faciliter l’application et l’évaluation des projets de services des Services PSE et Centres PMS, mais aussi en soutenant les initiatives visant à promouvoir la santé dans les établissements scolaires.

Une équipe pour la recherche et l’expertise en Promotion et Éducation pour la Santé

.
Les expertises en cours concernent, entre autres, le soutien à la parentalité avant et après la naissance (en collaboration avec l’ONE et avec ETAPE), l’évaluation des pratiques en promotion de la santé mentale (dans le cadre d’un programme Interreg- Grande Région), la formation en matière d’évaluation d’actions et de programmes (en partenariat avec l’EHESP en France), la formation aux approches qualitatives et aux méthodes mixtes en matière d’évaluation, etc. Les études des années précédentes, les communications et articles divers peuvent être téléchargés sur le site https://www.apes.be à la rubrique «expertise-évaluation/articles scientifiques et rapports» ou directement sur le site de l’université https://orbi.ulg.ac.be en recherchant APES-ULg, le nom d’un membre de l’équipe, promotion de la santé ou un thème particulier.

APES-ULg École de Santé Publique de l’Université de Liège, Sart Tilman B 23, 4000 Liège (Belgique). Tél. 32 (0)4 366 28 97. Fax. 32 (0)4 366 28 89. Courriel: stes.apes@ulg.ac.be. Site web: https://www.apes.be

Futur. Actualiser la promotion de la santé à partir des agendas sociaux et politiques

Le 30 Déc 20

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Regard sur les déclarations de politiques régionales et communautaire

En mars dernier, lors de la rencontre proposée par l’APES-ULg, le débat a porté, brièvement, sur la place réelle de la promotion de la santé au sein des politiques menées par la Communauté française… Une grenouille qui voudrait se faire aussi grosse qu’un bœuf?
S’il est possible d’identifier un dispositif administratif et professionnel (législation, budget, instances, services, projets…), il semble bien plus difficile d’analyser la contribution de ce dispositif d’une part aux politiques mises en place et, d’autre part, à la ‘capacité des populations à prendre en charge leur santé’. Néanmoins, on peut avancer, sans grand risque de se tromper, que le débat public et les enjeux politiques négligent la promotion de la santé, comme dispositif.
Pourquoi cette absence d’influence? On peut évoquer plusieurs raisons qui mériteraient développements et analyses nuancées en d’autres lieux:
-la dispersion des compétences en matière de santé entre le fédéral et les entités fédérées;
-la place relative (modeste, voire très modeste) de la prévention dans le système de soins (dit de santé), mais aussi cette même place relative au regard des principaux dispositifs de la Communauté, l’enseignement et la culture;
-la représentation sociale de la santé parmi la majeure partie de la population et donc de ses représentants, qui reste pour l’essentiel l’absence de maladie;
-une difficulté réelle pour la promotion de la santé, au vu de la complexité de son objet, de clarifier ses modalités d’action et ses effets dans le temps et dans l’espace pour faire valoir son efficacité et rendre des comptes sur son action;
-la dispersion des acteurs spécialisés et leur manque d’identité professionnelle (corpus de connaissances et de pratiques entre autres). Pour différentes raisons à approfondir, il n’y a pas de regroupement professionnel, mais une offre de formation initiale dispersée, des origines professionnelles multiples, une offre de formation continuée faible, pas ou peu de recherche scientifique… Certains acteurs, dans le dispositif lui-même, revendiquent d’ailleurs ce manque d’identité au nom d’une approche globale et transversale de la santé;
-la ‘prétention’ de la promotion de la santé (de son dispositif?) à l’universalisme (tout serait matière à santé) au regard de ses moyens et de ses méthodes. La promotion de la santé érige en principes incontournables des finalités sociétales louables telles que la lutte contre les inégalités de santé ou le renforcement du pouvoir de dire et d’agir des citoyens sur leur santé. Cependant le caractère universel et global de ces principes pousserait certains à considérer qu’ il ne serait pas possible, voire contre nature, de se professionnaliser. A force de courir après un modèle holistique de la santé et la multiplicité des déterminants de la santé, le risque est grand de se diluer totalement et de devenir transparent. A force d’être soluble dans la société, la promotion de la santé est devenue indiscernable.

Le manque de participation au débat public

C’est ce dernier point que nous voudrions traiter en proposant de remettre au goût du jour une des pistes déjà bien présente dans la charte d’Ottawa en 1986: le plaidoyer.
Que faire?
Lors de notre rencontre en mars, les représentants politiques nous ont encouragés à interpeller le parlement et sa commission santé et pas seulement le gouvernement. Six mois et une élection plus tard, examinons les déclarations de politique générale de la Communauté et des Régions pour identifier quelques points à leur soumettre sur une contribution du référentiel et du dispositif de la promotion de la santé, mais aussi quelques enjeux de société susceptibles d’interpeller les assemblées.

Premier enjeu: la régionalisation de la promotion de la santé

Poser la question de la place de la promotion de la santé dans le futur paysage institutionnel belge a au moins le mérite d’oser un débat d’actualité. Mais c’est plus que cela!
Nous y voyons de nombreux avantages et, en particulier, une approche cohérente de la lutte contre les inégalités sociales de santé. Les politiques sociales sont régionales. La meilleure manière d’y contribuer, c’est d’en faire partie. Les plans de cohésion sociale des communes initiés, financés et pilotés par la Région ont un volet sur l’accès à la santé. De plus, la régionalisation permettrait d’envisager un renforcement global du dispositif ‘santé publique’ en y associant la santé mentale, le secteur de prise en charge des assuétudes, des centres collectifs de santé, des soins à domicile, des hôpitaux… Un échelon de moins dans la dispersion des compétences. Plus de cohérence, des économies d’échelle, plus de leviers, plus de visibilité, plus d’intérêt de la population, des médias… du politique.
Sur le modèle d’une proposition faite à propos de l’enseignement, la Communauté pourrait garder des prérogatives normatives, mais le pouvoir organisateur serait la Région.
La Région bruxelloise a déjà défini une politique de promotion de la santé et s’est inscrite dans le réseau OMS des ‘villes santé’. Nous attendons, au minimum, que le parlement de la Région wallonne organise un débat au cours de la législature sur son rôle en matière de santé, en particulier dans le cadre de sa politique sociale. La promotion de la santé pourrait y montrer sa contribution en tant que référentiel et que dispositif (en particulier le rôle des centres locaux de promotion de la santé).
Que trouve-t-on sur cette question dans les déclarations de politique?
Au niveau wallon:
Une Fédération Wallonie Bruxelles consacrant la solidarité francophone dans un Etat fédéral belge moderne basé sur trois Régions fortes et égales . […] Un réel pilotage commun qui reposera sur deux Régions fortes composant ensemble une Fédération Wallonie Bruxelles tout aussi forte .’
La Région wallonne propose un chapitre santé (partie II). Son introduction ouvre la voie à un réel débat au parlement sur une région promotrice de santé :
« Prévenir , soigner , guérir les maladies et promouvoir la santé , telles doivent être les missions essentielles de notre système de santé […]. Le Gouvernement s’attellera dans ce cadre à travailler en synergies étroites avec la Fédération Wallonie Bruxelles . […] Il contribuera à la réduction des inégalités devant la santé en développant une réelle politique intersectorielle destinée à embrasser l’ensemble des facteurs déterminants de la santé : ceux d’ordre sanitaire ( le système de soins ) mais aussi ceux qui contribuent à l’amélioration du bien être et de la qualité de vie ( revenu et statut social , environnement social et physique , éducation et formation , habitudes de vie et de santé , emploi , réseaux de soutien social …). […] Le Gouvernement veillera également à promouvoir des lieux de vie favorables à la santé ( villes , villages et communes , hôpitaux , entreprises etc .) en veillant à la participation des populations dans la mise en oeuvre des projets . […]»
La déclaration de la Région bruxelloise (Cocof) propose un chapitre qui joint ‘les politiques sociales et de santé’.

Deuxième enjeu: le réchauffement climatique et plus largement l’environnement voire le développement durable

Si le premier enjeu est surtout institutionnel et belgo-belge, voici un enjeu planétaire, brûlant d’actualité et qui sert de toile de fond à l’actuelle coalition politique. Y a-t-il ici une place pour la promotion de la santé?
Pour faire court, il est évident que les modifications climatiques ont déjà et auront encore plus dans l’avenir un impact important sur la santé des populations. Il est aussi évident que les stratégies de modification des cadres et des modes de vie pour prévenir le réchauffement climatique et préserver notre environnement vont de pair avec celles qui visent à promouvoir la santé.
Les propositions de développement durable abondent dans les déclarations de politique régionale et communautaire, mais la contribution de la santé y est peu apparente. Or, dès la déclaration de Rio, la santé figure comme un enjeu du développement durable dans les textes onusiens.
Une piste parmi d’autres. Dans la troisième partie de la déclaration régionale (point 4), le gouvernement souhaite ‘ une administration qui intègre le développement durable ‘ et propose de ‘ mettre en place une cellule administrative spécifique chargée de formuler des avis sur base d’un examen « développement durable ».’ Voilà une voie possible pour une démarche EIS (évaluation de l’impact santé) telle qu’appliquée au Québec. Il suffirait (!) que le critère ‘santé’ soit reconnu comme faisant partie d’un examen ‘développement durable’.
D’autres pistes régionales: le PCDR (plan communal de développement rural) qui serait plus transversal pourrait intégrer l’approche de la promotion de la santé et de la qualité de vie. La même intégration pourrait être tentée en regard du plan stratégique communal qui doit inclure un volet ‘promotion des lieux de vie favorables à la santé’: aménagement du territoire, environnement, logement, mobilité, accueil des enfants, des jeunes et des seniors, etc.
Au niveau de l’enseignement, pourquoi ne pas croiser le module d’initiation à la citoyenneté, l’éducation à l’environnement et au développement durable, l’éducation à l’interculturalité, l’éducation aux médias, l’éducation à la vie affective et sexuelle, l’éducation à la prévention des assuétudes avec la demande à chaque école d’intégrer dans son projet la notion de promotion du bien-être de l’enfant dans toutes ses dimensions (organiser des cellules ‘bien-être’) avec, en plus, la demande de développer des projets participatifs. Une vision et une approche plus globale des attentes sociétales vis-à-vis de l’école et de l’enseignement, par exemple dans le cadre d’un agenda 21 scolaire alliant développement durable et promotion de la santé, apporterait de la cohérence.
L’action plus transversale dans une dynamique de développement territorial global des centres culturels en introduisant une approche de la qualité de vie et de la santé.

Troisième enjeu: le vieillissement de la population

Cet enjeu occupe peut-être moins la scène médiatique pour l’instant, mais est tout aussi inéluctable, surtout en période d’austérité budgétaire.
Ici aussi la promotion de la santé devrait jouer un rôle essentiel dans la prévention de la dépendance, dans l’ajout de la qualité de vie aux années de vie. Remarquons aussi que les politiques en la matière sont fédérales et régionales et interagissent avec les enjeux de la régionalisation et du développement durable. La Communauté, historiquement orientée vers l’enfance et la jeunesse, a négligé cette population.
Quels leviers trouver dans les déclarations de politique?
Dans le volet régional, au chapitre ‘Assurer une vraie place pour les aînés’, le point 3 porte sur ‘ une politique de prévention des risques de santé liés à l’âge . Favoriser , chez les aînés , toutes les activités leur permettant de conserver une bonne santé physique , […] pratique régulière et adaptée d’un sport […] alimentation équilibrée , sensibilisation au danger de l’automédication et à l’importance de la participation à la vie sociale et culturelle .’ Et pour la première fois, un paragraphe sur la santé des aînés apparaît dans le chapitre ‘santé’ (point 8) de la déclaration de la Communauté (un copié-collé de la déclaration régionale).
Le vieillissement de la population apparaît aussi comme un thème majeur pour la recherche wallonne: ‘ Le vieillissement de la population constitue une thématique de recherche transversale par excellence . Il s’agit d’étudier les nouveaux rôles des personnes âgées dans la société , d’établir les besoins en matière de support aux personnes âgées ( notamment en matière d’autonomie et de soutien aux familles ) et de soutenir la recherche sur le traitement des maladies liées au vieillissement .’ Mais pas de place pour l’instant (et c’est là un enjeu fort) pour une approche large du vieillissement intégrant la prévention et la promotion de la santé. La Région n’envisage la recherche que dans le cadre de ses compétences sociales et économiques (volet pharmaceutique!).

Actualiser la promotion de la santé passe par la confrontation des concepts et des méthodes avec les enjeux sociaux vécus par la population, amplifiés par les médias et saisis par les représentants politiques. Le secteur de la promotion de la santé et les professionnels qui y travaillent doivent amplifier leur plaidoyer. Ce n’est pas une question d’opportunité, la mobilisation sociale fait partie intégrante du concept et des méthodes: renforcer notre pouvoir de dire et d’agir comme acteur, diversifier et approfondir les réseaux, trouver des alliés.
Michel Demarteau , Docteur en santé publique